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PROLOGUE


Au debut du quatorzieme siecle, Philippe IV, roi d'une beaute legendaire, regnait sur la France en maitre absolu. Il avait vaincu l'orgueil guerrier des grands barons, vaincu les Flamands revoltes, vaincu l'Anglais en Aquitaine, vaincu meme la Papaute qu'il avait installee de force en Avignon. Les Parlements etaient a ses ordres et les conciles a sa solde.

Trois fils majeurs assuraient sa descendance. Sa fille etait mariee au roi Edouard II d'Angleterre. Il comptait six autres rois parmi ses vassaux, et le reseau de ses alliances s'etendait jusqu'a la Russie.

Aucune richesse n'echappait a sa main. Il avait tour a tour taxe les biens de l'Eglise, spolie les Juifs, frappe les compagnies de banquiers lombards. Pour faire face aux besoins du Tresor, il pratiquait l'alteration des monnaies. Du jour au lendemain, l'or pesait moins lourd et valait plus cher. Les impots etaient ecrasants ; la police foisonnait. Les crises economiques engendraient ruines et penuries qui, elles-memes, engendraient des emeutes etouffees dans le sang. Les revoltes s'achevaient aux fourches des gibets. Tout devait s'incliner, plier ou rompre devant l'autorite royale.

Mais l'idee nationale logeait dans la tete de ce prince calme et cruel pour qui la raison d'Etat dominait toutes les autres. Sous son regne, la France etait grande et les Francais malheureux.

Un seul pouvoir avait ose lui tenir tete : l'Ordre souverain des chevaliers du Temple. Cette colossale organisation, a la fois militaire, religieuse et financiere, devait aux croisades, dont elle etait issue, sa gloire et sa richesse.

L'independance des Templiers inquietait Philippe le Bel, en meme temps que leurs biens immenses excitaient sa convoitise. Il monta contre eux le plus vaste proces dont l'Histoire ait garde le souvenir, puisque ce proces pesa sur pres de quinze mille inculpes. Toutes les infamies y furent perpetrees, et il dura sept ans.

C'est au terme de cette septieme annee que commence notre recit.





PREMIERE PARTIE



LA MALEDICTION





I



LA REINE SANS AMOUR


Un tronc entier, couche sur un lit de braises incandescentes, flambait dans la cheminee. Les vitraux verdatres, cloisonnes de plomb, filtraient un jour de mars avare en lumiere.

Assise dans un haut siege de chene au dossier surmonte des trois lions d'Angleterre, la reine Isabelle, le menton sur la paume, contemplait vaguement les lueurs du foyer.

Elle avait vingt-deux ans. Ses cheveux d'or, tordus en longues tresses relevees, formaient comme deux anses d'amphore.

Elle ecoutait une de ses dames francaises lui lire un poeme du duc Guillaume d'Aquitaine.



-- D'amour ne dois plus dire bien

Car je n'en ai ni peu ni rien,

Car plus n'en ai qui me convient...



La voix chantante de la dame de parage se perdait dans cette salle trop grande pour que des femmes y puissent vivre heureuses.



-- Il m'a toujours ete ainsi.

De ce que j'aime n'ai pas joui,

Ne le ferai ni ne le fis...



La reine sans amour soupira.

-- Que voila donc touchantes paroles, dit-elle, et qu'on croirait tout juste faites pour moi. Ah ! Le temps n'est plus ou les grands seigneurs comme ce duc Guillaume etaient aussi exerces a la poesie qu'a la guerre. Quand m'avez-vous dit qu'il vivait ? Deux cents annees ? On jugerait de ce lai qu'il est ecrit d'hier. Et pour elle-meme elle repeta :



-- D'amour ne dois plus dire bien

Car je n'en ai ni peu ni rien...



Elle demeura un moment songeuse.

-- Poursuivrai-je, Madame ? demanda la lectrice, le doigt pose sur la page enluminee.

-- Non, ma mie, repondit la reine. Je me suis assez fait pleurer l'ame pour aujourd'hui. Elle se redressa et, changeant de ton :

-- Mon cousin Monseigneur d'Artois m'a fait annoncer sa venue. Veillez a ce qu'on le conduise ici aussitot qu'il se presentera.

-- Il arrive de France ? Alors vous allez etre contente, Madame.

-- Je souhaite l'etre... si les nouvelles qu'il me porte sont bonnes.

Une autre dame de parage entra vivement, le visage anime d'un grand air de joie. Elle s'appelait de naissance Jeanne de Joinville et etait l'epouse de sir Roger Mortimer, l'un des premiers barons d'Angleterre.

-- Madame, Madame ! s'ecria-t-elle, il a parle.

-- Vraiment, Madame ? repondit la reine. Et qu'a-t-il dit ?

-- Il a frappe la table, Madame, et il a dit : << Veux ! >>

Une expression d'orgueil passa sur le beau visage d'Isabelle.

-- Conduisez-le devers moi, dit-elle.

Lady Mortimer sortit, toujours courant, et revint un instant apres, portant un enfant de quinze mois, rond, rose et gras, qu'elle deposa aux pieds de la reine. Il etait vetu d'une robe grenat, brodee d'or, et fort lourde pour un si petit etre.

-- Alors, messire mon fils, vous avez dit : << Je veux >>, dit Isabelle en se penchant pour lui caresser la joue. J'aime que cela ait ete votre premier mot : c'est parole de roi.

L'enfant lui souriait, en dodelinant la tete.

-- Et pourquoi l'a-t-il dit ? reprit la reine.

-- Parce que je lui refusais un morceau de galette, repondit lady Mortimer.

Isabelle eut un sourire vite efface.

-- Puisqu'il commence a parler, dit-elle, je demande qu'on ne l'encourage point a begayer et prononcer des niaiseries, comme on fait d'ordinaire avec les enfants. Peu importe qu'il dise << papa >> ou << maman >>, je prefere qu'il connaisse les mots de << roi >> et de << reine >>.

Elle avait dans la voix une grande autorite naturelle.

-- Vous savez, ma mie, continua-t-elle, quelles raisons m'ont fait vous choisir pour gouverner mon fils. Vous etes petite-niece de messire Joinville le grand, qui fut a la croisade aupres de mon aieul Monseigneur Saint Louis. Vous saurez enseigner a cet enfant qu'il est de France autant que d'Angleterre.

Lady Mortimer s'inclina. A ce moment, la premiere dame francaise revint, annoncant Monseigneur le comte Robert d'Artois.

La reine s'adossa, bien droite, a son siege et croisa les mains sur la poitrine, dans une attitude d'idole. Le souci d'etre toujours royale ne parvenait pas a la vieillir.

Un pas de deux cents livres ebranla le plancher.

L'homme qui entra avait six pieds de haut, des cuisses comme des troncs de chene, des poings comme des masses d'armes. Ses bottes rouges, de cuir cordouan, etaient souillees d'une boue mal brossee ; le manteau qui lui pendait aux epaules etait assez vaste pour couvrir un lit. Il suffisait qu'il eut une dague au cote pour avoir la mine de s'en aller en guerre. Des qu'il apparaissait, tout semblait autour de lui devenir faible, fragile, friable. Il avait le menton rond, le nez court, la machoire large, l'estomac fort. Il lui fallait plus d'air a respirer qu'au commun des hommes. Ce geant avait vingt-sept ans, mais son age disparaissait sous le muscle, et on lui aurait donne tout aussi bien dix annees de plus.

Il ota ses gants en s'avancant vers la reine, mit un genou en terre avec une souplesse surprenante chez un tel colosse, et se releva avant qu'on ait eu le temps de l'y inviter.

-- Alors, messire mon cousin, dit Isabelle, avez-vous fait bonne traversee de mer ?

-- Execrable, Madame, horrifique, repondit Robert d'Artois. Une tempete a rendre les tripes et l'ame. J'ai cru ma derniere heure venue, au point que je me suis mis a confesser mes peches a Dieu. Par chance il y en avait si grand nombre que le temps d'en dire la moitie, nous etions arrives. J'en garde assez pour le retour.

Il eclata de rire, ce qui fit trembler les vitraux.

-- Mais par la mordieu, continua-t-il, je suis mieux fait pour courir les terres que pour chevaucher l'eau salee. Et si ce n'etait pour l'amour de vous, Madame ma cousine, et pour les choses d'urgence que j'ai a vous dire...

-- Vous permettrez que j'acheve, mon cousin, dit Isabelle l'interrompant.

Elle montra l'enfant.

-- Mon fils commence a parler aujourd'hui.

Puis a lady Mortimer :

-- J'entends qu'il soit accoutume aux noms de sa parente, et qu'il sache, des que se pourra, que son grand-pere Philippe est le beau roi de France. Commencez a dire devant lui le Pater et l'Ave, et aussi la priere a Monseigneur Saint Louis. Ce sont choses qu'il faut lui installer dans le coeur avant meme qu'il les comprenne par la raison.

Elle n'etait pas mecontente de montrer a l'un de ses parents, lui-meme descendant d'un frere de Saint Louis, la maniere dont elle veillait a l'education de son fils.

-- C'est bel enseignement que vous allez donner a ce jeune homme, dit Robert d'Artois.

-- On n'apprend jamais assez tot a regner, repondit Isabelle. L'enfant s'essayait a marcher, du pas precautionneux et titubant qu'ont les bebes.

-- Se peut-il que nous ayons nous-memes ete ainsi ! dit d'Artois.

-- A vous regarder, mon cousin, dit la reine en souriant, on l'imagine mal.

Un instant, contemplant Robert d'Artois, elle songea au sentiment que pouvait connaitre la femme, petite et menue, qui avait engendre cette forteresse humaine ; puis elle reporta les yeux sur son fils.

L'enfant avancait, les mains tendues vers le foyer, comme s'il eut voulu saisir une flamme dans son poing minuscule.

Robert d'Artois lui barra le chemin en avancant la jambe. Nullement effraye, le petit prince saisit cette botte rouge dont ses bras arrivaient a peine a faire le tour, et s'y assit a califourchon. Le geant se mit a balancer le pied, elevant et abaissant l'enfant qui, ravi de ce jeu imprevu, riait.

-- Ah ! Messire Edouard, dit d'Artois, oserai-je plus tard, quand vous serez puissant seigneur, vous rappeler que je vous ai fait ainsi chevaucher ma botte ?

-- Vous le pourrez, mon cousin, vous le pourrez toujours, si toujours vous vous montrez notre loyal ami... Qu'on nous laisse maintenant, dit Isabelle.

-- Alors, veuillez reprendre terre, messire, dit d'Artois en posant le pied.

Les dames francaises se retirerent dans la piece attenante, emmenant l'enfant qui, si le destin suivait un cours naturel, deviendrait un jour le roi d'Angleterre.

D'Artois attendit un instant.

-- Eh bien ! Madame, dit-il, pour parfaire les lecons que vous donnez a votre fils, vous pourrez lui enseigner que Marguerite de Bourgogne, petite-fille de Saint Louis, reine de Navarre et future reine de France, est en bon chemin d'etre appelee par son peuple Marguerite la Putain.

-- En verite ? dit Isabelle. Ce que nous pensions etait donc vrai ?

-- Oui, ma cousine. Et point seulement pour Marguerite. Pour vos deux autres belles-soeurs pareillement.

-- Jeanne et Blanche ?...

-- Blanche, j'en suis assure. Jeanne...

Robert d'Artois, de son immense main, fit un geste d'incertitude.

-- Elle est plus matoise que les autres, dit-il ; mais j'ai toutes raisons de la croire aussi fieffee garce.

Il bougea de trois pas, et se campa pour lancer :

-- Vos trois freres sont cocus, Madame, cocus comme des manants !

La reine s'etait levee, les joues un peu colorees.

-- Si ce que vous m'annoncez est sur, je ne le tolererai pas. Je ne tolererai pas semblable honte, et que ma famille soit objet de risee.

-- Les barons de France, croyez-le, ne le supporteront pas non plus.

-- Avez-vous les noms, les preuves ?

D'Artois respira un grand coup.

-- Quand vous vintes en France, l'ete passe, avec messire votre epoux, pour ces fetes qui furent donnees ou j'eus l'honneur d'etre arme chevalier en meme temps que vos freres... car vous savez qu'on ne marchande pas les honneurs qui ne coutent rien... a ce moment-la, je vous ai confie mes soupcons et vous m'avez dit les votres. Vous m'avez demande de veiller et de vous renseigner. Je suis votre allie ; j'ai fait l'un et je viens accomplir l'autre.

-- Alors ? Qu'avez-vous appris ? demanda Isabelle impatiente.

-- D'abord, que certains joyaux disparaissaient de la cassette de votre douce belle-soeur Marguerite. Or, quand une femme se defait secretement de ses bijoux, c'est ou bien pour combler un galant, ou bien pour s'acheter un complice. Sa gueuserie est claire, ne trouvez-vous pas ?

-- Elle peut pretendre en avoir fait l'aumone a l'Eglise.

-- Pas toujours. Pas si certain fermail, par exemple, a ete echange chez un certain marchand lombard contre un certain poignard de Damas...

-- Et vous avez decouvert a quelle ceinture etait pendu ce poignard ?

-- Helas ! Non, repondit d'Artois. J'ai cherche, mais j'ai perdu la trace. Nos belles sont habiles. Je n'ai jamais couru cerfs dans mes forets de Conches qui s'entendissent mieux a brouiller leur voie et a prendre les faux-fuyants.

Isabelle eut une mine decue. Robert d'Artois prevint ce qu'elle allait dire en etendant les bras.

-- Attendez, attendez, s'ecria-t-il. Je suis bon veneur et manque rarement mon animal d'attaque... L'honnete, la pure, la chaste Marguerite s'est fait amenager en petit logis la vieille tour de l'hotel de Nesle, afin, selon son dire, de s'y retirer pour oraison. Mais il parait bien qu'elle y fait oraison tout particulierement les nuits ou votre frere Louis de Navarre est absent. Et la lumiere y brille assez tard. Sa cousine Blanche, parfois sa cousine Jeanne, l'y viennent rejoindre. Rouees, les donzelles ! Si l'on venait a questionner l'une, elle aurait beau jeu de dire : << Comment ? De quoi m'accusez-vous ? Mais j'etais avec l'autre. >> Une femme fautive, cela se defend mal. Trois catins acoquinees, c'est un chateau fort. Seulement, voila ; ces memes nuits ou Louis est absent, ces memes nuits ou la tour de Nesle est eclairee, il se fait sur la berge, au pied de la Tour, en cet endroit ordinairement desert a pareille heure, un peu trop de mouvement. On a vu sortir des hommes qui n'etaient pas habilles en moines, et qui, s'ils venaient de chanter le salut, seraient passes par une autre porte. La cour se tait, mais le peuple commence a jaser, parce que les valets bavardent avant les maitres...

Tout en parlant, il s'agitait, gesticulait, marchait, faisait vibrer le sol et battait l'air a grands coups de manteau. L'etalage de son exces de force etait, chez Robert d'Artois, un moyen de persuasion. Il cherchait a convaincre avec ses muscles autant qu'avec ses mots ; il enfermait l'interlocuteur dans un tourbillon ; et la grossierete de son langage, si bien en rapport avec toute son apparence, semblait la preuve d'une rude bonne foi. Pourtant, a y regarder de plus pres, on pouvait se demander si tout ce mouvement n'etait pas parade de bateleur et jeu de comedien. Une haine attentive, tenace, luisait dans ses yeux gris. La jeune reine s'appliquait a bien garder sa clarte de jugement.

-- En avez-vous parle au roi mon pere ? dit-elle.

-- Ma bonne cousine, vous connaissez le roi Philippe mieux que je ne le connais. Il croit tant a la vertu des femmes qu'il faudrait lui montrer vos belles-soeurs vautrees avec leurs galants pour qu'il consentit a m'entendre. Et je ne suis pas si bien en cour, depuis que j'ai perdu mon proces...

-- Je sais, mon cousin, qu'on vous a fait tort ; s'il ne tenait qu'a moi, ce tort vous serait repare.

Robert d'Artois se precipita sur la main de la reine pour y poser les levres.

-- Mais precisement en raison de ce proces, reprit doucement Isabelle, ne pourrait-on pas croire que vous agissez a present par vengeance ?

Le geant se redressa vivement.

-- Mais bien sur, Madame, j'agis par vengeance !

Il etait d'une franchise desarmante. On pensait lui tendre un piege, le prendre en defaut, et il s'ouvrait a vous, tout largement, comme une fenetre.

-- On m'a vole l'heritage de mon comte d'Artois, s'ecria-t-il, pour le donner a ma tante Mahaut de Bourgogne... la chienne, la gueuse, qu'elle creve ! Que la lepre lui mange la bouche, que la poitrine lui tombe en charogne ! Et pourquoi a-t-on fait cela ? Parce qu'a force de ruser, d'intriguer et de fourrer la paume en belles livres sonnantes aux conseillers de votre pere, elle est parvenue a marier vos trois freres a ses deux catins de filles et son autre catin de cousine.

Il se mit a contrefaire un discours imaginaire de sa tante Mahaut, comtesse de Bourgogne et d'Artois, au roi Philippe le Bel.

-- << Mon cher seigneur, mon parent, mon compere, si nous unissions ma chere petite Jeanne a votre fils Louis ?... Non, cela ne vous convient plus. Vous preferez lui reserver Margot. Alors, donnez donc Jeanne a Philippe, et puis ma douce Blanchette a votre beau Charles. Le plaisir que ce sera qu'ils s'aiment tous ensemble ! Et puis, si l'on m'accorde l'Artois qu'avait mon defunt pere, alors ma Comte-Franche de Bourgogne ira a l'une de ses oiselles, a Jeanne, si vous le voulez ; ainsi votre second fils devient comte palatin de Bourgogne et vous pouvez le pousser vers la couronne d'Allemagne. Mon neveu Robert ? Qu'on donne un os a ce chien ! Le chateau de Conches, la terre de Beaumont, cela suffira bien a ce rustre. >> Et je souffle malice dans l'oreille de Nogaret, et j'envoie mille merveilles a Marigny... et j'en marie une, et j'en marie deux, et j'en marie trois. Et pas plus tot fait, mes petites garces se mettent a comploter, a s'envoyer messages, a se fournir d'amants, et s'emploient a bien hausser de cornes la couronne de France... Ah ! Si elles etaient irreprochables, Madame, je rongerais mon frein. Mais a se conduire si bassement apres m'avoir autant nui, les filles de Bourgogne sauront ce qu'il en coute, et je me vengerai sur elles de ce que la mere m'a fait[1].

Isabelle demeurait songeuse sous cet ouragan de paroles. D'Artois se rapprocha d'elle et, baissant la voix :

-- Elles vous haissent.

-- Il est vrai que pour ma part, je ne les ai guere aimees, des le debut, et sans savoir pourquoi, repondit Isabelle.

-- Vous ne les aimez point parce qu'elles sont fausses, ne pensent qu'au plaisir et n'ont point le sens de leur devoir. Mais elles, elles vous haissent parce qu'elles vous jalousent.

-- Mon sort n'a pourtant rien de bien enviable, dit Isabelle en soupirant, et leur place me semble plus douce que la mienne.

-- Vous etes une reine, Madame ; vous l'etes dans l'ame et dans le sang ; vos belles-soeurs peuvent bien porter la couronne, elles ne le seront jamais. C'est pour cela qu'elles vous traiteront toujours en ennemie.

Isabelle leva vers son cousin ses beaux yeux bleus, et d'Artois, cette fois, sentit qu'il avait touche juste. Isabelle etait definitivement de son cote.

-- Avez-vous les noms de... des hommes auxquels mes belles-soeurs...

Elle n'avait pas le langage cru de son cousin, et se refusait a prononcer certains mots.

-- Je ne peux rien faire sans cela, poursuivit-elle. Obtenez-les, et je vous promets bien, alors, de me rendre aussitot a Paris sous un quelconque pretexte, pour y faire cesser ce desordre. En quoi puis-je vous aider ? Avez-vous prevenu mon oncle Valois ?

-- Je m'en suis bien garde, repondit d'Artois. Monseigneur de Valois est mon plus fidele protecteur et mon meilleur ami ; mais il ne sait rien taire. Il irait clabauder partout ce que nous voulons cacher ; il donnerait l'eveil trop tot, et quand nous voudrions pincer les ribaudes, nous les trouverions sages comme des nonnes...

-- Que proposez-vous ?

-- Deux actions, dit d'Artois. La premiere, c'est de nous faire nommer aupres de Madame Marguerite une nouvelle dame de parage qui soit tout a notre discretion et qui nous puisse renseigner fidelement. J'ai pense a madame de Comminges qui vient d'etre veuve et a qui l'on doit des egards. Pour cela, votre oncle Valois va pouvoir nous servir. Faites-lui tenir une lettre lui exprimant votre souhait. Il a grande influence sur votre frere Louis, et fera promptement entrer madame de Comminges a l'hotel de Nesle. Nous aurons ainsi une creature a nous dans la place ; et, comme nous disons entre gens de guerre, un espion dans les murs vaut mieux qu'une armee dehors.

-- Je ferai cette lettre et vous l'emporterez, dit Isabelle. Ensuite ?

-- Il faudrait dans le meme temps endormir la defiance de vos belles-soeurs a votre endroit, et leur faire douce mine en leur envoyant d'aimables cadeaux, poursuivit d'Artois. Des presents qui puissent convenir aussi bien a des hommes qu'a des femmes, et que vous leur feriez parvenir secretement, sans en avertir ni pere ni epoux, comme un petit mystere d'amitie entre vous. Marguerite pille sa cassette pour un bel inconnu ; ce serait vraiment malchance si, la munissant d'un present dont elle n'aura point de compte a rendre, nous ne retrouvions notre objet agrafe sur le gaillard que nous cherchons. Fournissons-les d'occasions d'imprudence.

Isabelle reflechit une seconde, puis elle frappa des mains. La premiere dame francaise parut.

-- Ma mie, dit la reine, veuillez querir cette aumoniere que le marchand Albizzi m'a mandee ce matin.

Pendant la breve attente, Robert d'Artois sortit enfin de ses machinations et de ses complots, et prit le temps de regarder la salle ou il se trouvait, les fresques religieuses peintes sur les murs, l'immense plafond boise en forme de carene. Tout etait assez neuf, triste et froid. Le mobilier etait beau, mais peu abondant.

-- Ce n'est guere riant, le lieu ou vous vivez, ma cousine, dit-il. On se croirait plutot dans une cathedrale que dans un chateau.

-- Plaise encore a Dieu, repondit Isabelle a mi-voix, que ceci ne me devienne pas une prison. Comme la France me manque, souvent !

La dame francaise revint, apportant une grande bourse de soie, brodee au fil d'or et d'argent de figures en relief, et ornee au rabat de trois pierres cabochons grosses comme des noix.

-- Merveille ! s'ecria d'Artois. Tout juste ce qu'il nous faut. Un peu lourd pour etre parure de dame, un peu leger pour moi, a qui une giberne sied mieux qu'une bougette[2] ; voila bien l'objet qu'un jouvenceau de cour reve de s'accrocher a la ceinture pour se faire valoir...

-- Vous allez commander au marchand Albizzi, deux autres aumonieres semblables, dit Isabelle a sa suivante, et le presser de me les envoyer.

Puis, quand la dame de parage fut sortie, elle ajouta :

-- Ainsi pourrez-vous, mon cousin, les rapporter en France.

-- Et nul ne saura qu'elles auront passe par mes mains.

On entendit du bruit a l'exterieur, des cris et des rires. Robert d'Artois s'approcha d'une fenetre. Dans la cour, une equipe de macons etait en train de hisser une lourde clef de voute. Des hommes tiraient sur des cordes a poulies ; d'autres, juches sur un echafaudage, s'appretaient a saisir le bloc de pierre, et tout ce travail semblait s'executer dans une extreme bonne humeur.

-- Eh bien ! dit Robert d'Artois, il parait que le roi Edouard aime toujours la maconnerie.

Il venait de reconnaitre, parmi les ouvriers, Edouard II, le mari d'Isabelle, assez bel homme d'une trentaine d'annees, aux cheveux ondules, aux larges epaules, aux hanches souples. Ses vetements de velours etaient souilles de platre.

-- Il y a plus de quinze ans qu'on a commence de rebatir Westmoutiers ! dit Isabelle avec colere.

Comme toute la cour, elle prononcait Westmoutiers pour Westminster, a la francaise.

-- Depuis six ans que je suis mariee, reprit-elle, je vis dans les truelles et le mortier. On ne cesse de defaire ce qu'on a fait le mois d'avant. Ce n'est pas la maconnerie qu'il aime, ce sont les macons ! Croyez-vous seulement qu'ils lui disent << Sire >> ? Ils l'appellent Edouard, ils le moquent, et lui s'en trouve ravi. Tenez, regardez-le !

Dans la cour, Edouard II donnait des ordres tout en s'appuyant a un jeune ouvrier qu'il tenait par le cou. Il regnait autour de lui une familiarite suspecte.

-- Je croyais, reprit Isabelle, avoir connu le pire avec le chevalier de Gaveston. Ce Bearnais insolent et vantard gouvernait si bien mon epoux qu'il s'etait mis a gouverner le royaume. Edouard lui donnait tous les joyaux de ma cassette de mariage. C'est decidement une coutume dans nos familles que de voir, de facon ou d'autre, les bijoux des femmes finir en parure d'hommes !

Ayant aupres d'elle un parent, un ami, Isabelle s'abandonnait a avouer ses peines et ses humiliations. En verite, les moeurs du roi Edouard II etaient connues de toute l'Europe.

-- Les barons et moi, l'autre annee, sommes parvenus a abattre Gaveston ; il a eu la tete tranchee et je me rejouissais que son corps fut a pourrir chez les dominicains, a Oxford. Eh bien ! J'en arrive, mon cousin, a regretter le chevalier de Gaveston, car, depuis, comme pour se venger de moi, Edouard attire au palais tout ce qu'il y a de plus bas et de plus infame dans les hommes de son peuple. On le voit courir les bouges du port de Londres, s'asseoir avec les truands, rivaliser a la lutte avec les debardeurs, et a la course avec les palefreniers. Les beaux tournois, en verite, qu'il nous donne la ! Pendant ce temps, commande qui veut son royaume, pourvu qu'on organise ses plaisirs et qu'on les partage. Pour l'heure, ce sont les barons Despenser qui ont sa faveur, le pere gouvernant le fils, qui sert de femme a mon epoux. Quant a moi, Edouard ne m'approche plus, et s'il lui arrive de s'aventurer dans ma couche, j'en eprouve une telle honte que j'en reste toute froide.

Elle avait baisse le front.

-- Une reine est la plus miserable des sujettes du royaume, si son mari ne l'aime point, ajouta-t-elle. Il suffit qu'elle ait assure la descendance ; sa vie ensuite ne compte plus. Quelle femme de baron, quelle femme de bourgeois ou de vilain supporterait ce que je dois tolerer... parce que je suis reine ! La derniere lavandiere du royaume a plus de droits que moi : elle peut venir me demander appui.

-- Ma cousine, ma belle cousine, moi, je veux vous servir d'appui ! dit d'Artois avec chaleur.

Elle leva tristement les epaules, comme pour dire : << Que pouvez-vous pour moi ? >> Ils etaient face a face. Il avanca les mains, la prit par les coudes, aussi doucement qu'il put, en murmurant :

-- Isabelle...

Elle posa les mains sur les bras du geant. Ils se regarderent et furent saisis d'un trouble qu'ils n'avaient pas prevu. D'Artois semblait soudain etrangement emu, et gene d'une force qu'il craignait d'utiliser avec maladresse. Il souhaita brusquement devouer son temps, son corps, sa vie, a cette reine fragile. Il la desirait, d'un desir immediat et robuste, qu'il ne savait comment exprimer. Ses gouts ne le portaient pas, ordinairement, vers les femmes de qualite, et il excellait peu aux graces de galanterie.

-- Ce qu'un roi dedaigne, faute d'en reconnaitre la perfection, dit-il, bien d'autres hommes en remercieraient le ciel a deux genoux. A votre age, si fraiche, si belle, se peut-il que vous soyez privee des joies de nature ? Se peut-il que ces levres ne soient jamais baisees ? Que ces bras... ce doux corps... Ah ! Prenez un homme, Isabelle, et que cet homme soit moi.

Il y allait assez rudement pour dire ce qu'il esperait, et son eloquence ressemblait peu a celle des poemes du duc Guillaume d'Aquitaine. Mais Isabelle ne detachait pas son regard du sien. Il la dominait, l'ecrasait de toute sa stature. Il sentait la foret, le cuir, le cheval et l'armure. Il n'avait ni la voix ni l'apparence d'un seducteur, et, pourtant, elle etait seduite. Il etait un homme, vraiment, un male rude et violent, au souffle profond. Isabelle sentait toute volonte la fuir, et n'avait plus qu'une envie : appuyer sa tete a sa poitrine de buffle et s'abandonner... etancher cette grande soif... Elle tremblait un peu. Elle se degagea d'un coup.

-- Non, Robert, s'ecria-t-elle, je ne vais point faire ce que je reproche a mes belles-soeurs. Je ne le veux pas, je ne le dois pas. Mais quand je songe a ce que je m'impose et me refuse, alors que ces carognes, elles, ont telle chance d'etre a des maris qui bien les aiment... Ah ! Non ! Il faut qu'elles soient chatiees, fort chatiees !

Sa pensee s'acharnait sur les coupables, faute de s'autoriser a etre coupable elle-meme. Elle revint s'asseoir dans la grande cathedre de chene. Robert d'Artois la rejoignit.

-- Non, Robert, repeta-t-elle en etendant les bras. Ne profitez point de ma defaillance ; vous me facheriez.

L'extreme beaute inspire le respect autant que la majeste ; le geant obeit.

Mais l'instant ecoule ne s'effacerait plus de leur memoire.

<< Je puis donc etre aimee >>, se disait Isabelle, et elle en eprouvait comme de la reconnaissance pour l'homme qui venait de lui donner cette certitude.

-- Etait-ce la tout ce que vous aviez a m'apprendre, mon cousin, et ne m'apportez-vous pas d'autres nouvelles ? dit-elle en faisant effort pour se reprendre.

Robert d'Artois, qui se demandait s'il n'aurait pas du poursuivre son avantage, mit un temps a repondre.

-- Si, Madame, dit-il, j'ai aussi un message de votre oncle Valois.

Le lien nouveau qui s'etait noue entre eux donnait a leurs paroles une autre resonance, et ils ne pouvaient etre completement attentifs a ce qu'ils disaient.

-- Les dignitaires du Temple vont etre juges bientot, continua d'Artois, et l'on craint fort que votre parrain, le grand-maitre Jacques de Molay, ne soit mis a mort. Monseigneur de Valois vous demande d'ecrire au roi pour l'inviter a la clemence.

Isabelle ne repondit pas. Elle avait repris sa pose coutumiere, le menton dans la paume.

-- Comme vous lui ressemblez, ainsi ! dit d'Artois.

-- A qui ?

-- Au roi Philippe, votre pere...

Elle leva les yeux et demeura songeuse.

-- Ce que decide le roi mon pere est bien decide, repondit-elle enfin. Je puis agir pour ce qui tient a l'honneur de la famille, mais non pour ce qui touche au gouvernement du royaume.

-- Jacques de Molay est un vieil homme. Il fut noble et il fut grand. S'il a commis des fautes, il les a assez expiees. Rappelez-vous qu'il vous a tenue sur les fonts du bapteme... Croyez-moi, c'est grand mefait qu'on va encore commettre la, et qu'on doit une fois de plus a Nogaret et a Marigny ! En frappant le Temple, c'est toute la chevalerie et les hauts barons que ces hommes sortis de rien ont voulu frapper.

La reine demeurait perplexe ; l'affaire visiblement la depassait.

-- Je n'en puis pas juger, dit-elle, je n'en puis pas juger.

-- Vous savez que j'ai grande dette envers votre oncle ; il me saurait gre si j'obtenais cette lettre de vous. Et puis la pitie ne messied jamais a une reine ; c'est sentiment de femme, et vous n'en pourrez etre que louee. D'aucuns vous reprochent d'avoir le coeur dur ; vous leur donnerez la bonne replique. Faites-le pour vous, Isabelle, et faites-le pour moi.

Elle lui sourit.

-- Vous etes bien habile, mon cousin Robert, sous vos airs de loup-garou. Allez, je vous ferai cette lettre que vous desirez, et vous pourrez l'emporter aussi. Quand repartirez-vous ?

-- Quand vous me l'ordonnerez, ma cousine.

-- Les aumonieres, je pense, seront livrees demain. C'est bientot.

Il y avait du regret dans la voix de la reine. Ils se regarderent a nouveau et, a nouveau, Isabelle se troubla.

-- J'attendrai un messager de vous pour savoir s'il faut me mettre en route pour la France. Adieu, mon cousin. Nous nous reverrons au souper.

D'Artois prit conge, et la piece, apres qu'il fut sorti, parut a la reine etrangement calme, comme une vallee de montagne apres le passage d'une tornade. Isabelle ferma les yeux et resta un grand moment immobile.

Les hommes appeles a jouer un role decisif dans l'histoire des nations ignorent le plus souvent quels destins collectifs s'incarnent en eux. Les deux personnages qui venaient d'avoir cette longue entrevue, un apres-midi de mars 1314, au chateau de Westminster, ne pouvaient pas imaginer qu'ils seraient, par l'enchainement de leurs actes, les premiers artisans d'une guerre qui durerait, entre la France et l'Angleterre, plus de cent ans.





II



LES PRISONNIERS DU TEMPLE


La muraille etait couverte de salpetre. Une clarte fumeuse, jaunatre, commencait a descendre dans la salle voutee, creusee en sous-sol.

Le prisonnier qui sommeillait, les bras replies sous la barbe, frissonna et se dressa brusquement, hagard, le coeur battant. Il vit la brume du matin qui coulait par le soupirail. Il ecouta. Distinctes, bien qu'etouffees par l'epaisseur des murs, il percevait les cloches annoncant les premieres messes, cloches parisiennes de Saint-Martin, de Saint-Merry, de Saint-Germain-l'Auxerrois, de Saint-Eustache et de Notre-Dame ; cloches campagnardes des villages de la Courtille, de Clignancourt et du Mont-Martre.

Le prisonnier n'entendit aucun bruit qui put l'inquieter. C'etait l'angoisse qu'il retrouvait a chaque reveil, comme dans chaque sommeil il retrouvait un cauchemar.

Il prit, sur le sol, une ecuelle de bois et y but une longue gorgee d'eau pour calmer cette fievre qui ne le quittait pas depuis des jours et des jours. Ayant bu, il laissa l'eau reposer et se pencha sur elle comme sur un miroir. L'image qu'il parvint a saisir, imprecise et sombre, etait celle d'un centenaire. Il demeura ainsi quelques instants, cherchant ce qui pouvait rester de son ancienne apparence dans ce visage flottant, cette barbe d'ancetre, ces levres avalees par la bouche edentee, ce long nez amaigri, qui tremblaient au fond de l'ecuelle.

Puis il se leva, lentement, et fit deux pas jusqu'a ce qu'il sentit se tendre la chaine qui le liait a la muraille. Alors il se mit brusquement a hurler :

-- Jacques de Molay ! Jacques de Molay ! Je suis Jacques de Molay !

Rien ne lui repondit ; rien, il le savait, ne devait lui repondre. Mais il avait besoin de crier son propre nom, pour empecher son esprit de se dissoudre, pour se rappeler qu'il avait commande des armees, gouverne des provinces, qu'il avait detenu une puissance egale a celle des souverains, et que, tant qu'il garderait un souffle de vie, il continuerait d'etre, meme dans ce cachot, le grand-maitre de l'Ordre des chevaliers du Temple.

Par un surcroit de cruaute, ou de derision, il s'etait vu assigner pour prison une salle basse de la grande tour de l'hotel du Temple, la maison mere de l'Ordre.

-- Et c'est moi qui ai fait renover cette tour ! murmura le grand-maitre avec colere, en frappant du poing la muraille.

Son geste lui arracha un cri. Il avait oublie son pouce ecrase par les tortures. Mais quelle etait la place de son corps qui ne fut pas une plaie, ou le siege d'une douleur ? Le sang circulait mal dans ses membres, et il souffrait d'abominables crampes depuis qu'on l'avait soumis au supplice des brodequins... Les jambes enfermees dans les planches de chene, que les << tourmenteurs >> resserraient en enfoncant des coins a coups de maillet, il entendait la voix froide, insistante de Guillaume de Nogaret, le garde des Sceaux du royaume, qui l'engageait a avouer. A avouer quoi ?... Il s'etait evanoui.

Sur ses chairs lacerees, dechirees, la crasse, l'humidite, le manque de nourriture avaient fait leur oeuvre.

Mais de toutes les tortures endurees, la plus horrible, certainement, avait ete celle de << l'etirement >>. Un poids de cent quatre-vingts livres attache au pied droit, on l'avait hisse, par une corde a poulie, jusqu'au plafond. Et toujours la voix sinistre de Guillaume de Nogaret : << Mais avouez donc, messire...>> Et comme il s'obstinait a nier, on avait tire, toujours plus fort, toujours plus vite, du sol aux voutes. Sentant ses membres se disjoindre, ses articulations s'arracher, son ventre, sa poitrine eclater, il avait fini par crier qu'il avouait, oui, tout, n'importe quel crime, tous les crimes du monde. Oui, les Templiers se livraient entre eux a la sodomie ; oui, pour entrer dans l'Ordre, ils devaient cracher sur la Croix ; oui, ils adoraient une idole a tete de chat ; oui, ils s'adonnaient a la magie, a la sorcellerie, au culte du Diable ; oui, ils avaient fomente un complot contre le pape et le roi... Et quoi d'autre encore ?

Jacques de Molay se demandait comment il avait pu survivre a tout cela. Sans doute parce que les tourments, savamment doses, n'avaient jamais ete pousses jusqu'au point qu'il en dut mourir, et aussi parce qu'un vieux chevalier, entraine aux armes et a la guerre, avait plus de resistance qu'il ne l'eut cru lui-meme.

Il s'agenouilla, les yeux tournes vers le rayon de clarte du soupirail.

-- Seigneur mon Dieu, prononca-t-il, pourquoi m'avez-vous mis moins de force dans l'ame que dans la carcasse ? Etais-je bien digne de commander l'Ordre ? Vous ne m'avez pas evite de tomber dans la lachete ; epargnez-moi, Seigneur Dieu, de tomber dans la folie. Je ne saurai guere tenir davantage, je ne saurai guere.

Enchaine depuis sept annees, il ne sortait que pour etre traine devant les commissions d'enquete, et subir toutes les menaces des legistes, toutes les pressions des theologiens. On pouvait bien, a pareil regime, craindre de devenir fou. Souvent le grand-maitre perdait la notion du temps. Pour se distraire, il avait essaye d'apprivoiser un couple de rats qui venaient chaque nuit ronger les restes de son pain. Il passait de la colere aux larmes, des crises de devotion aux desirs de violence, de l'hebetude a la fureur.

-- Ils en creveront, ils en creveront, se repetait-il.

Qui creverait ? Clement, Guillaume, Philippe... Le pape, le garde des Sceaux, le roi. Ils mourraient, Molay ne savait comment, mais surement dans des souffrances abominables, pour expier leurs crimes. Et il remachait sans cesse leurs trois noms abhorres.

Toujours a genoux, et la barbe vers le soupirail, le grand-maitre murmura :

-- Merci, Seigneur mon Dieu, de m'avoir laisse la haine. C'est la seule force qui me soutienne encore.

Il se releva avec peine et regagna le banc de pierre, cimente a la muraille, et qui lui servait a la fois de siege et de lit.

Qui aurait pu jamais imaginer qu'il en arriverait la ? Sa pensee le reportait constamment vers sa jeunesse, vers l'adolescent qu'il avait ete, cinquante ans plus tot, et qui descendait les pentes de son Jura natal pour courir la grande aventure.

Comme tous les cadets de noblesse a cette epoque, il avait reve d'endosser le long manteau blanc a croix rouge qui constituait l'uniforme du Temple. Le seul nom de Templier evoquait alors l'Orient et l'epopee, les navires aux voiles gonflees cinglant sur des mers toujours bleues, les charges au galop dans des pays de sable, les tresors d'Arabie, les captifs ranconnes, les villes enlevees et pillees, les chateaux forts gigantesques. On racontait meme que les Templiers avaient des ports secrets d'ou ils s'embarquaient pour des continents inconnus... [3]Et Jacques de Molay avait vecu son reve ; il avait navigue, il avait combattu, et habite de grandes forteresses blondes ; il avait marche fierement, dans des rues qui sentaient les epices et l'encens, vetu du superbe manteau dont les plis tombaient jusqu'a ses eperons d'or.

Il s'etait eleve dans la hierarchie de l'Ordre plus haut qu'il n'eut jamais ose l'esperer, franchissant toutes les dignites pour etre enfin porte, par le choix de ses freres, a la fonction supreme de grand-maitre de France et d'Outre-mer, et au commandement de quinze mille chevaliers.

Et tout cela aboutissait a cette cave, cette pourriture, ce denuement. Peu de destins montraient une si prodigieuse fortune suivie d'un si grand abaissement...

Jacques de Molay, a l'aide d'un maillon de sa chaine, tracait dans le salpetre du mur de vagues traits qui figuraient les lettres de << Jerusalem >>, lorsqu'il entendit des pas lourds et des bruits d'armes dans l'etroit escalier qui descendait a son cachot.

L'angoisse a nouveau l'etreignit, mais cette fois motivee.

La porte grinca en s'ouvrant ; Molay apercut, derriere le geolier, quatre archers en tunique de cuir et la pique a la main. Leur haleine s'epanouissait, blanche, autour de leurs visages.

-- Nous venons vous chercher, messire, dit l'un d'eux.

Molay se leva sans prononcer un mot. Le geolier s'approcha et, a grands coups de marteau et de burin, fit sauter le rivet qui reliait la chaine aux bracelets de fer dans lesquels etaient enfermees les chevilles du prisonnier.

Celui-ci serra sur ses epaules decharnees son manteau de gloire, qui n'etait plus maintenant qu'une guenille grisatre ; la croix, sur l'epaule, s'en allait en lambeaux.

Dans ce vieillard epuise, chancelant, qui gravissait, les pieds alourdis par les fers, les marches de la tour, il restait encore quelque chose du chef de guerre qui, de Chypre, commandait a tous les chretiens d'Orient.

<< Seigneur mon Dieu, donnez-moi la force... >> murmurait-il interieurement ; donnez-moi un peu de force. Et pour trouver cette force, il se repetait les noms de ses trois ennemis : Clement, Guillaume, Philippe...

La brume emplissait la vaste cour du Temple, encapuchonnait les tourelles du mur d'enceinte, se glissait entre les creneaux, ouatait la fleche de l'eglise de l'Ordre.

Une centaine de soldats se tenaient l'arme au pied, entourant un grand chariot ouvert et carre.

Par-dela les murailles, on entendait la rumeur de Paris, et parfois le hennissement d'un cheval s'elevait avec une tristesse dechirante.

Au milieu de la cour, messire Alain de Pareilles, capitaine des archers du roi, l'homme qui assistait a toutes les executions, qui accompagnait tous les condamnes vers les jugements et les supplices, marchait a pas lents, le visage ferme par un grand air d'ennui. Ses cheveux couleur d'acier retombaient en meches courtes sur son front carre. Il portait la cotte de mailles, une epee au cote, et tenait son casque au creux du bras.

Il se retourna en entendant sortir le grand-maitre, et celui-ci, l'apercevant, se sentit palir, si palir lui etait encore possible.

D'ordinaire, pour les interrogatoires, on ne deployait pas si grand appareil ; il n'y avait ni ce chariot ni tous ces hommes d'armes. Quelques sergents royaux venaient querir les accuses pour les passer en barque de l'autre cote de la Seine, le plus souvent a la nuit tombante.

-- Alors, c'est chose jugee ? demanda Molay au capitaine des archers.

-- Ce l'est, messire, repondit celui-ci.

-- Et savez-vous, mon fils, dit Molay apres une hesitation, ce que contient le jugement ?

-- Je l'ignore, messire ; j'ai ordre de vous conduire a Notre-Dame pour en entendre lecture. Il y eut un silence, puis Jacques de Molay dit encore :

-- Quel jour nous trouvons-nous ?

-- Le lundi apres la Saint-Gregoire.

Ce qui correspondait au 18 mars, le 18 mars 1314[4].

<< Est-ce a la mort que l'on me mene ? >> se demanda Molay.

La porte de la tour s'ouvrit a nouveau et, escortes de gardes, trois autres dignitaires apparurent : le visiteur general, le precepteur de Normandie, le commandeur d'Aquitaine.

Les cheveux blancs, eux aussi, la barbe broussailleuse, le corps flottant dans leurs manteaux en haillons, ils resterent immobiles un moment, les paupieres battantes, et pareils a de grands oiseaux de nuit que la lumiere empeche de voir.

Ce fut le precepteur de Normandie, Geoffroy de Charnay, qui, le premier, s'empetrant dans ses fers, se precipita vers le grand-maitre et l'etreignit. Une longue amitie unissait les deux hommes ; Jacques de Molay avait fait toute la carriere de Charnay, de dix ans son cadet et dans lequel il voyait son successeur.

Charnay avait le front entaille d'une profonde cicatrice, et le nez devie, restes d'un combat ancien ou un coup d'epee avait entame son heaume. Cet homme rude, au visage modele par la guerre, vint enfoncer son front dans l'epaule du grand-maitre, pour cacher ses larmes.

-- Courage, mon frere, courage, dit Molay en le serrant dans ses bras. Courage, mes freres, repeta-t-il en donnant ensuite l'accolade aux deux autres dignitaires.

Un geolier s'approcha.

-- Vous avez le droit d'etre deferges, messires, dit-il. Le grand-maitre ecarta les mains d'un geste amer et las.

-- Je n'ai pas le denier, repondit-il.

Car, pour qu'on leur otat leurs fers, a chaque sortie, les Templiers devaient donner un denier, sur le sou qui leur etait journellement alloue et avec lequel ils etaient censes payer leur ignoble nourriture, la paille de leur geole et le lavage de leur chemise. Supplementaire cruaute, et bien dans la maniere proceduriere de Nogaret !... Ils etaient inculpes, non condamnes ; ils avaient droit a une indemnite d'entretien, mais calculee de telle sorte qu'ils jeunaient quatre jours sur huit, dormaient sur la pierre et pourrissaient dans la crasse.

Geoffroy de Charnay prit dans une vieille bourse de cuir pendue a sa ceinture les deux deniers qui lui restaient et les jeta sur le sol, un pour ses fers, un pour ceux du grand-maitre.

-- Mon frere ! dit Jacques de Molay avec un geste de refus.

-- Pour le service qu'il me ferait, a present..., repondit Charnay. Acceptez, mon frere ; je n'y ai meme pas de merite.

-- Si l'on nous deferge, c'est peut-etre bon signe, dit le visiteur general. Peut-etre le pape a-t-il decide notre grace.

Les dents qui lui restaient, inegalement brisees, rendaient sa parole chuintante, et il avait les mains gonflees et tremblantes.

Le grand-maitre haussa les epaules et montra les cent archers alignes.

-- Preparons-nous a mourir, mon frere, repondit-il.

-- Voyez, voyez ce qu'ils m'ont fait, gemit le commandeur d'Aquitaine en relevant sa manche.

-- Nous avons tous ete tourmentes, dit le grand-maitre.

Il detourna les yeux, comme chaque fois qu'on lui rappelait les tortures. Il avait cede, il avait signe de faux aveux et ne se le pardonnait pas.

Il parcourut du regard l'immense enceinte qui avait ete le siege et le symbole de la puissance du Temple.

<< Pour la derniere fois...>>, pensa-t-il.

Pour la derniere fois, il contemplait cet ensemble formidable, avec son donjon, son eglise, ses palais, ses maisons, ses cours et ses vergers, veritable ville forte en plein Paris[5].

C'etait la que les Templiers depuis deux siecles avaient vecu, prie, dormi, juge, compte, decide de leurs expeditions lointaines ; c'etait la que le Tresor du royaume de France, confie a leur garde et a leur gerance, avait ete longtemps depose ; et la aussi, apres les desastreuses expeditions de Saint Louis, apres la perte de la Palestine et de Chypre, qu'ils etaient rentres, trainant a leur suite leurs ecuyers, leurs mulets charges d'or, leur cavalerie de chevaux arabes, leurs esclaves noirs...

Jacques de Molay revoyait ce retour de vaincus qui conservait encore une allure d'epopee.

<< Nous etions devenus inutiles, et nous ne le savions pas, pensait le grand-maitre. Nous parlions toujours de nouvelles croisades et de reconquetes... Nous avions peut-etre garde trop de morgue et de privileges, sans plus les justifier. >>

De milice permanente de la Chretiente, ils etaient devenus les banquiers tout-puissants de l'Eglise et des rois. A entretenir beaucoup de debiteurs, on se cree beaucoup d'ennemis.

Ah ! certes, la manoeuvre royale avait ete bien conduite ! On pouvait dater l'origine du drame, en verite, du jour ou Philippe le Bel avait demande a faire partie de l'Ordre dans l'intention evidente d'en devenir le grand-maitre. Le chapitre avait repondu par un refus distant et sans appel.

<< Ai-je eu tort ? se demandait Jacques de Molay pour la centieme fois. N'ai-je pas ete trop jaloux de mon autorite ? Mais non ; je ne pouvais agir autrement. Notre regle etait formelle et nous interdisait d'admettre aucun prince souverain dans nos commanderies. >>

Le roi Philippe n'avait jamais oublie cet echec. Il avait commence par ruser, continuant d'accabler Jacques de Molay de faveurs et d'amities. Le grand-maitre n'etait-il pas le parrain d'un de ses enfants ? Le grand-maitre n'etait-il pas le soutien du royaume ?

Mais bientot une ordonnance transferait le Tresor royal de la tour du Temple a la tour du Louvre. En meme temps une sourde, une venimeuse campagne de denigrement etait montee contre les Templiers. On disait et faisait dire, dans les lieux publics et les marches, qu'ils speculaient sur les grains, qu'ils etaient responsables des famines, qu'ils songeaient davantage a grossir leurs biens qu'a reprendre aux paiens le Tombeau du Christ. Comme ils avaient le rude langage des militaires, on les accusait d'etre blasphemateurs. On avait fait locution d'usage du terme << jurer comme un Templier. >> De blasphemateur a heretique, la distance est breve. On affirmait qu'ils avaient des moeurs hors nature et que leurs esclaves noirs etaient des sorciers...

<< Bien sur, tous nos freres ne se conduisaient pas en saints et, a beaucoup, l'inaction ne valait guere. >>

On disait surtout qu'au cours des ceremonies de reception, on obligeait les neophytes a renier le Christ, a cracher sur la Croix, et qu'on les soumettait a des pratiques obscenes.

Sous le pretexte de mettre fin a ces rumeurs, Philippe avait offert au grand-maitre, pour l'honneur de l'Ordre, d'ouvrir une enquete.

<< Et j'ai accepte..., pensait Molay. J'ai ete abominablement abuse, j'ai ete trompe. >>

Car, un jour d'octobre 1307... Ah ! Comme Molay se souvenait de ce jour-la... << C'etait un vendredi 13... La veille encore il m'embrassait et m'appelait son frere, en me donnant la premiere place aux obseques de sa belle-soeur l'imperatrice de Constantinople...>>

Donc, le vendredi 13 octobre 1307, le roi Philippe, par un gigantesque coup de filet policier prepare de longue main, faisait arreter a l'aube tous les Templiers de France, au nom de l'Inquisition, sous l'inculpation d'heresie. Et le garde des Sceaux Nogaret venait lui-meme se saisir de Jacques de Molay et des cent quarante chevaliers de la maison mere...

Un ordre fut lance qui fit sursauter le grand-maitre. Les archers serraient les rangs. Messire Alain de Pareilles avait coiffe son casque ; un soldat tenait son cheval et lui presentait l'etrier.

-- Allons, dit le grand-maitre.

Les prisonniers furent pousses vers le chariot. Molay y monta le premier. Le commandeur d'Aquitaine, l'homme qui avait repousse les Turcs a Saint-Jean-d'Acre, semblait frappe d'hebetude. Il fallut le hisser. Le visiteur general remuait les levres, sans arret. Lorsque Geoffroy de Charnay grimpa a son tour dans la voiture, un chien invisible se mit a hurler, quelque part du cote des ecuries.

Puis, tire par quatre chevaux de file, le lourd chariot s'ebranla. Le grand portail s'ouvrit et une immense clameur s'eleva. Plusieurs centaines de personnes, tous les habitants du quartier du Temple et des quartiers voisins, s'ecrasaient contre les murs. Les archers de tete durent s'ouvrir chemin a coups de manches de pique.

-- Place aux gens du roi ! criaient les archers.

Droit sur son cheval, l'air impassible et toujours ennuye, Alain de Pareilles dominait le tumulte.

Mais quand les Templiers parurent, la clameur tomba d'un coup. Devant ces quatre vieux hommes decharnes, que le cahot des roues pleines jetait les uns contre les autres, les Parisiens eurent un moment de stupeur muette, de compassion spontanee.

Puis il y eut des cris : << A mort ! A mort, les heretiques ! >> lances par des sergents royaux meles a la foule. Alors, les gens qui sont toujours prets a crier avec le pouvoir et a faire les orageux quand ils ne risquent rien commencerent un beau concert de gueule :

-- A mort !

-- Voleurs !

-- Idolatres !

-- Voyez-les ! Ils ne sont plus si fiers, aujourd'hui, ces paiens ! A mort !

Insultes, moqueries, menaces s'elevaient le long du cortege. Mais cette fureur restait maigre. La plus grande partie de la foule continuait a se taire, et son silence, pour prudent qu'il fut, n'en etait pas moins significatif.

Car, en sept ans, le sentiment populaire s'etait modifie. On savait comment avait ete conduit le proces. On avait vu des Templiers, a la porte des eglises, montrer aux passants les os qui leur etaient tombes du pied apres les tortures. On avait vu, dans plusieurs villes de France, mourir les chevaliers par dizaines sur les buchers. On savait que certaines commissions ecclesiastiques s'etaient refusees a prononcer les condamnations, et qu'il avait fallu y nommer de nouveaux prelats, comme le frere du premier ministre Marigny, pour accomplir cette besogne. On disait que le pape Clement V lui-meme n'avait cede que contre son gre, parce qu'il etait dans la dependance du roi, et qu'il avait craint de subir le meme sort que son predecesseur, le pape Boniface, gifle sur son trone. Et puis, en ces sept ans, le ble ne s'etait pas fait plus abondant, le pain avait encore encheri, et il fallait bien admettre que ce n'etait plus la faute des Templiers...

Vingt-cinq archers, l'arc en bandouliere et la pique sur l'epaule, marchaient devant le chariot, vingt-cinq allaient sur chaque flanc, et autant fermaient le cortege.

<< Ah ! Si seulement il nous restait un peu de force au corps ! >> pensait le grand-maitre. A vingt ans, il eut saute sur un soldat, lui eut arrache sa pique et eut tente de s'echapper, ou bien se fut battu sur place jusqu'a la mort.

Derriere lui, le frere visiteur marmonnait entre ses dents cassees :

-- Ils ne nous condamneront pas. Je ne peux pas croire qu'ils nous condamnent. Nous ne sommes plus dangereux.

Et le commandeur d'Aquitaine, emergeant de son hebetude, disait :

-- C'est bonne chose de sortir ; c'est bonne chose de respirer l'air frais. N'est-ce pas, mon frere ?

Le precepteur de Normandie toucha le bras du grand-maitre.

-- Messire mon frere, dit-il a voix basse, je vois des gens pleurer dans cette foule et d'autres faire le signe de la croix. Nous ne sommes point seuls dans notre calvaire.

-- Ces gens-la peuvent nous plaindre, mais ils ne peuvent rien pour nous sauver, repondit Jacques de Molay. Ce sont d'autres visages que je cherche.

Le precepteur comprit l'esperance ultime, insensee, a laquelle le grand-maitre se raccrochait. Instinctivement, il se mit lui aussi a scruter la multitude.

Car, parmi les quinze mille chevaliers du Temple, un nombre appreciable avaient echappe aux arrestations de 1307. Les uns s'etaient refugies dans les couvents, d'autres s'etaient defroques et vivaient clandestins, dans les campagnes ou les villes ; d'autres encore avaient gagne l'Espagne ou le roi d'Aragon, refusant d'obeir aux injonctions du roi de France et du pape, avait laisse aux Templiers leurs commanderies et fonde avec eux un nouvel Ordre. Il y avait ceux egalement que certains tribunaux relativement clements avaient confies a la garde des Hospitaliers. Beaucoup de ces anciens chevaliers, demeures en liaison, avaient constitue une sorte de reseau secret.

Et Jacques de Molay se disait que peut-etre...

Peut-etre un complot s'etait-il monte... Peut-etre qu'en un point du parcours, au coin de la rue des Blancs-Manteaux, ou de la rue de la Bretonnerie, ou du cloitre Saint-Merry, un groupe d'hommes allait surgir et, sortant des armes de dessous leur cotte, fondre sur les archers, tandis que d'autres conjures, postes aux fenetres, lanceraient des projectiles. Avec une charrette, poussee en travers de la chaussee, on pouvait bloquer la voie et completer la panique...

<< Et pourquoi nos anciens freres feraient-ils cela ? pensa Molay. Pour delivrer leur grand-maitre qui les a trahis, qui a renie l'Ordre, qui a cede aux tortures...>>

Pourtant, il s'obstinait a observer la foule, le plus loin qu'il pouvait, et il n'apercevait que des peres de famille qui avaient hisse leurs petits enfants sur leurs epaules, des enfants qui, plus tard, quand on prononcerait devant eux le nom de Templiers, ne se souviendraient que de quatre vieillards barbus et grelottants, encadres de gens d'armes comme des malfaiteurs publics.

Le visiteur general continuait de parler tout seul, en chuintant, et le heros de Saint-Jean-d'Acre de repeter qu'il faisait bon se promener matin.

Le grand-maitre sentit se former en lui une de ces coleres a demi dementes qui le saisissaient si souvent dans sa prison et le faisaient hurler en frappant les murs. Il allait surement accomplir quelque chose de violent et de terrible... il ne savait quoi... mais il avait besoin de l'accomplir.

Il acceptait sa mort, presque comme une delivrance ; mais il n'acceptait pas de mourir injustement, ni de mourir deshonore. La longue habitude de la guerre remuait une derniere fois son vieux sang. Il voulait mourir en se battant.

Il chercha la main de Geoffroy de Charnay, son ami, son compagnon, le dernier homme fort qu'il eut a cote de lui, et il etreignit cette main.

Le precepteur de Normandie, vit, sur les tempes creusees du grand-maitre, les arteres qui se gonflaient comme des couleuvres bleues.

Le cortege atteignait le pont Notre-Dame.





III



LES BRUS DU ROI


Une savoureuse odeur de farine, de beurre chaud et de miel flottait autour de l'eventaire.

-- Chaudes, chaudes les oublies ! Tout le monde n'en aura pas. Allez, bourgeois, mangez ! Chaudes les oublies ! criait le marchand qui s'agitait derriere un fourneau en plein air.

Il faisait tout a la fois, etalait la pate, retirait du feu les crepes cuites, rendait la monnaie, surveillait les gamins pour les empecher de chaparder.

-- Chaudes les oublies !

Il etait si affaire qu'il ne remarqua pas le client dont la main blanche laissa glisser une piecette de cuivre, en paiement d'une crepe doree, croustillante et roulee en cornet. Il vit seulement la meme main reposer l'oublie dans laquelle on n'avait mordu qu'une bouchee.

-- En voila bien un degoute, dit le marchand en tisonnant son feu. On leur en baillera : pur froment et beurre de Vaugirard...

A ce moment, il se releva et resta bouche bee, son dernier mot arrete dans la gorge, en apercevant le client auquel il s'adressait. Cet homme de tres haute taille, aux yeux immenses et pales, qui portait chaperon blanc et tunique demi longue...

Avant que le marchand ait pu amorcer une courbette ou balbutier une excuse, l'homme au chaperon blanc s'etait deja eloigne, et l'autre, bras ballants tandis que sa nouvelle fournee d'oublies etait en train de bruler, le regardait s'enfoncer dans la foule.

Les rues marchandes de la Cite, au dire des voyageurs qui avaient parcouru l'Afrique et l'Orient, ressemblaient assez aux souks d'une ville arabe. Meme grouillement incessant, memes echoppes minuscules tassees les unes contre les autres, memes senteurs de graisse cuite, d'epices et de cuir, meme marche lente des chalands genant le passage des anes et des portefaix. Chaque rue, chaque venelle, avait sa specialite, son metier particulier ; ici les tisserands dont on apercevait les metiers dans les arriere-boutiques, la les savetiers tapant sur les pieds de fer, et plus loin les selliers tirant sur l'alene, et ensuite les menuisiers tournant les pieds d'escabelles.

Il y avait la rue aux Oiseaux, la rue aux Herbes et aux Legumes, la rue des Forgerons toute resonnante du bruit des enclumes. Les orfevres, installes le long du quai qui portait leur nom, travaillaient devant leurs petits rechauds.

On apercevait de minces bandes de ciel entre les maisons de bois et de torchis, aux pignons rapproches. Le sol etait couvert d'une fange assez malodorante ou les gens trainaient, selon leur condition, leurs pieds nus, leurs patins de bois ou leurs souliers de cuir.

L'homme aux hautes epaules et au chaperon blanc continuait d'avancer lentement dans la cohue, les mains derriere le dos, insoucieux semblait-il de se faire bousculer. Beaucoup de passants, d'ailleurs, s'effacaient devant lui et le saluaient. Il leur repondait d'un bref signe de tete. Il avait une carrure d'athlete ; ses cheveux blond roux, soyeux, termines en rouleaux, lui tombaient presque jusqu'au col, encadrant un visage regulier et d'une rare beaute de traits.

Trois sergents royaux, en habit bleu, et portant au creux du bras un baton somme d'une fleur de lis, suivaient ce promeneur a quelque distance mais sans jamais le perdre des yeux, s'arretant lorsqu'il s'arretait, se remettant en marche en meme temps que lui[6].

Soudain, un jeune homme en justaucorps serre, entraine par trois grands levriers qu'il menait en laisse, deboucha d'une ruelle et vint se jeter contre le flaneur, manquant de le renverser. Les chiens se melerent, hurlerent.

-- Mais prenez donc garde ou vous cheminez ! s'ecria le jeune homme avec un fort accent italien. Pour un peu, vous tombiez sur mes chiens. Il m'aurait plu qu'ils vous mordissent.

Dix-huit ans au plus, bien pris dans sa petite taille, les yeux noirs et le menton fin, il forcait la voix pour faire l'homme.

Tout en depetrant la laisse, il continuait :

-- Non sipuo vedere un cretino peggiore...[7]

Mais deja les trois sergents l'encadraient ; l'un d'eux le prit par le bras et lui dit un mot a l'oreille. Aussitot le jeune homme ota son bonnet et s'inclina avec un grand geste de respect.

Un rassemblement discret s'etait forme.

-- Voila de beaux chiens de courre ; a qui sont-ils ? demanda le promeneur en devisageant le garcon de ses yeux immenses et froids.

-- A mon oncle, le banquier Tolomei... pour vous servir, repondit le jeune homme en s'inclinant une seconde fois.

Sans rien ajouter, l'homme au chaperon blanc poursuivit son chemin. Quand il se fut un peu eloigne, ainsi que les sergents, les gens s'esclafferent autour du jeune Italien. Celui-ci n'avait pas bouge de place et semblait avoir quelque peine a digerer sa meprise ; les chiens eux-memes se tenaient cois.

-- Eh bien ! Il n'est plus tout faraud ! disait-on en riant.

-- Regardez-le ! Il a manque jeter le roi par terre, et de surcroit il l'a injurie.

-- Tu peux t'appreter a coucher cette nuit en prison, mon garcon, avec trente coups de fouet.

L'Italien fit front aux badauds.

-- Eh quoi ! Je ne l'avais jamais vu ; comment le pouvais-je reconnaitre ? Et puis apprenez, bonnes gens, que je suis d'un pays ou il n'y a pas de roi pour qui l'on doive se coller contre les murs. Dans ma ville de Sienne, chaque citoyen peut etre roi a son tour. Et qui veut prendre en gire Guccio Baglioni n'a qu'a le dire !

Il avait lance son nom comme un defi. L'orgueil susceptible des Toscans assombrissait son regard. Il portait au cote une dague ciselee. Personne n'insista ; le jeune homme claqua des doigts pour relancer ses chiens et continua sa route, moins assure qu'il ne voulait le paraitre, en se demandant si sa sottise n'aurait pas de facheuses consequences.

Car c'etait bien le roi Philippe le Bel qu'il venait de bousculer. Ce souverain que nul n'egalait en puissance aimait ainsi marcher a travers sa ville, comme un simple bourgeois, se renseignant sur les prix, goutant les fruits, tatant les etoffes, ecoutant les propos. Il prenait le pouls de son peuple. Des etrangers, parfois, s'adressaient a lui pour trouver leur chemin. Un soldat, un jour, l'avait arrete lui reclamant un arriere de paye. Aussi avare de paroles que d'argent, il lui arrivait rarement, au cours de sa promenade, de prononcer plus de trois phrases, ou de depenser plus de trois sols.

Le roi passait par le marche a la viande, lorsque le bourdon de Notre-Dame se mit a sonner, en meme temps qu'une grande rumeur s'elevait.

-- Les voila ! Les voila ! cria-t-on dans la rue.

La rumeur se rapprochait ; des passants se mirent a courir dans sa direction.

Un gros boucher sortit de derriere son etal, le tranchet a la main, en hurlant :

-- A mort les heretiques !

Sa femme l'accrocha par la manche.

-- Heretiques ? Pas plus que toi, dit-elle. Reste donc ici a servir la pratique, tu seras plus utile, grand faineant.

Ils se prirent de bec. Aussitot un attroupement se fit autour d'eux.

-- Ils ont avoue devant les juges ! continuait le boucher.

-- Les juges ? repliqua quelqu'un. On n'en connait que d'une sorte. Ils jugent a la commande de ceux qui les payent.

Chacun voulut alors faire entendre son avis.

-- Les Templiers sont de saints hommes. Ils ont toujours bien fait l'aumone.

-- Il fallait leur prendre leur argent, mais point les torturer.

-- C'etait le roi leur plus fort debiteur. Plus de Templiers, plus de dette.

-- Le roi a bien fait.

-- Le roi ou les Templiers, dit un apprenti, c'est du pareil au meme. Faut laisser les loups se manger entre eux ; pendant ce temps-la, ils ne nous devorent pas.

Une femme, a ce moment, se retourna, palit, et fit signe aux autres de se taire. Philippe le Bel etait derriere eux et les observait de son regard glacial. Les sergents s'etaient insensiblement rapproches, prets a intervenir. En un instant l'attroupement se dispersa, et ceux qui le composaient partirent au pas de course en criant bien fort :

-- Vive le roi ! A mort les heretiques !

On aurait pu croire que le roi n'avait pas entendu. Rien dans son visage n'avait bouge, rien n'y avait paru. S'il prenait plaisir a surprendre les gens, c'etait un plaisir secret.

La clameur grossissait toujours. Le cortege des Templiers passait a l'extremite de la rue, et le roi put voir un instant, par l'echappee entre les maisons, le chariot et ses quatre occupants. Le grand-maitre se tenait droit ; il avait l'air d'un martyr, mais non d'un vaincu.

Laissant la foule se precipiter au spectacle, Philippe le Bel, d'un pas egal, par les rues brusquement videes, revint vers son palais.

Le peuple pouvait bien maugreer un peu, et le grand-maitre redresser son vieux corps torture. Dans une heure tout serait termine, et la sentence dans l'ensemble bien accueillie. Dans une heure, l'oeuvre de sept annees serait accomplie, parachevee. Le Tribunal episcopal avait statue : les archers etaient nombreux ; les sergents gardaient les rues. Dans une heure, l'affaire des Templiers serait effacee des soucis publics, et le pouvoir royal en sortirait grandi et renforce.

<< Meme ma fille Isabelle sera satisfaite. J'aurai fait droit a sa priere, et de la sorte contente tout le monde. Mais il etait temps d'en finir >>, se disait le roi Philippe.

Il rentra dans sa demeure par la Galerie merciere.

Tant de fois remanie, au cours des siecles, sur ses vieilles fondations romaines, le Palais venait d'etre entierement renove par Philippe, et sensiblement agrandi.

L'epoque etait a la construction, et les princes rivalisaient sur ce point. Ce qui se faisait a Westminster etait, a Paris, deja termine.

Des edifices anciens, Philippe n'avait garde intacte que la Sainte-Chapelle batie par son grand-pere Saint Louis. Le nouvel ensemble de la Cite, avec ses grandes tours blanches se refletant dans la Seine, etait imposant, massif, ostentatoire.

Fort regardant a la petite depense, le roi Philippe ne lesinait pas des lors qu'il s'agissait d'affirmer la puissance de l'Etat. Mais comme il ne negligeait aucun profit, il avait concede aux merciers, moyennant redevance annuelle, le privilege de tenir boutique dans la grande galerie du Palais, qu'on appelait de ce fait la Galerie merciere, avant de l'appeler la Galerie marchande[8].

Cet immense vestibule, haut et vaste comme une cathedrale a deux nefs, faisait l'admiration des voyageurs. Sur les chapiteaux des piliers se dressaient quarante statues figurant les quarante rois qui, depuis Pharamond et Merovee, s'etaient succede a la tete du royaume franc. Face a l'effigie de Philippe le Bel avait ete placee celle d'Enguerrand de Marigny, coadjuteur et recteur du royaume, qui avait inspire et dirige les travaux.

Ouverte a tout venant, la Galerie constituait un lieu de promenade, de negoce et de rencontres galantes. On y pouvait faire ses emplettes et en meme temps y cotoyer les princes. La mode se decidait la. Une foule incessamment deambulait entre les eventaires, au-dessous des grandes statues royales. Broderies, dentelles, soieries, velours et camelins, passementeries, articles de parure et de petite joaillerie s'entassaient, chatoyaient, miroitaient sur les comptoirs de chene dont le soir on relevait l'abattant, ou chargeaient des tables a treteaux, ou pendaient a des perches. Dames de la cour, bourgeoises, servantes allaient d'un etalage a l'autre. On palpait, on discutait, on revait, on flanait. L'endroit bruissait de discussions, de marchandages, de conversations, de rires, domines par le boniment des vendeurs racolant la pratique. Nombreuses etaient les voix aux accents etrangers, surtout des accents d'Italie et de Flandre.

Un gaillard efflanque proposait des mouchoirs brodes, disposes sur une bache de chanvre, a meme le sol.

-- Ah ! N'est-ce point pitie, belles dames, criait-il, que de se moucher dans ses doigts ou dans sa manche, quand vous avez pour ce faire des toiles si finement adornees, que vous pouvez nouer avec grace autour de votre bras ou de votre aumoniere !

Un autre amuseur, a quelques pas, jonglait avec des bandes de dentelles de Malines et les lancait si haut que leurs arabesques blanches montaient jusqu'aux eperons de pierre de Louis le Gros.

-- On brade, on donne ! Six deniers l'aune. Laquelle de vous n'a six deniers pour se faire les tetons aguicheurs ?

Philippe le Bel traversa la Galerie dans toute la longueur. La plupart des hommes, sur son passage, s'inclinaient ; les femmes amorcaient une reverence.

Sans qu'il le montrat, le roi aimait l'animation de la Galerie merciere et les marques de deference qu'il y recueillait.

Le bourdon de Notre-Dame continuait a tinter ; mais le son n'en parvenait ici qu'attenue, assourdi.

A l'extremite de la Galerie, non loin des degres du grand escalier, se tenaient un groupe de trois personnes, deux tres jeunes femmes, un jeune homme, dont la beaute, la mise et aussi l'assurance attiraient l'attention discrete des passants.

Les jeunes femmes etaient deux des belles-filles du roi, celles qu'on appelait << les soeurs de Bourgogne >>. Elles se ressemblaient peu. L'ainee, Jeanne, mariee au second fils de Philippe le Bel, le comte de Poitiers, avait a peine vingt et un ans. Elle etait grande, elancee, avec des cheveux blond cendre, un maintien un peu compose, et un long oeil oblique de levrier. Elle se vetait avec une simplicite qui etait presque une recherche. Ce jour-la, elle portait une robe de velours gris clair, aux manches collantes, sur laquelle etait passe un surcot borde d'hermine qui s'arretait aux hanches.

Sa soeur Blanche, epouse de Charles de France, le cadet des princes royaux, etait plus petite, plus ronde, plus rose, plus spontanee. gee de dix-huit ans, elle gardait aux joues les fossettes de l'enfance. Elle avait une blondeur chaude, des yeux marron clair, tres brillants, et de petites dents transparentes. S'habiller etait pour elle plus qu'un jeu, une passion. Elle s'y livrait avec une extravagance qui ne relevait pas forcement du meilleur gout. Elle s'ornait le front, le col, les manches, la ceinture du plus de bijoux qu'elle pouvait. Sa robe etait brodee de perles et de fils d'or. Mais elle avait tant de grace et semblait si contente d'elle-meme qu'on lui pardonnait volontiers cette profusion naive.

Le jeune homme qui se trouvait aupres des deux princesses etait vetu comme il convenait a un officier de maison souveraine.

Il etait question dans ce petit groupe d'une affaire de cinq jours dont on discutait a mi-voix avec une agitation contenue.

-- Est-il raisonnable de se mettre en telle peine pour cinq jours ? disait la comtesse de Poitiers.

Le roi surgit de derriere une colonne qui avait masque son approche.

-- Bonjour, mes filles, dit-il.

Les jeunes gens se turent brusquement. Le beau garcon salua tres bas et s'ecarta d'un pas, gardant les yeux a terre. Les deux jeunes femmes, apres qu'elles eurent flechi le genou, demeurerent muettes, rougissantes, un peu embarrassees. Ils avaient l'air tous trois pris en faute.

-- Eh bien ! Mes filles, demanda le roi, ne dirait-on pas que je suis de trop dans votre babil ? Que contiez-vous donc ?

Il n'etait nullement surpris de cet accueil car il avait accoutume de voir les gens, et meme ses familiers ou ses plus proches parents, intimides par sa presence. Une sorte de mur de glace le separait d'autrui. Il ne s'en etonnait plus, mais s'en affligeait. Il croyait faire tout le necessaire pour se rendre avenant et aimable.

Ce fut la jeune Blanche qui reprit le plus rapidement assurance.

-- Il faut nous pardonner, Sire, dit-elle, mais nos paroles ne sont guere aisees a vous repeter !

-- Pourquoi cela ?

-- C'est que... nous disions du mal de vous.

-- En verite ? dit Philippe le Bel, ne sachant comment il devait entendre la plaisanterie.

Il arreta son regard sur le jeune homme, qui demeurait en retrait, et, le designant du menton :

-- Qui est ce damoiseau ? demanda-t-il.

-- Messire Philippe d'Aunay, ecuyer de notre oncle Valois, repondit la comtesse de Poitiers.

Le jeune homme salua de nouveau.

-- N'avez-vous pas un frere ? dit le roi s'adressant a l'ecuyer.

-- Oui, Sire, un frere qui est a Monseigneur de Poitiers, repondit le jeune d'Aunay, rougissant et la voix mal assuree.

-- C'est cela ; je vous confonds toujours, dit le souverain. Puis revenant a Blanche :

-- Alors, quel mal disiez-vous de moi, ma fille ?

-- Jeanne et moi etions d'accord pour vous en vouloir beaucoup, Sire mon pere, car voici cinq nuits de suite que nos maris ne nous sont point de service, tant vous les retenez tard aux seances du Conseil, ou les envoyez loin pour les affaires du royaume.

-- Mes filles, mes filles, ce ne sont point paroles a prononcer tout haut ! dit le roi.

Il etait pudique de nature, et on le disait observer une stricte chastete depuis neuf ans qu'il etait veuf.

Mais il semblait qu'il ne put sevir contre Blanche. La vivacite de celle-ci, sa gaiete, son audace a tout dire, le desarmaient. Il etait a la fois amuse et choque. Il sourit, ce qui ne lui arrivait pas une fois le mois.

-- Et la troisieme, que dit-elle ? ajouta-t-il.

Par la troisieme, il entendait Marguerite de Bourgogne, cousine de Jeanne et de Blanche, et mariee a l'heritier du trone, Louis, roi de Navarre.

-- Marguerite ? s'ecria Blanche. Elle s'enferme, elle fait son oeil noir, et elle dit que vous etes aussi mechant que vous etes beau.

Cette fois encore, le roi resta un peu indecis, comme s'il s'interrogeait sur la maniere de prendre ce dernier trait. Mais le regard de Blanche etait si limpide, si candide ! Elle etait la seule personne qui osat lui parler d'un tel ton et qui ne tremblat pas en sa presence.

-- Eh bien ! Rassurez Marguerite, et rassurez-vous, Blanche. Mes fils Louis et Charles pourront vous tenir compagnie ce soir. Aujourd'hui est une bonne journee pour le royaume, dit Philippe le Bel. Il n'y aura pas conseil ce soir. Quant a votre epoux, Jeanne, qui est alle a Dole et a Salins veiller aux affaires de votre comte, je ne pense pas qu'il demeure encore absent plus d'une semaine.

-- Alors je m'apprete a feter son retour, dit Jeanne en courbant son beau cou.

C'etait pour le roi Philippe une tres longue conversation que celle qu'il venait de tenir. Il tourna les talons brusquement, sans dire adieu, et gagna le grand escalier qui menait a ses appartements.

-- Dieu soit loue ! dit Blanche, la main sur la poitrine, en le regardant disparaitre. Nous l'avons echappe belle.

-- J'ai cru defaillir de peur, dit Jeanne.

Philippe d'Aunay etait rouge jusqu'aux cheveux, non plus de confusion a present, mais de colere.

-- Grand merci, dit-il sechement a Blanche. Ce sont choses agreables a entendre que celles que vous avez dites.

-- Et que vouliez-vous que je fisse ? s'ecria Blanche. Avez-vous trouve mieux, vous ? Vous etes reste court et tout bredouillant. Il nous arrive sus sans qu'on l'ait vu. Il a l'oreille la plus fine du royaume. Si jamais il a surpris nos propos, c'etait bien la seule facon de lui donner le change. Et plutot que de recriminer encore, Philippe, vous feriez mieux de me feliciter.

-- Ne recommencez point, dit Jeanne. Marchons, rapprochons-nous des boutiques ; quittons cet air de complot.

Ils avancerent, repondant aux saluts dont on les honorait.

-- Messire, reprit Jeanne a mi-voix, je vous ferai remarquer que c'est vous, par votre sotte jalousie, qui etes cause de cette alarme. Si vous ne vous etiez pas mis a si fort vous plaindre au propos de Marguerite, nous n'eussions point couru le risque que le roi en entendit trop.

Philippe d'Aunay gardait la mine sombre.

-- En verite, dit Blanche, votre frere est plus agreable que vous.

-- C'est sans doute qu'il est mieux traite, et j'en suis heureux pour lui, repondit le jeune homme. En effet, je suis un bien grand sot de me laisser humilier par une femme qui me traite en valet, m'appelle dans son lit quand l'envie lui en prend, m'eloigne quand l'envie lui passe, me laisse des jours sans me donner signe de vie, et qui feint de ne pas me reconnaitre quand elle me croise. Quel jeu joue-t-elle, a la parfin ?

Philippe d'Aunay, ecuyer de Monseigneur de Valois, etait depuis quatre ans l'amant de Marguerite de Bourgogne, l'ainee des belles-filles de Philippe le Bel. S'il osait en parler de la sorte devant Blanche de Bourgogne, epouse de Charles de France, c'etait parce que Blanche se trouvait etre la maitresse de son frere, Gautier d'Aunay, ecuyer du comte de Poitiers. Et s'il pouvait s'en ouvrir devant Jeanne de Bourgogne, comtesse de Poitiers, c'etait parce que celle-ci, bien qu'elle ne fut encore la maitresse de personne, favorisait pourtant, moitie par faiblesse, moitie par amusement, l'intrigue des deux autres brus royales, combinait les rendez-vous, facilitait les rencontres.

Ainsi, en cet avant-printemps 1314, le jour meme ou l'on allait juger les Templiers et ou cette grave affaire etait le principal souci de la couronne, deux fils de France, l'aine, Louis, et le puine, Charles, portaient les cornes par la grace de deux ecuyers appartenant l'un a la maison de leur oncle, l'autre a la maison de leur frere, et ceci sous la garde de leur belle-soeur Jeanne, epouse constante mais entremetteuse benevole, qui prenait un trouble plaisir a vivre les amours d'autrui.

-- En tout cas, ce soir, point de tour de Nesle, dit Blanche.

-- Pour moi, cela ne fera guere de difference avec les jours precedents, repondit Philippe d'Aunay. Mais j'enrage a penser que cette nuit, entre les bras de Louis de Navarre, Marguerite aura sans doute les meme mots...

-- Ah ! Mon ami, c'est aller trop loin, dit Jeanne avec beaucoup de hauteur. Tout a l'heure vous accusiez Marguerite, sans raison, d'avoir d'autres amants. Maintenant vous voudriez empecher qu'elle ait un epoux. Les faveurs qu'elle vous consent vous font trop oublier qui vous etes. Je pense que demain je vais conseiller a notre oncle de vous envoyer quelques mois dans son comte de Valois, ou sont vos terres, pour vous mettre l'esprit en repos.

Du coup, le beau Philippe d'Aunay se trouva calme.

-- Oh ! Madame, murmura-t-il. Je crois que j'en mourrais.

Il etait bien plus seduisant ainsi que dans la colere. On l'eut effraye a plaisir, rien que pour voir s'abaisser ses longs cils soyeux et trembler legerement son menton blanc. Il etait soudain si malheureux, si pitoyable, que les deux jeunes femmes, oubliant leurs alertes, ne purent s'empecher de sourire.

-- Vous direz a votre frere Gautier que ce soir je soupirerai bien apres lui, dit Blanche de la plus douce facon du monde. On ne pouvait savoir si elle parlait sincerement.

-- Ne faudrait-il pas... dit d'Aunay un peu hesitant, prevenir Marguerite de ce que nous venons d'apprendre dans le cas ou pour ce soir elle aurait prevu...

-- Que Blanche en decide ; moi, je ne me charge plus de rien, dit Jeanne. J'ai eu trop peur. Je ne veux plus etre melee a vos affaires. Un jour cela finira mal, et vraiment c'est me compromettre a plaisir, pour rien.

-- Il est vrai, dit Blanche, que tu ne profites guere des aubaines. De nos trois maris, c'est le tien qui s'absente le plus souvent. Si Marguerite et moi avions cette chance...

-- Mais je n'en ai pas le gout, repliqua Jeanne.

-- Ou pas le courage, dit Blanche.

-- Il est vrai que meme si je le voulais, je n'ai pas ton habilete a dissimuler, ma soeur, et je suis sure que je me trahirais tout de suite.

Ayant dit cela, Jeanne resta songeuse un instant. Non, certes, elle n'avait pas envie de tromper Philippe de Poitiers ; mais elle etait lasse de passer pour prude...

-- Madame, lui dit Philippe, ne pourriez-vous me charger... d'un message pour votre cousine ?

Jeanne considera le jeune homme, de biais, avec une indulgence attendrie.

-- Vous ne pouvez donc plus vivre sans la belle Marguerite ? repondit-elle. Allons, je vais etre bonne. Je vais acheter pour Marguerite quelque piece de parure que vous irez lui porter de ma part. Mais c'est la derniere fois.

Ils s'approcherent d'un eventaire. Tandis que les deux jeunes femmes se consultaient, Blanche allant tout droit aux objets les plus chers, Philippe d'Aunay repensait a la brusque apparition du roi.

<< Chaque fois qu'il me voit, il me demande mon nom. Cela fait bien la sixieme fois. Et toujours il fait allusion a mon frere. >>

Il eut une sourde apprehension et se demanda pourquoi il eprouvait toujours un si vif malaise devant le souverain. A cause de son regard sans doute, a cause de ces yeux trop grands, immobiles, et de leur etrange couleur incertaine, entre le gris et le bleu pale, pareille a celle de la glace des etangs les matins d'hiver, des yeux qu'on ne cessait de revoir pendant des heures apres les avoir rencontres.

Aucun des trois jeunes gens n'avait remarque un seigneur d'immense stature, portant des bottes rouges, et qui, arrete a mi-marches, sur le grand escalier, les observait depuis un moment.

-- Messire Philippe, je n'ai point assez d'argent sur moi ; voulez-vous payer ?

C'etait Jeanne qui venait de parler, tirant Philippe d'Aunay de ses reflexions. L'ecuyer s'executa avec empressement. Jeanne avait choisi pour Marguerite une ceinture de velours sur laquelle etaient cousus des motifs d'argent filigrane.

-- Oh ! Je voudrais la meme, dit Blanche.

Mais elle non plus n'avait pas d'argent, et Philippe regla egalement son achat.

Il en etait toujours ainsi lorsqu'il les accompagnait. Elles l'assuraient de le rembourser, mais elles oubliaient aussitot, et il etait trop gentilhomme pour le leur rappeler.

-- Prends garde, mon fils, lui avait dit un jour messire Gautier d'Aunay le pere ; les femmes les plus riches sont celles qui coutent le plus cher.

Il en faisait la constatation a ses depens. Mais il s'en moquait. Les d'Aunay pouvaient se dispenser de compter ; leurs domaines de Vemars et d'Aunay-les-Bondy, entre Pontoise et Luzarches, leur assuraient d'importants revenus.

A present, Philippe d'Aunay tenait son pretexte a courir vers l'hotel de Nesle, ou demeuraient le roi et la reine de Navarre, de l'autre cote de l'eau. En passant par le pont Saint-Michel, il n'en avait que pour quelques minutes.

Il salua les deux princesses et se dirigea vers les portes de la Galerie merciere.

Le seigneur aux bottes rouges le suivit du regard, un regard de chasseur. Ce seigneur etait Robert d'Artois, revenu depuis quelques jours d'Angleterre. Il parut reflechir ; puis il descendit l'escalier et, a son tour, gagna la rue.

Dehors, le bourdon de Notre-Dame s'etait tu, et il regnait sur l'ile de la Cite un silence inhabituel, impressionnant. Que se passait-il a Notre-Dame ?





IV



NOTRE-DAME ETAIT BLANCHE


Les archers s'etaient formes en cordon pour maintenir la foule en deca de l'etroit parvis. A toutes les fenetres, des tetes curieuses se pressaient.

La brume s'etait levee et un pale soleil eclairait les pierres blanches de Notre-Dame de Paris. Car la cathedrale n'etait achevee que depuis soixante-dix ans, et l'on travaillait sans cesse a l'embellir. Elle avait encore l'eclat du neuf, et la lumiere faisait ressortir l'arc des ogives, la dentelle de la rosace centrale, accentuait le fourmillement des statues au-dessus des porches.

On avait repousse contre les maisons les marchands de poulets qui, chaque matin, vendaient devant l'eglise. Le criaillement d'une volaille etouffant dans son cageot dechirait le silence, cet anormal silence qui venait de surprendre le comte d'Artois a la sortie de la Galerie merciere.

Le capitaine Alain de Pareilles se tenait immobile devant ses soldats.

En haut des marches qui montaient du parvis, les quatre dignitaires du Temple etaient debout, dos a la foule et face au Tribunal ecclesiastique installe entre les vantaux ouverts du grand portail. Eveques, chanoines, clercs siegeaient alignes sur deux rangs.

La curiosite de la foule se portait principalement sur les trois cardinaux specialement envoyes par le pape pour bien signifier que la sentence serait sans appel ni recours devant le Saint-Siege, ainsi que sur Monseigneur Jean de Marigny, le jeune archeveque de Sens, frere du recteur du royaume, et qui, avec le grand inquisiteur de France, avait conduit toute l'affaire.

Les robes brunes ou blanches d'une trentaine de moines apparaissaient derriere les membres du Tribunal. Seul laic de cette assemblee, le prevot de Paris, Jean Ployebouche, personnage d'une cinquantaine d'annees, courtaud, au visage contracte, paraissait peu satisfait de se trouver la. Il representait le pouvoir royal et etait charge du maintien de l'ordre. Ses yeux allaient de la foule au capitaine des archers, et du capitaine a l'archeveque de Sens.

Le faible soleil jouait sur les mitres, les crosses, la pourpre des robes cardinalices, l'amarante des capes episcopales, l'hermine des camails, l'or des croix pectorales, l'acier des cottes de mailles, des casques et des armes. Ces scintillements, ces couleurs, cet eclat rendaient plus violent le contraste avec les accuses pour lesquels tout ce grand appareil avait ete commande, les quatre vieux Templiers guenilleux, serres les uns contre les autres, et dont le groupe semblait sculpte dans la cendre.

Monseigneur Arnaud d'Auch, cardinal d'Albano, premier legat, lisait debout les attendus du jugement. Il le faisait avec lenteur et emphase, savourant sa propre voix, satisfait de lui-meme et de se donner en spectacle devant un auditoire populaire. Par instants, il jouait a l'homme horrifie par l'enormite des crimes qu'il avait a enoncer ; puis il reprenait une majeste onctueuse pour relater un nouveau grief, un nouveau forfait.

-- ... Entendu les freres Geraud du Passage et Jean de Cugny qui affirment apres maints autres qu'on leur fit force, a leur reception dans l'Ordre, de cracher sur la Croix, pour ce, leur dit-on, que c'etait un morceau de bois et que le vrai Dieu etait au ciel... Entendu le frere Guy Dauphin a qui il fut enjoint, si l'un de ses freres superieurs etait tourmente par la chair et se voulait satisfaire sur lui, de consentir a tout ce qui lui serait demande... Entendu le grand-maitre Jacques de Molay qui, sous la question, a reconnu et avoue...

La foule devait tendre l'oreille pour saisir les mots deformes par un debit emphatique. Le legat en faisait trop et il etait trop long. Le peuple commencait a s'impatienter.

A la relation des accusations, des faux temoignages, des aveux extorques, Jacques de Molay murmurait pour lui-meme :

<< Mensonge... mensonge... mensonge...>>

La colere qui l'avait saisi pendant le trajet ne faisait que croitre. Le sang battait de plus en plus fort a ses tempes decharnees.

Rien ne s'etait produit qui vint arreter le deroulement du cauchemar. Aucun groupe d'anciens Templiers n'avait surgi de la foule.

-- ... Entendu le frere Hugues de Payraud qui reconnait avoir fait obligation aux novices de renier le Christ par trois fois...

Le visiteur general tourna vers Jacques de Molay un visage douloureux et prononca :

-- Mon frere, mon frere, est-ce jamais moi qui ai dit cela ?

Les quatre dignitaires etaient seuls, abandonnes du ciel et des hommes, pris comme dans une tenaille geante entre les troupes et le Tribunal, entre la force royale et la force de l'Eglise. Chaque parole du cardinal-legat resserrait l'etau.

Comment les commissions d'enquete, bien qu'on le leur eut explique cent fois, n'avaient-elles pas voulu admettre, voulu comprendre que cette epreuve du reniement n'etait imposee aux novices que pour assurer leur attitude s'ils etaient pris par les musulmans et sommes d'abjurer ?

Le grand-maitre avait une envie furieuse de sauter a la gorge du prelat, de le gifler, l'etrangler. Et ce n'etait pas seulement le legat qu'il eut voulu etriper, mais aussi le jeune Marigny, ce bellatre mitre qui prenait des poses alanguies. Et surtout il eut voulu atteindre ses trois vrais ennemis, ceux qui n'etaient pas la : le roi, le garde des Sceaux, le pape.

La rage de l'impuissance lui faisait danser un voile rouge devant les yeux. Il fallait qu'il arrivat quelque chose... Un vertige si fort le saisit qu'il craignit de s'abattre sur la pierre. Il ne voyait pas qu'une fureur egale avait gagne son compagnon Geoffroy de Charnay, et que la cicatrice du precepteur de Normandie etait devenue toute blanche au milieu d'un front cramoisi.

Le legat prit un temps dans sa declamation, abaissa le grand parchemin, inclina legerement la tete a droite et a gauche vers ses assesseurs, rapprocha le parchemin de son visage, y souffla comme pour en chasser une poussiere.

-- ... Considerant que les accuses ont avoue et reconnu, les condamnons... au mur et au silence pour le reste de leurs jours, afin qu'ils obtiennent la remission de leurs fautes par les larmes du repentir. In nomine Patris...

Le legat fit un lent signe de croix et s'assit, plein de superbe, en roulant le parchemin, qu'il tendit ensuite a un clerc.

La foule demeura d'abord sans reaction. Apres une telle enumeration de crimes, la peine de mort etait si evidemment attendue que la condamnation au mur - c'est-a-dire la prison a perpetuite, le cachot, les chaines, le pain et l'eau - paraissait une mesure de clemence.

Philippe le Bel avait bien ajuste son coup. L'opinion populaire allait admettre sans difficulte, presque platement, ce point final a une tragedie qui l'avait agitee pendant sept ans. Le premier legat et le jeune archeveque de Sens echangerent un imperceptible sourire de connivence.

-- Mes freres, mes freres, bredouilla le visiteur general, ai-je bien entendu ? On ne nous tue point ! On nous fait grace !

Il avait les yeux pleins de larmes, et sa bouche aux dents cassees s'ouvrait comme s'il allait rire.

Ce fut cette affreuse joie qui declencha tout.

Soudain on entendit une voix proferer du haut des marches :

-- Je proteste !

Et cette voix etait si puissante que l'on ne crut pas d'abord qu'elle appartenait au grand-maitre.

-- Je proteste contre une sentence inique, et j'affirme que les crimes dont on nous charge sont crimes inventes !

Une sorte d'immense soupir s'eleva de la foule. Le Tribunal s'agita. Les cardinaux se regarderent, stupefaits. Personne ne s'attendait a cela. Jean de Marigny s'etait leve d'un bond. C'en etait fini des poses alanguies ; il etait bleme et tremblant de colere.

-- Vous mentez ! cria-t-il au grand-maitre. Vous avez avoue devant la commission.

Les archers, d'instinct, s'etaient resserres, attendant un ordre.

-- Je ne suis coupable, repondit Jacques de Molay, que d'avoir cede a vos cajoleries, menaces et tourments. J'affirme, devant Dieu qui nous entend, que l'Ordre est innocent et saint.

Et Dieu semblait l'entendre en effet. Car la voix du grand-maitre, lancee vers l'interieur de la cathedrale et repercutee par les voutes, revenait en echo, comme si une autre voix plus profonde, au fond de la nef, avait repris chaque parole.

-- Vous avez avoue la sodomie ! dit Jean de Marigny.

-- Dans la torture ! repliqua Molay.

<<... dans la torture...>>, relanca la voix qui paraissait se former dans le Tabernacle.

-- Vous avez confesse l'heresie !

-- Dans la torture !

<<... dans la torture...>>, repeta le Tabernacle.

-- Je retire tout ! dit le grand-maitre.

<<... tout...>>, repondit en grondant la cathedrale entiere.

Un nouvel interlocuteur entra dans cet etrange dialogue. Geoffroy de Charnay, a son tour, s'en prenait a l'archeveque de Sens.

-- On a abuse de notre affaiblissement, disait-il. Nous sommes victimes de vos complots et de vos fausses promesses. C'est votre haine et votre vindicte qui nous perdent ! Mais je l'affirme aussi devant Dieu, nous sommes innocents, et ceux qui disent autrement en ont menti par la bouche.

Alors les moines qui se tenaient derriere le Tribunal se mirent a crier :

-- Heretiques ! Au feu ! Au feu, les heretiques !

Mais leurs invectives n'eurent pas le resultat escompte. Avec ce mouvement d'indignation genereuse qui le porte souvent au secours du courage malheureux, le peuple en majorite prenait parti pour les Templiers.

On montrait le poing aux juges. Des bagarres eclataient a tous les coins de la place. On hurlait aux fenetres. L'affaire menacait de tourner a l'emeute.

Sur un commandement d'Alain de Pareilles, la moitie des archers s'etaient formes en chaine, se tenant par les bras pour resister a la poussee de la foule, tandis que les autres, piques abaissees, faisaient face.

Les sergents royaux, de leurs batons a fleur de lis, frappaient a l'aveuglette dans la presse. Les cageots des marchands de poulets avaient ete renverses, et les cris de la volaille pietinee se melaient a ceux du public.

Le Tribunal etait debout. Jean de Marigny se concertait avec le prevot de Paris.

-- N'importe quoi, Monseigneur, decidez n'importe quoi, disait le prevot ; mais il ne faut point les laisser la. Nous allons tous etre emportes. Vous ne connaissez point les Parisiens lorsqu'ils s'agitent.

Jean de Marigny leva sa crosse episcopale pour signifier qu'il allait parler. Mais personne ne voulait plus l'entendre. On l'accablait d'insultes.

-- Tourmenteur ! Faux eveque ! Dieu te punira !

-- Parlez, Monseigneur, parlez, lui disait le prevot.

Il craignait pour sa situation et pour sa peau ; il se souvenait des emeutes de 1306 ou l'on avait pille les hotels des bourgeois.

-- Deux des condamnes sont declares relaps ! dit l'archeveque forcant vainement la voix. Ils sont retombes dans leurs heresies. Ils ont rejete la justice de l'Eglise ; l'Eglise les rejette et les remet a la justice du roi.

Ses paroles se perdirent dans le vacarme. Puis tout le Tribunal, comme un troupeau de pintades affolees, rentra dans Notre-Dame dont le portail fut aussitot ferme.

Sur un geste du prevot a Alain de Pareilles, un groupe d'archers se precipita vers les marches ; le chariot fut amene et les condamnes pousses dedans a coups de manches de pique. Ils se laisserent faire avec une grande docilite. Le grand-maitre et le precepteur de Normandie se sentaient a la fois epuises et detendus. Ils etaient enfin en paix avec eux-memes. Les deux autres ne comprenaient plus rien.

Les archers ouvrirent le chemin au chariot, tandis que le prevot Ployebouche donnait des instructions a ses sergents pour qu'on nettoyat la place au plus vite. Il virait sur lui-meme, completement deborde.

-- Ramenez les prisonniers au Temple ! cria-t-il a Alain de Pareilles. Pour moi, je cours en aviser le roi.





V



MARGUERITE DE BOURGOGNE, REINE DE NAVARRE


Pendant ce temps, Philippe d'Aunay etait arrive a l'hotel de Nesle. On l'avait prie d'attendre dans l'antichambre des appartements de la reine de Navarre. Les minutes n'en finissaient plus. Philippe se demandait si Marguerite etait retenue par des importuns ou si, simplement, elle prenait plaisir a le laisser languir. Elle avait des tours de cette maniere. Et peut-etre au bout d'une heure a pietiner, s'asseoir, se relever, s'entendrait-il dire qu'elle n'etait pas visible. Il enrageait.

Voila quelque quatre annees, dans les debuts de leur liaison, elle n'eut pas agi de la sorte. Ou peut-etre si. Il ne se souvenait plus. Tout a l'emerveillement d'une aventure commencante ou la vanite avait autant de part que l'amour, il eut alors fait volontiers le pied de grue cinq heures de rang pour seulement apercevoir sa maitresse, lui effleurer les doigts ou recevoir d'elle, d'un mot chuchote, la promesse d'un autre rendez-vous.

Les temps avaient change. Les difficultes qui font la saveur d'un amour naissant deviennent intolerables a un amour de quatre ans ; et souvent la passion meurt de ce qui l'a fait naitre. La perpetuelle incertitude des rencontres, les entrevues decommandees, les obligations de la cour, a quoi s'ajoutaient les etrangetes du caractere de Marguerite, avaient pousse Philippe a un sentiment exaspere qui ne s'exprimait plus guere que par la revendication et la colere.

Marguerite paraissait mieux prendre les choses. Elle savourait le double plaisir de tromper son mari et d'irriter son amant. Elle etait de ces femmes qui ne trouvent de renouvellement dans le desir qu'au spectacle des souffrances qu'elles infligent, jusqu'a ce que ce spectacle meme leur devienne lassant.

Il ne se passait pas de jour que Philippe ne se dit qu'un grand amour n'avait pas d'accomplissement dans l'adultere, et qu'il ne se jurat de rompre un lien devenu si blessant.

Mais il etait faible, il etait lache, il etait pris. Pareil au joueur qui s'enferre en courant apres sa mise, il courait apres ses reves de naguere, ses vains presents, son temps dilapide, son bonheur enfui. Il n'avait pas le courage de se lever de la table en disant : << J'ai assez perdu. >>

Et il etait la, tout morfondu de depit et de chagrin, a attendre qu'on voulut bien lui dire d'entrer.

Pour distraire son impatience, il s'assit sur un banc de pierre, dans l'embrasure d'une fenetre, et regarda le mouvement des palefreniers qui sortaient les chevaux de selle pour aller les detendre sur le Petit-Pre-aux-Clercs, l'entree des portefaix charges de quartiers de viande et de ballots de legumes.

L'hotel de Nesle se composait de deux monuments accoles, mais distincts ; d'une part l'Hotel proprement dit, qui etait de construction recente, et d'autre part la Tour, anterieure d'un bon siecle, qui appartenait au systeme des remparts de Philippe Auguste. Philippe le Bel avait acquis l'ensemble, six ans plus tot, du comte Amaury de Nesle, pour le donner comme residence au roi de Navarre, son fils aine[9].

La Tour, dans le passe, n'avait guere servi que de corps de garde ou de resserre. C'etait Marguerite qui, recemment, avait decide d'y faire installer des pieces de sejour, afin, pretendait-elle, de s'y retirer et d'y mediter sur ses livres d'heures. Elle affirmait avoir besoin de solitude. Comme elle etait reputee de caractere fantasque, Louis de Navarre ne s'en etait pas etonne. En fait, elle n'avait decide de cet amenagement que pour pouvoir recevoir plus aisement le beau d'Aunay.

Ce dernier en avait concu une inegalable fierte. Une reine, pour lui, avait transforme une forteresse en chambre d'amour.

Puis, quand son frere aine Gautier etait devenu l'amant de Blanche, la Tour avait egalement servi d'asile au nouveau couple. Le pretexte etait aise ; Blanche venait rendre visite a sa cousine et belle-soeur ; et Marguerite ne demandait qu'a etre tout a la fois complaisante et complice.

Mais maintenant, lorsque Philippe regardait le grand edifice sombre, au toit crenele, aux etroites et rares ouvertures en hauteur, il ne pouvait s'empecher de se demander si d'autres hommes ne connaissaient pas aupres de sa maitresse les memes nuits tumultueuses... Ces cinq jours qui venaient de s'ecouler sans qu'il eut recu aucune nouvelle, alors que les soirees se fussent si bien pretees a rencontres, n'autorisaient-ils pas tous les doutes ?

Une porte s'ouvrit et une chambriere invita Philippe a la suivre. Il etait decide cette fois a ne pas s'en laisser conter. Il traversa plusieurs salles ; puis la chambriere s'effaca, et Philippe entra dans une piece basse, encombree de meubles, et ou flottait un entetant parfum qu'il connaissait bien, une essence de jasmin que les marchands recevaient d'Orient.

Il fallut un instant a Philippe pour s'habituer a la penombre et a la chaleur. Un grand feu aux braises epaisses ardait dans la cheminee de pierre.

-- Madame... dit-il.

Une voix vint du fond de la piece, une voix un peu rauque, comme endormie.

-- Approchez, messire.

Marguerite osait-elle le recevoir dans sa chambre, sans temoin ? Philippe d'Aunay fut bien vite tranquillise et decu ; la reine de Navarre n'etait pas seule. A demi cachee par la courtine du lit, une dame de parage, le menton et les cheveux emprisonnes dans la guimpe blanche des veuves, brodait. Marguerite, pour sa part, etait allongee sur le lit, dans une robe de maison doublee de fourrure d'ou sortaient ses pieds nus, petits et poteles. Recevoir un homme en pareille tenue et pareille posture etait en soi une audace.

Philippe s'avanca et prit un ton de cour, que dementait l'expression de son visage, pour dire que la comtesse de Poitiers l'envoyait prendre nouvelles de la reine de Navarre, lui porter compliment, et lui remettre un present.

Marguerite ecouta, sans bouger ni tourner les yeux.

Elle etait petite, de cheveu noir, de teint ambre. On disait qu'elle avait le plus beau corps du monde et elle n'etait pas la derniere a le faire savoir.

Philippe regardait cette bouche ronde, sensuelle, ce menton court, partage d'une fossette, cette gorge charnue qui soulevait l'echancrure de la robe, ce bras replie et haut recouvert par la large emmanchure. Philippe se demanda si Marguerite etait entierement nue sous la fourrure.

-- Posez ce present sur la table, dit-elle, je vais le voir dans un instant.

Elle s'etira, bailla, montrant ses courtes dents blanches, sa langue effilee, son palais rose et plisse ; elle baillait comme font les chats.

Elle n'avait pas encore une seule fois regarde le jeune homme. En revanche, il se sentait observe par la dame de parage. Il ne connaissait pas, parmi les suivantes de Marguerite, cette veuve au visage long et aux yeux trop rapproches. Il fit effort pour contenir une irritation qui ne cessait de croitre.

-- Dois-je transmettre, demanda-t-il, une reponse a Madame de Poitiers ?

Marguerite consentit enfin a regarder Philippe. Elle avait des yeux admirables, sombres et veloutes, qui caressaient les choses et les etres.

-- Dites a ma belle-soeur de Poitiers... prononca-t-elle.

Philippe, s'etant un peu deplace, fit un geste nerveux, du bout des doigts, pour inviter Marguerite a ecarter la veuve. Mais Marguerite ne sembla pas comprendre ; elle souriait, non pas particulierement a Philippe ; elle souriait dans le vide.

-- Ou bien non, reprit-elle. Je vais lui ecrire un message que vous lui remettrez.

Puis, a la dame de parage :

-- Ma bonne, il va etre temps de me vetir. Veuillez vous assurer que ma robe est appretee.

La veuve passa dans la piece voisine, mais sans fermer la porte.

Marguerite se leva, decouvrant un beau genou lisse ; et passant aupres de Philippe, elle lui chuchota dans un souffle :

-- Je t'aime.

-- Pourquoi ne t'ai-je pas vue depuis cinq jours ? demanda-t-il de la meme facon.

-- Oh ! La belle chose ! s'ecria-t-elle en deployant la ceinture qu'il lui avait apportee. Que Jeanne a donc de gout, et comme ce present me ravit !

-- Pourquoi ne t'ai-je pas vue ? repeta Philippe a voix basse.

-- Elle va convenir a merveille pour y pendre ma nouvelle aumoniere, reprit Marguerite bien fort. Messire d'Aunay, avez-vous le temps d'attendre que j'ecrive ce mot de merci ?

Elle s'assit a une table, prit une plume d'oie, une feuille de papier[10], et ne traca qu'un mot. Elle fit signe a Philippe de s'approcher, et il put lire sur la feuille : << Prudence. >>

Puis, elle cria, en direction de la piece voisine :

-- Madame de Comminges, allez chercher ma fille ; je ne l'ai point embrassee de tout le matin.

On entendit la dame de parage sortir.

-- La prudence, dit alors Philippe, est une bonne excuse pour eloigner un amant et en accueillir d'autres. Je sais bien que vous me mentez.

Elle eut une expression a la fois de lassitude et d'enervement.

-- Et moi, je vois bien que vous ne comprenez rien, repondit-elle. Je vous prie de prendre mieux garde a vos paroles, et meme a vos regards. C'est toujours quand deux amants commencent a se quereller ou a se lasser qu'ils trahissent leur secret devant leur entourage. Controlez-vous mieux.

Marguerite, ce disant, ne jouait pas. Depuis quelques jours elle sentait autour d'elle un vague parfum de soupcon. Louis de Navarre avait fait allusion devant elle, a ses succes, aux passions qu'elle allumait ; plaisanterie de mari ou le rire sonnait faux. Les impatiences de Philippe avaient-elles ete remarquees ? Du portier et de la chambriere de la tour de Nesle, deux domestiques qui venaient de Bourgogne et qu'elle terrorisait en meme temps qu'elle les couvrait d'or, Marguerite pouvait se croire sure autant que d'elle-meme. Mais nul n'est jamais a l'abri d'une imprudence de langage. Et puis il y avait cette dame de Comminges, qu'on lui avait imposee pour complaire a Monseigneur de Valois, et qui rodait partout dans ses tristes atours...

-- Vous avouez donc que vous etes lassee ? dit Philippe d'Aunay.

-- Oh ! Vous etes ennuyeux, vous savez, repliqua-t-elle. On vous aime et vous ne cessez de gronder.

-- Eh bien ! Ce soir, je n'aurai pas lieu d'etre ennuyeux, repondit Philippe. Il n'y aura pas conseil ; le roi nous l'a dit lui-meme. Vous pourrez ainsi rassurer votre epoux tout a votre aise.

Au visage qu'elle montra, Philippe, s'il n'avait pas ete aveugle par la colere, aurait pu comprendre que sa jalousie, de ce cote au moins, n'avait pas a s'alarmer.

-- Et moi, j'irai chez les ribaudes ! ajouta-t-il.

-- Fort bien, dit Marguerite. Ainsi vous me raconterez comment font ces filles. J'y prendrai plaisir.

Son regard s'etait allume ; elle se lissait les levres du bout de la langue, ironiquement.

<< Garce ! Garce ! Garce ! >> pensa Philippe. Il ne savait comment la prendre ; tout coulait sur elle comme l'eau sur un vitrail.

Elle alla vers un coffret ouvert, et y prit une bourse que Philippe ne lui connaissait pas.

-- Cela va faire merveille, dit Marguerite en glissant la ceinture dans les passants, et en allant se poser, la bourse contre la taille, devant un grand miroir d'etain.

-- Qui t'a donne cette aumoniere ? demanda Philippe.

-- C'est...

Elle allait repondre ingenument la verite. Mais elle le vit si crispe, si soupconneux, qu'elle ne put resister a s'amuser de lui.

-- C'est... quelqu'un.

-- Qui ?

-- Devinez.

-- Le roi de Navarre ?

-- Mon epoux n'a pas de ces generosites !

-- Alors, qui ?

-- Cherchez.

-- Je veux savoir, j'ai le droit de savoir, dit Philippe s'emportant. C'est un present d'homme, et d'homme riche, et d'homme amoureux... parce qu'il a des raisons de l'etre, j'imagine.

Marguerite continuait de se regarder dans le miroir, essayant l'aumoniere sur une hanche, puis sur l'autre, puis au milieu de la ceinture, tandis que, dans ce mouvement balance, la robe fourree lui couvrait et lui decouvrait la jambe.

-- C'est Monseigneur d'Artois, dit Philippe.

-- Oh ! quel mauvais gout vous me pretez, messire ! dit-elle. Ce grand butor, qui sent toujours le gibier...

-- Le sire de Fiennes, alors, qui tourne autour de vous, comme de toutes les femmes ? reprit Philippe.

Marguerite pencha la tete de cote, prenant une pose songeuse.

-- Le sire de Fiennes ? dit-elle. Je n'avais pas remarque qu'il me portat interet. Mais puisque vous me le dites... Merci de m'en aviser.

-- Je finirai bien par savoir.

-- Quand vous aurez cite toute la cour de France...

Elle allait ajouter : << Vous penserez peut-etre a la cour d'Angleterre >> ; mais elle fut interrompue par le retour de madame de Comminges qui poussait devant elle la princesse Jeanne. La petite fille agee de trois ans marchait lentement, engoncee dans une robe brodee de perles. Elle ne tenait de sa mere que son front bombe, rond, presque bute. Mais elle etait blonde, avec un nez mince, de longs cils battant sur des yeux clairs, et elle pouvait etre aussi bien de Philippe d'Aunay que du roi de Navarre. Sur ce sujet non plus, Philippe n'avait jamais pu connaitre la verite ; et Marguerite etait trop habile pour se trahir en une question si grave.

Chaque fois que Philippe voyait l'enfant, il se demandait : << Est-elle de moi ? >> Il se rememorait les dates, cherchait des indices. Et il pensait que plus tard il aurait a s'incliner bien bas devant une princesse qui etait peut-etre sa fille, et qui peut-etre aussi monterait sur les deux trones et de Navarre et de France, puisque Louis et Marguerite n'avaient pour l'instant d'autre descendance.

Marguerite souleva la petite Jeanne, la baisa au front, constata qu'elle avait la mine fraiche, et la remit a la dame de parage en disant :

-- Voila, je l'ai embrassee ; vous pouvez la reconduire.

Elle lut dans les yeux de madame de Comminges que celle-ci n'etait pas dupe. << Il faut me debarrasser de cette veuve >> se dit-elle.

Une autre dame entra, demandant si le roi de Navarre etait la.

-- Ce n'est point chez moi habituellement qu'on le trouve a cette heure, repondit Marguerite.

-- C'est qu'on le cherche par tout l'hotel. Le roi le fait mander dans l'instant.

-- Et sait-on pour quel motif ?

-- J'ai cru comprendre. Madame, que les Templiers ont rejete la sentence. Le peuple s'agite autour de Notre-Dame, et partout la garde est doublee. Le roi a convoque conseil...

Marguerite et Philippe echangerent un regard. La meme idee leur etait venue, qui n'avait rien a voir avec les affaires du royaume. Les evenements obligeraient peut-etre Louis de Navarre a passer une partie de la nuit au Palais.

-- Il se peut que la journee ne s'acheve point comme prevu, dit Philippe.

Marguerite l'observa un instant et jugea qu'elle l'avait assez fait souffrir. Il avait repris un maintien respectueux et distant ; mais son regard mendiait le bonheur. Elle en fut emue, et se sentit du desir pour lui.

-- Il se peut, messire, dit-elle.

La complicite, entre eux, etait retablie.

Elle alla prendre le papier ou elle avait ecrit << prudence >> et le jeta au feu en ajoutant :

-- Ce message ne convient point. J'en ferai tenir un autre, plus tard, a la comtesse de Poitiers ; j'espere avoir de meilleures choses a lui dire. Adieu, messire.

Le Philippe d'Aunay qui sortit de l'hotel de Nesle n'etait plus le meme que celui qui y etait entre. Pour une seule parole d'espoir, il avait repris confiance en sa maitresse, en lui-meme, en l'existence entiere, et cette fin de matinee lui semblait radieuse.

<< Elle m'aime toujours ; je suis injuste envers elle >>, pensait-il.

En franchissant le corps de garde, il se heurta a Robert d'Artois. On aurait pu croire que le geant suivait le jeune ecuyer a la piste. Il n'en etait rien. D'Artois, pour l'heure, avait d'autres problemes.

-- Monseigneur de Navarre est-il en sa demeure ? demanda-t-il a Philippe.

-- Je sais qu'on le cherche pour le Conseil du roi, dit Philippe.

-- Le veniez-vous prevenir ?

-- Oui, repondit Philippe pris de court.

Et aussitot il pensa que ce mensonge, trop aisement verifiable, etait une sottise.

-- Je le cherche pour le meme motif, dit l'Artois. Monseigneur de Valois voudrait l'entretenir auparavant.

Ils se separerent. Mais cette rencontre fortuite donna l'eveil au geant. << Serait-ce lui ? >> se demanda-t-il tandis qu'il traversait la grande cour pavee. Il avait apercu Philippe une heure plus tot dans la Galerie merciere, en compagnie de Jeanne et de Blanche. Il le retrouvait maintenant a la porte de Marguerite... << Ce damoiseau leur sert-il de messager, ou bien est-il l'amant d'une des trois ? Si cela est, je ne tarderai pas a en etre averti. >>

Car madame de Comminges ne manquerait pas de le renseigner. En outre, il avait un homme a lui charge de surveiller, la nuit, les abords de la tour de Nesle. Les filets etaient tendus. Tant pis pour cet oiseau au joli plumage s'il venait a s'y faire prendre !





VI



LE CONSEIL DU ROI


Le prevot de Paris, accourant tout essouffle chez le roi, avait trouve celui-ci de bonne humeur. Philippe le Bel etait occupe a admirer trois grands levriers qui venaient de lui etre envoyes avec la lettre suivante, ou se reconnaissait sans peine une plume italienne :



<< Moult aime et redoute roi, notre Sire,



Un mien neveu, tout penitent de son forfait, m'est venu confesser que ces trois chiens a lievre qu'il guidait ont heurte Votre Seigneurie dans son passage. Si indignes qu'ils soient de Lui etre presentes, je ne me sens point suffisance de merite pour les conserver davantage, maintenant qu'ils ont touche si haute et puissante personne telle qu'Elle est. Ils me sont arrives depuis peu, par la trafique de Venise. Adoncques, je requiers en grace Votre Seigneurie de les recevoir et les tenir, pour ce qu'il Lui plaira, en gage de tres devotieuse humilite.



SPINELLO TOLOMEI,

Siennois. >>



-- L'habile homme que ce Tolomei ! avait dit Philippe le Bel.

Lui qui refusait tout present ne resistait pas a accepter des chiens. Il possedait les plus belles meutes du monde, et c'etait flatter sa seule passion que de lui faire don de chiens de courre aussi magnifiques que ceux qu'il avait devant les yeux.

Tandis que le prevot lui expliquait ce qui s'etait passe a Notre-Dame, Philippe le Bel avait continue de s'interesser aux trois levriers, de leur relever les babines pour examiner leurs crocs blancs et leur gueule noire, de palper leur poitrine profonde au pelage couleur de sable. Des betes directement importees d'Orient, sans aucun doute.

Entre le roi et les animaux, les chiens surtout, il existait un accord immediat, secret, silencieux. A la difference des hommes, les chiens n'avaient point peur de lui. Et deja le plus grand des trois levriers etait venu poser la tete sur le genou de son nouveau maitre.

-- Bouville ! avait appele Philippe le Bel.

Hugues de Bouville, le premier chambellan, homme d'une cinquantaine d'annees, aux cheveux curieusement partages en meches blanches et en meches noires qui le faisaient ressembler a un cheval pie, etait apparu.

-- Bouville, qu'on assemble sur l'heure le Conseil etroit.

Puis congediant le prevot, en lui laissant entendre qu'il jouait sa vie s'il se produisait le moindre trouble dans la ville, Philippe le Bel etait reste a mediter en compagnie de ses chiens.

-- Alors, mon Lombard, qu'allons-nous faire ? avait-il murmure en caressant la tete du grand levrier, lui donnant ainsi son nouveau nom.

Car on appelait Lombards, indistinctement, tous les banquiers ou marchands originaires d'Italie. Et puisque ce chien venait de l'un d'eux, le mot s'etait impose au roi, comme allant de soi, pour le designer.

Maintenant, le Conseil etroit etait reuni, non pas dans la vaste Chambre de Justice, qui pouvait contenir plus de cent personnes et qu'on utilisait seulement pour les Grands Conseils, mais dans une petite piece attenante, ou un feu brulait.

Autour d'une table longue, les membres de ce Conseil restreint avaient pris place, pour decider du sort des Templiers. Le roi siegeait au haut bout, le coude appuye au bras de sa cathedre, et le menton dans la main. A sa droite etaient assis Enguerrand de Marigny, coadjuteur et recteur du royaume, puis Guillaume de Nogaret, garde des Sceaux, Raoul de Presles, maitre au Parlement de Justice, et trois autres legistes, Guillaume Dubois, Michel de Bourdenai, et Nicole Le Loquetier ; a sa gauche, son fils aine, le roi de Navarre, qu'on avait enfin trouve, Hugues de Bouville, le grand chambellan, et le secretaire prive Maillard. Deux places resteraient vides : celle du comte de Poitiers qui etait en Bourgogne, et celle du prince Charles, le dernier fils du roi, parti le matin pour la chasse et qui n'avait pu etre joint. Il manquait encore Monseigneur de Valois, qu'on avait envoye querir a son hotel et qui devait y comploter, comme a son habitude avant chaque conseil. Le roi avait decide qu'on commencerait sans lui.

Enguerrand de Marigny parla le premier. Ce tout-puissant ministre, et tout-puissant de par son entente profonde avec le souverain, n'etait pas ne noble. C'etait un bourgeois normand, qui s'appelait Le Portier avant de devenir sire de Marigny ; il avait suivi une carriere prodigieuse qui lui valait autant de jalousie que de respect. Le titre de coadjuteur, cree pour lui, en avait fait l'alter ego du roi. Il avait quarante-neuf ans, une carrure solide, le menton large, la peau grumeleuse, et il vivait avec magnificence sur l'immense fortune qu'il s'etait acquise. Il passait pour avoir la parole la plus habile du royaume et possedait une intelligence politique qui dominait de tres haut son epoque.

Il ne lui fallut que quelques minutes pour fournir un tableau complet de la situation ; il venait d'ouir plusieurs rapports, dont celui de son frere l'archeveque de Sens.

-- Le grand-maitre et le precepteur de Normandie ont ete remis, Sire, entre vos mains, par la commission de l'Eglise, dit-il. Il vous est desormais loisible de disposer d'eux totalement, sans en referer a personne, fut-ce au pape. N'est-ce pas ce que nous pouvions esperer de mieux ?

Il s'interrompit ; la porte venait de s'ouvrir sur Monseigneur de Valois, frere du roi et ex-empereur de Constantinople, qui faisait une entree en coup de vent. Ayant seulement esquisse une inclinaison de tete en direction du souverain, et sans prendre la peine de s'informer de ce qui avait ete dit en son absence, le nouvel arrivant s'ecria :

-- Qu'entends-je, Sire mon frere ? Messire Le Portier de Marigny (il avait bien insiste sur Le Portier) trouve que tout va pour le mieux ? Eh bien ! Mon frere, vos conseillers se contentent de peu. Je me demande quel jour ils trouveront que tout va mal !

De deux ans le cadet de Philippe le Bel, mais paraissant l'aine, et aussi agite que son frere etait calme, Charles de Valois, le nez gras, les joues couperosees par la vie des camps et les exces de table, poussait devant lui une arrogante panse, et s'habillait avec une somptuosite orientale qui, sur tout autre, eut paru ridicule. Il avait ete beau.

Ne au plus pres du trone de France, et ne se consolant pas de ne pas l'occuper, ce prince brouillon s'etait employe a courir l'univers pour trouver un autre trone ou s'asseoir. Il avait, dans son adolescence, recu, mais sans pouvoir la garder, la couronne d'Aragon. Puis il avait tente de reconstituer a son profit le royaume d'Arles. Puis il s'etait porte candidat a l'empire d'Allemagne, mais avait echoue assez piteusement a l'election. Veuf d'une princesse d'Anjou-Sicile, il etait, par son remariage avec Catherine de Courtenay, heritiere de l'Empire latin d'Orient, devenu empereur de Constantinople, mais empereur titulaire seulement, car un veritable souverain, Andronic II Paleologue, regnait alors a Byzance. Or meme ce sceptre illusoire, par suite d'un second veuvage, venait de lui echapper l'annee precedente pour passer a l'un de ses gendres, le prince de Tarente.

Ses meilleurs titres de gloire etaient sa campagne eclair de Guyenne en 1297, et sa campagne de Toscane en 1301, ou, soutenant les Guelfes contre les Gibelins, il avait ravage Florence et exile le poete Dante. Ce pourquoi le pape Boniface VIII l'avait fait comte de Romagne.

Valois menait train royal, avait sa cour et son chancelier. Il detestait Enguerrand de Marigny pour vingt raisons, pour l'extraction roturiere de celui-ci, pour sa dignite de coadjuteur, pour sa statue dressee parmi celles des rois dans la Galerie merciere, pour sa politique hostile aux grands feodaux, pour tout. Valois ne parvenait pas a admettre, lui petit-fils de Saint Louis, que le royaume fut gouverne par un homme sorti du commun.

Ce jour-la il etait vetu de bleu et d'or, depuis le chaperon jusqu'aux souliers.

-- Quatre vieillards a demi morts, reprit-il, dont on nous avait assure que le sort etait regle... de quelle facon, helas !... tiennent en echec l'autorite royale, et tout est pour le mieux. Le peuple crache sur le tribunal... quel tribunal ! Recrute pour le besoin, convenons-en ; mais enfin, c'est une assemblee d'Eglise... et tout est pour le mieux. La foule hurle a la mort, mais contre qui ? Contre les prelats, contre le prevot, contre les archers, contre vous, mon frere !... et tout va pour le mieux. Eh bien ! Soit, rejouissons-nous ; tout est au mieux.

Il eleva les mains, qu'il avait belles et toutes chargees de bagues, et puis s'assit, non point a la place qui lui avait ete reservee, mais sur le premier siege a sa portee, au bas bout de la table, comme pour bien affirmer, par cet exil, son desaccord.

Enguerrand de Marigny etait reste debout, un pli d'ironie cernant son large menton.

-- Monseigneur de Valois doit etre mal renseigne, dit-il calmement. Sur les quatre vieillards dont il parle, deux seulement ont proteste contre la sentence qui les condamnait. Quant au peuple, tous les rapports m'assurent qu'il est fort partage d'opinion.

-- Partage ! s'ecria Charles de Valois. Mais c'est scandale deja qu'il puisse etre partage ! Qui demande au peuple son opinion ? Vous, messire de Marigny, et l'on comprend pourquoi. Voila tout le resultat de votre belle invention d'avoir assemble les bourgeois, les vilains et autres manants pour leur faire approuver les decisions du roi. A present le peuple s'arroge le droit de juger.

En toute epoque et tout pays, il y eut toujours deux partis : celui de la reaction et celui du progres. Deux tendances s'affrontaient au Conseil du roi. Charles de Valois, se considerant comme le chef naturel des grands barons, incarnait la reaction feodale. Son evangile politique tenait a quelques principes qu'il defendait avec acharnement : droit de guerre privee entre les seigneurs, droit, pour les grands feudataires, de battre monnaie sur leurs territoires, maintien de l'ordre moral et legal de la chevalerie, soumission au Saint-Siege considere comme supreme puissance arbitrale. Toutes institutions ou coutumes heritees des siecles passes, mais que Philippe le Bel, inspire par Marigny, avait abolies, ou qu'il travaillait a abolir.

Enguerrand de Marigny representait le progres. Ses grandes idees etaient la decentralisation du pouvoir et de l'administration, l'unification des monnaies, l'independance du gouvernement vis-a-vis de l'Eglise, la paix exterieure par la fortification des villes clefs et l'etablissement de garnisons permanentes, la paix interieure par un renforcement general de l'autorite royale, l'augmentation de la production par la securite des echanges et du trafic marchand. On appelait les dispositions prises ou promues par lui les << novelletes >>. Mais ces medailles avaient leur revers. La police, qui proliferait, coutait cher a nourrir, et les forteresses cher a construire.

Battu en breche par le parti feodal, Enguerrand s'etait efforce de donner au roi l'appui d'une classe qui, en se developpant, prenait conscience de son importance : la bourgeoisie. Il avait en plusieurs occasions difficiles, et particulierement a propos de conflits avec le Saint-Siege, convoque au palais de la Cite les bourgeois de Paris en meme temps que les barons et les prelats. Il avait fait de meme dans les villes de province. L'Angleterre, ou depuis un demi-siecle deja fonctionnait regulierement une Chambre des Communes, lui servait d'exemple.

Il n'etait pas encore question, pour les assemblees francaises, de discuter les decisions royales, mais seulement d'en entendre les raisons et de les approuver[11].

Valois, tout brouillon qu'il fut, etait le contraire d'un sot. Il ne manquait pas une occasion de tenter de discrediter Marigny. Leur opposition, sourde pendant longtemps, s'etait muee, dans les mois recents, en lutte ouverte.

-- Si les hauts barons, dont vous etes le plus haut, Monseigneur, dit Marigny, s'etaient soumis de meilleur gre aux ordonnances royales, nous n'aurions pas eu besoin de nous appuyer sur le peuple.

-- Bel appui en verite ! cria Valois. Les emeutes de 1306, ou le roi et vous-meme avez du, contre Paris souleve, vous refugier au Temple... oui, je vous le rappelle, au Temple !... ne vous ont guere servi de lecon. Je vous predis qu'avant qu'il soit longtemps, si l'on continue de ce train, les bourgeois se passeront de roi pour gouverner, et ce seront vos assemblees qui feront les ordonnances.

Le roi se taisait, le menton dans la main, et les yeux grands ouverts fixes droit devant lui. Il ne battait que tres rarement des paupieres ; ses cils restaient en place, immuablement, pendant de longues minutes ; et c'etait cela qui donnait a son regard l'etrange fixite dont tant de gens s'effrayaient.

Marigny se tourna vers lui, comme s'il lui demandait d'user de son autorite pour arreter une discussion qui s'egarait.

Philippe le Bel souleva legerement la tete et dit :

-- Mon frere, ce ne sont point des assemblees, mais des Templiers que, ce jour, nous nous occupons.

-- Soit, dit Valois en tapotant la table. Occupons-nous des Templiers.

-- Nogaret ! murmura le roi.

Le garde des Sceaux se leva. Depuis le debut du conseil, il etait brule d'une colere qui n'attendait que l'instant d'eclater. Fanatique du bien public et de la raison d'Etat, l'affaire des Templiers etait son affaire, et il y apportait une passion qui ne connaissait ni limite ni repos. C'etait d'ailleurs a ce proces du Temple que Guillaume de Nogaret devait, depuis la Saint-Maurice de l'an 1307, sa haute charge dans l'Etat.

Ce jour-la, au cours d'un conseil qui se tenait a Maubuisson, l'archeveque de Narbonne, Gilles Aycelin, alors garde des Sceaux royaux, s'etait refuse, tragiquement, a apposer ceux-ci sur l'ordonnance d'arrestation des Templiers. Philippe le Bel, sans un mot, avait pris les sceaux des mains de l'archeveque pour les mettre devant Nogaret, faisant de ce legiste le second personnage de l'administration royale.

Nogaret etait ardent, austere, et implacable comme la faux de la mort. Osseux, noir, le visage en longueur, il tripotait sans cesse quelque partie de son vetement ou bien rongeait l'ongle d'un de ses doigts plats.

-- Sire, la chose monstrueuse, la chose horrible a penser et terrible a entendre qui vient de se produire, commenca-t-il d'un ton a la fois emphatique et precipite, prouve que toute indulgence, toute clemence accordee a des suppots du Diable, est une faiblesse qui se renverse contre vous.

-- Il est vrai, dit Philippe le Bel en se tournant vers Valois, que la clemence que vous m'avez conseillee, mon frere, et que ma fille d'Angleterre m'a demandee par message, ne semble guere porter de bons fruits... Continuez, Nogaret.

-- On laisse a ces chiens pourris une vie qu'ils ne meritent pas ; au lieu de benir leurs juges, ils en profitent pour insulter aussitot et l'Eglise et le roi. Les Templiers sont des heretiques...

-- Etaient... laissa tomber Charles de Valois.

-- Vous dites, Monseigneur ? demanda Nogaret, impatient.

-- Je dis etaient, messire, car si j'ai bonne memoire, sur les milliers qu'ils se comptaient en France, et que vous avez bannis, ou claustres, ou roues, ou rotis, il ne vous en reste plus que quatre entre les mains... assez embarrassants, je vous l'accorde, puisque apres sept ans de procedure ils viennent encore clamer leur innocence ! Il semble que naguere, messire de Nogaret, vous alliez plus vite en besogne, lorsque vous saviez, d'un seul soufflet, faire disparaitre un pape.

Nogaret fremit, et la peau de son visage devint plus foncee sous le poil bleu de sa barbe. Car il demeurait l'homme qui avait conduit, jusqu'au coeur du Latium, la sinistre expedition destinee a deposer le vieux Boniface VIII, et au bout de laquelle ce pape de quatre-vingt-huit ans avait ete gifle sous la tiare pontificale. Nogaret s'etait vu, en retour, frappe d'excommunication, et il avait fallu tout le pouvoir de Philippe le Bel sur Clement V, deuxieme successeur de Boniface, pour obtenir la levee de la sentence. Cette penible affaire n'etait pas tellement ancienne ; elle ne datait que de onze ans ; et les adversaires de Nogaret ne manquaient jamais l'occasion de la lui rappeler.

-- Nous savons, Monseigneur, repliqua-t-il, que vous avez toujours appuye les Templiers. Sans doute comptiez-vous sur eux pour reconquerir, fut-ce a la grand-ruine de la France, ce trone fantome de Constantinople sur lequel il apparait que vous ne vous etes guere assis.

Il avait rendu outrage pour outrage, et son teint reprit une meilleure couleur.

-- Tonnerre ! s'ecria Valois en se dressant et en renversant son siege derriere lui.

Un aboiement, parti de dessous la table, fit sursauter les assistants, sauf Philippe le Bel, et eclater de rire nerveusement Louis de Navarre. L'aboiement venait du grand levrier que le roi avait garde pres de lui, et qui n'etait pas encore habitue a ces eclats.

-- Louis... taisez-vous, dit Philippe le Bel en posant sur son fils un regard glace.

Puis il claqua des doigts en disant : << Lombard... a bas ! >> et ramena contre sa cuisse la tete du chien.

Louis de Navarre, que l'on commencait a surnommer Louis Hutin, c'est-a-dire le Disputeur et le Confus, Louis la Brouille, baissa le nez pour etouffer son fou rire. Il avait vingt-cinq ans, mais pour la cervelle il n'en comptait pas quinze. Il montrait quelques traits de ressemblance physique avec son pere, mais son regard etait fuyant, et ses cheveux sans lustre.

-- Sire, dit Charles de Valois solennellement, apres que le grand chambellan lui eut releve son siege, Sire mon frere, Dieu m'est temoin que je n'ai jamais songe qu'a vos interets et a votre gloire.

Philippe le Bel tourna les yeux vers lui, et Charles de Valois se sentit moins assure dans sa parole. Neanmoins il poursuivit :

-- C'est a vous seulement, mon frere, que je pense encore lorsque je vois detruire a plaisir ce qui a fait la force du royaume. Sans le Temple, refuge de la chevalerie, comment pourrez-vous entreprendre une nouvelle croisade, s'il vous fallait la faire ?

Ce fut Marigny qui se chargea de repondre.

-- Sous le sage regne de notre roi, dit-il, nous n'avons pas eu croisade, justement parce que la chevalerie etait calme, Monseigneur, et qu'il n'etait point necessaire de la conduire outre la mer depenser ses ardeurs.

-- Et la foi, messire ?

-- L'or repris aux Templiers a grossi davantage le Tresor, Monseigneur, que tout ce grand commerce qui se trafiquait sous les oriflammes de la foi ; et les marchandises circulent aussi bien sans croisades.

-- Messire, vous parlez comme un mecreant !

-- Je parle comme un serviteur du royaume, Monseigneur !

Le roi frappa legerement la table.

-- Mon frere, c'est des Templiers qu'il s'agit ce jour... Je vous demande votre conseil.

-- Mon conseil... mon conseil ? repeta Valois, pris de court.

Il etait toujours pret a reformer l'univers, mais jamais a fournir un avis precis.

-- Eh bien ! Mon frere, que ceux qui ont si bien conduit l'affaire (il designa Nogaret et Marigny) vous inspirent comment la terminer. Pour moi...

Et il fit le geste de Pilate.

-- Louis... votre conseil, demanda le roi.

Louis de Navarre tressaillit, et mit un moment a repondre.

-- Si l'on confiait ces Templiers au pape ? dit-il enfin.

-- Louis... taisez-vous, dit le roi.

Et il echangea avec Marigny un regard de commiseration.

Renvoyer le grand-maitre devant le pape, c'etait tout recommencer depuis le debut, tout remettre en cause, le fond et la forme, effacer les dessaisissements si durement arraches a plusieurs conciles, annuler sept annees d'efforts, rouvrir la voie a toutes les contestations.

<< Faut-il que ce soit ce sot, ce pauvre esprit incompetent, qui doive me succeder sur le trone, pensait Philippe le Bel. Enfin, esperons que d'ici la il aura muri. >>

Une averse de mars vint crepiter sur les vitres enchassees de plomb.

-- Bouville ? dit le roi.

Le grand chambellan n'etait que devouement, obeissance, fidelite, souci de plaire, mais n'avait pas la pensee tournee a l'initiative. Il se demandait quelle reponse le souverain souhaitait.

-- Je reflechis, Sire, je reflechis... repondit-il.

-- Nogaret... votre conseil ?

-- Que ceux qui sont retombes dans l'heresie subissent le chatiment des heretiques, et sans delai, repondit le garde des Sceaux.

-- Le peuple ?... demanda Philippe le Bel en deplacant son regard vers Marigny.

-- Son agitation, Sire, tombera aussitot que ceux qui en sont la cause auront cesse d'exister, dit le coadjuteur.

Charles de Valois tenta un dernier effort.

-- Mon frere, dit-il, considerez que le grand-maitre avait rang de prince souverain, et que toucher a sa tete, c'est attenter au respect qui protege les tetes royales...

Le regard du roi lui coupa la parole.

Il y eut un temps de silence pesant, puis Philippe le Bel prononca :

-- Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay seront brules ce soir dans l'ile aux Juifs, face au jardin du Palais. La rebellion a ete publique ; le chatiment sera public. Messire de Nogaret redigera l'arret. J'ai dit.

Il se leva et tous les assistants l'imiterent.

-- J'entends que tous ici vous assistiez au supplice, mes seigneurs, et que notre fils Charles y soit present aussi. Qu'on l'en avertisse, ajouta-t-il.

Puis il appela :

-- Lombard !

Et il sortit, le chien marchant dans ses pas.

A ce conseil auquel avaient participe deux rois, un ex-empereur, un vice-roi et plusieurs dignitaires, deux grands seigneurs a la fois de guerre et d'Eglise venaient d'etre condamnes a mourir par le feu. Mais pas un instant, on n'avait eu le sentiment qu'il fut question de vies et de chairs humaines ; il ne s'etait agi que de principes.

-- Mon neveu, dit Charles de Valois a Louis Hutin, nous aurons assiste ce jour a la fin de la chevalerie.





VII



LA TOUR DES AMOURS


La nuit etait tombee. Un vent faible charriait des odeurs de terre mouillee, de vase, de seve en travail, et chassait de gros nuages noirs dans le ciel sans etoiles.

Une barque qui venait de quitter la rive, a hauteur de la tour du Louvre, avancait sur la Seine dont l'eau luisait comme un bouclier bien graisse.

Deux passagers etaient assis a l'arriere de la barque, le pan de leur manteau rejete sur l'epaule.

-- Un vrai temps de mecreant, ce jour d'hui, dit le batelier qui pesait lentement sur ses rames. Au matin on se reveille avec une brume qu'on n'y voyait pas a deux toises. Et puis sur tierce[12], voila le soleil qui se montre ; alors on pense : le printemps est en route. Pas plus tot dit, c'est les giboulees qui recommencent pour toute la vespree. A present, le vent vient de se lever, et qui va forcer, pour sur... Un temps de mecreant.

-- Plus vite, bonhomme, dit l'un des passagers.

-- On fait du mieux qu'on peut. C'est que je suis vieux, vous savez ; cinquante-trois a la Saint-Michel, j'aurai. Je ne suis plus fort comme vous l'etes, mes jeunes seigneurs, repondit le batelier.

Il etait vetu de loques et paraissait se complaire a prendre un ton geignard.

A distance, vers la gauche, on voyait des lumieres sautiller sur l'ilot des Juifs, et, plus loin, les fenetres allumees du Palais de la Cite. Il y avait grand mouvement de barques de ce cote-la.

-- Alors, mes gentilshommes, vous n'allez donc point voir griller les Templiers ? reprit le batelier. Il parait que le roi y sera, avec ses fils. C'est-il vrai ?

-- Il parait, fit le passager.

-- Et les princesses, y seront-elles de meme ?

-- Je ne sais pas... sans doute, dit le passager en detournant la tete pour signifier qu'il ne tenait pas a poursuivre la conversation.

Puis, a son compagnon, il dit a voix basse :

-- Ce bonhomme ne me plait pas, il parle trop.

Le second passager haussa les epaules avec indifference. Puis, apres un silence, il chuchota :

-- Comment as-tu ete prevenu ?

-- Par Jeanne, comme toujours.

-- Chere comtesse Jeanne, que de graces nous lui devons.

A chaque coup de rame, la tour de Nesle se rapprochait, haute masse noire dressee contre le ciel noir.

-- Gautier, reprit le premier passager en posant la main sur le bras de son voisin, ce soir je suis heureux. Et toi ?

-- Moi aussi, Philippe, je me sens bien aise.

Ainsi parlaient les deux freres d'Aunay, se dirigeant vers le rendez-vous que Blanche et Marguerite leur avaient donne aussitot qu'elles avaient su que leurs epoux seraient absents pour la soiree. Et c'etait la comtesse de Poitiers, serviable une fois de plus aux amours des autres, qui s'etait chargee du message.

Philippe d'Aunay avait peine a contenir sa joie. Toutes ses alarmes du matin etaient effacees, tous ses soupcons lui paraissaient vains. Marguerite l'avait appele ; Marguerite l'attendait ; dans quelques instants il tiendrait Marguerite entre ses bras, et il se jurait d'etre l'amant le plus tendre, le plus gai, le plus ardent qui se puisse trouver.

La barque aborda au talus dans lequel s'enfoncaient les assises de la Tour. La derniere crue du fleuve y avait laisse une couche de vase.

Le passeur tendit le bras aux deux jeunes gens pour les aider a prendre pied.

-- Alors, bonhomme, c'est bien convenu, lui dit Gautier d'Aunay ; tu nous attends sans t'eloigner, et sans te laisser voir.

-- Toute la vie si vous voulez, mon jeune seigneur, du moment que vous me payez pour cela, repondit le passeur.

-- La moitie de la nuit sera assez, dit Gautier.

Il lui donna un sou d'argent, douze fois plus que ne valait la course, et lui en promit autant pour le retour. Le passeur salua bien bas.

Prenant garde a ne pas glisser ni trop se crotter, les deux freres franchirent les quelques pas qui les separaient d'une poterne a laquelle ils frapperent selon un signal convenu. La porte s'entrouvrit. Une chambriere qui tenait un lumignon au poing leur livra passage et, apres avoir rebarricade la porte, les preceda dans un escalier a vis.

La grande piece ronde ou elle les fit penetrer n'etait eclairee que par les lueurs du feu, dans la cheminee a hotte. Et ces lueurs allaient se perdre dans la croisee d'ogive d'un plafond a voute.

Ici, comme dans la chambre de Marguerite, flottait une odeur d'essence de jasmin ; tout en etait impregne, les etoffes brochees d'or tendues sur la muraille, les tapis, les fourrures fauves repandues en abondance sur des lits bas, a la mode orientale.

Les princesses n'etaient pas la. La chambriere sortit en disant qu'elle allait les avertir.

Les deux jeunes gens, ayant ote leurs manteaux, s'approcherent de la cheminee et tendirent machinalement les mains a la flamme.

Gautier d'Aunay etait d'une vingtaine de mois l'aine de son frere Philippe, auquel il ressemblait fort, mais en plus court, plus solide et plus blond. Il avait le cou large, les joues rosees, et prenait la vie avec amusement. Il ne semblait pas, comme Philippe, tour a tour ravage ou exalte par la passion. Il etait marie, et bien marie, a une Montmorency, dont il avait deja trois enfants.

-- Je me demande toujours, dit-il, en se chauffant, pourquoi Blanche m'a pris pour amant, et pourquoi meme elle a un amant. De la part de Marguerite, cela s'explique sans peine. Il suffit de voir le Hutin, avec son regard bas, et sa poitrine creuse, et de te contempler a cote, pour comprendre aussitot. Et puis il y a tout le reste que nous savons...

Il faisait allusion, par la, a des secrets d'alcove, au peu de vigueur amoureuse du jeune roi de Navarre et a la discorde sourde qui existait entre les epoux.

-- Mais Blanche, je ne comprends point, reprit Gautier d'Aunay. Son mari est beau, bien plus que je ne le suis... Mais non, mon frere, ne proteste pas ; Charles est plus beau ; il a toute l'apparence du roi Philippe. Blanche est aimee de lui, et je pense bien, quoi qu'elle m'en dise, qu'elle l'aime aussi. Alors pourquoi ? Je savoure ma chance, mais n'en vois point la raison. Serait-ce simplement parce que Blanche veut agir en tout comme sa cousine ?

Il y eut de legers bruits de pas et de chuchotements dans la galerie qui reliait la Tour a l'Hotel, et les deux princesses apparurent.

Philippe s'elanca vers Marguerite, mais s'arreta net dans son mouvement. A la ceinture de sa maitresse, il avait apercu l'aumoniere qui l'avait tant irrite, le matin.

-- Qu'as-tu, mon beau Philippe ? demanda Marguerite, les bras tendus et la bouche offerte. N'es-tu pas heureux ?

-- Je le suis, Madame, repondit-il froidement.

-- Que se passe-t-il encore ? Quelle nouvelle mouche...

-- Est-ce... pour me narguer ? dit Philippe en designant l'aumoniere.

Elle eut un beau rire chaud.

-- Que tu es sot, que tu es jaloux, que tu me plais ! Tu n'as donc pas compris que j'agissais par jeu ? Mais je te la donne, cette bourse, si cela doit t'apaiser.

Elle detacha prestement l'aumoniere de sa ceinture. Philippe eut un geste pour protester.

-- Voyez-moi ce fol, continua-t-elle, qui prend feu au moindre propos.

Et grossissant la voix, elle s'amusa a contrefaire la colere de Philippe.

-- Un homme ! Quel est cet homme ? Je veux savoir !... C'est Robert d'Artois... c'est le sire de Fiennes...

A nouveau son beau rire roula dans sa gorge.

-- C'est une parente qui me l'a envoyee, messire l'ombrageux, puisque vous voulez tout savoir, reprit-elle. Et Blanche a recu la meme, et Jeanne aussi. Si c'etait un present d'amour, songerais-je a te l'offrir ? C'en est un, a present, pour toi.

A la fois penaud et comble, Philippe d'Aunay admirait l'aumoniere que Marguerite lui avait mise presque de force dans la main.

Se tournant vers sa cousine, Marguerite ajouta :

-- Blanche, montre ton aumoniere a Philippe. Je lui ai donne la mienne.

Et a l'oreille de Philippe, elle murmura :

-- Je gage fort qu'avant qu'il soit longtemps, ton frere aura recu meme present.

Blanche etait allongee sur l'un des lits bas ; et Gautier un genou en terre, aupres d'elle, lui couvrait de baisers la gorge et les mains. Se soulevant a demi, elle demanda, la voix rendue un peu lointaine par l'attente du plaisir :

-- N'est-ce pas bien imprudent, Marguerite, ce que tu fais la ?

-- Mais non, repondit Marguerite. Personne ne sait, et nous ne les avons pas encore portees. Il suffira d'avertir Jeanne. Et puis le don d'une bourse n'est-il pas la meilleure maniere de remercier de bons gentilshommes du service qu'ils nous font ?

-- Alors, s'ecria Blanche, je ne veux pas que mon bel amant soit moins aime et moins pare que le tien.

Et elle delia son aumoniere, que Gautier accepta sans peine ni gene, puisque son frere l'avait fait.

Marguerite regarda Philippe d'un air qui signifiait : << Ne te l'avais-je pas dit ? >>

Philippe lui sourit. Il ne pourrait jamais la deviner, ni se l'expliquer. Etait-ce la meme femme qui, le matin, cruelle, coquette, perfide, s'ingeniait a le faire defaillir de jalousie, et qui maintenant, lui offrant un cadeau de vingt livres, se tenait entre ses bras, soumise, tendre, presque tremblante ?

-- Si je t'aime si fort, murmura-t-il, je crois bien que c'est parce que je ne te comprends pas.

Aucun compliment ne pouvait toucher davantage Marguerite. Elle en remercia Philippe en enfouissant les levres dans son cou. Puis, se degageant, et l'oreille soudain attentive, elle s'ecria :

-- Entendez-vous ? Les Templiers... On les amene-au bucher.

Le regard brillant, le visage anime d'une curiosite trouble, elle entraina Philippe Vers la fenetre, haute meurtriere taillee en biais dans l'epaisseur du mur, et elle ouvrit l'etroit vitrail.

Une grande rumeur de foule penetra dans la piece.

-- Blanche, Gautier, venez voir ! dit Marguerite.

Mais Blanche repondit, dans un gemissement heureux :

-- Ah ! Non, je ne veux bouger d'ici ; je suis trop bien.

Entre les deux princesses et leurs amants, toute pudeur etait depuis longtemps abolie, et ils avaient accoutume de se livrer les uns devant les autres a tous les jeux de la passion. Si Blanche parfois detournait les yeux, et refugiait sa nudite dans les coins d'ombre, Marguerite, au contraire, prenait un surcroit de plaisir a contempler l'amour des autres, comme a s'offrir a leurs regards.

Mais pour l'instant, collee a la fenetre, elle etait retenue par le spectacle qui se deroulait au milieu de la Seine. La-bas, sur l'ile aux Juifs, cent archers disposes en cercle elevaient des torches allumees ; et la flamme de toutes ces torches, vacillant dans le vent, formait une grotte de clarte ou l'on voyait nettement l'immense bucher et les aides-bourreaux qui escaladaient les piles de rondins. En deca des archers, l'ilot, simple prairie ou l'on menait d'ordinaire paitre vaches et chevres, etait couvert d'une foule pressee ; et une nuee de barques sillonnaient le fleuve, chargees de gens qui voulaient assister au supplice.

Partie de la rive droite, une barque, plus lourde que les autres et montee par des hommes d'armes debout, venait d'accoster a l'ilot. Deux hautes silhouettes grises, coiffees d'etranges chapeaux, en descendirent. Devant elles, se profilait une croix. Alors la rumeur de la foule grossit, devint clameur.

Presque au meme instant, une loggia s'eclaira dans une tour, dite de l'Eau, batie a la pointe du jardin du Palais. Bientot l'on vit des ombres se profiler dans cette loggia. Le roi et son Conseil venaient d'y prendre place.

Marguerite eclata de rire, d'un long rire module, cascadant, qui n'en finissait pas.

-- Pourquoi ris-tu ? demanda Philippe.

-- Parce que Louis est la-bas, repondit-elle, et que, s'il faisait jour, il pourrait me voir.

Ses yeux luisaient ; ses boucles noires dansaient sur son front bombe. D'un mouvement rapide, elle fit surgir hors de sa robe ses belles epaules ambrees, et laissa choir ses vetements a terre comme si elle avait voulu, a travers la distance et la nuit, narguer le mari qu'elle detestait. Elle attira sur ses hanches les mains de Philippe.

Au fond de la salle, Blanche et Gautier etaient etendus l'un pres de l'autre, dans un enlacement indistinct, et le corps de Blanche avait des reflets de nacre.

La-bas, au milieu du fleuve, la clameur croissait. On liait les Templiers sur le bucher auquel, dans un instant, on mettrait le feu.

Marguerite frissonna sous l'air nocturne, et se rapprocha de la cheminee. Elle resta un moment a regarder fixement le foyer, s'exposant a l'ardeur des braises jusqu'a ce que la caresse de la chaleur devint insupportable. Les flammes moiraient sa peau de lueurs dansantes.

-- Ils vont bruler, ils vont griller, dit-elle d'une voix haletante et rauque, et nous pendant ce temps...

Ses yeux cherchaient dans le coeur du feu d'infernales images pour nourrir son plaisir.

Elle se retourna brusquement, faisant face a Philippe, et s'offrit a lui, debout, comme les nymphes de la legende s'offraient au desir des faunes.

Sur le mur, leur ombre se projetait, immense, jusqu'aux voutes du plafond.





VIII



<< JE CITE AU TRIBUNAL DE DIEU...>>


Le jardin du Palais n'etait separe de l'ile aux Juifs que par un mince bras du fleuve12. Le bucher avait ete dresse de maniere a faire face a la loggia royale de la tour de l'Eau.

Les curieux ne cessaient d'affluer sur les deux berges boueuses de la Seine, et l'ilot lui-meme disparaissait sous le pietinement de la foule. Les passeurs, ce soir, faisaient fortune.

Mais les archers etaient bien alignes ; les sergents truffaient les rassemblements ; des piquets d'hommes d'armes avaient ete postes sur les ponts et aux issues de toutes les rues qui aboutissaient a la rive.

-- Marigny, vous pourrez complimenter le prevot, dit le roi a son coadjuteur.

L'agitation, dont on avait pu redouter le matin qu'elle ne tournat a la revolte, s'achevait en fete populaire, en liesse foraine, en divertissement tragique offert par le roi a sa capitale. Il regnait une atmosphere de kermesse. Des truands se melaient aux bourgeois qui s'etaient deranges en famille ; les << filles follieuses >> etaient accourues, fardees et teintes, des ruelles, derriere Notre-Dame, ou elles exercaient leur commerce. Des gamins se faufilaient entre les pieds des gens pour gagner les premiers rangs. Quelques Juifs, serres en groupes timides, la rouelle jaune sur leur manteau, etaient venus regarder ce supplice dont, pour une fois, ils ne faisaient pas les frais. Et de belles dames en surcots fourres, queteuses d'emotions fortes, se serraient contre leurs galants en poussant de petits cris nerveux.

L'air etait presque froid ; le vent soufflait par courtes rafales. La lueur des torches repandait sur le fleuve des marbrures rouges.

Messire Alain de Pareilles, chapeau de fer en tete, l'air ennuye comme toujours, se tenait a cheval, en avant de ses archers.

Autour du bucher, dont la hauteur depassait la taille d'un homme, les bourreaux et leurs aides, encapuchonnes de rouge, s'affairaient, rectifiaient l'alignement des rondins, preparaient les fagots de reserve, avec le souci du travail bien fait.

Au sommet du bucher, le grand-maitre des Templiers et le precepteur de Normandie etaient deja lies, cote a cote, a leurs poteaux. On leur avait mis sur la tete l'infamante mitre de papier des heretiques.

Un moine tendait vers leurs visages un crucifix a longue hampe, et leur adressait ses dernieres exhortations. La foule fit silence, pour entendre le moine.

-- Dans un instant vous allez comparaitre devant Dieu. Il est temps encore de confesser vos fautes et de vous repentir... Je vous en adjure pour la derniere fois...

La-haut, les condamnes, immobiles entre ciel et terre et la barbe tordue par le vent, ne repondirent pas.

-- Ils refusent de se confesser ; ils ne se repentent point, murmura-t-on dans l'assistance.

Le silence devint plus dense, plus profond. Le moine s'etait agenouille au pied du bucher, et recitait les prieres en latin. Le maitre bourreau prit de la main d'un de ses aides le brandon d'etoupe allumee qu'il fit tournoyer plusieurs fois pour en aviver la flamme.

Un enfant se mit a pleurer et l'on entendit claquer le bruit d'une gifle.

Alain de Pareilles se tourna vers la loggia royale comme s'il demandait un ordre ; tous les regards, toutes les tetes se dirigerent du meme cote. Et toutes les respirations resterent en suspens.

Philippe le Bel etait debout contre la balustrade, avec les membres de son Conseil alignes de part et d'autre de sa personne, et formant sous la lumiere des torches comme un bas-relief au flanc de la tour.

Les condamnes eux-memes avaient leve les yeux vers la loggia. Le regard du roi et celui du grand-maitre se croiserent, se mesurerent, s'accrocherent, se retinrent.

Personne ne pouvait savoir quelles pensees, quels sentiments, quels souvenirs roulaient sous le front des deux ennemis. Mais la foule percut instinctivement que quelque chose de grandiose, de terrible, de surhumain etait en train de se jouer dans cet affrontement muet entre ces deux princes de la terre, l'un tout-puissant, l'autre qui l'avait ete.

Le grand-maitre du Temple allait-il enfin s'humilier et demander pitie ? Et le roi Philippe le Bel allait-il, dans un mouvement d'ultime clemence, gracier les condamnes ?

Le roi fit un geste de la main, et l'on vit etinceler une bague a son doigt. Alain de Pareilles repeta le geste a l'intention du bourreau et celui-ci enfonca le brandon d'etoupe dans les fagots. Un immense soupir s'echappa de milliers de poitrines, soupir de soulagement et d'horreur, de trouble joie et d'epouvante, d'angoisse, de repulsion et de plaisir meles.

Plusieurs femmes hurlerent. Des enfants se cacherent la tete dans les vetements de leurs parents. Une voix d'homme cria :

-- Je t'avais bien dit de ne pas venir !

La fumee commenca de s'elever en spirales epaisses qu'une rafale de vent rabattit vers la loggia.

Monseigneur de Valois toussa, y mettant le plus d'ostentation qu'il put. Il recula entre Guillaume de Nogaret et Marigny et dit :

-- Si cela continue, nous serons etouffes avant que vos Templiers ne brulent. Vous auriez pu, au moins, faire prendre du bois sec.

Nul ne fit echo a sa remarque. Nogaret, les muscles tendus, l'oeil ardent, savourait aprement son triomphe. Ce bucher, c'etait l'aboutissement de sept annees de luttes, de voyages epuisants, de milliers de paroles prononcees pour convaincre, de milliers de pages ecrites pour prouver. << Allez, grillez, flambez, pensait-il. Vous m'avez assez tenu en echec. J'avais raison, et vous etes vaincus. >>

Enguerrand de Marigny, copiant son attitude sur celle du roi, se forcait a demeurer impassible et a considerer ce supplice comme une necessite du pouvoir. << Il le fallait, il le fallait >>, se repetait-il. Mais il ne pouvait eviter, en voyant des hommes mourir, de songer a la mort, de songer a sa mort. Les deux condamnes cessaient d'etre, enfin, des abstractions politiques.

Hugues de Bouville priait sans se faire remarquer.

Le vent vira, et la fumee, de seconde en seconde plus epaisse et plus haute, environna les condamnes, les cachant presque a la foule. On entendit les deux vieux hommes tousser et hoqueter contre leurs poteaux.

Louis de Navarre se mit a rire niaisement, en frottant ses yeux rougis.

Son frere Charles, le cadet des fils du roi, detournait la tete. Le spectacle, visiblement, lui etait penible. Il avait vingt ans ; il etait elance, blond et rose, et ceux qui avaient connu son pere au meme age disaient qu'il lui ressemblait de maniere saisissante, mais en moins vigoureux, en moins imposant aussi, comme une copie affaiblie d'un grand modele. L'apparence etait la, mais la trempe manquait, et les dons de l'esprit egalement.

-- Je viens de voir apparaitre des lumieres chez toi, dans la tour de Nesle, dit-il a Louis, a mi-voix.

-- Ce sont les gardiens sans doute qui veulent se regaler l'oeil, eux aussi.

-- Je leur cederais volontiers ma place, murmura Charles.

-- Quoi ? Cela ne t'amuse-t-il donc pas de voir rotir le parrain d'Isabelle ? dit Louis de Navarre.

-- Il est vrai que messire Jacques fut le parrain de notre soeur... murmura Charles.

-- Louis... taisez-vous, fit le roi.

Le jeune prince Charles, pour dissiper le malaise qui le gagnait, s'efforca d'occuper sa pensee d'un objet rassurant. Il se mit a songer a sa femme Blanche, a se representer le merveilleux sourire de Blanche, les bras legers de Blanche entre lesquels, tout a l'heure, il irait demander l'oubli de cette atroce vision. Mais il ne put eviter que s'interposat un souvenir malheureux, le souvenir des deux enfants que Blanche lui avait donnes et qui etaient morts presque aussitot qu'apparus, deux petites creatures qu'il revoyait, inertes, dans leurs langes brodes. Le sort lui accorderait-il d'avoir de Blanche d'autres enfants, et qui vecussent ?...

Le hurlement de la foule le fit sursauter. Les flammes venaient de jaillir du bucher. Sur un ordre d'Alain de Pareilles, les archers eteignirent leurs torches dans l'herbe, et la nuit ne fut plus eclairee que par le brasier.

Le precepteur de Normandie fut atteint le premier. Il eut un pathetique mouvement de recul quand le feu courut vers lui, et ses levres s'ouvrirent largement comme s'il cherchait en vain a aspirer un air qui le fuyait. Son corps, malgre la corde, se plia presque en deux ; sa mitre de papier tomba et fut en un instant consumee. Le feu tournait autour de lui. Puis une vague de fumee l'enveloppa. Quand elle se dissipa, Geoffroy de Charnay etait en flammes, hurlant et haletant, et tentant de s'arracher au poteau qui tremblait sur sa base. Le grand-maitre inclinait le visage vers son compagnon, et lui parlait ; mais la foule grondait si fort, a present, pour surmonter son horreur, que l'on ne put rien entendre sinon le mot de << frere >> par deux fois lance.

Les aides-bourreaux couraient en se bousculant, puisant dans la reserve de buches et attisant le foyer avec de longs crocs de fer.

Louis de Navarre, dont la pensee avait des retours assez lents, demanda a son frere :

-- Es-tu bien sur d'avoir vu des lumieres dans la tour de Nesle ? Je n'en apercois point.

Et un souci, un moment, sembla l'habiter.

Enguerrand de Marigny s'etait mis la main devant les yeux, comme pour se proteger de l'eclat des flammes.

-- Belle image de l'Enfer que vous nous donnez la, messire de Nogaret ! dit le comte de Valois. Est-ce a votre vie future que vous songez ?

Guillaume de Nogaret ne repondit pas.

Geoffroy de Charnay n'etait plus qu'un objet qui noircissait, crepitait, se gonflait de bulles, s'effondrait lentement dans la cendre, devenait cendre.

Des femmes s'evanouirent. D'autres s'approchaient de la berge, a la hate, pour aller vomir dans l'eau, presque sous le nez du roi. La foule, d'avoir tant hurle, s'etait calmee, et l'on commencait a crier au miracle parce que le vent, s'obstinant a souffler dans le meme sens, couchait les flammes devant le grand-maitre, et que celui-ci n'avait pas encore ete atteint. Comment pouvait-il tenir si longtemps ? Le bucher de son cote paraissait intact.

Puis, soudain, il y eut un effondrement du brasier et, ravivees, les flammes bondirent devant le condamne.

-- Ca y est, lui aussi ! s'ecria Louis de Navarre.

Les vastes yeux froids de Philippe le Bel, meme en ce moment, ne cillaient pas.

Et tout a coup, la voix du grand-maitre s'eleva a travers le rideau de feu et, comme si elle se fut adressee a chacun, atteignit chacun en plein visage. Avec une force stupefiante, ainsi qu'il l'avait fait devant Notre-Dame, Jacques de Molay criait :

-- Honte ! Honte ! Vous voyez des innocents qui meurent. Honte sur vous tous ! Dieu vous jugera.

La flamme le flagella, brula sa barbe, calcina en une seconde sa mitre de papier et alluma ses cheveux blancs.

La foule terrifiee s'etait tue. On eut dit qu'on brulait un prophete fou.

De ce visage en feu, la voix effrayante profera :

-- Pape Clement !... Chevalier Guillaume !... Roi Philippe !... Avant un an, je vous cite a paraitre au tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste chatiment ! Maudits ! Maudits ! Tous maudits jusqu'a la treizieme generation de vos races !...

Les flammes entrerent dans la bouche du grand-maitre, et y etoufferent son dernier cri. Puis, pendant un temps qui parut interminable, il se battit contre la mort.

Enfin il se plia. La corde se rompit. Il s'effondra dans la fournaise, et l'on vit sa main qui demeurait levee entre les flammes. Elle resta ainsi jusqu'a ce qu'elle fut toute noire.

La foule demeurait sur place, et n'etait que murmures, attente sans raison, consternation, angoisse. Tout le poids de la nuit et de l'horreur etait tombe sur elle ; les derniers craquements des braises la faisaient tressaillir. Les tenebres gagnaient sur les lueurs declinantes du bucher.

Les archers voulurent repousser les gens ; mais ceux-ci ne se decidaient pas a partir. Ils chuchotaient :

-- Ce n'est pas nous qu'il a maudits ; c'est le roi, n'est-ce pas... c'est le pape, c'est Nogaret...

Les regards se levaient vers la loggia. Le roi etait toujours contre la balustrade. Il regardait la main noire du grand-maitre plantee dans la cendre rouge. Une main brulee ; tout ce qui restait de l'Ordre illustre des chevaliers du Temple. Mais cette main etait immobilisee dans le geste de l'anatheme.

-- Eh bien ! Mon frere, dit Monseigneur de Valois, avec un mauvais sourire ; vous voici content, je pense ?

Philippe le Bel se retourna.

-- Non, mon frere, dit-il. Je ne le suis point. J'ai commis une erreur.

Valois se gonfla, deja pret a triompher.

-- Vraiment, vous en convenez ?

-- Oui, mon frere, dit le roi. J'aurais du leur faire arracher la langue avant de les bruler.

Suivi de Nogaret, de Marigny et de Bouville, il descendit l'escalier de la tour, pour regagner ses appartements.

Maintenant, le bucher etait gris, avec quelques etoiles de feu qui sautaient encore et s'eteignaient vite. La loggia restait emplie d'une amere odeur de chair brulee.

-- Cela pue, dit Louis de Navarre. Je trouve vraiment que cela pue trop. Allons-nous-en.

Le jeune prince Charles se demandait si, meme entre les bras de Blanche, il parviendrait a oublier.





IX



LES TIRE-LAINE


Indecis, les freres d'Aunay, qui venaient de sortir de la tour de Nesle, pietinaient dans la vase et scrutaient l'obscurite.

Leur passeur avait disparu.

-- Je m'en doutais. Ce batelier ne me plaisait guere, dit Philippe. Nous aurions du nous mefier.

-- Je lui ai donne trop d'argent, repondit Gautier. Le maraud aura juge sa journee faite et il sera alle assister au supplice.

-- Tant mieux s'il ne s'agit que de cela.

-- Et de quoi voudrais-tu qu'il s'agit ?

-- Je ne sais... Ce bonhomme vient se proposer pour nous passer, en geignant qu'il n'avait rien gagne de tout le jour. On lui dit d'attendre ; il s'en va.

-- Et que voulais-tu faire ? Nous n'avions pas le choix. Il etait seul.

-- Precisement, dit Philippe. Et aussi, il posait un peu trop de questions.

Il preta l'oreille, guettant un bruit de rames ; mais on n'entendait rien d'autre que le clapotement du fleuve et la rumeur dispersee des gens qui regagnaient leur demeure dans Paris. La-bas, sur l'ile aux Juifs, qu'on commencerait, des demain, a appeler l'ilot des Templiers, tout s'etait eteint. Une odeur de fumee se melait a la fade odeur de la Seine.

-- Il ne nous reste qu'a rentrer a pied, dit Gautier. Nous aurons les chausses crottees jusqu'aux cuisses. Ce n'est que petit mal pour grand plaisir.

Ils avancerent le long des fosses de Nesle, se donnant le bras pour eviter de glisser.

-- Je me demande de qui elles les ont recues, dit soudain Philippe.

-- Quelles choses ?

-- Les aumonieres.

-- Est-ce encore a cela que tu penses ? repondit Gautier. Moi, je t'avoue que je ne m'en soucie guere. Qu'importe la provenance si le don est plaisant !

En meme temps, il caressait l'aumoniere a sa ceinture, et sentait sous ses doigts le relief des pierres precieuses.

-- Une parente... Ce ne peut etre quelqu'un de la cour, reprit Philippe. Marguerite et Blanche ne sauraient risquer qu'on reconnaisse ces bourses sur nous. A moins... a moins qu'elles n'aient feint qu'on les leur ait donnees, alors qu'elles les ont payees de leur cassette.

Il etait dispose, maintenant, a attribuer a Marguerite toutes les delicatesses d'ame.

-- Que preferes-tu ? dit Gautier. Savoir ou avoir ?

A ce moment quelqu'un siffla, non loin d'eux. Ils sursauterent et, d'un meme mouvement, mirent la main a leur dague. Une rencontre, a cette heure, en ce lieu, avait toute chance d'etre une mauvaise rencontre.

-- Qui va la ? dit Gautier.

Ils entendirent un nouveau sifflement, et n'eurent meme pas le temps de se mettre en garde.

Six hommes, jaillis de la nuit, s'etaient jetes sur eux. Trois des assaillants, s'attaquant a Philippe, le collerent au mur en lui maintenant les bras, de maniere a l'empecher de se servir de son arme. Les trois autres s'y etaient moins bien pris avec Gautier. Celui-ci avait jete a terre l'un de ses agresseurs, ou plus exactement l'un des agresseurs s'etait etale en esquivant un coup de dague. Mais les deux derniers, ceinturant Gautier, lui tordaient le poignet pour le forcer de lacher sa lame.

Philippe sentit qu'on cherchait a lui derober son aumoniere.

Impossible d'appeler a l'aide. Les secours n'eussent pu venir que de l'hotel de Nesle. Les deux freres eurent le meme reflexe de se taire. Il leur fallait se tirer de la par leurs seuls moyens, ou ne point s'en tirer.

Arc-boute au mur, Philippe se debattait furieusement. Il ne voulait pas qu'on lui prit l'aumoniere. Cet objet etait devenu d'un coup ce qu'il possedait de plus precieux dans l'univers, et il etait decide a tout pour le sauver. Gautier etait plus pres de parlementer. Qu'on les vole, mais qu'on leur laisse la vie. A savoir si on la leur laisserait et si, une fois depouilles, on n'expedierait pas leurs cadavres a la Seine.

A ce moment une nouvelle ombre sortit de la nuit. Un des agresseurs poussa un cri :

-- Alerte, compagnons, alerte !

L'arrivant s'etait abattu dans la melee, et l'on vit briller l'eclair d'une epee courte.

-- Ah ! Marauds ! Pendards ! Butors ! s'ecria-t-il d'une voix puissante, en distribuant les coups a la volee.

Les escarpes s'ecarterent comme mouches devant ses moulinets.

L'un des tire-laine passant a sa portee, il l'empoigna par le col et le jeta contre le mur. Toute la troupe detala sans demander son reste, et le bruit d'une course precipitee decrut le long des fosses. Puis ce fut le silence.

Philippe d'Aunay, haletant, avanca vers son frere.

-- Blesse ? demanda-t-il.

-- Non, dit Gautier, hors d'haleine lui aussi, en se frottant l'epaule. Et toi ?

-- Non plus. Mais c'est miracle d'en etre sortis.

Ensemble, ils se tournerent vers leur sauveur qui revenait vers eux, rengainant son epee. Il etait de grande taille, large, puissant ; un souffle brutal s'echappait de ses narines.

-- Eh bien ! Messire, lui cria Gautier, nous vous devons un beau cierge. Sans vous, nous n'aurions pas tarde a flotter le ventre en l'air. A qui sommes-nous redevables...

L'homme riait, d'un rire large et gras, un peu force. Le vent poussait les nuages et les effilochait devant la lune. Les deux freres reconnurent le comte Robert d'Artois.

-- Eh ! Par dieu, Monseigneur, c'etait donc vous ! s'ecria Philippe.

-- Eh ! Par diable, mes damoiseaux, repondit l'homme, mais je vous reconnais aussi ! Les freres d'Aunay ! s'ecria-t-il. Les plus jolis garcons de la cour. Du diable si je m'attendais... Je passais sur la rive, j'entends la rumeur qui s'y faisait ; je me dis : << Voici surement quelque paisible bourgeois qu'on detrousse. >> Il est vrai que Paris est infeste de coupe-jarrets, et que ce Ployebouche de prevot... Ployecul devrait-on l'appeler... est plus occupe a lecher les orteils de Marigny qu'a assainir sa ville.

-- Monseigneur, dit Philippe, nous ne savons comment vous assurer d'assez de graces...

-- Petite affaire ! dit Robert d'Artois en abattant sa patte sur l'epaule de Philippe, qui en chancela. Un plaisir pour moi. C'est le mouvement naturel de tout gentilhomme que de se porter au secours des gens qu'on attaque. Mais l'agrement est double lorsqu'il s'agit de seigneurs de connaissance, et je suis bien aise d'avoir conserve a mes cousins Valois et Poitiers leurs meilleurs ecuyers. Mon seul regret est qu'il ait fait si sombre. Ah ! Si la lune s'etait plus tot montree, j'aurais aime decoudre quelques-uns de ces trousse-gousset. Je n'ai point ose piquer vraiment, de crainte de vous trouer... Mais dites-moi, mes damoiseaux, qu'aviez-vous a muser dans ce fangeux reduit ?

-- Nous... nous promenions, dit Philippe d'Aunay, gene.

Le geant eclata de rire.

-- Vous vous promeniez ! Le bel endroit, et la belle heure pour ce faire ! Vous vous promeniez... dans la boue jusqu'aux fesses. Ils vous ont de ces dires ! Et ils veulent qu'on les croie ! Ah ! Jeunesse ! dit-il jovialement en ecrasant de nouveau l'epaule de Philippe. Toujours en quete d'amour, et le haut-de-chausses en feu ! Il est beau d'avoir votre age.

Soudain il apercut leurs aumonieres qui scintillaient.

-- Matin ! s'ecria-t-il. Le haut-de-chausses en feu, mais joliment decore ! Bel ornement, mes damoiseaux, bel ornement.

Il soupesait l'aumoniere de Gautier.

-- Habile travail... Precieuse matiere. Et brillant neuf... Ce ne sont point des payes d'ecuyers qui permettent de s'offrir de pareilles bougettes. Les tire-laine n'auraient pas fait mauvaise affaire.

Il s'agitait, gesticulait, tout roussatre dans la demi-clarte, enorme, tapageur et graveleux. Il commencait a irriter serieusement les nerfs des deux freres. Mais comment dire a qui vient de vous sauver la vie qu'il se veuille meler de ce qui le regarde ?

-- L'amour paie, mes gentillets, continua-t-il tout en marchant entre eux. Il faut croire que vos maitresses sont de bien hautes dames, et bien genereuses. Les jeunes d'Aunay ! Qui aurait pu croire cela !...

-- Monseigneur se trompe, dit Gautier assez froidement. Ces bourses nous viennent de famille.

-- Tout juste, j'en etais sur, dit d'Artois. D'une famille qu'on vient visiter, a pres de minuit, sous les murs de la tour de Nesle !... Bon, bon, on se taira. Pour l'honneur de vos belles. Je vous approuve, mes gentillets. Les dames qu'on baise, il en faut preserver la renommee ! Dieu vous assiste, damoiseaux. Et ne sortez plus de nuit avec toute votre joaillerie.

Il partit d'un nouvel eclat de rire, cogna les deux freres l'un contre l'autre dans un grand geste d'embrassade, et puis les planta la, inquiets, contraries, sans leur laisser le temps de lui renouveler des remerciements. Il franchit le ponceau qui enjambait les fosses, et s'eloigna par les champs, en direction de Saint-Germain-des-Pres. Les freres d'Aunay remonterent vers la porte de Buci.

-- Il vaudrait mieux qu'il n'allat pas raconter a toute la cour ou il nous a trouves, dit Philippe. Le crois-tu capable de fermer sa large gueule ?

-- Je pense, dit Gautier. Ce n'est point un mechant gaillard. Sans sa large gueule, comme tu dis, et ses larges bras, nous ne serions pas la. Ne nous montrons pas ingrats, pas si vite.

-- D'ailleurs, nous aurions pu lui demander ce qu'il faisait lui-meme dans ce coin.

-- Il cherchait des ribaudes, j'en jurerais ! Et a present, il doit s'en aller vers quelque bordeau, dit Philippe.

Il se trompait. Robert d'Artois n'avait fait qu'un detour par le Pre-aux-Clercs. Apres un moment il revint vers la berge, aux abords de la Tour. Il siffla, de ce meme sifflement leger qui avait precede la bagarre.

Et six ombres, comme precedemment, se detacherent de la nuit, plus une septieme qui se leva d'une barque. Mais les ombres cette fois se tenaient dans une attitude respectueuse.

-- C'est bon, vous avez bien accompli votre travail, dit d'Artois, et tout s'est passe comme je vous l'avais demande. Tiens, Carl-Hans ! ajouta-t-il en appelant le chef des gredins ; partagez-vous cela.

Et il lui jeta une bourse.

-- Vous m'avez flanque un rude coup a l'epaule, Monseigneur, dit le tire-laine.

-- Bah ! C'etait compris dans le marche, repondit d'Artois en riant. Disparaissez a present. Si j'ai derechef besoin de vous, je vous en avertirai.

Puis il monta dans la barque arretee a l'angle du fleuve et du fosse, et qui s'enfonca sous son poids. L'homme qui se mit aux rames etait celui qui avait fait traverser les freres d'Aunay.

-- Etes-vous satisfait, Monseigneur ? demanda-t-il. Il avait perdu son ton geignard, semblait rajeuni de dix ans et ne menageait plus sa vigueur.

-- Pleinement, mon brave Lormet ! Tu leur as joue ton tour a merveille, dit le geant. Maintenant je sais ce que je voulais savoir.

Il se renversa en arriere dans la barque, etendit ses jambes monumentales et laissa pendre sa grande patte dans l'eau noire.





DEUXIEME PARTIE



LES PRINCESSES ADULTERES





I



LA BANQUE TOLOMEI


Messer Spinello Tolomei prit un grand air de reflexion puis, baissant la voix comme s'il avait craint qu'on n'ecoutat aux portes, il dit :

-- Deux milles livres, en avance ? Est-ce bonne somme vous convenant, Monseigneur ?

Son oeil gauche etait clos ; son oeil droit brillait, innocent et tranquille.

Bien qu'il fut depuis de longues annees installe en France, il n'avait pu se defaire de son accent italien. C'etait un gros homme, au menton double, au teint brun. Ses cheveux grisonnants, soigneusement tailles, retombaient sur le col de sa robe de drap fin, bordee de fourrure, et tendue a la ceinture sur son ventre en poire. Quand il parlait, il elevait des mains grasses et pointues, et les frottait doucement l'une contre l'autre. Ses ennemis assuraient que son oeil ouvert etait celui du mensonge, et qu'il tenait ferme l'oeil de la verite.

Ce banquier, l'un des plus puissants de Paris, avait des manieres d'eveque. En cet instant tout au moins, ou il s'adressait a un prelat.

Le prelat etait Jean de Marigny, homme jeune et mince, elegant, celui-la meme qui, la veille, au Tribunal episcopal, devant le portail de Notre-Dame, s'etait fait remarquer par ses poses alanguies avant de s'emporter si fort contre le grand-maitre. Archeveque de Sens, dont dependait le diocese de Paris, et frere d'Enguerrand de Marigny, il touchait du plus pres aux affaires du royaume[13].

-- Deux mille livres ? fit-il.

Il feignit de deplisser sur son genou la precieuse etoffe de sa robe violette, pour cacher l'heureuse surprise que lui causait le chiffre enonce par le banquier.

-- Ma foi, cette somme me convient assez, reprit-il en affectant un air detache. J'aimerais donc que les choses fussent reglees au plus vite.

Le banquier le guettait comme un gros chat guette un bel oiseau.

-- Mais nous pouvons les regler ceans, repondit-il.

-- Fort bien, dit le jeune archeveque. Et quand voulez-vous que vous soient apportes les...

Il s'interrompit, car il avait cru entendre du bruit derriere la porte. Mais non. Tout etait tranquille. On percevait seulement les rumeurs habituelles du matin dans la rue des Lombards, les cris des repasseurs de lames, des marchands d'eau, d'herbes, d'oignons, de cresson de fontaine, de fromage blanc et de charbon de bois. << Au lait, commeres, au lait... J'ai du bon fromage de Champagne !... Charbon ! Un sac pour un denier...>> Par les fenetres a trois ogives, faites selon la mode siennoise, la lumiere venait eclairer doucement les riches tapisseries, les credences de chene, le grand coffre barde de fer.

-- Les... articles ? dit Tolomei, achevant la phrase de l'archeveque. A votre convenance, Monseigneur, a votre convenance.

Il ouvrit le coffre et en sortit deux sacs qu'il posa sur un meuble a ecrire encombre de plumes d'oie, de parchemins, de tablettes et de stylets.

-- Mille dans chacun, dit-il. Prenez-les des a present si vous le desirez. Ils etaient appretes pour vous. Vous voudrez bien, Monseigneur, me signer cette decharge...

Et il tendit a Jean de Marigny un feuillet et une plume d'oie.

-- Volontiers, dit l'archeveque en prenant la plume, sans se deganter.

Mais comme il allait signer, il eut une hesitation. Sur la decharge etaient enumeres les << articles >> qu'il devait remettre a Tolomei pour que celui-ci les negociat : materiel d'eglise, ciboires en or, croix precieuses, armes rares, toutes choses provenant de biens saisis naguere dans les commanderies de Templiers, et gardes a l'archidiocese. Or ces biens eussent du revenir, partie au Tresor royal, et partie a l'ordre des Hospitaliers. C'etait un detournement, une belle malversation que le jeune prelat commettait la, et sans perdre de temps. Apposer une signature au bas de cette liste, alors que le grand-maitre etait juste grille de la nuit...

-- J'aimerais mieux..., dit-il.

-- Que les articles ne soient pas vendus en France ? dit Tolomei. Cela va de soi, Monseigneur. Non sono pazzo, comme on dit en mon pays ; je ne suis pas fou.

-- Je voulais dire... cette decharge...

-- Personne d'autre que moi ne la verra jamais. Ce n'est pas plus mon interet que le votre. Nous autres banquiers sommes un peu comme les pretres, Monseigneur. Vous confessez les ames ; nous confessons les bourses, et sommes nous aussi tenus au secret. Et bien que je sache que ces fonds ne serviront qu'a fournir votre inepuisable charite, je n'en soufflerai mot. C'est seulement dans le cas ou il nous arriverait malheur, a l'un ou l'autre... que Dieu nous en garde.

Il se signa, et puis rapidement, derriere la table, il fit les cornes avec les doigts de la main gauche.

-- Ce ne sera pas trop lourd ? poursuivit-il en designant les sacs, comme si pour lui l'affaire ne souffrait plus discussion.

-- J'ai mes serviteurs en bas, repondit l'archeveque.

-- Alors... ici, je vous prie, dit Tolomei, en marquant du doigt, sur le feuillet, la place ou l'archeveque devait signer.

Celui-ci ne pouvait plus reculer. Quand on est force de prendre des complices, on est bien oblige de leur faire confiance...

-- Vous voyez d'ailleurs, Monseigneur, reprit le banquier, qu'a pareille somme, je ne puis guere attendre de profit. J'aurai les peines et point de benefices. Mais je veux vous avantager parce que vous etes un homme puissant, et que l'amitie des hommes puissants est plus precieuse que l'or.

Il avait prononce cela d'un ton debonnaire, mais son oeil gauche etait toujours ferme.

<< Apres tout, le bonhomme dit vrai >>, pensa Jean de Marigny.

Et il signa la decharge.

-- A propos, Monseigneur, dit Tolomei, savez-vous comment le roi... que Dieu le preserve... a recu les chiens a lievre que je lui ai envoyes hier ?

-- Ah ! Comment ? C'est donc de vous que vient ce grand levrier qui ne le quitte plus et qu'il appelle Lombard ?

-- Il l'a appele Lombard ? Je suis content de l'apprendre. Le roi notre Sire a bien de l'esprit, dit Tolomei en riant. Figurez-vous qu'hier matin, Monseigneur...

Il allait raconter l'histoire lorsqu'on frappa a la porte. Un commis parut, annoncant que le comte Robert d'Artois demandait a etre recu.

-- Bien. Je vais le voir, dit Tolomei en renvoyant du geste son commis.

Jean de Marigny s'etait rembruni.

-- Je prefererais... ne pas le rencontrer, dit-il.

-- Certes, certes, repondit le banquier avec douceur. Monseigneur d'Artois est un grand parleur.

Il agita une clochette. Une tenture s'ecarta aussitot et un jeune homme en justaucorps serre penetra dans la piece. C'etait le garcon qui, la veille, avait failli renverser le roi de France.

-- Mon neveu, lui dit le banquier, reconduis Monseigneur sans passer par la galerie, en veillant a ce qu'il ne rencontre personne. Et porte-lui ceci jusqu'a la rue, ajouta-t-il en lui mettant les deux sacs d'or dans les bras. A vous revoir, Monseigneur !

Messer Spinello Tolomei s'inclina bien bas pour baiser l'amethyste au doigt du prelat. Puis il souleva la tenture.

Lorsque Jean de Marigny fut sorti, le Siennois revint vers la table, prit le recu signe, le plia soigneusement.

-- Coglione ! murmura-t-il. Vanesio, ladro, ma sopratutto coglione.

Son oeil gauche un instant s'etait ouvert. Ayant serre le document dans le coffre, il quitta la piece a son tour, pour accueillir son autre visiteur.

Il descendit au rez-de-chaussee et traversa la grande galerie, eclairee par six fenetres, ou etaient installes ses comptoirs ; car Tolomei n'etait pas seulement banquier, mais aussi importateur et marchand de denrees rares, depuis les epices et les cuirs de Cordoue jusqu'aux draps de Flandre, aux tapis de Chypre brodes d'or, aux essences d'Arabie.

Une dizaine de commis s'occupaient des clients qui entraient et sortaient sans cesse ; les comptables faisaient leurs calculs, a l'aide d'echiquiers speciaux sur les cases desquels ils empilaient des jetons de cuivre ; et la galerie entiere resonnait du sourd bourdonnement du commerce.

Tout en avancant rapidement, le gros Siennois saluait quelqu'un, rectifiait un chiffre, houspillait un employe ou faisait refuser, d'un niente prononce entre les dents, une demande de credit.

Robert d'Artois etait penche sur un comptoir d'armes du Levant et soupesait un lourd poignard damasquine.

Le geant se retourna d'un mouvement brusque quand le banquier lui posa la main sur le bras, et prit cet air rustre et jovial qu'il affectait generalement.

-- Alors, Monseigneur, lui dit Tolomei, besoin de moi ?

-- Ouais, fit le geant. Deux choses a vous demander.

-- La premiere, j'imagine, c'est de l'argent ?

-- Chut ! grogna d'Artois. Est-ce que tout un chacun doit savoir, usurier de mes tripes, que je vous dois des fortunes ? Allons causer chez vous.

Ils sortirent de la galerie. Une fois dans son cabinet, au premier etage, et la porte refermee, Tolomei dit :

-- Monseigneur, si c'est pour un nouveau pret, je crains que ce ne soit plus possible.

-- Pourquoi ?

-- Cher Monseigneur Robert, repliqua posement Tolomei, quand vous avez fait proces a votre tante Mahaut pour l'heritage du comte d'Artois, c'est moi qui ai paye les frais. Ce proces, vous l'avez perdu.

-- Mais je l'ai perdu par infamie, vous le savez bien ! s'ecria d'Artois. Je l'ai perdu par les intrigues de cette chienne de Mahaut... qu'elle en creve !... On lui a donne l'Artois, pour que la Franche-Comte, par sa fille, revienne a la couronne. Marche de coquins. Mais en vraie justice, je devrais etre pair du royaume et le plus riche baron de France. Et je le serai, vous m'entendez Tolomei, je le serai !

Et, de son poing enorme, il frappait la table.

-- Je vous le souhaite, dit Tolomei toujours calme. Mais en attendant, vous avez perdu votre proces.

Il avait abandonne ses manieres d'eglise, et en usait avec d'Artois bien plus familierement qu'avec l'archeveque.

-- J'ai quand meme recu la chatellenie de Conches et la promesse du comte de Beaumont-le-Roger, avec cinq mille livres de revenus, repondit le geant.

-- Mais votre comte n'est toujours pas constitue, et vous ne m'avez rien rembourse. Au contraire.

-- Je n'arrive point a me faire verser mes revenus. Le Tresor me doit les arrerages de plusieurs annees...

-- ... dont vous m'avez engage une bonne part. Il vous a fallu de l'argent pour reparer les toitures de Conches et les ecuries...

-- Elles avaient brule, dit Robert.

-- Bon. Et puis il vous a fallu encore de l'argent pour entretenir vos partisans en Artois...

-- Et que ferais-je sans eux ? C'est grace a ces feaux amis, a Fiennes, a Souastre, a Caumont et aux autres, que je gagnerai ma cause un jour, et les armes a la main s'il le faut... Et puis dites-moi, messer banquier...

Et le geant changea de ton, comme s'il en avait assez de jouer les ecoliers qu'on semonce. Il prit le banquier par la robe, entre le pouce et l'index, et commenca de le soulever, doucement.

-- ... Dites-moi donc... vous m'avez paye mon proces, mes ecuries, mes partisans, soit. Mais n'avez-vous pas fait quelques bonnes petites recettes grace a moi ? Qui donc vous a annonce voici sept ans que les Templiers allaient etre pieges comme lapins en garenne, et vous a conseille de leur faire quelques emprunts que vous n'avez jamais eu a leur rendre ? Qui donc vous a averti des rognages de monnaie, ce qui vous a permis de mettre tout votre or en marchandises, que vous avez revendues avec un tiers de gain ? Hein ! Qui donc ?

Les traditions de la finance sont eternelles, et toujours la haute banque eut ses informateurs aupres des gouvernements. Le principal informateur de messer Spinello Tolomei etait le comte Robert d'Artois, parce que celui-ci etait l'ami et le commensal de Monseigneur le frere du roi, Charles de Valois, qui siegeait au Conseil etroit et lui racontait tout.

Tolomei se degagea, defroissa le pli de sa robe, sourit, et dit, la paupiere gauche toujours close :

-- Je reconnais, Monseigneur, je reconnais. Vous m'avez quelquefois bien utilement renseigne. Mais helas...

-- Quoi, helas ?

-- Helas ! Les benefices que vous m'avez fait faire sont loin de couvrir les sommes que je vous ai avancees.

-- Est-ce vrai ?

-- C'est vrai, Monseigneur, dit Tolomei de l'air le plus innocent et le plus profondement desole.

Il mentait, et il etait sur de pouvoir le faire impunement, car Robert d'Artois, s'il etait habile a l'intrigue, s'entendait peu aux calculs d'argent.

-- Ah ! fit ce dernier, depite.

Il se gratta la couenne, balanca le menton de droite a gauche.

-- Tout de meme, les Templiers... Vous devez etre bien content, ce matin ? demanda-t-il.

-- Oui et non, Monseigneur ; oui et non. Depuis longtemps deja ils ne faisaient plus tort a notre negoce. A qui va-t-on s'en prendre, maintenant ? A nous autres, aux Lombards, comme on dit... Le metier de marchand d'or n'est point facile. Et pourtant, sans nous, rien ne pourrait se faire... A propos, ajouta Tolomei, Monseigneur de Valois vous a-t-il appris si l'on allait encore changer le cours de la livre parisis comme je l'ai entendu assurer ?

-- Non, non ; rien de tel... Mais cette fois, dit d'Artois qui suivait son idee, je tiens Mahaut. Je tiens Mahaut parce que je tiens ses filles et sa cousine. Et je vais les etrangler... crac... comme de malfaisantes belettes !

La haine lui durcissait les traits et lui dessinait un masque presque beau. Il s'etait de nouveau rapproche de Tolomei. Celui-ci pensait : << Cet homme-la, pour sa vengeance, est capable de n'importe quoi... De toute facon, je suis decide a lui preter encore cinq cents livres...>> Puis il dit :

-- De quoi s'agit-il ?

Robert d'Artois baissa la voix. Ses yeux brillaient.

-- Les petites catins ont des amants, et depuis cette nuit j'en sais les noms. Mais silence ! Je ne veux point donner l'eveil... pas encore.

Le Siennois se mit a reflechir. On le lui avait deja dit ; il ne l'avait pas cru.

-- En quoi cela peut-il vous servir ? demanda-t-il.

-- Me servir ? s'ecria d'Artois. Mais voyons, banquier, vous imaginez la honte ? La future reine de France et ses belles-soeurs, pincees comme des ribaudes avec leurs freluquets... C'est scandale jamais oui ! Les deux familles de Bourgogne sont plongees dans cette crotte jusqu'a la gueule ; Mahaut perd tout credit a la cour ; les mariages sont dissous ; les heritages disparaissent des espoirs de la couronne ; je requiers alors reprise de mon proces, et je le gagne !

Il marchait de long en large et ses pas faisaient vibrer le plancher, les meubles, les objets.

-- Et c'est vous, dit Tolomei, qui allez decouvrir la honte ? Vous irez trouver le roi...

-- Mais non, messer, pas moi. Moi, on ne m'entendrait pas. Quelqu'un d'autre de bien mieux designe... Mais qui n'est pas en France... Et c'est precisement la seconde chose que je venais vous demander. Il me faudrait un homme sur et peu voyant pour aller en Angleterre porter un message.

-- A qui, Monseigneur ?

-- A la reine Isabelle.

-- Ah ! bah !... murmura le banquier.

Puis il y eut un silence, pendant lequel on n'entendit que les bruits de la rue.

-- Il est vrai que Madame Isabelle ne passe pas pour cherir beaucoup ses belles-soeurs de France, dit enfin Tolomei qui n'avait pas besoin d'en entendre davantage pour comprendre comment d'Artois avait monte son complot. Vous etes fort son ami, je crois, et vous futes la-bas il y a peu de jours ?

-- J'en suis revenu la semaine passee, et j'ai ete assez vite en besogne.

-- Mais pourquoi n'envoyez-vous pas a Madame Isabelle un homme a vous, ou bien un chevaucheur de Monseigneur de Valois ?

-- Mes hommes sont connus et ceux de Monseigneur de Valois aussi, dans ce pays ou tout le monde surveille tout le monde ; on aurait tot fait de me gacher mon affaire. J'ai pense qu'un marchand, mais un marchand en qui l'on puisse se fier, conviendrait mieux. Vous ne manquez pas de gens qui voyagent pour vous... D'ailleurs, le message n'aura rien qui puisse faire inquieter le porteur...

Tolomei regarda le geant dans les yeux, medita un moment, puis, enfin, il secoua sa clochette de bronze.

-- Je vais essayer de vous rendre encore une fois service, dit-il. La tenture s'ecarta et le meme jeune homme qui avait accompagne l'archeveque reparut. Le banquier le presenta.

-- Guccio Baglioni, mon neveu, nouvellement arrive de Sienne. Je ne crois point que les prevots et sergents de notre ami Marigny le connaissent encore... Bien qu'hier matin, ajouta Tolomei a mi-voix en regardant le jeune homme avec une feinte severite, il se soit distingue par une belle prouesse au vu du roi de France... Comment le trouvez-vous ?

Robert d'Artois considera Guccio.

-- Joli garcon, dit-il en riant ; bien tourne, mollet sec, taille mince, yeux de troubadour. Est-ce lui que vous depecheriez, messire Tolomei ?

-- C'est un autre moi-meme, dit le banquier... en moins gros et en plus jeune. J'ai ete comme lui, figurez-vous, mais je suis seul a m'en souvenir.

-- Si le roi Edouard le voit, bougre comme on le connait, vous risquez fort que ce jouvenceau ne vous revienne jamais.

Et, la-dessus, le geant partit d'un grand rire auquel se joignirent l'oncle et le neveu.

-- Guccio, dit Tolomei, tu vas connaitre l'Angleterre. Tu partiras demain a l'aube crevant ; tu te rendras a Londres chez notre cousin Albizzi...

-- Albizzi, je connais ce nom, interrompit d'Artois. Ah ! Mais oui, c'est le fournisseur de la reine Isabelle...

-- Vous voyez, Monseigneur... Donc tu te rendras chez Albizzi, et la, avec son aide, tu iras a Westmoutiers delivrer a la reine, et a elle seule, le message que Monseigneur va ecrire. Je te dirai tout a l'heure plus longuement ce que tu devras faire.

-- Je prefererais dicter, dit d'Artois ; je me sers mieux d'un epieu que de vos satanees plumes d'oie.

Tolomei pensa : << Et mefiant en plus, le gaillard ; il ne veut pas laisser de traces. >>

-- A votre guise, Monseigneur. Je vous ecoute. Et il prit lui-meme sous la dictee la lettre suivante :

<< Madame,

Les choses que nous avions devinees sont veridiques et plus honteuses encore qu'il se pouvait croire. Je sais les personnes et les ai si bien decouvertes qu'elles ne sauraient echapper si nous faisons hate. Mais vous seule avez puissance assez pour accomplir ce que nous escomptons, et mettre terme par votre venue a tant de vilenie qui noircit moult l'honneur de vos parents. Je n'ai d'autre desir que d'etre en tout votre serviteur de corps et d'ame. >>

-- La signature, Monseigneur ? demanda Tolomei.

-- La voici, repondit d'Artois en sortant de sa bourse une enorme bague d'argent qu'il tendit au jeune homme. Il en portait une semblable au pouce, mais en or.

-- Tu remettras ceci a Madame Isabelle ; elle saura... Mais es-tu sur, troubadour, de te faire accorder audience des ton arrivee ?

-- Bah ! Monseigneur, dit Tolomei, nous ne sommes pas trop mal places aupres des souverains d'Angleterre. Quand le roi Edouard est venu l'annee passee, avec Madame Isabelle, il a emprunte a nos compagnies vingt mille livres que nous nous sommes associes pour lui fournir, et qu'il ne nous a pas encore rendues.

-- Lui aussi ? s'ecria d'Artois. A propos, banquier, et cette... premiere chose que je venais vous demander ?

-- Ah ! Je ne vous resisterai jamais, Monseigneur, dit Tolomei en soupirant.

Et il alla prendre dans le coffre un sac qu'il remit a d'Artois en ajoutant :

-- Cinq cents livres. C'est tout ce que je puis. Nous marquerons cela a votre compte, ainsi que le voyage de votre messager.

-- Ah ! banquier, banquier, s'ecria d'Artois, avec un grand sourire qui illumina son visage, tu es un ami. Quand j'aurai repris mon comte paternel, je ferai de toi mon argentier.

-- J'y compte bien, Monseigneur, dit l'autre en s'inclinant.

-- Et sinon, je t'emmenerai avec moi dans l'Enfer pour que tu m'achetes les faveurs du Diable.

Et le geant sortit, trop large pour la porte, en faisant sauter le sac d'or comme une balle dans sa paume.

-- Vous lui avez encore donne de l'argent, mon oncle ? dit Guccio en hochant la tete avec reprobation. Vous aviez pourtant bien dit...

-- Guccio mio, Guccio mio, repondit doucement le banquier (et maintenant il avait les deux yeux bien ouverts), rappelle-toi toujours ceci : les secrets des grands de ce monde sont l'interet de l'argent que nous leur pretons. Dans ce meme matin, Monseigneur Jean de Marigny et Monseigneur d'Artois m'ont donne sur eux des lettres de credit qui valent plus que de l'or, et que nous saurons negocier en leur temps. Quant a l'or... nous allons en rattraper un peu.

Il resta pensif un instant et reprit :

-- En revenant d'Angleterre, tu feras un detour. Tu passeras par Neauphle-le-Vieux.

-- Bien, mon oncle, repondit Guccio sans enthousiasme.

-- Notre commis de la-bas n'arrive pas a recouvrir une creance que nous avons sur les chatelains de Cressay. Le pere vient de mourir. Les heritiers refusent de payer. Il semble qu'ils n'aient plus rien.

-- Et comment faire, s'ils n'ont plus rien ?

-- Bah ! Ils ont des murs, ils ont une terre, ils ont peut-etre des parents. Ils n'ont qu'a emprunter ailleurs de quoi nous rendre. S'ils ne peuvent, tu vas voir le prevot de Montfort, tu fais saisir, tu fais vendre. C'est dur, je sais. Mais un banquier doit s'habituer a etre dur. Pas de pitie pour les petits clients, sinon nous ne pourrions plus servir les gros. A quoi penses-tu, figlio mio ?

-- A l'Angleterre, mon oncle, repondit Guccio. Le retour par Neauphle lui paraissait une corvee, mais qu'il acceptait de bon gre ; toute sa curiosite, tous ses reves d'adolescent etaient deja tournes vers Londres. Il allait traverser la mer pour la premiere fois... La vie de marchand lombard etait decidement une vie agreable, et qui menageait de belles surprises. Partir, courir les routes, porter aux princes des messages secrets...

Le vieil homme contempla son neveu avec un air de profonde tendresse. Guccio etait la seule affection de ce coeur ruse et use.

-- Tu vas faire un beau voyage, et je t'envie, dit-il. Peu de gens a ton age ont l'occasion de voir autant de pays. Instruis-toi, fouine, furete, regarde tout, fais parler et parle peu. Prends garde a qui t'offre a boire ; ne donne pas aux filles plus d'argent qu'elles ne valent, et veille bien a te decouvrir devant les processions... Et si tu croises un roi sur ton chemin, fais en sorte qu'il ne m'en coute pas cette fois un cheval ou un elephant.

-- Est-il vrai, mon oncle, demanda Guccio en souriant, que Madame Isabelle est aussi belle qu'on le dit ?





II



LA ROUTE DE LONDRES


Certaines gens revent toujours de departs et d'aventures pour se donner, aux yeux des autres et d'eux-memes, des manieres de heros. Puis, quand ils sont au milieu de l'affaire et qu'un peril survient, ils se mettent a penser : << Quelle sottise m'a donc pousse, et qu'avais-je besoin de venir me fourrer ou je suis ? >> C'etait tout juste le cas du jeune Guccio Baglioni. Il n'avait rien tant desire que de connaitre la mer. Mais maintenant qu'il etait dessus, il aurait paye fort cher pour etre ailleurs.

On se trouvait en pleines marees d'equinoxe, et les navires n'avaient guere ete nombreux ce jour-la a lever l'ancre. Faisant un peu le fendant sur les quais de Calais, la dague au cote et le manteau rejete sur l'epaule, Guccio avait enfin trouve un patron de bateau qui voulut bien l'embarquer. Ils etaient partis au soir, et la tempete s'etait levee presque a la sortie du port. Enferme dans un reduit menage sous le pont, pres du grand mat... << C'est l'endroit ou cela bouge le moins >>, avait dit le patron... et ou un bat-flanc de bois servait de couchette, Guccio etait en train de passer la pire nuit de sa vie.

Les vagues frappaient comme a coups de belier contre le bateau, et Guccio sentait le monde basculer autour de lui. Il roulait du bat-flanc sur le plancher et se debattait longuement dans une obscurite totale, tantot heurtant la charpente et tantot les paquets de cordages durcis par l'eau. La coque semblait sur le point d'eclater. Entre deux haletements de la tempete, Guccio entendait les voiles claquer et des masses d'eau s'effondrer sur le pont. Il se demandait si tout l'equipage n'avait pas ete balaye, et s'il n'etait pas seul survivant a bord d'un navire desempare que le flot lancait contre le ciel pour le rejeter aussitot vers les abimes.

<< Surement je vais mourir, se disait Guccio. Comme c'est sot de mourir de la sorte, a mon age, englouti au milieu de la mer. Jamais je ne reverrai Paris, ni Sienne, ni ma famille, jamais je ne reverrai le soleil. Si seulement j'avais attendu un jour ou deux a Calais ! Quelle sottise ! Mais si j'en ressers, par la Madone, je reste a Londres, je me fais debardeur, faquin, n'importe quoi, mais jamais je ne repose le pied sur un bateau. >>

Enfin, il entoura des deux bras le pied du grand mat et, a genoux dans le noir, cramponne, tremblant, l'estomac malade, les vetements trempes, il attendit sa fin en promettant des ex-voto a Santa Maria delle Nevi, a Santa Maria della Scala, a Santa Maria dei Servi, a Santa Maria del Carmine, autant dire a toutes les eglises de Sienne qu'il connaissait.

Avec l'aube, la tempete se calma. Guccio, epuise, regarda autour de lui : les caisses, les voiles, les prelarts, les ancres et les cordages s'entassaient dans un effrayant desordre ; au fond du bateau, sous le plancher disjoint, une nappe d'eau clapotait.

La trappe qui donnait acces au pont s'ouvrit, et une voix rude cria :

-- Hola ! Signor ! Avez-vous pu dormir ?

-- Dormir ? repondit Guccio sur un ton plein de rancune. Je pourrais aussi bien etre mort.

On lui lanca une echelle de corde et on l'aida a se hisser sur le pont. Un grand souffle froid l'enveloppa et le fit frissonner sous ses vetements mouilles.

-- Vous ne pouviez donc pas m'avertir qu'on aurait une tempete ? dit Guccio au patron du batiment.

-- Bah ! mon gentilhomme, il est vrai que nous avons eu une mauvaise nuit. Mais vous sembliez si presse... Et puis pour nous, vous savez, c'est chose courante, repondit le patron. Maintenant nous sommes pres de la cote.

C'etait un vieil homme robuste, au poil gris ; il regardait Guccio de maniere un peu goguenarde.

Tendant le bras vers une ligne blanchatre qui sortait de la brume, il ajouta :

-- C'est Douvres, la-bas.

Guccio soupira, en serrant contre lui son manteau.

-- Dans combien de temps arriverons-nous ?

L'autre haussa les epaules et repondit :

-- Deux ou trois heures, pas plus, car le vent souffle du Levant.

Sur le pont, trois matelots etaient etendus, recrus de fatigue. Un autre, accroche au timon du gouvernail, mordait dans un morceau de viande salee, sans quitter des yeux la proue du navire et la cote d'Angleterre.

Guccio s'assit aupres du vieux marin, a l'abri d'une petite cloison de planches qui coupait le vent, et, malgre le jour, le froid et la houle, il tomba endormi.

Lorsqu'il se reveilla, le port de Douvres etalait devant lui son bassin rectangulaire et ses rangees de maisons basses aux murs grossiers, aux toits charges de pierres. A droite de la passe se detachait la demeure du sherif, gardee par des hommes en armes. Le quai, encombre de marchandises empilees sous des auvents, grouillait d'une foule bruyante. La brise charriait des odeurs de poisson, de goudron et de bois pourri. Des pecheurs circulaient, trainant leurs filets et portant leurs lourdes rames sur l'epaule. Des enfants tiraient sur le pave des sacs plus gros qu'eux.

Le bateau, voiles amenees, entra dans le bassin.

La jeunesse a vite fait de recuperer a la fois ses forces et ses illusions. Les dangers surmontes ne servent qu'a lui donner davantage confiance en elle-meme et a la pousser vers d'autres entreprises. Il avait suffi a Guccio d'un sommeil de deux heures pour oublier ses frayeurs de la nuit. Il n'etait pas loin de s'attribuer tout le merite d'avoir domine la tempete ; il y voyait un signe de sa bonne etoile. Debout sur le pont, dans une pose de conquerant, la main serree sur un cordage, il regardait avec une curiosite passionnee venir a lui le royaume d'Isabelle.

Le message de Robert d'Artois cousu dans son vetement et la bague d'argent enfermee dans sa bougette lui semblaient les gages d'un grand avenir. Il allait entrer dans l'intimite du pouvoir, connaitre des rois et des reines, savoir le contenu des traites les plus secrets. Avec ivresse, il devancait le temps ; il se voyait deja un prestigieux ambassadeur, confident ecoute des puissants de la terre, devant qui les plus hauts personnages s'inclinaient. Il participerait aux conseils des princes... N'avait-il pas l'exemple de ses compatriotes Biccio et Musciato Guardi, les deux fameux financiers toscans que les Francais appelaient Biche et Mouche, et qui avaient ete pendant plus de dix ans les tresoriers, les ambassadeurs, les familiers de l'austere Philippe le Bel ? Il ferait mieux qu'eux, et un jour on raconterait l'histoire de l'illustre Guccio Baglioni debutant dans la vie en manquant de renverser le roi de France au coin d'une rue... La rumeur du port lui parvenait comme deja une acclamation.

Le vieux marin jeta une planche entre le bateau et le quai. Guccio paya le prix de son passage et quitta la mer pour la terre ferme.

Ne transportant pas de marchandises, il n'eut point a passer par les << traites >>, c'est-a-dire les douanes. Au premier gamin qu'il rencontra, il demanda d'etre conduit chez le Lombard du lieu.

Les banquiers et marchands italiens de cette epoque possedaient leur propre organisation de courrier et de fret. Formes en << compagnies >> qui portaient le nom de leur fondateur, ils avaient des comptoirs dans toutes les villes principales et dans les ports ; ces comptoirs etaient a la fois une succursale de banque, un bureau de poste prive et une agence de voyage.

Le Lombard de Douvres appartenait a la compagnie Albizzi. Il fut heureux de recevoir le neveu du chef de la compagnie Tolomei, et le traita du mieux qu'il put. Chez lui, Guccio trouva a se laver ; ses vetements furent seches et repasses ; il changea son or francais contre de l'or anglais, et prit un fort repas tandis qu'on lui appretait un cheval.

Tout en mangeant, Guccio raconta la tempete qu'il avait essuyee, en s'y donnant un role avantageux.

Il y avait la un homme arrive de la veille, qui s'appelait Boccacio, ou Boccace, et qui etait voyageur pour le compte de la compagnie Bardi. Il venait lui aussi de Paris, et avait assiste avant son depart au supplice de Jacques de Molay ; il avait, de ses oreilles, entendu la malediction, et il se servait, pour decrire cette tragedie, d'une ironie precise et macabre qui enchanta la tablee italienne. C'etait un personnage d'une trentaine d'annees au visage intelligent et vif, avec des levres minces, et un regard qui semblait s'amuser de tout. Comme il se rendait egalement a Londres, Guccio et lui deciderent de faire chemin ensemble.

Ils partirent au milieu du jour.

Se souvenant des conseils de son oncle, Guccio fit parler son compagnon, qui d'ailleurs ne demandait que cela. Le signor Boccace semblait avoir beaucoup vu. Il etait alle partout, en Sicile, en Venetie, en Espagne, en Flandre, en Allemagne, jusqu'en Orient, et s'etait tire avec habilete de bien des aventures ; il connaissait les moeurs de tous ces pays, avait son opinion personnelle sur la valeur comparee des religions, meprisait assez les moines et detestait l'Inquisition. Il paraissait aussi s'interesser aux femmes ; il laissait entendre qu'il en avait pratique beaucoup, et connaissait sur une foule d'entre elles, illustres ou obscures, de curieuses anecdotes. Il faisait peu de cas de leur vertu, et son langage s'epicait, a leur propos, d'images qui rendaient Guccio songeur. Un esprit libre, ce signor Boccace, et tout a fait au-dessus du commun.

-- J'aurais aime ecrire tout cela si j'avais eu le temps, dit-il a Guccio, toute cette moisson d'histoires et d'idees que j'ai recoltees au long de mes voyages.

-- Que ne le faites-vous, signor ? repondit Guccio.

L'autre soupira, comme s'il avouait quelque reve inexauce.

-- Trop tard... On ne devient pas clerc a mon age, dit-il. Quand on a pour metier de gagner de l'or, apres trente ans on ne peut plus rien faire d'autre. Et puis si j'ecrivais tout ce que je sais, je risquerais d'etre brule.

Cette marche au botte a botte avec un compagnon plein d'interet, a travers une belle campagne verte, enchanta Guccio. Il aspirait avec plaisir l'air printanier ; les fers des chevaux chantaient a ses oreilles une chanson heureuse, et il prenait aussi bonne opinion de lui-meme que s'il avait partage toutes les aventures de son voisin.

Au soir, ils s'arreterent dans une auberge. Les haltes du voyage disposent aux confidences. Tout en buvant devant le feu des pichets de godale, forte biere epicee au genievre, au piment et aux clous de girofle, le signor Boccace raconta a Guccio qu'il avait une maitresse francaise, dont lui etait ne, l'an passe, un garcon baptise Giovanni.

-- On dit que les enfants nes hors mariage sont plus vifs et plus vigoureux que les autres, remarqua sentencieusement Guccio, qui avait quelques bonnes banalites a sa disposition pour nourrir la conversation.

-- Sans doute Dieu leur fait-il des dons d'esprit et de corps pour compenser ce qu'il leur ote d'heritage et de respect, repondit le signor Boccace.

-- Celui-la, en tout cas, aura un pere qui pourra lui apprendre beaucoup.

-- A moins qu'il n'en veuille a son pere de l'avoir mis au jour dans de si mauvaises conditions, dit le voyageur des Bardi.

Ils dormirent dans la meme chambre. Au petit matin, ils reprirent la route. Des lambeaux de brume collaient encore a la terre. Le signor Boccace se taisait ; il n'etait pas un homme de l'aube.

Le temps etait frais, et le ciel s'eclaircit bientot. Guccio decouvrait une contree dont la grace le ravissait. Les arbres etaient encore nus, mais l'air sentait la seve, et la terre etait deja verte d'une herbe fraiche et tendre. D'innombrables haies decoupaient les champs et les collines. Le paysage vallonne, ourle de forets, l'eclat vert et bleu de la Tamise apercue du haut d'une cote, une meute filant a travers pres, suivie par des cavaliers, tout seduisit Guccio. << La reine Isabelle a un beau royaume >>, se disait-il.

A mesure que les lieues passaient, cette reine prenait de plus en plus de place dans ses pensees. Tout en accomplissant sa mission, pourquoi n'essaierait-il pas de plaire ? L'histoire des princes et des empires offrait maints exemples de choses plus etonnantes. << Pour etre reine, elle n'en est pas moins femme ; elle a vingt-deux ans et son epoux ne l'aime pas. Les seigneurs anglais ne doivent pas oser la courtiser, de peur de deplaire au roi. Tandis que moi j'arrive, je suis messager secret ; pour venir j'ai brave la tempete... je mets un genou en terre, je la salue d'un grand coup de bonnet, je baise le bas de sa robe...>>

Deja il polissait les mots par lesquels il allait placer son coeur au service de la jeune souveraine blonde... << Madame, je ne suis point noble, mais je suis libre citoyen de Sienne, et je vaux bien mon gentilhomme. J'ai dix-huit ans, et ne connais pas de plus cher desir que celui de contempler votre beaute, et de vous faire offre de mon ame et de mon sang...>>

-- Nous voici bientot arrives, dit le signor Boccace.

Ils avaient atteint les faubourgs de Londres sans que Guccio s'en fut apercu. Les maisons se rapprochaient le long de la route ; la bonne odeur de foret avait disparu ; l'air sentait la tourbe brulee.

Guccio regardait autour de lui avec surprise. Son oncle Tolomei lui avait annonce une ville extraordinaire, et il ne voyait qu'une interminable succession de villages faits de masures aux murs noirs, avec des ruelles sales ou passaient des femmes chargees de lourds fardeaux, des enfants en guenilles et des soldats de mauvaise mine.

Soudain, dans un grand concours de gens, de chevaux et de charrois, les voyageurs se trouverent devant le pont de Londres. Deux tours carrees en fortifiaient l'entree, entre lesquelles, le soir, on tendait des chaines et l'on fermait d'enormes portes. La premiere chose que remarqua Guccio, ce fut une tete humaine, toute sanglante, plantee sur l'une des piques qui herissaient ces portes. Les corbeaux tournaient autour de ce visage aux yeux creves.

-- La justice du roi des Anglais a fonctionne ce matin, dit le signor Boccace. C'est ainsi que finissent ici les criminels, ou ceux qu'on dit tels pour s'en debarrasser.

-- Curieuse enseigne pour accueillir les etrangers, dit Guccio.

-- Une maniere de leur faire connaitre qu'ils n'arrivent point dans une ville de fleurette et de tendresse.

Ce pont etait le seul qui fut alors jete sur la Tamise ; il formait une veritable rue construite au-dessus de l'eau et dont les maisons de bois, pressees les unes contre les autres, abritaient toutes sortes de negoces.

Vingt arches de soixante pieds de haut soutenaient cet extraordinaire edifice. Il avait fallu pres de cent ans pour le batir, et les Londoniens en etaient fort orgueilleux.

Une eau trouble bouillonnait autour des arches ; du linge sechait aux fenetres ; des femmes vidaient des seaux dans le fleuve.

En comparaison du pont de Londres, le Ponte Vecchio, a Florence, ne semblait qu'un jouet, et l'Arno, aupres de la Tamise, qu'un ruisselet. Guccio en fit la remarque a son compagnon.

-- C'est quand meme nous qui apprenons tout aux autres peuples, repondit celui-ci.

Il leur fallut presque un tiers d'heure pour passer de l'autre cote, tant la foule etait dense, et tenaces les mendiants qui les accrochaient par la botte.

En arrivant sur l'autre rive, Guccio apercut, a main droite, la tour de Londres dont l'enorme masse blanche se detachait sur le ciel gris ; puis, a la suite du signor Boccace, il s'enfonca dans la Cite. Le bruit et l'agitation qui regnaient dans les rues, la rumeur des voix etrangeres, le ciel plombe, la lourde odeur de fumee qui impregnait la ville, les cris qui sortaient des tavernes, l'audace des filles effrontees, la brutalite des soldats braillards, surprirent Guccio.

Au bout de trois cents pas, les voyageurs tournerent a gauche dans Lombard Street, ou toutes les banques italiennes avaient leur etablissement. Maisons de peu de mine sur l'exterieur, a un etage, deux au plus, mais fort bien entretenues, avec des portes cirees et des grilles aux fenetres. Le signor Boccace laissa Guccio devant la banque Albizzi. Les deux compagnons de route se separerent avec beaucoup de chaleur, se feliciterent mutuellement de leur amitie naissante, et se promirent de se revoir tres vite, a Paris.





III



WESTMINSTER


Messer Albizzi etait un homme grand, sec, au long visage brun, avec des sourcils epais et des touffes de cheveux noirs qui sortaient de dessous son bonnet. Il montra au visiteur une affabilite tranquille et seigneuriale. Debout, le corps serre dans une robe de velours bleu sombre, la main posee sur son ecritoire, Albizzi avait l'allure d'un prince toscan.

Tandis que s'echangeaient les compliments d'usage, le regard de Guccio allait des hauts sieges de chene aux tentures de Damas, des tabourets incrustes d'ivoire aux riches tapis qui couvraient le sol, de la cheminee monumentale aux flambeaux d'argent massif. Et le jeune homme ne pouvait s'empecher de faire une evaluation rapide : << Ces tapis... quarante livres, surement... ces flambeaux, le double... La maison, si chaque chambre est a la mesure de celle-ci, vaut trois fois plus que celle de mon oncle. >> Car pour se rever ambassadeur secret et chevalier servant, Guccio n'en etait pas moins marchand, fils, petit-fils et arriere-petit-fils de marchands.

-- Vous auriez du embarquer sur un de mes navires... car nous sommes aussi armateurs... et prendre par Boulogne, dit messer Albizzi, et ainsi, mon cousin, vous auriez fait plus confortable traversee.

Il fit servir de l'hypocras, vin aromatise qu'on buvait en mangeant des dragees. Guccio expliqua le but de son voyage.

-- Votre oncle Tolomei, que j'estime fort, a ete avise de vous envoyer a moi, dit Albizzi en jouant avec le gros rubis qu'il portait a la main droite. Hugh Le Despenser est de mes principaux clients, et obliges. Nous allons par lui arranger l'entrevue.

-- N'est-ce pas l'ami du coeur du roi Edouard ? interrogea Guccio.

-- La maitresse vous voulez dire, la favorite, le pique-bouquet du roi ! Non ; je parle de Hugh Le Despenser le pere. Son influence est plus secrete, mais elle est grande. Il se sert habilement de la bougrerie de son fils, et si les choses continuent comme elles vont, il est en passe de commander au royaume.

-- Mais, dit Guccio, c'est la reine qu'il me faut voir, non le roi.

-- Mon jeune cousin, repondit Albizzi avec un sourire, ici comme ailleurs se trouvent des gens qui, n'appartenant ni a un parti ni a l'adverse, profitent des deux en jouant de l'un sur l'autre. Je sais ce que je puis faire.

Il appela son secretaire et ecrivit rapidement quelques lignes sur un papier qu'il scella.

-- Vous irez a Westmoutiers ce jour d'hui, apres diner, mon cousin, dit-il une fois qu'il eut expedie le secretaire porteur du billet. Je pense que la reine vous donnera audience. Vous serez pour tous un marchand de pierres precieuses et d'orfevrerie, venu expres d'Italie et recommande par moi. En presentant vos bijoux a la reine, vous pourrez lui remettre votre message.

Il alla vers un coffre, l'ouvrit, et en tira une grande boite plate de bois precieux a ferrures de cuivre.

-- Voici vos lettres de creance, ajouta-t-il.

Guccio souleva le couvercle. Des bagues, des agrafes et fermaux, des perles montees en pendentifs, un collier d'emeraudes et de rubis reposaient sur un lit de velours.

-- Et si la reine voulait acquerir un de ces joyaux, que ferais-je ?

Albizzi sourit.

-- La reine ne vous achetera rien directement, car elle n'a pas d'argent avoue, et l'on surveille sa depense. Si elle desire une chose, elle me le laissera savoir. Je lui ai fait confectionner, le mois passe, trois aumonieres qui me sont dues encore.

Apres le repas, dont Albizzi s'excusa qu'il fut menu d'ordinaire mais qui etait digne d'une table de baron, Guccio se rendit a Westminster. Il etait accompagne d'un valet de la banque, sorte de garde du corps, taille en buffle, et qui portait le coffret lie a sa ceinture par une chaine de fer.

Guccio avancait, le menton leve, avec un grand air de fierte, et contemplait la ville comme s'il allait le lendemain en etre proprietaire.

Le palais, imposant par ses proportions gigantesques, mais surcharge de fioritures, lui parut d'assez mauvais gout compare a ce qui se construisait en Toscane, et particulierement a Sienne, dans ces annees-la. << Ces gens manquent deja de soleil, et il semble qu'ils fassent tout pour empecher de passer le peu qu'ils en ont >>, pensa-t-il.

Il arriva par l'entree d'honneur. Les hommes du corps de garde se chauffaient autour de grosses buches. Un ecuyer s'approcha.

-- Signor Baglioni ? Vous etes attendu. Je vais vous conduire, dit-il en francais.

Toujours escorte du valet qui portait le coffret a bijoux, Guccio suivit l'ecuyer. Ils traverserent une cour entouree d'arcades, puis une autre, puis gravirent un large escalier de pierre et penetrerent dans les appartements. Les voutes etaient tres hautes, etrangement sonores. A mesure qu'il avancait a travers une succession de salles glacees et sombres, Guccio s'efforcait en vain de conserver sa belle assurance, mais il avait l'impression de rapetisser. Il vit un groupe de jeunes hommes dont il distingua les riches costumes brodes, les cottes garnies de fourrure ; au flanc gauche de chacun brillait la poignee d'une epee. C'etait la garde de la reine.

L'ecuyer dit a Guccio de l'attendre et le laissa la, parmi les gentilshommes qui le consideraient d'un air narquois et echangeaient des remarques qu'il n'entendait pas.

Soudain Guccio se sentit gagne par une inquietude sourde. Si quelque imprevu allait se produire ? Si dans cette cour qu'il savait dechiree d'intrigues, il allait passer pour suspect ? Si, avant qu'il n'ait vu la reine, on se saisissait de lui, on le fouillait, on decouvrait le message ?

Quand l'ecuyer, revenant le chercher, lui toucha la manche, il sursauta. Il prit le coffret des mains du serviteur d'Albizzi ; mais, dans sa hate, il oublia que le coffret etait attache a la ceinture du porteur, lequel fut projete en avant. La chaine s'embrouilla. Il y eut des rires, et Guccio eprouva l'irritation du ridicule. Si bien qu'il entra chez la reine humilie, empetre, confus, et qu'il se trouva devant elle avant meme de l'avoir vue.

Isabelle etait assise. Une jeune femme au visage etroit, au maintien raide, se tenait debout aupres d'elle. Guccio mit un genou a terre et chercha un compliment qui ne vint point. La presence d'une tierce personne augmentait son desarroi. Mais par quelle sotte illusion s'etait-il figure que la reine serait seule pour le recevoir ?

Ce fut elle qui parla.

-- Lady Le Despenser, voyons les bijoux que nous porte ce jeune Italien, et si ce sont vraiment les merveilles qu'on dit.

Ce nom de Despenser acheva de troubler Guccio. Quel pouvait etre le role d'une Despenser dans l'intimite de la reine ?

S'etant releve sur un geste d'Isabelle, il ouvrit le coffret et le presenta. Lady Le Despenser, y ayant a peine jete un regard, dit d'une voix breve et seche :

-- Ces bijoux sont fort beaux en effet ; mais nous n'en avons que faire. Nous ne pouvons pas les acheter, Madame.

La reine eut un mouvement d'humeur :

-- Alors pourquoi votre beau-pere m'a-t-il pressee de voir ce marchand ?

-- Pour obliger Albizzi, je pense ; mais nous devons deja trop a ce dernier pour acquerir encore.

-- Je sais, Madame, dit alors la reine, que vous, votre epoux et tous vos parents avez si grand soin des deniers du royaume qu'on pourrait croire que ce sont les votres. Mais ici, vous tolererez que je dispose de ma cassette ou, a tout le moins, de ce qu'on m'en a laisse... J'admire d'ailleurs, Madame, que lorsqu'il vient au palais quelque etranger ou marchand, on eloigne toujours, comme par accident, mes dames francaises, afin que votre belle-mere ou vous-meme me teniez une compagnie qui ressemble plutot a une garde. J'imagine que si ces memes joyaux sont presentes a mon epoux et au votre, ceux-ci en trouveront bien l'usage pour s'en parer l'un l'autre comme femmes ne l'oseraient point.

Le ton etait uni et froid ; mais en chaque parole eclatait le ressentiment d'Isabelle contre cette famille qui, en meme temps qu'elle deshonorait la couronne, mettait le Tresor au pillage. Car non seulement les Despenser, pere et mere, s'enrichissaient de l'amour que le roi portait a leur fils, mais l'epouse elle-meme consentait au scandale et y pretait la main.

Vexee de l'algarade, Eleanor le Despenser se retira dans un coin de l'immense piece, mais sans cesser d'observer la reine et le jeune Siennois.

Guccio, reprenant un peu de cet aplomb qui d'ordinaire lui etait naturel et aujourd'hui lui faisait si malencontreusement defaut, osa enfin regarder la reine. C'etait l'instant ou jamais de faire comprendre a celle-ci qu'il plaignait ses malheurs et souhaitait la servir. Mais il rencontra une telle froideur, une telle indifference, qu'il en eut le coeur gele. Les yeux bleus d'Isabelle avaient la meme fixite que ceux de Philippe le Bel. Le moyen d'aller declarer a une telle femme : << Madame, on vous fait souffrir et je veux vous aimer >> ?

Tout ce que put Guccio fut de designer l'enorme bague d'argent, qu'il avait placee dans un coin du coffret, et de dire :

-- Madame, me ferez-vous la faveur de considerer ce cachet et d'en remarquer la ciselure ?

La reine prit la bague, y reconnut les trois chateaux d'Artois graves dans le metal, releva son regard sur Guccio.

-- Ceci me plait a voir, dit-elle. Avez-vous d'autres objets qui soient travail de meme main ?

Guccio sortit de son vetement le message en disant :

-- Les prix en sont inscrits ici.

-- Approchons-nous du jour, que je les voie mieux, repondit Isabelle.

Elle se leva et, accompagnee de Guccio, gagna l'embrasure d'une fenetre ou elle put lire le message tout a loisir.

-- Retournez-vous a Paris ? murmura-t-elle.

-- Aussitot qu'il vous plaira de me l'ordonner, Madame, repondit Guccio du meme ton.

-- Dites alors a Monseigneur d'Artois que je me rendrai en France dans les proches semaines, et que j'agirai comme j'en suis convenue avec lui.

Son visage s'etait un peu anime ; mais son attention se portait tout entiere sur le message, et nullement sur le messager.

Un souci royal de bien payer ceux qui la servaient lui fit cependant ajouter :

-- Je dirai a Monseigneur d'Artois qu'il vous recompense de votre peine mieux que je ne saurais le faire en cet instant.

-- L'honneur de vous voir et de vous obeir, Madame, est certes la plus belle recompense.

Isabelle remercia d'un bref mouvement de tete, et Guccio comprit qu'entre une arriere-petite-fille de Monseigneur Saint Louis et le neveu d'un banquier toscan il y avait des distances qui ne se franchissaient point.

A voix bien haute, afin que la Despenser entendit, Isabelle prononca :

-- Je vous ferai connaitre par Albizzi ce que je deciderai concernant ce fermail. Adieu, messer. Et elle le congedia du geste.





IV



LA CREANCE


En depit de la courtoisie d'Albizzi, qui lui offrait de demeurer quelques jours, Guccio quitta Londres des le lendemain, assez mecontent de lui-meme. Il avait pourtant parfaitement rempli sa mission, et sur ce point ne meritait que des eloges. Mais il ne se pardonnait pas, lui, libre citoyen de Sienne, et qui par la se jugeait l'egal de tout gentilhomme sur la terre, de s'etre a ce point laisse troubler par une presence royale. Car il aurait beau faire, il ne pourrait jamais se cacher que la parole lui avait manque lorsqu'il s'etait trouve devant la reine d'Angleterre, laquelle ne l'avait meme pas honore d'un sourire. << C'est une femme comme une autre apres tout ! Qu'avais-je donc a si fort trembler ? >> se repetait-il avec humeur. Mais il se disait cela alors qu'il etait bien loin de Westminster.

N'ayant pas, comme a l'aller, rencontre de compagnon, il cheminait seul, remachant son depit. Cet etat d'esprit ne le quitta pas de tout le voyage, et ne fit meme que s'exasperer, a mesure que les lieues passaient.

Parce qu'il n'avait pas recu a la cour d'Angleterre l'accueil qu'il escomptait, parce qu'on ne lui avait pas, sur sa seule mine, rendu des honneurs de prince, il s'etait fait l'opinion, lorsqu'il remit le pied en France, que les Anglais constituaient une nation barbare. Quant a la reine Isabelle, si elle etait malheureuse, si son mari la bafouait, elle ne recevait la qu'a proportion de son merite. << Comment ? On traverse la mer, on risque sa vie pour elle, et l'on n'est pas plus remercie que si l'on etait un valet ! Ces gens-la ont de grands airs appris, mais point de manieres de cour, et ils rebutent les meilleurs devouements. Ils n'ont point a s'etonner d'etre si mal aimes et si bien trahis. >>

La jeunesse ne renonce pas aisement a ses desirs d'importance. Sur les memes routes ou, quatre jours plus tot, il s'etait cru deja ambassadeur et amant royal, Guccio se disait rageusement : << J'aurai ma revanche. >> Comment ? Sur qui ? Il n'en savait rien. Mais il lui fallait une revanche.

Et d'abord, puisque le destin et le dedain des rois voulaient le maintenir dans sa condition de Lombard il allait se montrer un Lombard comme on en avait rarement vu. Un banquier puissant, audacieux et retors ; un preteur impitoyable. Son oncle l'avait charge de passer par le comptoir de Neauphle pour recouvrer une creance ? Eh bien ! Les debiteurs ignoraient quelle foudre allait s'abattre sur leur dos !

Prenant par Pontoise pour bifurquer a travers l'Ile-de-France, Guccio arriva a Neauphle-le-Vieux le jour de la Saint-Hugues.

Le comptoir Tolomei occupait une maison proche de l'eglise, sur la place du bourg. Guccio y entra d'un pas de maitre, se fit montrer les registres, houspilla son monde. A quoi le commis principal etait-il bon ? Faudrait-il que lui, Guccio Baglioni, propre neveu du chef de la Compagnie, se derangeat pour chaque creance en souffrance ? Et d'abord, qui etaient ces chatelains de Cressay qui devaient trois cents livres ? On le renseigna. Le pere etait mort ; oui, cela Guccio le savait. Et puis ? Il y avait deux fils, vingt et vingt-deux ans. Que faisaient-ils ? Ils chassaient... Des faineants, evidemment. Il y avait aussi une fille, seize ans... laide certainement, decida Guccio. Et une mere, qui faisait marcher la maison depuis le deces du sire de Cressay. Des gens de bonne noblesse, mais sans un sou vaillant... Combien valaient leur chateau, leurs champs ? Huit cents, neuf cents livres. Ils avaient un moulin, et une trentaine de serfs sur leurs terres.

-- Et vous n'arrivez pas a les faire payer ? s'ecria Guccio. Vous allez voir, avec moi, si cela va durer longtemps ! Comment s'appelle le prevot de Montfort ? Portefruit ? Tres bien. Si ce soir ils n'ont pas rembourse, je vais trouver le prevot[14] et je les fais saisir. Voila !

Il se remit en selle et partit au grand trot pour Cressay, comme s'il allait enlever une place forte a lui tout seul. << Mon or ou la saisie... mon or ou la saisie. Et ils iront s'adresser a Dieu ou a ses saints. >>

Cressay, a une demi-lieue de Neauphle, etait un hameau bati a flanc de val au bord de la Mauldre, riviere qu'on pouvait franchir d'un bon saut de cheval.

Le chateau qu'apercut Guccio n'etait en verite qu'un petit manoir assez delabre, sans fosse d'enceinte puisque la riviere lui servait de defense, avec des tourelles basses et des abords boueux. Tout y montrait la pauvrete et le mauvais entretien. Les toitures s'affaissaient en plusieurs places ; le pigeonnier paraissait peu garni ; les murs moussus avaient des lezardes, et les bois voisins presentaient des saignees profondes.

<< Tant pis. Mon or ou la saisie >>, se repetait Guccio en passant la porte.

Mais quelqu'un avait eu la meme idee un peu avant lui, et c'etait precisement le prevot Portefruit.

Dans la cour, il y avait grand remue-menage. Trois sergents royaux, baton a fleur de lis en main, affolant de leurs ordres quelques serfs guenilleux, faisaient rassembler le betail, lier les boeufs par couple, et monter du moulin des sacs de grain qu'on jetait dans un chariot de la prevote. Les cris des sergents, les galopades des paysans terrifies, les belements d'une vingtaine de brebis, les cris de la volaille, produisaient un beau vacarme.

Personne ne se soucia de Guccio ; personne ne vint lui prendre son cheval dont il attacha lui-meme la bride a un anneau. Un vieux paysan passant aupres de lui dit simplement :

-- Le malheur est sur cette maison. Le maitre serait present qu'il en creverait une deuxieme fois. C'est pas justice !

La porte de la demeure etait ouverte et il en venait les eclats d'une violente discussion.

<< Il parait que je n'arrive pas le bon jour >>, pensa Guccio, dont la mauvaise humeur ne faisait que grandir.

Il monta les marches du seuil et, se guidant sur les voix, penetra dans une salle sombre, aux murs de pierre et au plafond a poutres.

Une jeune fille, qu'il ne prit pas la peine de regarder, vint a sa rencontre.

-- Je viens pour affaire et voudrais parler aux maitres de Cressay, dit-il.

-- Je suis Marie de Cressay. Mes freres sont la, et ma mere aussi, repondit la jeune fille d'une voix hesitante, en montrant le fond de la piece. Mais ils sont fort retenus pour l'heure...

-- N'importe, j'attendrai, dit Guccio.

Et, pour affirmer sa volonte, il alla se planter devant la cheminee et tendit sa botte au feu.

Au bout de la salle, on criait ferme. Encadree de ses deux fils, l'un barbu, l'autre glabre, mais tous deux grands et rougeauds, la dame de Cressay s'efforcait de tenir tete a un quatrieme personnage dont Guccio comprit bientot qu'il etait le prevot lui-meme.

Madame de Cressay, ou dame Eliabel pour le voisinage, avait l'oeil brillant, la poitrine forte, et portait une quarantaine genereuse en chair dans ses vetements de veuve[15].

-- Messire prevot, criait-elle, mon epoux s'est endette a s'equiper pour la guerre du roi ou il a gagne plus de meurtrissures que de profits, tandis que le domaine, sans homme, allait comme il pouvait. Nous avons toujours paye la taille et les aides, et donne l'aumone a Dieu. Qui a mieux fait dans la province, qu'on me le dise ? Et c'est pour engraisser des gens de votre sorte, messire Portefruit, dont les grands-peres allaient nu-pieds dans les ruisseaux, qu'on vient nous piller !

Guccio regarda autour de lui. Quelques escabeaux rustiques, deux chaises a dossier, des bancs scelles au mur, des coffres, et un grand bat-flanc a courtine qui laissait apercevoir sa paillasse, constituaient l'ameublement. Au-dessus de la cheminee etait accroche un vieil ecu aux couleurs deteintes, le bouclier de bataille du feu sire de Cressay.

-- Je ferai plainte au comte de Dreux, continuait dame Eliabel.

-- Le comte de Dreux n'est point le roi, et ce sont les ordres du roi que j'accomplis, repondit le prevot.

-- Je ne vous crois point, messire. Je ne veux point croire que le roi ordonne de traiter comme malfaiteurs des gens qui ont la chevalerie depuis deux cents annees. Ou bien alors le royaume ne va plus guere.

-- Au moins laissez-nous du temps ! dit le fils barbu. Nous paierons par petites sommes.

-- Finissons ces palabres. Du temps, je vous en ai donne et vous n'avez point paye, coupa le prevot.

Il avait les bras courts, la face ronde et le ton tranchant.

-- Mon labeur n'est point d'entendre vos griefs, mais de faire rentrer les dettes, continua-t-il. Vous devez encore au Tresor trois cent trente livres. Si vous ne les avez point, tant pis ; je saisis et je vends.

Guccio pensa : << Ce gaillard a tout juste le langage que je m'appretais a tenir, et quand il sera passe il ne restera guere a prendre. Mauvais voyage, decidement. Faut-il me mettre tout de suite de la partie ? >>

Et il se sentit de la hargne envers ce prevot mal venu qui lui coupait l'herbe sous le pied.

La jeune fille qui l'avait accueilli etait demeuree non loin de lui. Il la regarda mieux. Elle etait blonde, avec de belles ondes de cheveux qui sortaient de sa coiffe, une peau lumineuse, un corps fin, droit et bien forme. Guccio dut reconnaitre qu'il avait trop hativement medit d'elle.

Marie de Cressay, pour sa part, semblait fort genee qu'un inconnu assistat a la scene. Il n'arrivait pas tous les jours qu'un jeune cavalier d'agreable visage, et dont le vetement disait assez la richesse, passat par ces campagnes ; c'etait vraiment malchance que cela se produisit justement quand la famille se montrait sous son plus mauvais jour.

La-bas, au bout de la salle, la discussion se poursuivait.

-- N'est-ce pas assez de perdre son epoux, qu'on doive encore payer six cents livres pour conserver son toit ? Je ferai plainte au comte de Dreux, repetait dame Eliabel.

-- Nous vous en avons deja verse deux cent septante, que nous avons du emprunter, dit le fils barbu.

-- Nous saisir, c'est nous reduire a famine, et nous vendre, c'est nous vouloir morts, dit le second fils.

-- Les ordonnances sont les ordonnances, repliqua le prevot ; je sais mon droit ; je fais la saisie et je ferai la vente.

Vexe comme un acteur depossede de son role, Guccio dit a la jeune fille :

-- Ce prevot m'est bien odieux. Que vous veut-il ?

-- Je ne sais, et mes freres guere davantage ; nous comprenons peu a ces choses, repondit-elle. Il s'agit de la taille de mutation, apres le trepas de notre pere.

-- Et c'est pour cela qu'il reclame six cents livres ? dit Guccio en plissant le front.

-- Ah ! Messire, nous avons le malheur sur nous, murmura-t-elle.

Leurs regards se rencontrerent, se retinrent un instant, et Guccio crut que la jeune fille allait pleurer. Mais non ; elle tenait bon contre l'adversite, et ce ne fut que par pudeur qu'elle detourna ses belles prunelles bleu sombre.

Guccio reflechissait. Soudain, par une grande volte a travers la salle, il vint se planter devant l'agent de l'autorite et lanca :

-- Permettez, messire prevot ! Ne seriez-vous point un peu en train de voler ?

Stupefait, le prevot lui fit face et lui demanda qui il etait.

-- Il n'importe, repliqua Guccio, et souhaitez ne point l'apprendre trop vite, si par malchance vos comptes n'etaient pas justes. Mais j'ai, moi aussi, quelque raison de m'interesser aux hoirs du sire de Cressay. Veuillez me dire a combien vous estimez ce domaine.

Comme l'autre essayait de le prendre de haut et menacait d'appeler ses sergents, Guccio continua :

-- Prenez garde ! Vous parlez a un homme qui, voici cinq jours, etait l'hote de Madame la reine d'Angleterre, et qui a le pouvoir, demain, de faire savoir a messire Enguerrand de Marigny comment ses prevots se comportent. Alors repondez, messire : que vaut ce domaine ?

Ces paroles firent grand effet. Au nom de Marigny, le prevot s'etait trouble ; la famille se taisait, attentive, etonnee ; et Guccio se sentit comme grandi de deux pouces.

-- Cressay est porte aux estimations du bailliage pour trois mille livres, repondit enfin le prevot.

-- Trois mille, vraiment ? s'ecria Guccio. Trois mille livres, ce manoir de campagne, alors que l'hotel de Nesle, qui est l'un des plus beaux de Paris et la demeure de Monseigneur le roi de Navarre, est inscrit pour cinq mille livres aux registres de la taille ? On estime cher dans votre bailliage.

-- Il y a les terres.

-- Le tout en vaut neuf cents, au mieux compte, et je le sais de source sure.

Le prevot avait au front, entourant l'oeil gauche, une large tache de naissance couleur lie-de-vin. Et Guccio, tout en parlant, fixait cette envie, ce qui achevait de decontenancer le prevot.

-- Voulez-vous me dire maintenant, reprit Guccio, quelle est la taille de mutation ?

-- Quatre sols a la livre, dans le bailliage.

-- Vous mentez gros, messire Portefruit. La taille est de deux sols pour les nobles, en tous bailliages. Vous n'etes pas seul a connaitre la loi, nous sommes deux... Cet homme se sert de votre ignorance pour vous gruger comme un coquin, dit Guccio en s'adressant a la famille Cressay. Car il vient vous effrayer en vous parlant au nom du roi, mais il ne vous dit pas qu'il a les impots et tailles en fermage, qu'il versera au Tresor ce qui est prescrit par les ordonnances, et que tout le surplus, il se le mettra en poche. Et s'il vous fait vendre, qui donc achetera, non pas pour trois mille, mais pour neuf cents, ou cinq cents, ou juste pour la dette, le chateau de Cressay ? Ne serait-ce pas vous, messire prevot, qui auriez ce beau dessein ?

Toute l'irritation de Guccio, ses depits, sa colere, trouvaient leur emploi et leur exutoire. Il s'echauffait en parlant. Il avait enfin l'occasion d'etre important, de se faire respecter, de jouer les hommes forts. Passant allegrement dans le camp qu'il venait attaquer, il prenait la defense des plus faibles et se posait a present en redresseur de torts.

Quant au prevot, sa grosse face ronde avait pali et seule son envie violette au-dessus de l'oeil gardait une teinte foncee. Il agitait ses bras trop courts d'un mouvement de canard. Il protestait de sa bonne foi. Ce n'etait pas lui qui tenait les comptes. On pouvait avoir fait une erreur... ses commis, ou bien ceux du bailliage.

-- Eh bien ! Nous allons les refaire, vos comptes, dit Guccio.

En quelques instants, il lui demontra que les Cressay ne devaient pas, tout additionne, principal et interets, plus de cent livres et quelques sols.

-- Alors, maintenant, venez donner ordre a vos sergents de delier les boeufs, de reporter le ble au moulin et de laisser en paix d'honnetes gens !

Et, empoignant le prevot par l'emmanchure, il l'amena jusqu'a la porte. L'autre s'executa et cria aux sergents qu'il y avait erreur, qu'il fallait verifier, qu'on reviendrait une autre fois, et que, pour l'instant, on remit tout en place. Il croyait en avoir fini, mais Guccio le ramena vers le milieu de la salle, en lui disant :

-- Et a present, rendez nous cent septante livres. Car Guccio avait si bien pris le parti des Cressay qu'il commencait a dire << nous >> en defendant leur cause.

La, le prevot s'etrangla de fureur, mais Guccio le calma vite.

-- N'ai-je pas entendu tout a l'heure, demanda-t-il, que vous aviez deja percu, par le passe, deux cents et septante livres ? Les deux freres acquiescerent.

-- Alors, messire prevot... cent septante, dit Guccio en tendant la main.

Le gros Portefruit voulut ergoter. Ce qui etait verse etait verse. Il faudrait voir aux comptes de la prevote. D'ailleurs, il n'avait pas une telle somme sur lui. Il reviendrait.

-- Mieux vaudrait que vous eussiez cet or en votre sac. Etes-vous bien sur de n'avoir rien recolte aujourd'hui ?... Les enqueteurs de messire de Marigny sont rapides, declara Guccio, et votre interet vous commande de clore cette affaire sur-le-champ.

Le prevot balanca un instant. Appeler ses sergents ? Mais le jeune homme avait l'air singulierement vif, et il portait une bonne dague au cote. Et puis il y avait les deux freres Cressay, solidement tailles, et dont les epieux de chasse etaient a portee de main, sur un coffre. Les paysans prendraient surement la cause de leurs maitres. Mauvaise affaire dans laquelle il valait mieux ne pas s'aventurer, surtout si elle devait venir aux oreilles de Marigny... Il se rendit et, sortant une grosse bougette de dessous son vetement, il compta le trop-percu. Seulement alors Guccio le laissa partir.

-- Nous nous souviendrons de votre nom, messire prevot, lui cria-t-il sur la porte.

Et il revint, riant largement, en decouvrant toutes ses dents qu'il avait belles, blanches et serrees.

Aussitot la famille l'entoura, l'accablant de benedictions, le traitant en sauveur. Dans l'elan general, la belle Marie de Cressay saisit la main de Guccio et y posa ses levres ; puis elle parut effrayee de ce qu'elle avait ose.

Guccio, enchante de lui-meme, s'installait a merveille dans son nouveau role. Il venait de se conduire selon l'ideal des preux ; il etait le chevalier errant arrivant dans un chateau inconnu pour secourir la jeune fille en detresse, delivrer des mechants la veuve et les orphelins.

-- Mais enfin, qui etes-vous, messire, a qui nous devons tant ? demanda Jean de Cressay, celui qui portait barbe.

-- Je m'appelle Guccio Baglioni ; je suis le neveu de la banque Tolomei, et je viens pour la creance.

Le silence se fit dans la piece. Toute la famille s'entre-regarda avec angoisse et consternation. Et Guccio eut l'impression qu'on le depouillait d'une belle armure.

Dame Eliabel se reprit la premiere. Elle rafla prestement l'or laisse par le prevot et, montrant un sourire de facade, elle dit d'un ton enjoue qu'elle tenait avant toute chose a ce que leur bienfaiteur partageat leur diner.

Elle commenca de s'affairer, expedia ses enfants vers diverses taches, puis, les reunissant a la cuisine, elle leur dit :

-- Soyons sur nos gardes, c'est tout de meme un Lombard. Il faut toujours se mefier de ces gens-la, surtout quand ils vous ont rendu service. Il est bien regrettable que votre pauvre pere ait du recourir a eux. Montrons a celui-ci, qui d'ailleurs a fort bonne mine, que nous n'avons point d'argent ; mais faisons en sorte qu'il n'oublie point que nous sommes nobles.

Par chance, les deux fils avaient, la veille, rapporte de la chasse assez de gibier ; on tordit le cou a quelques volailles, et l'on put ainsi accommoder les deux services a quatre plats que commandait l'etiquette seigneuriale. Le premier service fut compose d'un brouet d'Allemagne surmonte d'oeufs frits, d'une oie, d'un civet de lapin et d'un lievre roti ; le second, d'une queue de sanglier en sauce, d'un chapon, de lait larde et de blanc-manger.

Petit menu, mais qui tranchait toutefois sur l'ordinaire de bouillies de farine et de lentilles au gras dont la famille se contentait le plus souvent.

Tout cela prit du temps a accommoder. Du cellier, on monta de l'hydromel, du cidre, et meme les dernieres fioles d'un vin un peu pique. La table fut dressee sur des treteaux dans la grande salle, contre l'un des bancs. Une nappe blanche tombait jusqu'a terre, que les convives remonterent sur leurs genoux, afin de pouvoir s'y essuyer les mains. Il y avait une ecuelle d'etain pour deux. Les plats etaient poses au milieu de la table, et chacun y piquait avec la main.

Trois paysans qui, a l'accoutumee, s'occupaient de la basse-cour, avaient ete appeles pour assurer le service. Ils fleuraient un peu le porc et le clapier.

-- Notre ecuyer tranchant ! dit dame Eliabel avec une mimique d'excuse et d'ironie, en designant le boiteux qui coupait les rouelles de pain, epaisses comme des meules, sur lesquelles on mangeait les viandes. Il faut vous dire, messire Baglioni, qu'il s'entend surtout a fendre le bois. Cela explique...

Guccio mangea et but beaucoup. L'echanson avait la main lourde, et l'on eut dit qu'il versait a boire aux chevaux.

La famille poussa Guccio a parler, ce qu'il fit volontiers. Il raconta sa tempete sur la Manche de telle facon que ses hotes en laisserent tomber la queue de sanglier dans la sauce. Il disserta de tout, des evenements, de l'etat des routes, des Templiers, du pont de Londres, de l'Italie, de l'administration de Marigny. A l'entendre, il etait l'intime de la reine d'Angleterre, et il insista si fort sur le mystere de sa mission qu'on eut pu croire qu'il allait y avoir la guerre entre les deux pays. << Je ne saurais vous en dire davantage, car ceci est secret du royaume et ne m'appartient point. >> A faire etalage de soi devant autrui, on se persuade aisement soi-meme ; et Guccio, voyant les choses d'autre facon que le matin, considerait son voyage comme une grande reussite.

Les deux freres Cressay, braves jeunes gens, mais pas tres delies de cervelle, et qui n'avaient jamais pousse plus loin que Dreux, contemplaient avec admiration et envie ce garcon qui etait leur cadet et avait deja tant vu et tant fait.

Dame Eliabel, un peu a l'etroit dans sa robe, se laissait aller a regarder tendrement le jeune Toscan, et, en depit de sa prevention contre les Lombards, elle trouvait bien du charme aux cheveux boucles, aux dents eclatantes, au noir regard, et meme a l'accent zezayant de Guccio. Elle lui servait le compliment avec adresse.

<< Mefie-toi des flatteries, avait dit souvent Tolomei a son neveu. La flatterie est le pire peril pour un banquier. On resiste mal a ecouter dire du bien de soi, et mieux vaut pour nous un voleur qu'un flatteur. >>

Mais Guccio buvait la louange comme il buvait l'hydromel. En verite, c'etait surtout pour Marie de Cressay qu'il parlait, pour cette jeune fille qui ne le quittait pas des yeux en levant ses beaux cils dores. Elle avait une maniere d'ecouter, les levres entrouvertes comme une grenade mure, qui donnait envie a Guccio de parler, de parler encore.

L'eloignement ennoblit facilement les gens. Pour Marie, Guccio figurait exactement le prince etranger en voyage. Il etait l'imprevu, l'inespere, le reve trop souvent fait, inaccessible, et qui soudain frappe a la porte avec un vrai visage, un corps bellement vetu, une voix.

L'emerveillement qu'il lisait dans le regard de Marie fit que Guccio la trouva bientot la plus belle fille qu'il ait vue au monde, et la plus desirable. Aupres d'elle la reine d'Angleterre lui semblait froide comme la pierre d'un tombeau. << Si elle paraissait a la cour, et vetue pour cela, se disait-il, elle y serait dans la semaine la plus admiree. >>

Lorsqu'on se rinca les mains, chacun etait un peu ivre, et le jour venait de tomber.

Dame Eliabel decida que le jeune homme ne pouvait pas repartir a cette heure et le pria d'accepter le coucher, si modeste qu'il fut.

Elle l'assura aussi que sa monture avait ete bien soignee et conduite aux ecuries. L'existence du chevalier d'aventure continuait, et Guccio trouvait cette vie exaltante.

Bientot dame Eliabel et sa fille se retirerent. Les freres Cressay conduisirent le voyageur dans la chambre reservee aux hotes de passage, et qui semblait n'avoir pas servi depuis longtemps. A peine couche, Guccio coula dans le sommeil, en pensant a une bouche, pareille a une grenade mure, sur laquelle il buvait tout l'amour du monde.





V



LA ROUTE DE NEAUPHLE


Il fut reveille par une main qui lui pesait doucement sur l'epaule. Il faillit prendre cette main et la presser contre son visage... Ouvrant l'oeil, il vit, au-dessus de lui, l'abondant poitrail et le visage souriant de dame Eliabel.

-- Avez-vous bien dormi, messire ?

Il faisait grand jour. Guccio, un peu embarrasse, assura qu'il avait passe une excellente nuit, et qu'il voulait se hater maintenant de faire toilette.

-- C'est honte que d'etre ainsi devant vous, dit-il.

Dame Eliabel appela le paysan boiteux qui, la veille, avait servi a table ; elle lui commanda de ranimer le feu, et aussi d'apporter un bassin d'eau chaude et des << toiles >>, c'est-a-dire des serviettes.

-- Autrefois, nous avions au chateau une bonne etuve avec une chambre a bains et une chambre a suer. Mais tout y tombait en pieces, car elle datait de l'aieul de mon defunt, et nous n'avons jamais eu assez pour la remettre en etat. Aujourd'hui, elle sert a remiser le bois. Ah ! La vie n'est point aisee pour nous, gens de campagne !

<< Elle commence a precher pour la creance >>, pensa Guccio.

Il se sentait la tete un peu lourde des boissons du diner. Il demanda nouvelles de Pierre et Jean de Cressay ; ils etaient partis pour la chasse des l'aube. Plus hesitant, il s'enquit de Marie. Dame Eliabel repondit que sa fille avait du se rendre a Neauphle pour quelques achats de menage.

-- J'y vais tout a l'heure, dit Guccio. Si j'avais su, j'aurais pu la conduire sur mon cheval et lui eviter la peine du chemin.

Il se demanda si la chatelaine n'avait pas fait expres d'eloigner toute sa famille pour demeurer seule avec lui. D'autant que lorsque le boiteux eut apporte le bassin, dont il repandit un bon quart sur le sol, dame Eliabel resta la, chauffant les toiles devant le feu. Guccio attendait qu'elle se retirat.

-- Lavez-vous donc, mon jeune messire, dit-elle. Nos servantes sont si balourdes qu'elles vous ecorcheraient en vous sechant. Et c'est bien le moins que j'aie soin de vous.

Bredouillant un remerciement, Guccio se resolut a se mettre nu jusqu'a la taille ; evitant de regarder la dame, il s'aspergea d'eau tiede la tete et le torse. Il etait assez maigre, comme on l'est a son age, mais bien tourne dans sa petite taille. << Encore heureux qu'elle ne m'ait point fait porter une cuve ou j'aurais du tout entier me depouiller sous ses yeux. Ces gens de campagne ont de curieuses facons. >>

Quand il eut fini, dame Eliabel vint a lui avec les serviettes chaudes, et se mit a l'essuyer. Guccio pensait qu'en partant vite, et en poussant un temps de galop, il aurait des chances de rattraper Marie sur la route de Neauphle ou de la retrouver dans le bourg.

-- Quelle jolie peau vous avez, messire, dit soudain dame Eliabel d'une voix qui tremblait un peu. Les femmes pourraient etre jalouses d'une aussi douce peau... et j'imagine qu'il en est beaucoup qui doivent en etre friandes. Cette belle couleur brune doit leur sembler plaisante.

En meme temps, elle lui caressait le dos, du bout des doigts, tout le long des vertebres. Cela chatouilla Guccio qui se retourna en riant.

Dame Eliabel avait le regard trouble, la poitrine agitee, et un singulier sourire lui modifiait le visage. Guccio enfila prestement sa chemise.

-- Ah ! Que c'est belle chose, la jeunesse ! reprit dame Eliabel. A vous voir, je gage que vous la goutez bien, et que vous faites profit de toutes les permissions qu'elle donne.

Elle se tut un instant ; puis, du meme ton, elle reprit :

-- Alors, mon gentil messire, qu'allez-vous faire pour notre creance ?

<< Nous y voici >>, pensa Guccio.

-- Vous pouvez bien nous demander ce qu'il vous plait, continua-t-elle ; vous etes notre bienfaiteur et nous vous benissons. Si vous voulez l'or que vous avez fait rendre a ce coquin de prevot, il est a vous, emportez-le ; cent livres, si vous voulez. Mais vous voyez notre etat, et vous nous avez montre que vous aviez du coeur.

En meme temps, elle le regardait lacer ses chausses. Ce n'etait pas, pour Guccio, les bonnes conditions d'une discussion d'affaires.

-- Celui qui nous sauve va-t-il etre celui qui nous perd ? poursuivit-elle. Vous autres, gens de ville, ne savez point comme notre position est malaisee. Si nous n'avons point encore paye votre banque, c'est que nous ne le pouvions pas. Les gens du roi nous grugent ; vous l'avez constate. Les serfs ne travaillent point comme par le passe. Depuis les ordonnances du roi Philippe, qui les encouragent a se racheter, l'idee de franchise leur travaille en tete ; on n'en obtient plus rien, et ces manants seraient tout pres de se considerer de meme race que vous et moi.

Elle marqua un leger arret, afin de permettre au jeune Lombard d'apprecier tout ce que ce << vous et moi >> contenait de flatteur pour lui.

-- Ajoutez a cela que nous avons eu deux mauvaises annees pour les champs. Mais il suffit, ce qu'a Dieu plaise, que la prochaine recolte soit bonne...

Guccio, qui ne songeait qu'a partir a la recherche de Marie, essaya d'eluder.

-- Ce n'est point moi ; c'est mon oncle qui decide, dit-il.

Mais deja il se savait vaincu.

-- Vous pourrez remontrer a votre oncle qu'il fait avec nous sage et sur placement ; je lui souhaite de n'avoir jamais pires debiteurs. Donnez-nous encore une annee ; nous vous payerons bien les interets. Faites cela pour moi ; je vous en aurai grandement gre, dit dame Eliabel en lui saisissant les mains.

Puis avec une legere confusion, elle ajouta :

-- Savez-vous, gentil messire, que des votre venue, hier... peut-etre dame ne devrait point dire cela... je me suis senti de l'amitie pour vous, et qu'il n'est chose qui depende de moi que je ne voudrais faire pour votre contentement ?...

Guccio n'eut pas la presence d'esprit de repondre :

<< Eh bien ! Remboursez donc votre dette et je serai content. >>

De toute evidence, la veuve paraissait plutot prete a payer de sa personne, et l'on pouvait juste se demander si elle se disposait au sacrifice pour faire reculer la creance, ou si elle se servait de la creance pour avoir l'occasion de se sacrifier.

En bon Italien, Guccio pensa que la chose serait plaisante de seduire a la fois et la fille et la mere. Dame Eliabel avait encore des charmes ; ses mains dodues ne manquaient pas de douceur, et sa gorge, tout abondante qu'elle fut, semblait avoir conserve de la fermete. Mais ce ne pouvait etre qu'un amusement de surcroit, et qui ne valait pas de manquer l'autre proie.

Guccio se degagea des empressements de dame Eliabel, en l'assurant qu'il allait s'efforcer d'arranger l'affaire ; mais il lui fallait courir a Neauphle, et en conferer avec ses commis.

Il sortit dans la cour, pressa le boiteux de seller son cheval, et partit pour le bourg. Point de Marie sur le chemin. Tout en galopant, Guccio se demandait si vraiment la jeune fille etait aussi belle qu'il l'avait vue la veille, s'il ne s'etait pas mepris sur les promesses qu'il avait cru lire dans ses yeux, et si tout cela, qui n'etait peut-etre qu'illusions de fin de diner, meritait tant de hate. Car il existe des femmes qui, lorsqu'elles vous regardent, semblent se donner a vous dans le premier instant ; mais c'est leur air naturel ; elles regardent un meuble, un arbre, de la meme facon et, finalement, ne donnent rien du tout...

Guccio n'apercut pas Marie sur la place de Neauphle. Il jeta un coup d'oeil sur les rues avoisinantes, entra dans l'eglise, n'y resta que le temps d'un signe de croix, puis se rendit au comptoir. La, il accusa les commis de l'avoir mal renseigne. Les Cressay etaient gens de qualite, tout a fait honorables et solvables. Il fallait prolonger leur creance. Quant au prevot, c'etait une franche canaille... Tout en parlant, Guccio ne cessait de regarder par la fenetre. Les employes hochaient la tete en contemplant ce jeune fou qui se dejugeait du lendemain sur la veille, et ils pensaient que ce serait grande pitie si la banque lui tombait tout a fait entre les mains.

-- Il se peut que je revienne assez souvent ; ce comptoir a besoin d'etre surveille, leur dit-il en guise d'adieu.

Il sauta en selle, et les cailloux volerent sous les fers de son cheval. << Sans doute a-t-elle emprunte un sentier de raccourci, se disait-il. Je la rejoindrai au chateau, mais il sera malaise de la voir seule...>>

Peu apres la sortie du bourg, il distingua une silhouette qui se hatait vers Cressay, et il reconnut Marie. Alors, brusquement, il entendit que les oiseaux chantaient, il decouvrit que le soleil brillait, qu'on etait en avril, et que de petites feuilles tendres couvraient les arbres. A cause de cette robe qui avancait entre deux prairies, le printemps, auquel Guccio depuis trois jours n'avait pas accorde attention, venait de lui apparaitre.

Il ralentit son cheval en arrivant a la hauteur de Marie. Elle le regarda, pas tellement surprise de sa presence, mais comme si elle venait de recevoir le plus beau cadeau du monde. La marche lui avait colore le visage, et Guccio reconnut qu'elle etait plus belle encore qu'il n'en avait juge la veille.

Il s'offrit a l'emmener en croupe. Elle sourit pour acquiescer, et ses levres de nouveau s'entrouvrirent comme un fruit. Guccio fit ranger son cheval contre le talus, et se pencha, presentant a Marie son bras et son epaule. La jeune fille etait legere ; elle se hissa lestement, et ils partirent au pas. Un moment ils allerent en silence. La parole manquait a Guccio. Ce hableur, soudain, ne trouvait rien a dire.

Il sentit que Marie osait a peine se tenir a lui. Il lui demanda si elle etait accoutumee a aller ainsi a cheval.

-- Avec mon pere ou mes freres... seulement, repondit-elle.

Jamais encore elle n'avait chemine de la sorte, flanc contre dos, avec un etranger. Elle s'enhardit un peu et assura mieux son etreinte.

-- Etes-vous en hate de rentrer ? demanda-t-il.

Elle ne repondit pas, et il engagea son cheval dans un sentier de traverse.

-- Votre pays est beau, reprit-il apres un nouveau silence ; aussi beau que ma Toscane.

Ce n'etait pas seulement compliment d'amoureux. Guccio decouvrait avec ravissement la douceur de l'Ile-de-France, ses collines, brodees de forets, ses horizons bleutes, ses rideaux de peupliers partageant de grasses prairies, et le vert plus laiteux, plus fragile des seigles recemment leves, et ses haies d'aubepine ou s'ouvraient des bourgeons gommeux.

Quelles etaient ces tours qu'on apercevait au lointain, noyees dans une brume legere, vers le couchant ? Marie eu beaucoup de peine a repondre que c'etaient les tours de Montfort-l'Amaury.

Elle eprouvait un melange d'angoisse et de bonheur qui l'empechait de parler, qui l'empechait de penser. Ou conduisait ce sentier ? Elle ne le savait plus. Vers quoi la menait ce cavalier ? Elle ne le savait pas davantage. Elle obeissait a quelque chose qui n'avait pas encore de nom, qui etait plus fort que la crainte de l'inconnu, plus fort que les preceptes enseignes et les mises en garde des confesseurs. Elle se sentait livree entierement a une volonte etrangere. Ses mains se crispaient un peu plus sur ce manteau, sur ce dos d'homme qui constituait en l'instant, au milieu du chavirement de tout, la seule certitude de l'univers.

Le cheval qui allait, renes longues, s'arreta de lui-meme pour manger une jeune pousse.

Guccio descendit, prit Marie dans ses bras et la posa sur le sol. Mais il ne la lacha point et garda les mains autour de sa taille, qu'il s'etonna de trouver si etroite et si mince. La jeune fille demeurait sans bouger, prisonniere, inquiete, mais consentante, entre ces doigts qui l'enserraient. Guccio sentit qu'il fallait parler ; et ce furent les paroles italiennes pour exprimer l'amour qui lui vinrent aux levres :

-- Ti voglio bene, ti voglio tanto bene.

Elle parut les comprendre, tellement la voix suffisait a en donner le sens.

A contempler ainsi Marie, sous le soleil, Guccio vit que les cils de la jeune fille n'etaient pas dores comme il l'avait cru, ni ses cheveux vraiment blonds. Elle etait une chataine a reflets roux, avec une carnation de blonde et de grands yeux bleu fonce, largement dessines sous le sourcil. D'ou venait alors cet eclat dore qui emanait d'elle ? D'instant en instant, Marie devenait pour Guccio plus exacte, plus reelle, et elle etait parfaitement belle dans cette realite. Il l'etreignit plus etroitement, glissa la main lentement, doucement le long de la hanche, puis du corsage, continuant d'apprendre la verite de ce corps.

-- Non... murmura-t-elle eloignant cette main.

Mais comme si elle craignait de le decevoir, elle renversa un peu le visage vers le sien. Elle avait entrouvert les levres, et ses yeux etaient clos. Guccio se pencha vers cette bouche, vers ce beau fruit qu'il convoitait tant. Et ils resterent ainsi de longues secondes, parmi le pepiement des oiseaux, les lointains aboiements des chiens, et toute la grande respiration de la nature qui semblait soulever la terre sous leurs pieds.

Quand leurs levres se furent separees, Guccio remarqua le tronc verdatre et tordu d'un gros pommier qui croissait la, et cet arbre lui parut etonnamment beau et vivant, comme il n'en avait jamais vu de pareil jusqu'a ce jour. Une pie sautillait dans le seigle nouveau ; et le garcon des villes demeurait tout surpris de ce baiser en plein champ.

-- Vous etes venu ; vous etes enfin venu, murmura Marie.

On eut dit qu'elle l'attendait depuis le fond des ages, depuis le fond des nuits. Elle ne le quittait plus du regard.

Il voulut reprendre sa bouche, mais cette fois elle refusa.

-- Non, il faut retourner, dit-elle.

Elle avait la certitude que l'amour etait apparu dans sa vie, et pour l'instant elle etait comblee. Elle ne souhaitait rien de plus.

Quand elle fut de nouveau assise sur le cheval, derriere Guccio, elle passa les bras autour de la poitrine du jeune Siennois, posa la tete contre son epaule, et se laissa aller ainsi, au rythme de la monture, liee a l'homme que Dieu lui avait envoye.

Elle avait le gout du miracle et le sens de l'absolu. Pas un instant elle n'imagina que Guccio put etre dans une disposition d'ame differente de la sienne, ni que le baiser qu'ils avaient echange put avoir pour lui une signification moins grave que celle qu'elle y attachait.

Elle ne se redressa, et ne reprit le maintien qui convenait, que lorsque les toits de Cressay apparurent dans le val.

Les deux freres etaient rentres de la chasse. Dame Eliabel vit sans plaisir Marie revenir en compagnie de Guccio. Quoi qu'ils fissent pour ne rien laisser paraitre, les jeunes gens avaient un air de bonheur qui donna du depit a la grasse chatelaine et lui inspira des pensees de severite envers sa fille. Mais elle n'osa aucune remarque en presence du jeune banquier.

-- J'ai fait rencontre de damoiselle Marie, et lui ai demande de me montrer les alentours de votre domaine, dit Guccio. C'est belle terre que vous possedez.

Puis il ajouta :

-- J'ai ordonne qu'on reporte votre creance a l'an prochain ; mon oncle, j'espere, m'approuvera. Peut-on rien refuser a si noble dame !

Alors dame Eliabel gloussa et prit un air de discret triomphe.

On fit a Guccio force remerciements ; pourtant, quand il annonca qu'il allait repartir, on n'insista pas trop pour le garder. Il etait bien charmant cavalier, ce jeune Lombard, et il avait rendu grand service... mais on ne le connaissait guere, apres tout. La creance etait prolongee, c'etait l'essentiel. Dame Eliabel n'aurait pas de mal a se persuader que ses charmes y avaient aide.

La seule personne qui desirait vraiment que Guccio restat ne pouvait ni n'osait rien dire.

Pour dissiper la vague gene qui s'installait, on forca Guccio d'emporter un quartier du chevreuil que les freres avaient tue, et on lui fit promettre de revenir. Il promit, en regardant Marie.

-- Pour les interets de la creance, je reviendrai, soyez certains, dit-il d'un ton jovial qui voulait donner le change.

Son bagage boucle, il se remit en selle.

Le voyant s'eloigner en descendant vers la Mauldre, madame de Cressay eut un fort soupir et declara a ses fils, moins pour eux que pour donner du fil a ses illusions :

-- Mes enfants, votre mere sait encore parler aux damoiseaux. J'ai fait bonne manoeuvre avec celui-la, et vous l'eussiez trouve plus apre si je ne l'avais point pris a part.

De peur de se trahir, Marie etait deja rentree dans la maison.

Sur la route de Paris, Guccio, galopant, se considerait comme un seducteur irresistible qui n'avait qu'a paraitre dans les chateaux pour y moissonner les coeurs. L'image de Marie dans le clos des pommiers, aupres de la riviere, ne le quittait pas. Et il se promettait de revenir a Neauphle, tres vite, dans quelques jours peut-etre...

Il arriva pour le souper rue des Lombards et, jusqu'a une heure avancee, s'entretint avec son oncle Tolomei. Celui-ci accepta sans peine les explications que Guccio lui donna au sujet de la creance ; il avait d'autres soucis en tete. Mais il parut s'interesser specialement aux agissements du prevot Portefruit.

Toute la nuit, Guccio eut l'impression que Marie habitait son sommeil. Le lendemain il y pensait deja un peu moins.

Il connaissait, a Paris, deux femmes de marchands, jolies bourgeoises de vingt ans, qui ne lui etaient pas cruelles. Au bout de quelques jours, il avait oublie sa conquete de Neauphle.

Mais les destins se forment lentement et nul ne sait, parmi tous nos actes semes au hasard, lesquels germeront pour s'epanouir, comme des arbres. Nul ne pouvait imaginer que le baiser echange au bord de la Mauldre conduirait la belle Marie jusqu'au berceau d'un roi.

A Cressay, Marie commencait d'attendre.





VI



LA ROUTE DE CLERMONT


Vingt jours plus tard, la petite cite de Clermont-de-l'Oise connaissait une animation fort inhabituelle. Des portes jusqu'au chateau royal, de l'eglise a la prevote, il y avait grand mouvement de peuple. On se bousculait dans les rues et dans les tavernes, avec une rumeur joyeuse, et les tentures de procession flottaient aux fenetres. Car les crieurs publics avaient annonce, tot le matin, que Monseigneur de Poitiers, second fils du roi, et son oncle, Monseigneur de Valois, venaient accueillir, au nom du souverain, leur soeur et niece, la reine Isabelle d'Angleterre.

Celle-ci, debarquee trois jours plus tot sur le sol de France, faisait route a travers la Picardie. Elle avait quitte Amiens le matin ; si tout allait bien, elle parviendrait a Clermont en fin d'apres-midi. Elle y dormirait et, le lendemain, son escorte d'Angleterre jointe a celle de France, elle se rendrait au chateau de Maubuisson, pres Pontoise, ou son pere, Philippe le Bel, l'attendait.

Peu avant vepres, prevenus de l'approche des princes francais, le prevot, le capitaine de ville et les echevins passerent la porte de Paris pour presenter les clefs. Philippe de Poitiers et Charles de Valois, qui chevauchaient en tete, recurent leur bienvenue et penetrerent dans Clermont.

Derriere eux s'avancaient plus de cent gentilshommes, ecuyers, valets et gens d'armes, dont les chevaux soulevaient grande poussiere.

Une tete dominait toutes les autres, celle de Robert d'Artois. A cavalier geant, monture geante. Ce colossal seigneur, assis sur un enorme percheron rouan, et portant bottes rouges, manteau rouge, cotte d'armes de soie rouge, attirait forcement les regards. Alors que, chez maint cavalier, la fatigue etait visible, lui restait droit en selle comme s'il venait juste d'y monter.

En verite, depuis le depart de Pontoise, Robert d'Artois avait, pour se soutenir et se rafraichir, le sentiment aigu de la vengeance. Il etait seul a savoir le but veritable du voyage de la jeune reine d'Angleterre, seul a en deviner les developpements. Et il en tirait d'avance une jouissance apre et secrete.

Pendant tout le trajet, il n'avait cesse de surveiller Gautier et Philippe d'Aunay qui faisaient partie du cortege, le premier comme ecuyer de la maison de Poitiers, et le cadet comme ecuyer de celle de Valois. Les deux jeunes gens etaient ravis du deplacement et de tout ce train royal. Pour mieux briller, ils avaient, dans leur innocence et leur vanite, accroche sur leurs vetements d'apparat les belles aumonieres donnees par leurs maitresses. En voyant ces objets etinceler a leurs ceintures, Robert d'Artois sentit passer dans sa poitrine les ondes d'une enorme joie cruelle, et il eut peine a s'empecher de rire. << Allez, mes gentillets, mes oisons, mes coquebins, se disait-il, souriez donc en pensant aux beaux seins de vos dames. Pensez-y bien, car vous n'y toucherez plus guere ; et respirez le jour qu'il fait, car je crois fort que vous n'en aurez plus beaucoup d'autres. >>

En meme temps, gros tigre jouant, griffes rentrees, avec sa proie, il adressait aux freres d'Aunay des saluts cordiaux ou leur lancait quelque joyeusete sonore.

Depuis qu'il les avait sauves du faux guet-apens de la tour de Nesle, les deux garcons se consideraient comme ses obliges et se sentaient tenus de lui temoigner de l'amitie. Quand le cortege s'arreta ils inviterent d'Artois a vider en leur compagnie un broc de vin gris, sur le seuil d'une auberge.

-- A vos amours, leur dit-il en levant son gobelet. Et gardez bien le gout de ce petit vin.

Dans la grand-rue coulait une foule dense, qui ralentissait l'avance des chevaux. La brise agitait legerement les draperies multicolores qui ornaient les fenetres. Un chevaucheur arriva au galop, annoncant que le train de la reine d'Angleterre etait en vue ; aussitot se refit un grand branle-bas.

-- Pressez nos gens, cria Philippe de Poitiers a Gautier d'Aunay.

Puis, se tournant vers Charles de Valois :

-- Nous sommes a l'heure qu'il faut, mon oncle.

Charles de Valois, tout de bleu vetu, et un peu congestionne par la fatigue, se contenta d'incliner la tete. Il se serait bien passe de cette chevauchee ; son humeur etait morose.

Le cortege avanca sur la route d'Amiens.

Robert d'Artois s'approcha des princes et se mit au botte a botte avec Valois. Bien que depossede de l'heritage d'Artois, Robert n'en etait pas moins cousin du roi, et sa place etait sur le rang des premieres couronnes de France. Regardant la main gantee de Philippe de Poitiers fermee sur les renes de son cheval noir, Robert pensait : << C'est pour toi, mon maigre cousin, c'est pour te donner la Comte-Franche que l'on m'a ote mon Artois. Mais avant que demain soit acheve, tu vas recevoir une blessure dont ni l'honneur ni la fortune d'un homme ne se remettent aisement. >>

Philippe, comte de Poitiers et mari de Jeanne de Bourgogne, etait age de vingt et un ans. Par le physique autant que par la maniere d'etre, il differait du reste de la famille royale. Il n'avait pas la beaute majestueuse et froide de son pere, ni le turbulent embonpoint de son oncle. Il tenait de sa mere, la Navarraise. Long de visage, de corps et de membres, tres grand, ses gestes etaient toujours mesures, sa voix precise, un peu seche ; tout en lui, le regard, la simplicite du vetement, la courtoisie controlee de ses propos, disait une nature reflechie, decidee, ou la tete l'emportait sur les impulsions du coeur. Il etait deja dans le royaume une force avec laquelle il fallait compter.

La rencontre des deux corteges se fit a une demi-lieue de Clermont. Quatre herauts de la maison de France, groupes au milieu du chemin, leverent leurs longues trompettes et lancerent quelques sonneries graves. Les sonneurs anglais repondirent en soufflant dans des instruments semblables, mais d'une tonalite plus aigue. Les princes s'avancerent, et la reine Isabelle, mince et droite sur sa haquenee blanche, recut la breve bienvenue que lui adressa son frere, Philippe de Poitiers. Charles de Valois vint ensuite baiser la main de sa niece ; puis ce fut le tour du comte d'Artois qui, dans la grande inclinaison de tete et le regard qu'il adressa a la jeune reine, sut assurer celle-ci qu'il n'y avait ni obstacle ni imprevu dans le deroulement de leur machination.

Pendant que s'echangeaient compliments, questions et nouvelles, les deux escortes attendaient et s'observaient. Les chevaliers francais jugeaient les costumes des Anglais. Ceux-ci, immobiles et dignes, le soleil dans l'oeil, portaient avec fierte, brodees sur leur cotte, les armes d'Angleterre ; encore qu'ils fussent, pour la plupart, francais d'origine et de nom, on les sentait soucieux de faire belle figure en terre etrangere[16].

De la grande litiere bleu et or qui suivait la reine, s'eleva un cri d'enfant.

-- Ma soeur, dit Philippe, vous avez donc amene derechef notre petit neveu en ce voyage ? N'est-ce pas bien eprouvant pour un enfant d'un si jeune age ?

-- Je n'aurais garde de le laisser a Londres sans moi, repondit Isabelle.

Philippe de Poitiers et Charles de Valois lui demanderent quel etait le but de sa venue ; elle leur declara simplement qu'elle voulait voir son pere, et ils comprirent qu'ils n'en sauraient pas plus, au moins pour l'instant.

Un peu lassee par la longueur de l'etape, elle descendit de sa jument blanche, et prit place dans la grande litiere portee par deux mules caparaconnees de velours. Les escortes se remirent en marche vers Clermont.

Profitant de ce que Poitiers et Valois reprenaient la tete du cortege, d'Artois poussa son cheval aupres de la litiere.

-- Vous etes plus belle a chaque fois qu'on vous voit, ma cousine, lui dit-il.

-- Ne mentez point. Je ne puis certes etre belle apres une semaine de chemin et de poussiere, repondit la reine.

-- Quand on vous a aimee de souvenir pendant de longues semaines, on ne voit point la poussiere, on ne voit que vos yeux.

Isabelle se renfonca un peu dans les coussins. De nouveau, elle se sentait reprise de cette singuliere faiblesse qui l'avait saisie a Westminster en face de Robert. << Est-il donc vrai qu'il m'aime, pensait-elle, ou bien seulement me fait-il compliments comme il en doit faire a toute femme ? >> Entre les rideaux de la litiere, elle voyait au flanc du cheval pommele l'immense botte rouge et l'eperon dore ; elle voyait cette cuisse de geant dont les muscles roulaient contre l'arcon de la selle ; et elle se demandait si, chaque fois qu'elle se trouverait en presence de cet homme, elle eprouverait ce meme trouble, ce meme desir d'abandon... Elle fit effort pour se dominer. Elle n'etait point la pour elle-meme.

-- Mon cousin, dit-elle, profitons de ce que nous pouvons parler, et mettez-moi au fait de ce que vous avez a m'apprendre.

Rapidement, et feignant de lui commenter le paysage, il lui raconta ce qu'il savait et ce qu'il avait fait, la surveillance dont il avait entoure les princesses royales, le guet-apens de la tour de Nesle.

-- Quels sont ces hommes qui deshonorent la couronne de France ? demanda Isabelle.

-- Ils marchent a vingt pas de vous. Ils sont de l'escorte qui vous fait conduite.

Et il donna les renseignements essentiels sur les freres d'Aunay, leurs fiefs, leur parente, leurs alliances.

-- Je veux les voir, dit Isabelle.

A grands signes, d'Artois appela les deux jeunes gens.

-- La reine vous a remarques, dit-il en leur faisant un gros clin d'oeil.

Les visages des deux garcons s'epanouirent d'orgueil et de plaisir.

D'Artois les poussa vers la litiere, comme s'il etait en train de faire leur fortune, et tandis qu'ils saluaient plus bas que l'encolure de leurs montures, il dit, jouant la jovialite :

-- Madame, voici messires Gautier et Philippe d'Aunay, les plus loyaux ecuyers de votre frere et de votre oncle. Je les recommande a votre bienveillance. Ils sont un peu mes proteges.

Isabelle examina froidement les deux jeunes hommes, se demandant ce qu'ils avaient dans le visage et l'allure qui put detourner de leur devoir des filles de roi. Ils etaient beaux, a coup sur, et la beaute des hommes genait toujours un peu Isabelle. Soudain, elle apercut les aumonieres a la ceinture des deux cavaliers, et ses yeux aussitot chercherent ceux de Robert. Ce dernier eut un bref sourire.

Desormais il pouvait rentrer dans l'ombre. Il n'aurait meme pas a assumer devant la cour le role deplaisant de delateur. << Beau labeur, Robert, beau labeur >>, se disait-il.

Les freres d'Aunay, la tete pleine de reves, allerent reprendre leur place dans le defile.

Les cloches de toutes les eglises de Clermont, de toutes les chapelles, de tous les couvents, sonnaient a la volee, et, de la petite ville en liesse, montaient deja de longues clameurs de bienvenue vers cette reine de vingt-deux ans qui apportait a la cour de France le plus surprenant des malheurs.





VII



TEL PERE, TELLE FILLE


Un chandelier d'argent nielle, somme d'un gros cierge entoure d'une couronne de chandelles, eclairait sur la table la liasse de parchemins dont le roi venait d'achever l'examen. De l'autre cote des fenetres, le parc se dissolvait dans le crepuscule ; Isabelle, le visage tourne vers la nuit, regardait l'ombre prendre les arbres un a un.

Depuis Blanche de Castille, Maubuisson, aux abords de Pontoise, etait demeure royale et Philippe le Bel en avait fait l'une de ses residences habituelles. Il avait du gout pour ce domaine silencieux, clos de hautes murailles, pour son parc, et pour son abbaye ou des soeurs benedictines menaient une vie paisible rythmee par les offices religieux. Le chateau lui-meme n'etait pas grand ; mais Philippe le Bel en appreciait le calme.

-- C'est la que je prends conseil de moi, avait-il declare un jour.

Il y habitait avec sa famille et une cour reduite.

Isabelle etait arrivee l'apres-midi, au terme de son voyage. Elle avait aborde ses trois belles-soeurs, Marguerite, Jeanne et Blanche, avec un visage parfaitement souriant, et repondu d'un ton de circonstance a leurs paroles d'accueil.

Le souper avait ete bref. Et maintenant Isabelle etait enfermee tete a tete avec son pere dans la piece ou il aimait a s'isoler. Le roi Philippe l'observait de ce regard glace dont il contemplait toute creature humaine, fut-ce sa propre enfant. Il attendait qu'elle parlat ; elle n'osait pas. << Je vais lui faire tant de mal >>, pensait-elle. Et soudain, a cause de cette presence, de ce parc, de ces arbres, de ce silence, il vint a Isabelle une grande bouffee de souvenirs d'enfance, en meme temps que de pitie pour elle-meme.

-- Mon pere, dit-elle, mon pere, je suis malheureuse. Ah ! Comme la France me semble loin depuis que je suis reine d'Angleterre ! Et comme j'ai le regret des jours qui ne sont plus !

Elle eut a se defendre contre la tentation des larmes.

-- Est-ce pour m'informer de ceci, Isabelle, que vous avez entrepris ce long voyage ? demanda le roi d'une voix sans chaleur.

-- Si ce n'est a mon pere, a qui dirai-je que je n'ai pas de bonheur ? repondit-elle.

Le roi regarda la fenetre, maintenant obscure, et dont le vent faisait vibrer les vitraux ; puis il regarda les chandelles, puis le feu.

-- Le bonheur... dit-il lentement. Qu'est-ce donc que le bonheur, ma fille, sinon de convenir a notre destinee ?

Ils etaient assis face a face sur des sieges de chene.

-- Je suis reine, il est vrai, dit-elle a voix basse. Mais est-ce qu'on me traite en reine la-bas ?

-- Vous fait-on du tort ?

Il avait mis peu de surprise dans sa question, sachant trop ce qu'elle allait repondre.

-- Ignorez-vous a qui vous m'avez mariee ? dit-elle. Est-ce un mari, celui qui deserte mon lit depuis le premier jour ? A qui ni les soins, ni les egards, ni les sourires qui lui viennent de moi, n'arrachent un mot ? Qui me fuit comme si j'etais affligee de la lepre et distribue, non pas meme a des favorites, mais a des hommes, mon pere, a des hommes, les faveurs qu'il m'a otees ?

Philippe le Bel connaissait tout cela depuis longtemps, et depuis longtemps aussi sa reponse etait prete.

-- Je ne vous ai point mariee a un homme, Isabelle, mais a un roi. Je ne vous ai point sacrifiee par erreur. Est-ce a vous que je dois apprendre ce que nous devons a nos Etats, et que nous ne sommes point nes pour nous laisser aller a nos douleurs de personnes ? Nous ne vivons point nos propres vies, mais celles de nos royaumes, et c'est par la seulement que nous pouvons trouver notre contentement... si nous convenons a notre destinee.

En parlant, il s'etait rapproche du chandelier. La lumiere accusait les reliefs ivoirins de son beau visage.

<< Je n'aurais pu aimer qu'un homme qui lui ressemblat, pensa Isabelle. Et jamais je n'aimerai, car jamais je ne trouverai d'homme a sa semblance. >>

Puis a haute voix :

-- Ce n'est point pour pleurer sur mes maux que je suis venue en France, mon pere. Mais je suis aise que vous m'ayez rappele ce respect de soi qui convient aux personnes royales, et aussi que le bonheur n'est point ce que nous devons poursuivre. J'aimerais seulement qu'autour de vous chacun en pensat autant.

-- Pourquoi etes-vous venue ?

Elle prit son souffle :

-- Parce que mes freres ont epouse des garces, mon pere, que je l'ai su, et que je suis aussi apre que vous a defendre l'honneur.

Philippe le Bel soupira.

-- Vous n'aimez pas, je le sais, vos belles-soeurs. Mais ce qui vous en separe...

-- Ce qui m'en separe, mon pere, c'est l'honnetete. Je sais des choses que l'on vous a cachees. Ecoutez-moi, car je ne vous apporte point seulement des mots. Connaissez-vous le jeune messire Gautier d'Aunay ?

-- Ils sont deux freres que je confonds toujours. Leur pere fut avec moi en Flandre. Celui dont vous me parlez a epouse une Montmorency, n'est-il pas vrai ? Et il est a mon fils Poitiers, comme ecuyer...

-- Il est egalement a votre bru Blanche, mais d'une autre facon. Son frere cadet Philippe, qui est a mon oncle Valois...

-- Oui, dit le roi, oui...

Un leger pli horizontal partageait son front ordinairement depourvu de toute ride.

-- ... Eh bien ! Celui-la est a Marguerite, que vous avez choisie pour etre un jour reine de France. Quant a Jeanne, on ne lui nomme pas d'amant ; mais on sait au moins qu'elle couvre les plaisirs de sa soeur et de sa cousine, protege les visites de leurs galants a la tour de Nesle, et s'acquitte tres bien d'un metier qui a un fort vieux nom... Et apprenez que toute la cour en parle, sauf a vous.

Philippe le Bel leva la main.

-- Vos preuves, Isabelle ?

-- Vous les trouverez a la ceinture des freres d'Aunay. Vous y verrez pendre des aumonieres que j'ai envoyees l'autre mois a mes belles-soeurs et que j'ai reconnues hier, sur ces gentilshommes, dans l'escorte qui m'a menee ici. Je ne m'offense pas du peu de cas que vos brus font de mes presents. Mais de tels joyaux accordes a des ecuyers ne peuvent etre que le paiement d'un service. Cherchez le service. S'il vous faut d'autres faits, je crois pouvoir facilement vous les fournir.

Philippe le Bel regardait sa fille.

Elle avait porte son accusation sans hesiter, sans faiblir, avec au fond des yeux quelque chose de determine, d'irreductible ou il se retrouvait. Elle etait vraiment sa fille.

Il se leva, et resta un long moment debout devant la fenetre.

-- Venez, dit-il enfin. Allons chez elles.

Il ouvrit la porte, traversa une piece sombre, poussa une seconde porte qui donnait sur le chemin de ronde. D'un coup, le vent de la nuit les enveloppa, faisant battre et flotter derriere eux leurs amples vetements. De courtes rafales secouaient les ardoises du toit. D'en bas, montait l'odeur de la terre humide. Devant les pas du roi et de sa fille, des archers se levaient le long des creneaux.

Les trois brus avaient leurs appartements dans l'autre aile du chateau de Maubuisson. Quand il se trouva devant la porte des princesses, Philippe le Bel s'arreta un instant. Il ecouta. Des rires et de petits cris de joie lui parvenaient a travers le vantail de chene. Il regarda Isabelle.

-- Il faut, dit-il.

Isabelle inclina la tete sans repondre. Le roi ouvrit la porte.

Marguerite, Jeanne et Blanche pousserent un cri de surprise, et leurs rires se casserent net.

Elles etaient en train de jouer avec des marionnettes ; elles reconstituaient une scene inventee par elles et qui, reglee par un maitre jongleur, les avait fort diverties un jour, a Vincennes, mais dont le roi s'etait irrite.

Les marionnettes etaient faites a l'image des principaux personnages de la cour. Le petit decor representait la chambre du roi, ou celui-ci figurait, couche dans un lit pare d'un drap d'or. Monseigneur de Valois frappait a la porte et demandait a parler a son frere. Hugues de Bouville, le grand chambellan, repondait que le roi ne voulait parler a personne, et avait defendu qu'on le derangeat. Monseigneur de Valois s'en repartait tout en colere. Venaient ensuite cogner a l'huis les marionnettes de Louis de Navarre et du prince Charles. Bouville faisait aux fils du roi la meme reponse. Enfin, precede de trois sergents massiers, se presentait Enguerrand de Marigny ; aussitot on lui ouvrait la porte tout grand, en lui disant : << Monseigneur, soyez le bienvenu. Le roi a desir de vous voir. >>

Cette satire avait paru deplacee a Philippe le Bel ; il avait interdit qu'on la repetat. Mais les jeunes princesses passaient outre, en secret, y prenant d'autant plus de plaisir que c'etait amusement defendu.

Elles variaient le texte et rencherissaient de trouvailles et de moqueries, surtout quand elles maniaient les marionnettes qui representaient leurs maris.

Elles furent, a l'entree du roi et d'Isabelle, comme trois ecolieres prises en faute. En hate, Marguerite ramassa un surcot qui trainait sur un siege et le revetit pour couvrir sa gorge trop denudee. Blanche releva ses tresses qu'elle avait derangees en simulant le courroux de l'oncle Valois.

Jeanne, qui gardait le mieux son calme, dit vivement :

-- Nous avons fini, Sire, nous avons juste fini ; mais vous auriez pu tout entendre sans qu'il y eut motif a vous courroucer. Nous allons tout ranger.

Elle frappa dans ses mains.

-- Hola ! Beaumont, Comminges, mes bonnes...

-- Inutile d'appeler vos dames, dit brievement le roi.

Il avait a peine regarde leur jeu ; il les regardait, elles. La plus jeune, Blanche, avait dix-huit ans, les deux autres vingt et un. Il les avait vues grandir, embellir, depuis qu'elles etaient arrivees, chacune environ sa douzieme ou treizieme annee, pour epouser l'un de ses fils. Mais elles ne semblaient pas avoir acquis plus de cervelle qu'elles n'en possedaient alors. Elles jouaient encore avec des marionnettes... Se pouvait-il que si grande malice de femme logeat dans ces etres la, qui lui semblaient toujours des enfants ? << Peut-etre, pensa-t-il, je ne connais rien aux femmes. >>

-- Ou sont vos epoux ? demanda-t-il.

-- Dans la salle d'armes, Sire mon pere, dit Jeanne.

-- Vous le voyez, je ne suis pas venu seul, reprit-il. Vous dites souvent que votre belle-soeur ne vous aime point. Et pourtant on me rapporte qu'elle vous a fait a chacune un fort beau present...

Isabelle vit comme une lueur s'eteindre dans les yeux de Marguerite et de Blanche.

-- Voulez-vous, poursuivit lentement Philippe le Bel, me montrer ces aumonieres que vous avez recues d'Angleterre ?

Le silence qui suivit separa le monde en deux. Il y avait d'un cote le roi de France, la reine d'Angleterre, la cour, les barons, les royaumes ; et puis, de l'autre, trois femmes fautives et decouvertes pour lesquelles commencait un long cauchemar.

-- Eh bien mes filles ! dit le roi. Pourquoi ne repondez-vous ?

Il continuait de les regarder fixement, de ses yeux immenses, dont les paupieres ne battaient pas.

-- J'ai laisse mon aumoniere a Paris, dit Jeanne.

-- Moi de meme, moi de meme, dirent aussitot les deux autres.

Philippe le Bel, lentement, se dirigea vers la porte. Ses belles-filles, blemes, observaient ses gestes.

La reine Isabelle s'etait adossee au mur, et respirait a petits coups. Le roi dit, sans se retourner :

-- Puisque ces aumonieres sont a Paris, nous enverrons deux ecuyers les prendre sur-le-champ.

Il ouvrit la porte, appela un homme de garde et lui commanda d'aller querir les freres d'Aunay.

Blanche n'y resista pas. Elle se laissa choir sur un tabouret, la tete videe de sang, le coeur arrete et son front s'inclina de cote, comme si elle defaillait. Jeanne la secoua par le bras pour l'obliger a se ressaisir.

Marguerite, de ses petites mains brunes, tordait machinalement le cou d'une marionnette.

Isabelle ne bougeait pas. Elle sentait sur elle les regards de Marguerite et de Jeanne ; son role de delatrice lui devenait lourd a porter. Elle eprouva soudain une grande fatigue. << J'irai jusqu'au bout >>, pensa-t-elle.

Les freres d'Aunay entrerent, empresses, confus, se bousculant presque dans leur desir de bien servir et de se faire valoir.

Isabelle etendit la main.

-- Mon pere, dit-elle, ces gentilshommes semblent avoir prevenu votre souhait, puisque voici qu'ils apportent, pendues a leurs ceintures, les aumonieres que vous demandiez a voir.

Philippe le Bel se tourna vers ses brus.

-- Pouvez-vous me faire connaitre comment ces ecuyers se trouvent pourvus des presents que vous a faits votre belle-soeur ?

Aucune ne repondit.

Philippe d'Aunay regarda Isabelle avec etonnement, tel un chien qui ne comprend pas pourquoi on le bat, puis tourna les yeux vers son aine, en cherchant protection. Gautier avait la bouche entrouverte.

-- Gardes ! Au roi ! cria Philippe le Bel.

Sa voix fit passer le froid dans l'echine des assistants, et se repercuta, insolite, terrible, a travers le chateau et la nuit. Depuis plus de dix ans, depuis la bataille de Mons-en-Pevele exactement, ou il avait rameute ses troupes et force la victoire, on ne l'avait jamais entendu crier, et l'on ne se rappelait plus qu'il put avoir cette force dans la gorge. Ce furent d'ailleurs les seuls mots qu'il prononca ainsi.

-- Appelez votre capitaine, dit-il a l'un des hommes qui accouraient.

Aux autres, il commanda de se tenir sur la porte. On entendit une lourde galopade le long du chemin de ronde, et, un moment apres, messire Alain de Pareilles entra, tete nue, achevant de se harnacher.

-- Messire Alain, lui dit le roi, saisissez-vous de ces deux ecuyers. Au cachot et aux fers. Ils auront a repondre devant ma justice. Gautier d'Aunay voulut s'elancer.

-- Sire, balbutia-t-il, Sire...

-- Il suffit, dit Philippe le Bel. C'est a messire de Nogaret que vous devrez parler a present... Messire Alain, reprit-il, les princesses seront gardees ici par vos hommes, jusqu'a nouvel avis. Defense a elles de sortir. Defense a quiconque, a leurs servantes, a leurs parents, meme a leurs epoux, de penetrer ceans, ou de parler avec elles. Vous m'en repondrez.

Si surprenants que fussent ces ordres, Alain de Pareilles les entendit sans broncher. Rien ne pouvait etonner l'homme qui avait arrete le grand-maitre des Templiers. La volonte du roi etait sa seule loi.

-- Allons, messires, dit-il aux deux freres en leur designant la porte.

Gautier, se mettant en marche, murmura :

-- Prions Dieu, Philippe ; tout est fini...

Leurs pas, couverts par ceux des hommes d'armes, decrurent sur les dalles.

Marguerite et Blanche ecouterent ce roulement de semelles qui emportait leurs amours, leur honneur, leur fortune, leur vie tout entiere. Jeanne se demandait si elle parviendrait jamais a se disculper. Marguerite, brusquement, jeta dans le feu la marionnette dechiree. Blanche, de nouveau, etait au bord de s'evanouir.

-- Viens, Isabelle, dit le roi.

Ils sortirent. La jeune reine d'Angleterre avait vaincu ; mais elle se sentait lasse, et etrangement emue parce que son pere lui avait dit : << Viens, Isabelle. >> C'etait la premiere fois qu'il la tutoyait depuis le temps de sa petite enfance.

Ils reprirent, l'un suivant l'autre, le chemin de ronde. Le vent d'est poussait dans le ciel d'enormes nuages sombres. Le roi repassa par son cabinet, se saisit du chandelier d'argent, et partit a la recherche de ses fils. Sa grande ombre s'enfonca dans un escalier a vis. Son coeur lui semblait pesant, et il ne sentait pas les gouttes de cire qui coulaient sur ses doigts.





VIII



MAHAUT DE BOURGOGNE


Vers le milieu de la meme nuit, deux cavaliers, qui avaient fait partie de l'escorte d'Isabelle, s'eloignerent du chateau de Maubuisson. C'etaient Robert d'Artois et son serviteur Lormet, a la fois valet, confident, compagnon d'armes et de route, et fidele executeur de toutes besognes.

Transfuge, pour quelque pendable raison, de la maison des comtes de Bourgogne, Lormet le Dolois, depuis que Robert se l'etait attache, n'avait pratiquement pas quitte ce dernier d'une minute ni d'une semelle. C'etait merveille que de voir ce petit homme rond, rable et deja grisonnant, s'inquieter en toute occasion de son jeune geant de maitre, et le suivre pas a pas pour le seconder en toute entreprise, comme il l'avait fait recemment dans le guet-apens tendu aux freres d'Aunay.

Le jour se levait lorsque les deux cavaliers arriverent aux portes de Paris. Ils mirent au pas leurs chevaux fumants, et Lormet bailla une bonne dizaine de fois. A cinquante ans passes, il resistait mieux qu'un jeune ecuyer aux longues courses a cheval, mais le manque de sommeil l'accablait.

Sur la place de Greve se faisait le rassemblement habituel des manoeuvres en quete de travail. Contremaitres des chantiers du roi et patrons mariniers circulaient entre les groupes pour embaucher aides, debardeurs, et commissionnaires. Robert d'Artois traversa la place et s'engagea dans la rue Mauconseil ou habitait sa tante, Mahaut d'Artois.

-- Vois-tu, Lormet, dit le geant, je veux que cette chienne trop grasse entende son malheur de ma propre bouche. Voici un grand moment de plaisir, en ma vie, qui s'approche. Je veux voir la mauvaise gueule de ma tante, lorsque je vais lui conter ce qui se passe a Maubuisson. Et je veux qu'elle vienne a Pontoise ; et je veux qu'elle aide a sa ruine en allant braire devant le roi, et je veux qu'elle en creve de depit.

Lormet bailla un bon coup.

-- Elle crevera, Monseigneur, elle crevera, soyez-en sur, vous faites bien tout ce qu'il faut pour cela, dit-il.

Ils atteignaient l'imposant hotel des comtes d'Artois.

-- N'est-ce point vilenie qu'elle soit a se goberger en ce gros logis que mon grand-pere a fait batir ! reprit Robert. C'est moi qui devrais y vivre !

-- Vous y vivrez, Monseigneur, vous y vivrez.

-- Et je t'en ferai concierge, avec cent livres par an.

-- Merci, Monseigneur, repondit Lormet comme s'il avait deja la haute fonction, et l'argent en poche.

D'Artois sauta au bas de son percheron, lanca la bride a Lormet, et saisit le heurtoir dont il frappa quelques coups a fendre la porte.

Le battant cloute s'ouvrit, livrant passage a un gardien de belle taille, fort eveille, et qui tenait a la main une masse grosse comme le bras.

-- Qui va la ? demanda le gardien, indigne d'un pareil vacarme.

Mais Robert d'Artois le poussa de cote et penetra dans l'hotel. Une dizaine de valets et de servantes s'affairaient au nettoyage matinal des cours, des couloirs et des escaliers. Robert, bousculant tout le monde, gagna l'etage des appartements.

-- Hola !

Un valet accourut, tout effare, un seau a la main.

-- Ma tante, Picard ! Il me faut voir ma tante dans l'instant.

Picard, la tete plate et le cheveu rare, posa son seau et repondit :

-- Elle mange, Monseigneur.

-- Eh bien ! Je n'en suis point derange ! Previens-la de ma venue, et fais vite !

S'etant rapidement compose une mine de douleur et d'emotion, Robert d'Artois suivit le valet jusqu'a la chambre.

Mahaut, comtesse d'Artois, pair du royaume, ex-regente de Franche-Comte, etait une puissante femme entre quarante et quarante-cinq ans, a la carcasse haute et solide, aux flancs massifs. Son visage, au masque engraisse, donnait une impression de force et de volonte. Elle avait le front large et bombe, le cheveu encore bien chatain, la levre un peu trop duvetee, la bouche rouge.

Tout etait grand chez cette femme, les traits, les membres, l'appetit, les coleres, l'avidite a posseder, les ambitions, le gout du pouvoir. Avec l'energie d'un homme de guerre et la tenacite d'un legiste, elle menait sa cour d'Arras comme elle avait mene sa cour de Dole, surveillant l'administration de ses territoires, exigeant l'obeissance de ses vassaux, menageant la force d'autrui, mais frappant sans pitie l'ennemi decouvert.

Douze ans de lutte avec son neveu lui avaient appris a le bien connaitre. Chaque fois qu'une difficulte survenait, chaque fois que les seigneurs d'Artois regimbaient, chaque fois qu'une ville protestait contre l'impot, Mahaut ne tardait pas a deceler quelque action de Robert, en sous-main.

<< C'est un loup sauvage, un grand loup cruel et faux, disait-elle en parlant de lui. Mais je suis plus solide de tete, et il finira par se briser lui-meme a force d'en trop faire. >>

Ils se parlaient a peine depuis de longs mois et ne se voyaient que par obligation, a la cour.

Ce matin-la, assise devant une petite table dressee au pied de son lit, la comtesse Mahaut machait, tranche apres tranche, un pate de lievre qui constituait le debut de son menu de reveil.

De meme que Robert s'appliquait a feindre l'emoi et le chagrin, elle s'appliqua, quand elle le vit entrer, a feindre le naturel et l'indifference.

-- Eh ! Vous voila bien vif a l'aurore, mon neveu. Vous arrivez comme la tempete ! D'ou vient cette hate ?

-- Madame ma tante, s'ecria Robert, tout est perdu !

Sans changer d'attitude, Mahaut s'arrosa tranquillement le gosier d'une pleine timbale de vin d'Arbois, a la belle couleur de rubis, et qu'elle preferait a tout autre.

-- Qu'avez-vous perdu, Robert ? Un autre proces ? demanda-t-elle.

-- Ma tante, je vous jure que ce n'est point l'instant de nous larder de traits. Le malheur qui s'abat sur notre famille ne souffre pas qu'on plaisante.

-- Quel malheur pour l'un de nous pourrait etre un malheur pour l'autre ? dit Mahaut avec un calme cynisme.

-- Ma tante, nous sommes dans la main du roi.

Mahaut laissa paraitre un peu d'inquietude dans son regard. Elle se demandait quel piege on pouvait bien lui tendre, et ce que signifiait tout ce preambule.

D'un geste qui lui etait familier, elle retroussa ses manches sur ses avant-bras fort gras et charnus. Puis elle plaqua la main sur la table et appela :

-- Thierry !

-- Je ne saurais parler devant personne d'autre que vous, s'ecria Robert. Ce que je viens vous apprendre touche a notre honneur.

-- Bah ! Tu peux tout dire devant mon chancelier.

Elle se mefiait et voulait un temoin.

Un court instant, ils se mesurerent du regard, elle attentive, lui se delectant de la comedie qu'il jouait. << Appelle donc ton monde, pensait-il. Appelle, et que chacun entende. >>

C'etait chose singuliere que de voir s'observer, se jauger, s'affronter ces deux etres qui avaient tant de traits en commun, ces deux taureaux de meme espece et de meme sang, qui se ressemblaient si fort et se detestaient si bien.

La porte s'ouvrit et Thierry d'Hirson parut. Chanoine capitulaire de la cathedrale d'Arras, chancelier de Mahaut et un peu aussi son amant, ce petit homme bouffi, au visage rond, au nez pointu et blanc, ne manquait pas d'assurance ni d'autorite.

Il salua Robert et lui dit, le regardant par-dessous les paupieres, ce qui le forcait a tenir la tete tres en arriere :

-- C'est chose rare que votre visite, Monseigneur.

-- Mon neveu a, parait-il, un grave malheur a m'apprendre, dit Mahaut.

-- Helas ! fit Robert en se laissant choir sur un siege.

Il prit un temps ; Mahaut commencait a trahir quelque impatience.

-- Nous avons eu ensemble des differends, ma tante... reprit-il.

-- Bien plus, mon neveu ; de tres vilaines querelles, et qui se sont terminees sans avantage pour vous.

-- Certes, certes, et Dieu m'est temoin que je vous ai souhaite tout le mal possible.

Il reprenait sa ruse favorite, la bonne grosse franchise avec l'aveu de ses mauvaises intentions, pour dissimuler l'arme qu'il tenait en main.

-- Mais jamais je ne vous aurais souhaite cela, continua-t-il. Car vous me savez bon chevalier, et ferme sur tout ce qui touche a l'honneur.

-- Mais qu'est-ce, a la fin ? Parle donc ! s'ecria Mahaut.

-- Vos filles, mes cousines, sont convaincus d'adultere, et arretees sur l'ordre du roi, et Marguerite avec elles.

Mahaut n'accusa pas tout de suite le coup. Elle n'y croyait pas.

-- De qui tiens-tu cette fable ?

-- De moi-meme, ma tante ; et toute la cour a Maubuisson en sait autant. Cela s'est passe a la nuit tombee.

Il prit plaisir a user les nerfs de Mahaut, ne lui livrant l'affaire que bribe apres bribe, ou tout au moins ce qu'il voulait lui en laisser savoir.

-- Ont-elles avoue ? demanda Thierry d'Hirson, toujours regardant par-dessous ses paupieres.

-- Je ne sais, repondit Robert. Mais les jeunes d'Aunay sont, en ce moment, en train d'avouer pour elles entre les mains de votre ami Nogaret.

-- Mon ami Nogaret... repeta lentement Thierry d'Hirson. Seraient-elles innocentes, avec lui elles sortiront plus noires que la poix.

-- Ma tante, reprit Robert, j'ai fait en pleine nuit les dix lieues de Pontoise a Paris pour venir vous avertir, car personne ne songeait a le faire. Croyez-vous encore que ce soient de mauvais sentiments qui m'amenent ?

Mahaut observa son neveu un instant, et dans le drame ou elle se trouvait, pensa : << Peut-etre est-il capable parfois d'un bon mouvement. >>

Puis, d'un ton bourru, elle lui dit :

-- Veux-tu manger ?

A ce seul mot, Robert comprit qu'elle etait vraiment frappee.

Il saisit sur la table un faisan froid qu'il rompit en deux, avec les mains, et dans lequel il commenca de mordre. Soudain, il vit sa tante changer etrangement de couleur. D'abord le haut de sa gorge, au-dessus de la robe bordee d'hermine, devint rouge ecarlate, puis le cou, puis le bas du visage. On voyait le sang lui envahir la face, atteindre le front et le faire virer au cramoisi. La comtesse Mahaut porta la main a sa poitrine.

<< Nous y sommes, pensa Robert. Elle en creve. Elle va crever ! >>

Il fut bientot decu, car la comtesse se dressa, balayant d'un grand geste du bras pate de lievre, timbales et plats d'argent qui allerent rouler au sol avec fracas.

-- Les garces ! hurla-t-elle. Apres tout ce que j'ai fait pour elles, apres les mariages que je leur ai arranges... Se faire pincer comme des ribaudes. Eh bien ! Qu'elles perdent tout ! Qu'on les enferme, qu'on les empale, qu'on les pende !

Le chanoine-chancelier ne bougeait pas. Il avait l'habitude des fureurs de la comtesse.

-- Voyez-vous, c'est tout juste ce que je pensais, ma tante, dit Robert la bouche pleine. C'est bien mal vous remercier de toute votre peine...

-- Il faut que j'aille a Pontoise sur l'heure, dit Mahaut sans l'entendre. Il faut que je les voie et leur souffle ce qu'elles doivent repondre.

-- Je doute que vous y parveniez, ma tante. Elles sont au secret, et nul ne peut...

-- Alors, je parlerai au roi. Beatrice ! Beatrice ! appela-t-elle.

Une tenture se souleva ; une grande fille d'une vingtaine d'annees, brune, la poitrine ronde et ferme, la hanche marquee, la jambe longue, entra sans se presser. Des qu'il l'apercut, Robert d'Artois se sentit de l'appetit pour elle.

-- Beatrice, tu as tout entendu, n'est-ce pas ? demanda Mahaut.

-- Oui... Madame... repondit la jeune fille d'une voix un peu narquoise, qui trainait sur la fin des mots. J'etais derriere la porte... comme de coutume...

Cette curieuse lenteur qu'elle avait dans la voix, dans les gestes, elle l'avait aussi dans la maniere de se deplacer et de regarder. Elle donnait une impression de mollesse onduleuse et d'anormale placidite ; mais l'ironie lui brillait aux yeux, entre de longs cils noirs. Le malheur des autres, leurs luttes et leurs drames devaient surement la rejouir.

-- C'est la niece de Thierry, dit Mahaut a Robert, en la designant. J'en ai fait ma premiere demoiselle de parage.

Beatrice d'Hirson devisageait Robert d'Artois avec une sournoise impudeur. Elle etait visiblement curieuse de connaitre ce geant dont elle avait tant entendu parler comme d'un etre malfaisant.

-- Beatrice, reprit Mahaut, fais atteler ma litiere et seller six chevaux. Nous partons pour Pontoise.

Beatrice continuait de regarder Robert dans les yeux, et l'on eut pu croire qu'elle n'avait pas ecoute. Il y avait chez cette belle fille quelque chose d'irritant et de trouble. Elle etablissait avec les hommes, des le premier abord, une relation d'immediate complicite, comme si elle ne devait leur opposer aucune resistance. Mais en meme temps, elle leur faisait se demander si elle etait completement stupide ou si elle se moquait paisiblement d'eux.

<< Belle gueuse... J'en ferais bien mon passe-temps d'un soir >>, pensa Robert tandis qu'elle sortait sans hate.

Du faisan, il ne restait qu'un os qu'il jeta dans le feu. A present, Robert avait soif. Il prit sur une credence l'aiguiere dont Mahaut s'etait servie, et se versa une grande rasade dans la gorge.

La comtesse marchait de long en large, retroussant ses manches.

-- Je ne vous laisserai pas seule de ce jour, ma tante, dit d'Artois. Je vous accompagne. C'est un devoir de famille.

Mahaut leva les yeux vers lui, encore un peu soupconneuse. Puis elle se decida enfin a lui tendre les mains.

-- Tu m'as ete souvent a nuisance, Robert, et je gage que tu me le seras encore. Mais aujourd'hui, je dois le reconnaitre, tu te conduis comme un brave garcon.





IX



LE SANG DES ROIS


Dans la cave longue et basse du vieux chateau de Pontoise, ou Nogaret venait d'interroger les freres d'Aunay, le jour commencait a penetrer faiblement. Un coq chanta, puis deux, et un vol de passereaux fila au ras des soupiraux que l'on avait ouverts pour renouveler l'air. Une torche fixee au mur gresillait, ajoutant son odeur acre a celle des corps tortures. Guillaume de Nogaret dit, d'une voix lasse :

-- La torche.

L'un des bourreaux se detacha du mur ou il s'appuyait pour se reposer, et alla prendre dans un coin de la cave une torche neuve ; il l'enflamma aux braises d'un trepied ou rougissaient les fers, maintenant inutiles, de la torture. Il ota de son support la torche usee qu'il eteignit, et la remplaca par la torche neuve. Puis il regagna sa place, aupres de son compagnon. Les deux << tourmenteurs >>, comme on les appelait, avaient les yeux cernes de rouge par la fatigue. Leurs avant-bras muscles et velus, macules de sang, pendaient le long de leurs tabliers de cuir. Ils sentaient fort.

Nogaret se leva du tabouret sur lequel il etait reste assis pendant l'interrogatoire, et sa silhouette maigre se doubla d'une ombre tremblante sur les pierres grisatres.

De l'extremite de la cave venait un haletement coupe de sanglots ; les freres d'Aunay gemissaient d'une seule voix.

Nogaret se pencha sur eux. Les deux visages avaient une etrange ressemblance. La peau etait du meme gris, avec des trainees humides, et les cheveux, colles par la sueur et le sang, revelaient la forme des cranes. Un tressaillement accompagnait la plainte continue qui sortait des levres dechirees.

Gautier et Philippe d'Aunay avaient ete des enfants, puis de jeunes hommes heureux. Ils avaient vecu pour leurs desirs et leurs plaisirs, leurs ambitions, leurs vanites. Ils s'etaient, comme tous les garcons de leur rang, entraines au metier des armes ; mais ils n'avaient jamais souffert que de petits maux ou de ceux que s'invente l'esprit. Hier encore, ils faisaient partie du cortege de la puissance, et toutes les esperances leur semblaient legitimes. Une seule nuit avait passe ; ils n'etaient plus rien maintenant que des betes brisees, et, s'ils pouvaient encore souhaiter quelque chose, ils souhaitaient l'aneantissement.

Sans qu'aucune pitie non plus qu'aucun degout se marquassent sur ses traits, Nogaret observa un moment les deux jeunes gens, se redressa. La souffrance des autres, le sang des autres, les insultes de ses victimes, leur haine ou leur desespoir, ne l'atteignaient pas. Cette insensibilite qui etait une disposition naturelle l'aidait a servir les interets superieurs du royaume. Il avait la vocation du bien public comme d'autres ont la vocation de l'amour.

Une vocation, c'est le nom noble d'une passion. Cette ame de plomb et de fer ne connaissait ni doute ni limites lorsqu'il s'agissait de satisfaire a la raison d'Etat. Les individus comptaient pour rien a ses yeux, et lui-meme se comptait pour peu.

Il y a dans l'Histoire une singuliere lignee, toujours renouvelee, de fanatiques de l'ordre. Voues a une idole abstraite et absolue, pour eux les vies humaines ne sont d'aucune valeur si elles attentent au dogme des institutions ; et l'on dirait qu'ils ont oublie que la collectivite qu'ils servent est composee d'hommes.

Nogaret torturant les freres d'Aunay n'entendait pas leurs plaintes ; il reduisait des causes de desordre.

-- Les Templiers ont ete plus durs, dit-il seulement.

Encore n'avait-il eu pour l'assister que les tourmenteurs locaux et non ceux de l'Inquisition de Paris.

Ses reins etaient lourds et une douleur lui barrait le dos. << C'est le froid >>, pensa-t-il.

Il fit fermer les soupiraux et s'approcha du trepied ou la braise vivait encore. Il etendit les mains, les frotta l'une contre l'autre, puis se massa les reins en grognant.

Les deux tourmenteurs, toujours appuyes au mur, semblaient somnoler.

A la table etroite ou il avait ecrit lui-meme toute la nuit - car le roi avait souhaite qu'il n'eut pas de secretaire ni de greffier - il collationna les feuillets de l'interrogatoire, les rangea dans une chemise de velin. Puis, avec un soupir, il se dirigea vers la porte et sortit.

Alors les tourmenteurs vinrent a Gautier et a Philippe d'Aunay qu'ils essayerent de mettre debout. Comme ils ne pouvaient y parvenir, ils prirent dans leurs bras, ainsi qu'on prend des enfants malades, ces corps qu'ils avaient tortures et les porterent jusqu'au cachot voisin.

Le vieux chateau de Pontoise, qui ne servait plus que de capitainerie et de prison, se trouvait a une demi-lieue environ de la residence royale de Maubuisson. Nogaret franchit cette distance a pied, escorte de deux sergents de la prevote. Il marchait rapidement, dans l'air froid du matin charge des parfums de la foret humide.

Sans repondre au salut des archers, il traversa la cour de Maubuisson et penetra dans le logis, n'accordant attention ni aux chuchotements sur son passage, ni aux airs de veillee mortuaire des chambellans et des gentilshommes dans la salle des gardes.

-- Le roi, demanda-t-il.

Un ecuyer se precipita pour le guider vers les appartements, et le garde des Sceaux se trouva face a face avec la famille royale.

Philippe le Bel etait assis, le coude appuye au bras de son siege, le menton dans la main. Des poches bleues se dessinaient sous ses yeux. Aupres de lui se tenait Isabelle ; les deux nattes dorees qui encadraient son visage en accentuaient la durete. Elle etait l'ouvriere du malheur. Elle partageait au regard des autres la responsabilite du drame et, par cet etrange lien qui unit le delateur au coupable, elle se sentait presque en accusation.

Monseigneur de Valois tapotait nerveusement le bord d'une table et balancait la tete comme si quelque chose l'eut gene au col. Le second frere du roi, ou plus precisement son demi-frere, Monseigneur Louis de France, comte d'Evreux, au maintien calme, aux vetements sans eclat, etait present egalement.

Enfin se trouvaient groupes, dans leur commune infortune, les principaux interesses, les trois fils du roi, les trois epoux, sur lesquels venait de s'abattre la catastrophe en meme temps que le ridicule : Louis de Navarre, secoue de quintes nerveuses ; Philippe de Poitiers roidi par l'effort de calme qu'il s'imposait ; Charles enfin, ses beaux traits adolescents ravages par le premier chagrin.

-- Est-ce chose avouee, Nogaret ? demanda Philippe le Bel.

-- Helas, Sire, c'est chose honteuse, affreuse et avouee.

-- Faites-nous lecture.

Nogaret ouvrit la chemise de velin et commenca :

-- << Nous, Guillaume de Nogaret, chevalier, secretaire general du royaume et gardien des Sceaux de France par la grace de notre bien-aime Sire, le roi Philippe quatrieme, avons, sur l'ordre d'icelui, ce jour, vingt-cinquieme d'avril mille trois cent quatorze, entre minuit et prime, au chateau de Pontoise, oui sous la question donnee avec l'assistance des tourmenteurs de la prevote de ladite ville les sires Gautier d'Aunay, bachelier de Monseigneur Philippe, comte de Poitiers, et Philippe d'Aunay, ecuyer de Monseigneur Charles, comte de Valois...>>

Nogaret aimait le travail bien fait. Certes, les deux d'Aunay avaient d'abord nie ; mais le garde des Sceaux avait une maniere de conduire les interrogatoires devant laquelle les scrupules de galanterie ne pouvaient tenir longtemps. Il avait obtenu des jeunes gens des aveux complets et circonstancies. Le temps ou les aventures des princesses avaient commence, les dates des rencontres, les nuits a la tour de Nesle, les noms des serviteurs complices, et tout ce qui, pour les coupables, avait represente passion, fievre et plaisir, etait enumere, consigne, detaille, etale dans les minutes de l'interrogatoire.

Isabelle osait a peine regarder ses freres, et eux-memes hesitaient a se regarder entre eux. Pendant pres de quatre ans, ils avaient ete ainsi bernes, roules, enfarines ; chaque parole de Nogaret les accablait de malheur et de honte.

L'enonce des dates posait a Louis de Navarre une question terrible : << Pendant les six premieres annees de notre mariage, nous n'avons pas eu d'enfant. Il ne nous en est venu qu'apres que ce d'Aunay est entre dans le lit de Marguerite... Alors la petite Jeanne...>> Et il n'entendait plus rien, parce qu'il ne faisait que se repeter, dans un grand bourdonnement de sang qui lui bruissait aux oreilles : << Ma fille n'est pas de moi... Ma fille n'est pas de moi...>>

Le comte de Poitiers, lui, s'efforcait de ne rien perdre de la lecture. Nogaret n'avait pu faire dire aux freres d'Aunay que la comtesse de Poitiers ait eu un amant, ni leur arracher un nom. Or, apres tout ce qu'ils avaient avoue, on pouvait bien penser que ce nom, s'ils l'avaient connu, cet amant, s'il avait existe, ils l'eussent livre. Que la comtesse Jeanne ait joue un role de complicite assez infame n'etait pas douteux... Philippe de Poitiers reflechissait.

-- << Considerant avoir suffisamment eclaire la cause, et la voix des prisonniers devenant inaudible, nous avons decide de clore la question, pour en faire rapport au roi notre Sire. >>

Le garde des Sceaux avait acheve. Il rangea ses feuillets et attendit.

Au bout de quelques instants, Philippe le Bel souleva le menton de dessus sa paume.

-- Messire Guillaume, dit-il, vous nous avez clairement instruit de choses douloureuses. Quand nous aurons juge, vous detruirez ceci...

Il designa la chemise de velin.

-- ... afin qu'il n'en demeure trace que dans le secret de nos memoires.

Nogaret s'inclina et sortit.

Il y eut un long silence, puis quelqu'un, soudain, cria :

-- Non !

C'etait le prince Charles qui s'etait leve. Il repeta : << Non ! >> comme si la verite lui etait impossible a admettre. Ses mains tremblaient ; ses joues etaient marbrees de rose, et il n'arrivait pas a retenir ses larmes.

-- Les Templiers... dit-il, l'air egare.

-- Que dites-vous, Charles ? demanda Philippe le Bel.

Il n'aimait pas qu'on rappelat ce souvenir trop recent. Il avait encore dans l'oreille, comme chacun ici a l'exception d'Isabelle, la voix du grand-maitre... << Maudits jusqu'a la treizieme generation de vos races...>>

Mais Charles ne songeait pas a la malediction.

-- Cette nuit-la, bredouilla-t-il, cette nuit-la, ils etaient ensemble.

-- Charles, dit le roi, vous avez ete un bien faible epoux ; feignez au moins d'etre un prince fort.

Ce fut le seul mot de soutien que le jeune homme recut de son pere.

Monseigneur de Valois n'avait encore rien dit, et c'etait pour lui une penitence que de rester si longtemps silencieux. Il profita de l'instant pour exploser.

-- Par le sang Dieu, s'ecria-t-il, il se passe d'etranges choses dans le royaume, et jusque sous le toit du roi ! La chevalerie se meurt, Sire mon frere, et tout honneur avec elle...

Sur quoi il se lanca dans une grande diatribe dont l'enflure brouillonne etait nourrie d'assez de perfidie. Pour Valois, tout se tenait. Les conseillers du roi, Marigny en tete, avaient voulu abattre les ordres chevaleresques ; mais la bonne morale s'ecroulait du meme coup. Les legistes << nes dans le tout-venant >> inventaient on ne sait quel nouveau droit, tire des institutes romaines, pour remplacer le bon vieux droit feodal. Le resultat ne se laissait point attendre. Au temps des croisades, les femmes demeuraient esseulees pendant de longues annees ; elles savaient garder l'honneur, et nul vassal ne se fut hasarde a le leur ravir. Maintenant, tout n'etait que honte et licence. Comment ? Deux ecuyers...

-- L'un de ces ecuyers appartient a votre hotel, mon frere, dit sechement le roi.

-- Tout comme l'autre, mon frere, est bachelier[17] de votre fils, repliqua Valois en montrant le comte de Poitiers. Celui-ci ecarta ses longues mains.

-- Chacun de nous, dit-il, peut etre dupe de la creature a laquelle il a accorde foi.

-- C'est bien pour ce, s'ecria Valois qui tirait argument de tout, c'est bien pour ce qu'il n'est pire crime de vassal que d'entendre seduction et rapt d'honneur sur la femme de son suzerain. Les d'Aunay ont failli...

-- Considerez-les pour morts, mon frere, interrompit le roi.

Il eut de la main un geste a la fois negligent et tranchant qui valait la plus longue sentence, et poursuivit :

-- Ce qu'il nous faut regler, c'est le sort des princesses adulteres... Souffrez, mon frere, que j'interroge d'abord mes fils... Parlez, Louis.

Au moment d'ouvrir la bouche, Louis de Navarre fut pris d'une quinte de toux et deux plaques rouges lui vinrent aux pommettes. On respecta son etouffement. Lorsqu'il eut enfin reprit son souffle, il s'ecria :

-- On va dire bientot que ma fille est une batarde. Voila ce qu'on va dire ! Une batarde !

-- Si vous etes le premier a le clamer, Louis, repondit le roi, certes d'autres ne se priveront point de le repeter.

-- En verite... dit Charles de Valois qui n'avait pas encore songe a la chose, et dont le gros oeil bleu brilla brusquement d'une bizarre lumiere.

-- Et pourquoi ne pas le crier, si cela est vrai ? reprit Louis, perdant tout controle.

-- Taisez-vous, Louis... dit le roi de France en frappant sur l'accoudoir de son siege. Veuillez seulement dire votre conseil sur le chatiment qu'il faut reserver a votre epouse.

-- Qu'on lui ote la vie ! repondit le Hutin. A elle, et aux deux autres. Toutes trois. La mort, la mort, la mort !

Il repeta : << La mort ! >>, les dents serrees, et sa main dans le vide abattait des tetes.

Alors Philippe de Poitiers, ayant du regard demande la parole a son pere, dit :

-- La douleur vous egare, Louis. Jeanne n'a point sur l'ame si gros peche que Marguerite et Blanche. Certes, elle est grandement coupable d'avoir servi leurs entrainements, et par cela elle a fort demerite. Mais messire de Nogaret n'a point obtenu de preuves qu'elle ait trahi le mariage.

-- Faites-la donc tourmenter par lui, et vous verrez si elle n'avoue pas ! cria Louis. Elle a aide a souiller mon honneur et celui de Charles ; si vous nous aimez, vous lui ferez meme mesure qu'aux deux autres trompeuses.

Philippe de Poitiers prit un temps.

-- Votre honneur m'est cher, Louis, dit-il ; mais la Comte-Franche ne me l'est pas moins.

Les assistants se regarderent, et Philippe enchaina :

-- Vous avez la Navarre en propre, Louis, qui vous vient de notre mere ; vous etes deja roi, et vous aurez, le plus tard possible, a Dieu plaise, la France. Devers moi, je n'ai que Poitiers, que notre pere m'a fait grace de me donner, et je ne suis meme pas pair de France. Mais par Jeanne ma femme, je suis comte palatin de Bourgogne, et sire de Salins dont les mines de sel produisent le plus gros de mes revenus. Que donc Jeanne soit close dans un couvent, pour le temps que se fasse l'oubli, et pour toujours s'il est necessaire a votre honneur, c'est la ce que je propose ; mais qu'on n'attente point a sa vie.

Monseigneur Louis d'Evreux, qui s'etait tu jusque-la, approuva Philippe.

-- Mon neveu a raison, et tant devant Dieu que devant le royaume, dit-il d'une voix penetree mais sans emphase. La mort est chose grave, dont nous avons grand tourment, pour nous-memes, et que nous ne devons pas decider pour autrui dans la colere.

Louis de Navarre lui jeta un mauvais regard.

Il y avait deux clans dans la famille, et cela de longue date. Valois possedait l'affection de ses neveux Louis et Charles, qui etaient faibles, influencables, et beaient un peu devant sa faconde, sa vie d'aventures, et ses trones perdus. Philippe de Poitiers, en revanche, tenait du cote de son oncle d'Evreux, personnage calme, droit, reflechi, qui n'encombrait pas le siecle avec ses ambitions, et se contentait fort bien de ses terres normandes qu'il administrait sagement.

Les assistants ne furent donc pas etonnes de le voir appuyer son neveu prefere ; on connaissait leurs affinites.

Plus surprenante fut l'attitude de Valois qui, apres le discours furibond qu'il venait de faire, laissa Louis de Navarre sans soutien, et se prononca, lui aussi, contre la peine de mort. Le couvent lui paraissait un chatiment trop doux pour les coupables ; mais la prison, la forteresse a vie, et il insista bien sur ce dernier mot, voila ce qu'il conseillait.

Une telle mansuetude, chez l'ex-empereur titulaire de Constantinople, n'etait pas l'expression d'une disposition naturelle. Elle ne pouvait resulter que d'un calcul, calcul qui s'etait immediatement opere quand Louis de Navarre avait prononce le mot de batarde. En effet...

En effet, quel etait l'etat actuel de la descendance royale ? Louis de Navarre n'avait d'autre heritiere que cette petite Jeanne, depuis un instant entachee d'un grave soupcon d'illegitimite, ce qui pouvait mettre obstacle a son accession eventuelle au trone. Charles etait sans posterite, sa femme Blanche n'ayant mis au monde que des enfants mort-nes. Philippe de Poitiers avait trois filles, mais sur lesquelles le scandale pourrait eventuellement rejaillir... Or, si l'on executait les epouses coupables, les trois princes se hateraient de reprendre femme, avec ainsi toutes chances d'avoir d'autres enfants. Tandis que si l'on enfermait leurs epouses a vie, ils allaient demeurer maries, empeches de contracter d'autres unions, et donc de mieux assurer leur lignee.

Charles de Valois etait un prince imaginatif. Pareil a ces capitaines qui, partant pour la guerre, revent de l'eventualite ou tous les officiers, au-dessus d'eux, seraient tues, et se voient deja portes a la tete de l'armee, le frere du roi, regardant la poitrine creuse de son neveu Louis Hutin et la maigreur de son neveu Philippe de Poitiers, pensait que la maladie pouvait faire des ravages bien imprevus. Il y avait aussi les accidents de chasse, les lances qui se rompent dans les tournois, les chevaux qui se renversent ; et il n'etait pas rare que des oncles survecussent a leurs neveux...

-- Charles ! dit l'homme aux paupieres immobiles qui pour l'instant etait le seul et vrai roi de France.

Valois tressaillit, comme s'il craignait d'avoir ete devine. Mais ce n'etait pas a lui, c'etait a son troisieme fils que Philippe le Bel s'adressait.

Le jeune prince ecarta les mains de devant sa figure. Il pleurait.

-- Blanche, Blanche ! Comment est-il possible, mon pere ? Comment a-t-elle pu ?... gemit-il. Elle me disait si fort qu'elle m'aimait ; elle me le prouvait si bellement...

Isabelle eut un mouvement d'impatience et de mepris. << Cet amour des hommes pour les corps qu'ils ont possedes, pensa-t-elle, et cette aisance avec laquelle ils croient le mensonge, pourvu qu'ils aient le ventre qu'ils desirent ! >>

-- Charles... insista le roi, comme s'il parlait a un faible d'esprit. Que conseillez-vous qu'on fasse de votre epouse ?

-- Je ne sais, mon pere, je ne sais. Je veux me cacher, je peux partir, je veux entrer dans un couvent.

C'etait lui bientot qui allait demander chatiment parce que sa femme l'avait trompe.

Philippe le Bel comprit qu'il n'en tirerait rien de plus. Il regardait ses enfants comme s'il ne les avait jamais vus ; il reflechissait sur l'ordre de primogeniture, et se disait que la nature, parfois, servait bien mal le trone. Que de sottises pourrait accomplir a la tete du royaume cet irreflechi, impulsif et cruel, qu'etait Louis, son aine ? Et de quel soutien pourrait lui etre le puine, qui s'effondrait des son premier drame ? Le mieux doue pour regner etait a coup sur Philippe de Poitiers. Mais Louis ne l'ecouterait guere, cela se devinait.

-- Ton conseil, Isabelle ? demanda-t-il a sa fille, assez bas, en se penchant vers elle.

-- Femme qui a failli, repondit-elle, doit etre a jamais ecartee de transmettre le sang des rois. Et le chatiment doit etre connu du peuple, afin qu'on sache que le crime est puni sur femme ou fille de roi plus durement que sur la femme d'un serf.

-- C'est bien pense, dit le roi.

De tous ses enfants, c'etait elle, en verite, qui eut fait le meilleur souverain.

-- Justice sera rendue avant vepres, dit le roi en se levant.

Et il se retira pour aller, comme toujours, consulter sa decision derniere avec Marigny et Nogaret.





X



LE JUGEMENT


Durant tout le trajet de Paris a Pontoise, la comtesse Mahaut, dans sa litiere, chercha des arguments propres a flechir le courroux du roi. Mais elle parvenait mal a fixer ses idees. Trop de pensees l'habitaient, trop de craintes, trop de colere aussi contre la folie de ses filles, contre la betise de leurs maris, contre l'imprudence de leurs amants, contre tous ceux qui par legerete, aveuglement ou quete sensuelle, risquaient de ruiner le laborieux edifice de sa puissance. Mere de princesses repudiees, que deviendrait Mahaut ? Elle etait bien decidee a noircir autant qu'elle le pourrait la reine de Navarre, et a rejeter sur celle-ci toute la culpabilite. Marguerite n'etait pas sa fille. Pour ses propres enfants Mahaut plaiderait l'entrainement, le mauvais exemple...

Robert d'Artois avait mene la troupe bon train, comme s'il voulait faire montre de zele. Il prenait plaisir a voir le chanoine-chancelier rebondir sur sa selle, et surtout a entendre les gemissements de sa tante. Chaque fois que de la grande litiere secouee par les mules s'echappait une plainte, Robert, comme par hasard, faisait forcer l'allure. Aussi, la comtesse eut-elle un rale de soulagement quand apparurent enfin, au-dessus d'une ligne d'arbres, les tourelles de Maubuisson.

Bientot, l'equipage penetra dans la cour du chateau. Un grand silence y regnait, rompu seulement par le pas des archers.

Mahaut descendit de litiere et, a l'officier de garde, demanda ou etait le roi.

-- Il rend justice, Madame, dans la salle capitulaire.

Suivie de Robert, de Thierry d'Hirson et de Beatrice, Mahaut se dirigea vers l'abbaye. En depit de sa fatigue, elle marchait vite et ferme.

La salle capitulaire offrait ce jour-la un spectacle inhabituel. Sous les voutes froides qui abritaient d'ordinaire des assemblees de nonnes, toute la cour de France se tenait figee devant son roi.

Quelques rangs de visages se tournerent, a l'entree de la comtesse Mahaut, et un murmure courut. Une voix, qui etait celle de Nogaret, s'arreta de lire.

Mahaut vit le roi, couronne en tete et sceptre en main, l'oeil grand ouvert, immobile.

Dans la terrible fonction de justice qu'il remplissait, Philippe le Bel semblait absent du monde, ou plutot il semblait communiquer avec un univers plus vaste que le monde visible.

La reine Isabelle, Marigny, Charles de Valois, Louis d'Evreux, ainsi que les trois princes et plusieurs grands barons, etaient assis a ses cotes. Au pied de l'estrade, trois petits moines agenouilles inclinaient vers les dalles leurs cranes rases. Alain de Pareilles se tenait un peu en retrait, debout, les mains croisees sur la garde de son epee.

<< Dieu soit loue, pensa Mahaut. J'arrive a temps. On juge quelque affaire de sorcellerie ou de sodomie. >> Elle s'appretait a gagner l'estrade ou son rang de pair du royaume lui donnait place. Soudain, elle sentit ses jambes se derober. L'un des penitents agenouilles avait leve la tete ; Mahaut reconnut sa fille Blanche. Les trois princesses avaient ete rasees et vetues de bure. Mahaut chancela sous le coup avec un cri sourd, comme si on l'avait frappee au ventre. Machinalement, elle s'accrocha au bras de son neveu, parce que c'etait le premier bras qui se trouvait la.

-- Trop tard, ma tante. Helas ! Nous arrivons trop tard, dit Robert d'Artois qui savourait pleinement sa vengeance.

Le roi fit un signe au garde des Sceaux qui reprit la lecture du jugement.

-- <<... et par lesdits temoignages et aveux ayant ete prouvees adulteres, lesdites dames Marguerite, epouse de Monseigneur le roi de Navarre, et Blanche, epouse de Monseigneur Charles, seront emprisonnees dans la forteresse de Chateau-Gaillard, et ce, pour le restant des jours qu'il plaira a Dieu de leur accorder. >>

-- A vie, murmura Mahaut, elles sont condamnees a vie.

-- << Aussi dame Jeanne, comtesse palatine de Bourgogne et epouse de Monseigneur de Poitiers, etant considere qu'elle n'a point ete convaincue d'avoir forfait le mariage et que ce crime ne peut lui etre impute, mais etant etablies les complaisances coupables qu'elle eut, sera enfermee en le donjon de Dourdan, pour autant qu'il sera necessaire a sa repentance et qu'il plaira au roi. >>

Il y eut un temps de silence pendant lequel Mahaut pensa, en regardant Nogaret : << C'est lui, c'est ce chien qui a tout fait, avec sa rage d'epier, de denoncer et de tourmenter. Il me le paiera. Il me le paiera de sa peau. >> Mais le garde des Sceaux n'avait pas acheve sa lecture.

-- << Aussi les sires Gautier et Philippe d'Aunay, ayant forfait a l'honneur et trahi le lien feodal en commettant l'adultere avec personnes de majeste royale, seront roues, ecorches vifs, chatres, decapites et pendus au gibet public de Pontoise, au matin du jour a suivre celui-ci. Ainsi notre tres sage, tres puissant et tres aime roi notre Sire en a juge. >>

Les epaules des princesses avaient frissonne pendant l'enonce des supplices qui attendaient leurs amants. Nogaret roula son parchemin, et le roi se leva. La salle commenca de se vider, dans un long murmure qui resonnait entre ces murs habitues a la priere. La comtesse Mahaut vit qu'on s'ecartait d'elle et qu'on evitait son regard. Elle voulut aller vers ses filles, mais Alain de Pareilles lui barra le passage.

-- Non, Madame, dit-il. Le roi n'autorise que ses fils, s'ils le desirent, a entendre l'adieu de leurs epouses, et leur repentir.

Elle chercha aussitot a se retourner vers le roi, mais celui-ci etait deja sorti, de meme que Louis de Navarre et Philippe de Poitiers.

Seul des trois epoux, Charles etait reste. Il s'approcha de Blanche.

-- Je ne savais pas... Je ne voulais pas... Charles ! dit celle-ci en eclatant en sanglots.

Le rasoir avait laisse sur sa tete chauve de petites plaques rouges.

Mahaut se tenait a quelques pas, soutenue par son chancelier et sa demoiselle de parage.

-- Ma mere, lui cria Blanche, dites a Charles que je ne savais pas, et qu'il m'accorde pitie !

Jeanne de Poitiers se passait les mains sur les oreilles, qu'elle avait un peu decollees, comme si elle ne s'habituait pas a les sentir nues.

Adosse contre un pilier pres de la porte, Robert d'Artois, les bras croises, contemplait son oeuvre.

-- Charles, Charles ! repetait Blanche.

A ce moment s'eleva la voix dure d'Isabelle d'Angleterre.

-- Point de faiblesse, Charles. Restez prince, dit-elle.

Ces mots provoquerent un sursaut de fureur chez la troisieme condamnee, Marguerite de Bourgogne.

-- Point de faiblesse, Charles ! Point de pitie ! s'ecria-t-elle. Imitez votre soeur Isabelle qui ne peut comprendre les elans d'amour. Elle n'a que haine et fiel dans le coeur. Sans elle, vous n'auriez jamais rien appris. Mais elle me hait, elle vous hait, elle nous hait tous.

Isabelle considera Marguerite avec une colere froide.

-- Dieu vous pardonne vos crimes, dit-elle.

-- Il me pardonnera plus vite mes crimes qu'il ne fera de toi une femme heureuse, lui lanca Marguerite.

-- Je suis reine, repliqua Isabelle. Si je n'ai pas le bonheur, au moins j'ai un sceptre et un royaume, que je respecte.

-- Moi, si je n'ai pas eu le bonheur, au moins j'ai eu le plaisir, qui vaut toutes les couronnes du monde, et je ne regrette rien.

Dressee en face de sa belle-soeur qui portait diademe, Marguerite, le crane denude, le visage ravage par l'angoisse et les larmes, trouvait encore la force d'insulter, de blesser, et de plaider pour son corps.

-- Il y avait le printemps, dit-elle d'une voix pressee, haletante, il y avait l'amour d'un homme, la chaleur et la force d'un homme, la joie de prendre et d'etre prise... tout ce que tu ne connais pas, que tu creves de connaitre et que tu ne connaitras jamais. Ah ! tu ne dois guere etre attirante au lit pour que ton mari prefere chercher son plaisir aupres des garcons !

Bleme, mais incapable de repondre, Isabelle fit un signe a Alain de Pareilles.

-- Non, cria Marguerite. Tu n'as rien a dire a messire de Pareilles. Je l'ai deja commande, et je le commanderai peut-etre de nouveau quelque jour. Il souffrira bien encore une fois de partir a mon ordre.

Elle tourna le dos et indiqua d'un signe au chef des archers qu'elle etait prete. Les trois condamnees sortirent, traverserent sous escorte la cour de Maubuisson, et regagnerent la chambre qui leur servait de cellule.

Quand Alain de Pareilles eut referme la porte sur elles, Marguerite courut au lit et s'y jeta en mordant les draps.

-- Mes cheveux, mes beaux cheveux, sanglotait Blanche.

Jeanne de Poitiers cherchait a se rappeler l'aspect du donjon de Dourdan.





XI



LE SUPPLICE


L'aube fut lente a venir pour ceux qui avaient traverse la nuit sans repos, sans esperance et sans oubli.

Couches cote a cote sur une brassee de paille, dans une cellule de la prevote de Pontoise, les freres d'Aunay attendaient la mort. Sur l'ordre du garde des Sceaux, ils avaient ete soignes ; ainsi leurs plaies ne saignaient plus, leur coeur battait mieux, et dans leurs chairs ecrasees il etait revenu un peu de force afin qu'ils pussent mieux eprouver les supplices auxquels ils etaient promis.

A Maubuisson, ni les princesses condamnees, ni leurs epoux, ni Mahaut, ni le roi lui-meme n'avaient pu trouver le sommeil. Et Isabelle non plus n'avait dormi, obsedee par les paroles de Marguerite.

En revanche Robert d'Artois, apres ses vingt grandes lieues de chevauchee, s'etait ecroule sans meme oter ses bottes sur la premiere couche venue, dans le logis d'accueil. Lormet, un peu avant prime, dut le secouer pour qu'il ne manquat pas le plaisir d'assister au depart de ses victimes.

Dans la cour de l'abbaye, trois grands chariots baches de noir venaient de se ranger, et messire Alain de Pareilles faisait aligner, sous la clarte rose du petit matin, les soixante cavaliers en gambison de cuir, cotte de mailles et chapeau de fer, qui formeraient l'escorte du convoi, vers Dourdan d'abord, puis la Normandie.

Derriere l'une des fenetres du chateau, la comtesse Mahaut regardait, le front appuye au vitrail, et ses larges epaules secouees de soubresauts.

-- Pleurez-vous... Madame ?... demanda Beatrice d'Hirson, de sa voix trainante.

-- Cela peut m'arriver aussi, repondit rudement Mahaut.

Puis, comme Beatrice etait deja tout habillee, robe, coiffe et chape, elle ajouta :

-- Sors-tu donc ?

-- Oui, Madame ; je vais voir le supplice... si vous le permettez...

La place du Martroy, a Pontoise, ou allait avoir lieu l'execution des freres d'Aunay, etait emplie par la foule lorsque Beatrice y arriva. Bourgeois, paysans et soldats y affluaient depuis l'aube. Les proprietaires des maisons qui donnaient sur la place avaient loue a bon prix leurs fenetres de facade, ou les tetes se pressaient sur plusieurs rangs.

Les crieurs publics, la veille, avaient publie le jugement aux quatre coins de la ville... << roues, ecorches vifs, chatres, decapites...>>. Le fait que les condamnes fussent jeunes, qu'ils fussent nobles et riches, et surtout que leur crime fut un grand scandale d'amour eclate dans la famille royale, excitait les curiosites et les imaginations.

L'echafaud avait ete monte dans la nuit. Il s'elevait a une toise du sol et supportait deux roues placees horizontalement, ainsi qu'un billot de chene. En arriere se dressait le gibet.

Deux bourreaux, ceux-la memes qui avaient inflige la question aux d'Aunay, mais a present vetus de bonnets et de surcots rouges, escaladerent la petite echelle qui menait a la plate-forme. Deux aides les suivaient, charges des coffrets noirs qui contenaient les outils. L'un des bourreaux fit tourner les roues qui grincerent. Alors la foule se mit a rire, comme devant un tour de bateleur. On lanca des plaisanteries ; on se cogna du coude ; on fit circuler de bras en bras une cruche de vin qu'on tendit aux bourreaux. Ils y burent, et la foule applaudit.

Lorsque apparut, entouree d'archers, la charrette qui amenait les freres d'Aunay, un grand tumulte monta de la place, et s'amplifia a mesure qu'on distinguait mieux les condamnes. Ni Gautier ni Philippe ne bougeaient. Des cordes les liaient aux montants de la charrette, sans lesquelles ils eussent ete incapables de tenir debout. Les aumonieres brillaient a leur ceinture, sur leurs chausses dechirees.

Un pretre, venu recueillir leur confession bredouillee et leurs dernieres volontes, les accompagnait. Epuises, pantelants, hebetes, ils semblaient n'avoir plus vraiment conscience de ce qui se passait. Les aides-bourreaux les hisserent sur la plate-forme et les devetirent.

A les voir nus entre les mains des bourreaux, la foule alors fut prise de transe et poussa des hurlements. Quolibets et remarques obscenes s'echangeaient a travers la place. Les deux gentilshommes furent couches et lies sur les roues, la face tournee vers le ciel. Puis on attendit.

De longues minutes passerent ainsi. L'un des bourreaux s'etait assis sur le billot ; l'autre eprouvait du pouce le tranchant de la hache. La foule s'impatientait, posait des questions, commencait a devenir houleuse.

Soudain l'on comprit la raison de cette attente. Trois chariots dont on avait a demi releve les baches noires se presentaient a l'entree de la grand-rue. Par un supreme raffinement dans le chatiment, Nogaret, en accord avec le roi, avait ordonne que les princesses assistassent au supplice.

L'interet des spectateurs se trouva partage entre les deux condamnes nus sous les nuages, et les princesses royales prisonnieres et rasees. Il s'ensuivit quelques mouvements de masse que les archers durent contenir.

En apercevant l'echafaud, Blanche s'etait evanouie.

Jeanne, agrippee aux ridelles de son chariot, criait aux gens :

-- Dites a mon epoux, dites a Monseigneur Philippe que je suis innocente !

Jusque-la elle avait tenu ferme ; mais sa resistance venait de ceder. Les badauds se la montraient en riant, telle une bete de menagerie dans sa cage. Des megeres l'insultaient.

Seule, Marguerite de Bourgogne avait le courage de regarder, et ceux qui l'observaient d'assez pres purent se demander si elle n'eprouvait pas un atroce, un affreux plaisir a voir expose aux yeux de tous l'homme qui allait mourir de l'avoir possedee.

Lorsque les bourreaux leverent leurs masses pour rompre les os des condamnes, elle hurla : << Philippe ! >> d'un ton qui n'etait point celui de la douleur.

On entendit des craquements, et le ciel, pour les freres d'Aunay, s'eteignit. D'abord leurs jambes et leurs cuisses furent brisees : ensuite les bourreaux firent pivoter les roues d'un demi-tour, et les masses frapperent les avant-bras et les bras des condamnes. Les rayons et les moyeux repercutaient les coups, et les bois craquaient autant que les os.

Puis les bourreaux, appliquant les peines dans l'ordre prescrit, se munirent d'instruments de fer a plusieurs crocs et arracherent par grands lambeaux la peau des deux corps.

Le sang giclait, ruisselait sur la plate-forme ; l'un des bourreaux dut s'essuyer les yeux. Cette sorte de supplice prouvait assez que la couleur rouge, reglementaire pour les vetements des executeurs, repondait a une necessite.

<<... roues, ecorches vifs, chatres, decapites...>> S'il restait encore quelque vie dans les deux freres d'Aunay, tout sentiment, toute conscience s'etait retiree d'eux.

Une vague d'hysterie agita l'assistance lorsque les bourreaux, a l'aide de longs couteaux de boucher que leur tendirent leurs aides, mutilerent les amants coupables. Les gens se bousculaient pour mieux voir. Des femmes criaient a leurs maris :

-- Tu en meriterais bien autant, gros paillard !

-- Tu vois ce qui t'arrivera, si tu me fais la pareille !

Les bourreaux avaient rarement l'occasion de donner si demonstration de leurs talents, et devant un si chaleureux public. Ils echangerent un coup d'oeil, et ensemble, d'un mouvement bien regle de jongleurs, ils lancerent en l'air, les objets de la faute. Un plaisantin cria, montrant les princesses du doigt :

-- C'est a elles qu'il faut les donner !

Et la foule eclata de rire.

Les supplicies furent descendus des roues et traines vers le billot. La lueur de la hache brilla, par deux fois. Puis les aides porterent jusqu'aux potences ce qui restait de Gautier et de Philippe d'Aunay, de ces deux beaux ecuyers qui l'autre avant-veille caracolaient sur la route de Clermont, deux corps rompus, sanguinolents, sans tete et sans sexe, qui furent hisses et accroches par les aisselles aux fourches du gibet.

Aussitot apres, sur un ordre d'Alain de Pareilles, les trois chariots noirs, encadres par les cavaliers en chapeau de fer, se remirent en marche ; et les sergents de la prevote commencerent a faire evacuer la place.

La foule s'ecoula lentement, chacun voulant passer au plus pres de l'echafaud afin d'y jeter un dernier regard. Puis les gens, par petits groupes et se livrant leurs commentaires, s'en retournerent, qui vers sa forge ou son etal, qui vers son echoppe, qui vers son jardin, pour y reprendre, avec tranquillite, le travail quotidien.

Car en ces siecles ou la moitie des femmes mouraient en couches, et les deux tiers des enfants au berceau, ou les epidemies ravageaient l'age adulte, ou l'enseignement de l'Eglise preparait surtout a quitter la vie, et ou les oeuvres d'art, crucifixions, martyres, mises au tombeau, jugements derniers, offraient constamment la representation du trepas, l'idee de la mort etait familiere aux esprits, et seule une maniere exceptionnelle de mourir pouvait, un moment, les emouvoir.

Devant une poignee de badauds obstines, et tandis que les aides lavaient les outils du supplice, les deux executeurs se partageaient les depouilles de leurs victimes. En effet, ils avaient droit, par coutume, a tout ce qu'ils trouvaient sur les condamnes, de la ceinture aux pieds. Cela faisait partie des profits de leur charge.

Ainsi les aumonieres envoyees par la reine d'Angleterre allaient finir, aubaine rare, aux mains des bourreaux de Pontoise.

Une belle creature brune, vetue en fille de noblesse, s'approcha de ces derniers et, a mi-voix, d'un ton un peu trainant, leur demanda la langue de l'un des supplicies.

-- On dit que c'est bon pour les maux de femme... expliqua-t-elle. La langue de n'importe lequel des deux... cela m'est egal...

Les bourreaux la regarderent d'un air soupconneux. N'y avait-il pas quelque tour de sorcellerie la-dessous ? Car il etait bien connu que la langue d'un pendu, surtout un pendu du jour de vendredi, servait a evoquer le Diable. Mais une langue de decapite pouvait-elle faire meme usage ?

Comme Beatrice d'Hirson avait une belle piece d'or brillante dans le creux de la main, ils accepterent, et, feignant de mieux assujettir l'une des tetes fichees sur le gibet, y preleverent ce qui leur etait demande.

-- C'est seulement la langue que vous voulez ? dit, goguenard, le plus gras des deux bourreaux. Parce que, pour marche egal, on pourrait aussi bien vous fournir le reste.

Rien, decidement, n'etait ordinaire dans cette execution...

Sur la route de Poissy, trois chariots noirs s'en allaient lentement. Dans le dernier, une femme au crane rase, en chaque village traverse, s'obstinait a crier aux paysans surgis sur leurs portes :

-- Dites a Monseigneur Philippe que je suis innocente ! Dites-lui que je ne l'ai pas honni !





XII



LE CHEVAUCHEUR DU CREPUSCULE


Cependant que le sang des freres d'Aunay sechait sur la terre jaune de la place du Martroy ou les chiens venaient renifler en grognant, Maubuisson sortait lentement du drame.

Les trois fils du roi resterent invisibles pendant tout le jour. Personne ne leur fit visite, hors les gentilshommes attaches a leur service.

Mahaut avait tente vainement d'etre recue par Philippe le Bel. Nogaret vint lui declarer que le roi travaillait et souhaitait n'etre pas trouble. << C'est lui, c'est ce dogue, pensa Mahaut, qui a tout machine et qui maintenant m'empeche d'arriver a son maitre. >> Tout persuadait a la comtesse de voir dans le garde des Sceaux le principal artisan de la perte de ses filles et de sa disgrace personnelle.

-- A la pitie de Dieu, messire de Nogaret, a la pitie de Dieu ! lui dit-elle d'un ton de menace, avant de remonter en litiere pour regagner Paris.

D'autres passions, d'autres interets s'agitaient a Maubuisson. Les familiers des princesses exilees cherchaient a renouer les fils invisibles de la puissance et de l'intrigue, fut-ce en reniant les amities dont la veille ils se paraient. Les navettes de la peur, de la vanite et de l'ambition s'etaient mises en marche pour retisser, sur un nouveau dessin, la toile brutalement dechiree.

Robert d'Artois avait l'habilete de ne pas afficher son triomphe ; il attendait d'en recolter les fruits. Mais deja les egards qu'on avait d'ordinaire pour le clan de Bourgogne se deplacaient vers lui.

Le soir, il fut convie au souper du roi ; et l'on vit bien a cela qu'il remontait en faveur.

Petit souper, presque souper de deuil, et qui reunissait seulement les freres de Philippe le Bel, sa fille, Marigny, Nogaret et Bouville. Le silence pesait dans la salle etroite et longue ou le repas etait servi. Charles de Valois lui-meme se taisait ; et le levrier Lombard, comme s'il ressentait la gene des convives, avait quitte les pieds de son maitre pour aller s'allonger devant la cheminee.

Robert d'Artois cherchait avec insistance a rencontrer les yeux d'Isabelle ; mais celle-ci mettait la meme perseverance a derober son regard. Elle ne voulait donner aucun signe a son geant cousin, ayant avec lui pourchasse des passions coupables, d'etre accessible aux memes tentations. Elle n'acceptait de complicite que dans la justice.

<< L'amour n'est pas mon lot, se disait-elle. Je m'y dois resigner. >> Mais il lui fallait s'avouer qu'elle se resignait mal.

Au moment ou les ecuyers, entre deux services, changeaient les tranches de pain, lady Mortimer entra, portant le petit prince Edouard, pour qu'il donnat a sa mere le baiser de bonsoir.

-- Madame de Joinville, dit le roi en appelant lady Mortimer par son nom de naissance, approchez-moi mon seul petit-fils.

Les assistants noterent la facon dont il avait prononce le mot << seul >>.

Philippe le Bel prit l'enfant et le tint un grand moment devant ses yeux, etudiant ce petit visage innocent, rond et rose, ou les fossettes marquaient des ombres. De qui montrerait-il les traits et la nature ? De son pere, changeant, influencable et debauche, ou de sa mere Isabelle ? << Pour l'honneur de mon sang, pensait le roi, j'aimerais que tu sois a la semblance de ta mere ; mais pour le bonheur de la France, fasse le Ciel que tu sois seulement le fils de ton faible pere ! >> Car les questions successorales se posaient forcement a lui. Qu'arriverait-il si un prince d'Angleterre se trouvait un jour en position de reclamer le trone de France ?

-- Edouard ! Souriez a Sire votre grand-pere, dit Isabelle.

Le petit prince ne paraissait avoir aucune peur du regard loyal. Soudain, avancant son poing minuscule, il le plongea dans les cheveux dores du souverain, et tira sur une meche qui bouclait. Ce fut Philippe le Bel qui sourit.

Alors, il y eut chez tous les convives un soupir de soulagement ; chacun s'empressa de rire, et l'on osa enfin parler.

Le repas acheve, le roi congedia ses hotes, a l'exception de Marigny et de Nogaret. Il vint s'asseoir pres de la cheminee, et fut un grand moment sans rien dire. Ses conseillers respecterent son silence.

-- Les chiens sont creatures de Dieu. Mais ont-ils conscience de Dieu ? demanda-t-il subitement.

-- Sire, repondit Nogaret, nous savons beaucoup des hommes parce que nous sommes hommes nous-memes ; mais nous connaissons bien peu du reste de la nature...

Philippe le Bel se tut a nouveau, interrogeant les yeux fauves cernes de noir du grand levrier allonge devant lui, le museau sur les pattes. Le chien battait par instants des paupieres ; le roi pas.

Comme il arrive souvent aux hommes de pouvoir, lorsqu'ils viennent d'assumer de tragiques responsabilites, le roi Philippe meditait autour de problemes universels et vagues, quetant dans l'invisible la certitude d'un ordre ou s'inscrivissent sans erreur sa vie et ses actions.

Enfin, il se redressa et dit :

-- Enguerrand, je pense que nous avons bien juge. Mais ou va le royaume ? Mes fils n'ont point d'heritiers.

Marigny repondit :

-- Ils en auront s'ils reprennent femme, Sire.

-- Ils ont femme devant Dieu.

-- Dieu peut les en delivrer.

-- Dieu n'obeit pas aux seigneurs de la terre.

-- Le pape peut delier, dit Marigny.

Le regard du roi se tourna vers Nogaret.

-- L'adultere n'est point motif d'annulation du mariage, dit aussitot le garde des Sceaux.

-- Nous n'avons pourtant pas d'autre recours, dit Philippe le Bel. Et je n'ai point a considerer la loi commune, fut-elle aux mains du pape. Un roi doit prevoir qu'il peut mourir a toute heure. Je ne puis m'en remettre a d'eventuels veuvages pour assurer la lignee royale.

Nogaret leva sa grande main maigre et plate.

-- Alors, Sire, dit-il, que n'avez-vous fait executer vos brus, deux tout au moins ?

-- Je l'eusse fait a coup sur, repondit froidement Philippe le Bel, si par cela je ne me fusse, d'evidence, aliene les deux Bourgognes. La succession au trone est certes chose importante ; mais l'unite du royaume ne l'est pas moins.

Marigny approuva du front, silencieusement.

-- Messire Guillaume, poursuivit le roi, vous allez donc vous rendre aupres du pape Clement, et vous saurez lui representer qu'une union de roi n'est pas union d'homme ordinaire. Mon fils Louis est mon successeur ; il doit etre le premier delie.

-- J'y emploierai mon zele, Sire, repondit Nogaret. Mais ne doutez pas que la duchesse de Bourgogne ne mette tout en oeuvre pour nous faire obstacle aupres du Saint-Pere.

On entendit un bruit de galop aux abords du chateau, puis les grincements des barres et des ferrures de la porte principale. Marigny s'approcha de la fenetre, tout en disant :

-- Le Saint-Pere nous doit trop, et d'abord sa tiare, pour ne pas entendre nos raisons. Le droit canon offre assez de motifs...

Les fers d'un cheval sonnerent sur les paves de la cour.

-- Un chevaucheur, Sire, dit Marigny. Il semble avoir parcouru un long chemin.

-- De qui vient-il ? dit le roi.

-- Je ne sais pas ; je ne distingue point ses armes[18]... Il conviendrait aussi, continua Marigny, de chapitrer un peu Monseigneur Louis, pour qu'il n'allat pas, par quelque demarche mal ordonnee, gacher sa propre affaire.

-- J'y veillerai, Enguerrand, dit le roi.

A ce moment Hugues de Bouville entra.

-- Sire, un messager de Carpentras. Il demande a etre recu par vous-meme.

-- Qu'il vienne.

-- Le courrier du pape, dit Nogaret.

La coincidence n'avait rien qui dut les surprendre. Entre le Saint-Siege et la cour, la correspondance etait frequente, sinon quotidienne.

Le chevaucheur, un garcon de vingt-cinq ans environ, de grande taille et large d'epaules, etait couvert de poussiere et de boue. La croix et la clef, largement brodees sur sa cotte jaune et noir, designaient un serviteur de la papaute. Il tenait a la main gauche son couvre-chef et son baton de fonction. Il s'avanca vers le roi, mit le genou en terre, et detacha de sa ceinture la boite d'ebene et d'argent qui contenait le message.

-- Sire, dit-il, le pape Clement est mort.

Les assistants eurent le meme sursaut. Le roi et Nogaret, particulierement, se regarderent et palirent. Le roi ouvrit la boite d'ebene, sortit une lettre dont il brisa le sceau qui etait celui du cardinal Arnaud d'Auch. Il lut avec attention, comme pour bien s'assurer de la verite de la nouvelle.

-- Le pape que nous avions fait est maintenant a Dieu, murmura-t-il en tendant le parchemin a Marigny.

-- Quand a-t-il passe ? demanda Nogaret.

-- Voila six jours francs, repondit Marigny. Dans la nuit du 19 au 20.

-- Un mois apres, dit le roi.

-- Oui, Sire, un mois apres... dit Nogaret.

Ils avaient fait, ensemble, le meme calcul. Le 18 mars, au milieu des flammes, le grand-maitre des Templiers leur avait crie : << Pape Clement, chevalier Guillaume, roi Philippe, avant un an, je vous cite a paraitre au tribunal de Dieu...>> Et voici que le premier deja etait mort.

-- Dis-moi, reprit le roi s'adressant au chevaucheur et lui faisant signe de se relever ; comment est mort notre Saint-Pere ?

-- Sire, le pape Clement etait chez son neveu, messire de Got, a Carpentras, quand il fut saisi de fievres et d'angoisses. Alors il dit qu'il voulait retourner en Guyenne, pour y mourir au lieu de sa naissance, a Villandraut. Mais il ne put aller plus loin que la premiere etape, et dut se fermer a Roquemaure pres Chateauneuf. Ses physiciens ont tout essaye pour le garder en vie, jusques a lui faire manger des emeraudes pilees en poudre, qui sont remede le meilleur, a ce qu'il parait, pour le mal qu'il avait. Mais rien n'a fait. L'etouffement l'a pris. Les cardinaux etaient autour de lui. Je ne sais rien d'autre.

Il se tut.

-- Va, dit le roi.

Le chevaucheur sortit. Il n'y eut plus, dans la salle, d'autre bruit que le souffle du grand levrier qui dormait devant le feu.

Le roi et Nogaret n'osaient se regarder. << Serait-il possible vraiment, pensaient-ils, que nous soyons maudits ?... Auquel de nous deux, maintenant ? >>

Le monarque etait d'une paleur impressionnante, et il avait, dans sa longue robe royale, la raideur glacee des gisants.





TROISIEME PARTIE



LA MAIN DE DIEU





I



LA RUE DES BOURDONNAIS


Le peuple de Paris ne mit que huit jours a construire, autour de la condamnation des princesses adulteres, une legende de debauche et de cruaute. Imaginations de carrefours et vantardises de boutiques : tel affirmait tenir la verite, de premiere bouche, d'un sien compere qui livrait les epices a l'hotel de Nesle ; tel autre avait un cousin a Pontoise... L'affabulation populaire s'etait surtout emparee de Marguerite de Bourgogne et lui faisait tenir un role extravagant. Ce n'etait plus un amant qu'on attribuait a la reine de Navarre, mais dix, mais cinquante ; un par soiree... On se montrait, avec force recits et une sorte de fascination craintive, la tour de Nesle devant laquelle des gardes veillaient a present, de jour et de nuit, afin d'ecarter les curiosites. Car l'affaire n'etait pas terminee. Plusieurs cadavres avaient ete repeches dans les parages. On affirmait que l'heritier du trone, enferme dans son hotel, tourmentait ses serviteurs pour leur faire avouer ce qu'ils savaient de l'inconduite de sa femme, et ensuite expediait leurs corps a la Seine.

Un matin, vers tierce, la belle Beatrice d'Hirson sortit de l'hotel d'Artois. On etait au debut de mai et le soleil jouait sur les vitres des maisons. Sans se hater, Beatrice avancait, satisfaite de sentir le vent tiede lui caresser le front. Elle savourait l'odeur du printemps naissant, et prenait plaisir a provoquer le regard des hommes, surtout lorsqu'ils etaient de petite condition.

Elle gagna le quartier Saint-Eustache et s'engagea dans la rue des Bourdonnais. Les ecrivains publics y avaient leurs echoppes, et aussi les marchands de cire qui fabriquaient les tablettes a ecrire, en meme temps que les chandelles et encaustiques. Mais il s'y pratiquait d'autres trafics. Au fond de certaines maisons, on cedait a prix d'or, avec des precautions extremes, les ingredients necessaires a toutes sorcelleries : poudre de serpent, crapauds piles, cervelles de chats, poils de ribaudes, ainsi que les plantes, cueillies au juste temps de la lune, avec lesquelles on fabriquait les philtres d'amour ou les poisons destines a << enherber >> un ennemi. Et l'on appelait souvent la << rue aux Sorcieres >> cette voie etroite ou le Diable tenait marche autour de la cire d'abeille, matiere premiere des envoutements.

L'air detache, le regard glissant, Beatrice d'Hirson entra dans une boutique qui avait pour enseigne un grand cierge de tole peinte.

La boutique, etroite de facade, etait longue et sombre. Au plafond pendaient des cierges de toutes tailles et, sur les casiers qui garnissaient les murs, des chandelles etaient empilees, ainsi que les pains bruns, rouges ou verts utilises pour les sceaux. L'air sentait fortement la cire, et tout objet etait un peu collant sous le doigt.

Le marchand, vieil homme coiffe d'un gros bonnet de laine ecrue, faisait ses comptes a l'aide d'un boulier. A l'arrivee de Beatrice, son visage s'ouvrit d'un sourire edente.

-- Maitre Engelbert... dit Beatrice, je viens vous payer la depense de l'hotel d'Artois...

-- Ah ! C'est une bonne action, ma noble dame, c'est une bonne action. Car l'argent, ces temps-ci, court plus vite a sortir qu'a rentrer. Chacun qui nous fournit veut etre paye sur l'heure. Et puis surtout, c'est la maltote qui nous etrangle ! Quand je vous vends pour une livre, je dois verser un denier. Le roi gagne plus que moi sur mon travail[19].

Il chercha parmi ses tablettes de comptes celle qui concernait l'hotel d'Artois, et l'approcha de ses yeux de souris.

-- Alors nous avons quatre livres huit sous, sauf a m'etre trompe. Et quatre deniers, se hata-t-il d'ajouter, car il avait pris l'habitude de faire supporter a l'acheteur cette maltote dont il se plaignait tant.

-- Moi... j'ai compte six livres... dit doucement Beatrice en posant deux ecus sur le comptoir.

-- Ah ! Voila une bonne pratique, comme il nous en faudrait grand nombre !

Il porta les pieces a ses levres, puis ajouta, la mine complice :

-- Vous voulez sans doute voir votre protege ? J'en suis bien satisfait. Il est fort serviable ; il parle peu... Maitre Evrard !

L'homme qui entra, venant de l'arriere-boutique, boitait. Il avait une trentaine d'annees ; il etait maigre, mais solidement bati, avec le visage osseux, la paupiere creuse et sombre.

Aussitot, maitre Engelbert se souvint d'une livraison urgente.

-- Mettez la clenche derriere moi. Je serai absent une petite heure, dit-il au boiteux.

Celui-ci, des qu'il fut seul avec Beatrice, la prit par les poignets.

-- Venez, dit-il.

Elle le suivit vers le fond de la boutique, passa sous un rideau qu'il souleva, et se trouva dans la resserre ou l'on entreposait les pains de cire brute, les tonnelets de suif, les paquets de meches. On y voyait aussi une etroite paillasse coincee entre un vieux coffre et le mur salpetre.

-- Mon chateau, mes domaines, la commanderie du chevalier Evrard ! dit le boiteux avec une ironie amere en designant ce miserable habitacle. Mais cela vaut mieux que la mort, n'est-ce pas ?

Et, saisissant Beatrice aux epaules :

-- Et toi, souffla-t-il, tu vaux mieux que l'eternite.

Autant la voix de Beatrice etait lente et calme, autant celle d'Evrard etait precipitee.

Beatrice souriait, de cet air qu'elle avait de toujours se moquer vaguement des choses et des gens. Elle eprouvait une delectation perverse a sentir les etres dependre d'elle. Or, cet homme etait doublement a sa merci.

Elle l'avait decouvert un matin, et pareil a une bete traquee, dans un coin d'ecurie a l'hotel d'Artois. Il tremblait et defaillait de peur et de faim. Ancien Templier d'une commanderie du nord de la France, cet Evrard etait parvenu a s'evader de prison, la veille d'etre brule. Il avait echappe au bucher, mais non aux tortures. De la question trois fois appliquee, il gardait la jambe a jamais tordue, et aussi la raison un peu derangee. Parce qu'on lui avait brise les os pour lui faire confesser des pratiques demoniaques dont il etait innocent, il avait decide, par represailles, de se convertir au Diable. En apprenant la haine, il avait desappris la foi.

Il ne revait que sorcellerie, sabbats et hosties profanees. La rue des Bourdonnais pour cela etait une residence de choix. Beatrice l'avait place chez Engelbert qui le nourrissait, le logeait, et surtout lui fournissait un alibi au regard de la prevote. Ainsi Evrard, dans son antre suiffe, se prenant pour une veritable incarnation des puissances sataniques, s'entretenait d'espoirs de vengeance et de visions de luxure.

Sans un tic qui par instants lui deformait brusquement le visage, il n'eut pas ete depourvu d'une certaine et rude seduction. Son regard avait de l'ardeur et de l'eclat. Tandis qu'il parcourait Beatrice des mains, febrilement, et qu'elle le laissait faire, toujours placide, elle dit :

-- Tu dois etre content... Le pape est mort...

-- Oui ! oui ! dit Evrard avec une joie mechante. Ses physiciens lui ont fait digerer des emeraudes pilees. Bon remede, qui tranche les boyaux. Quels qu'ils soient, ces medecins-la sont de mes amis. La malediction de maitre Jacques commence a s'accomplir. Un de creve deja ! La main de Dieu frappe vite, quand la main des hommes y aide.

-- Et aussi celle du Diable, dit-elle en souriant.

Il avait releve sa jupe sans qu'elle eut le moins du monde proteste. Les doigts gantes de cire de l'ancien Templier caressaient une belle cuisse ferme, lisse et chaude.

-- Veux-tu l'aider a frapper encore ? reprit-elle.

-- Qui ?

-- Ton pire ennemi... a qui tu dois ton pied brise...

-- Nogaret..., murmura Evrard.

Il recula un peu, et son tic par trois fois lui tordit le visage.

Ce fut elle qui se rapprocha.

-- Tu peux te venger... si tu le desires... N'est-ce point ici qu'il se fournit en lumiere ? Vous lui vendez ses chandelles ?

-- Oui, dit-il.

-- Comment sont-elles faites ?

-- Des chandelles tres longues, en cire blanche, avec des meches traitees a part qui donnent peu de fumee. Pour son hotel il use de grands cierges jaunes qu'il ne prend pas chez nous. Ces chandelles-la, qu'on appelle des chandelles a legiste, il les emploie seulement lorsqu'il est a ecrire dans son cabinet, et il en brule deux douzaines la semaine.

-- En es-tu sur ?

-- Son concierge les vient querir par grosses. Il designa un casier.

-- Sa prochaine provision est deja appretee, et celle de Marigny a cote, et celle de Maillard, le secretaire du roi. C'est avec cela qu'ils eclairent tous les crimes que fabriquent leurs cervelles. Je voudrais pouvoir cracher dessus le venin du Diable.

Beatrice continuait de sourire.

-- Je peux te donner aussi bien... dit-elle. Moi, je sais le moyen d'empoisonner une chandelle...

-- Est-ce possible ? demanda Evrard.

-- Si on en respire la flamme une heure, on n'en regarde plus jamais d'autre... sinon celle de l'Enfer. C'est un moyen qui ne laisse point de trace et n'a pas de remede.

-- Comment le connais-tu ?

-- Ah... Voila... fit Beatrice en ondulant des epaules et en baissant les paupieres. Une poudre qu'il suffit de meler a la cire...

-- Et pourquoi desires-tu frapper Nogaret ? demanda Evrard.

Toujours se dandinant comme par coquetterie, elle repondit :

-- Peut-etre parce que d'autres gens que toi veulent aussi s'en venger. Tu ne risques rien...

Evrard reflechit un instant. Son regard se faisait plus aigu, plus luisant.

-- Alors, il ne faudrait pas tarder, dit-il en precipitant ses mots. Il se pourrait que j'aie a partir bientot. Ne le repete point, surtout ; mais le neveu du grand-maitre, messire Jean de Longwy, a commence de nous compter. Il a jure, lui aussi, de venger messire de Molay. Nous ne sommes point tous morts, malgre le maudit qui nous occupe. J'ai recu l'autre jour un de mes anciens freres, Jean du Pre, qui me portait un message, m'informant de me tenir pret a m'en aller vers Langres. Ce serait belle chose que d'amener en present a messire de Longwy l'ame de Nogaret... Quand pourrai-je avoir cette poudre ?

-- Je l'ai la... dit calmement Beatrice en ouvrant son aumoniere.

Elle tendit a Evrard un sachet, qu'il ouvrit avec prudence, et qui contenait deux matieres mal melees, l'une grise, l'autre cristalline et blanchatre.

-- C'est de la cendre, dit Evrard en montrant la poudre grise.

-- Oui... la cendre de la langue d'un homme que Nogaret a fait perir... Je l'ai mise a dessecher dans un four, a la minuit... C'est pour appeler le Diable...

Puis elle designa la poudre blanche :

-- Et la, c'est du serpent de Pharaon[20]... Cela ne tue qu'en brulant.

-- Et tu dis qu'en mettant les deux dans une chandelle ?...

Beatrice abaissa le front avec assurance. Evrard fut un moment hesitant ; son regard allait du sachet a Beatrice.

-- Mais il faut que ce soit fait devant moi, ajouta-t-elle.

L'ancien Templier alla chercher un rechaud dont il attisa les chardons. Puis il tira une chandelle de la provision preparee pour le garde des Sceaux, la placa dans un moule et la mit a mollir. Ensuite il la fendit avec une lame et versa le long de la meche le contenu du sachet.

Beatrice tournait autour de lui, en marmonnant des paroles de conjuration ou revint trois fois le prenom de Guillaume. Le moule fut remis au feu, puis refroidi dans un bac rempli d'eau.

La chandelle ressoudee ne gardait aucune trace de l'operation.

-- Pour un homme qu'on a plutot habitue a manier l'epee, ce n'est point mauvais travail, dit Evrard, l'air cruel et content de lui.

Et il alla remettre la chandelle ou il l'avait prise, en ajoutant :

-- Qu'elle soit bonne messagere d'eternite.

La chandelle empoisonnee, au milieu du paquet, et sans qu'on put la distinguer des autres, etait maintenant comme le gros lot d'une abominable loterie. Quel jour le valet charge de garnir les chandeliers du garde des Sceaux la tirerait-il ? Beatrice eut un petit rire. Mais deja Evrard revenait vers elle et la saisissait a pleins bras.

-- Il se peut que nous nous voyions pour la derniere fois.

-- Peut-etre oui... peut-etre non... dit-elle.

Il l'entraina vers le grabat.

-- Comment faisais-tu... quand tu etais Templier... pour rester chaste ? demanda-t-elle.

-- Je n'ai jamais pu le demeurer, repondit-il d'une voix sourde.

Alors, la belle Beatrice leva les yeux vers les solives, ou pendaient les cierges d'eglise, et elle se laissa penetrer de l'illusion d'etre prise par le Diable. Au reste, Evrard n'etait-il pas boiteux ?





II



LE TRIBUNAL DES OMBRES


Chaque nuit, messire de Nogaret, chevalier, legiste et garde des Sceaux, travaillait fort tard en son cabinet, comme il l'avait fait toute sa vie. Et chaque matin la comtesse d'Artois apprenait que son ennemi avait ete vu en parfaite sante, semblait-il, et se rendant d'un bon pied, ses portefeuilles sous le bras, a l'hotel du roi. La comtesse posait alors un regard lourd sur sa demoiselle de parage.

-- Patientez, Madame... Une grosse, cela fait douze douzaines. A raison de deux douzaines la semaine...

Mais la patience n'etait pas le fort de Mahaut, qui commencait a prendre tres petite opinion des vertus mortiferes du serpent de Pharaon. A savoir seulement si la chandelle empoisonnee etait bien allee chez son destinataire, s'il n'y avait pas eu echange ou erreur, ou si quelque valet n'avait pas laisse choir precisement cette chandelle-la. Pour etre certain de reussir, il eut fallu pouvoir la planter soi-meme dans le candelabre.

-- La langue ne peut pas se tromper, Madame... assurait Beatrice.

Mahaut croyait peu a la sorcellerie.

-- Couteuses manigances, pour pietres resultats. D'abord un bon poison, decretait-elle, s'administre par la bouche et non par fumee.

Neanmoins, lorsque Beatrice lui portait son bougeoir, le soir, elle ne manquait pas de lui demander avec un peu d'inquietude ;

-- Ce ne sont point des chandelles a legiste ?

-- Mais non... Madame... repondait Beatrice.

Or un matin de la fin mai, Nogaret, contrairement a ses habitudes, arriva en retard au Conseil ; il penetra dans la salle alors que deja le roi etait assis.

Nogaret s'inclina tres bas en offrant ses excuses ; ce faisant, un vertige le saisit et il dut se rattraper a la table.

La plus urgente affaire etait l'election papale.

Le siege pontifical etait vacant maintenant depuis quatre semaines, et les cardinaux, reunis en conclave a Carpentras selon les instructions dernieres de Clement V, se livraient un combat qui ne paraissait pas pres de finir.

On connaissait fort bien la position et la pensee du roi de France. Philippe le Bel voulait que la papaute restat en Avignon, la ou il l'avait installee, a portee de sa main ; il voulait que le pape si possible fut francais ; il voulait que l'enorme organisation politique que constituait l'Eglise ne put jouer, comme elle l'avait fait souvent, contre le royaume.

Les vingt-trois cardinaux assembles a Carpentras, et qui venaient de partout, d'Italie, de France, d'Espagne, de Sicile, d'Allemagne, etaient dechires en presque autant de camps qu'il y avait de chapeaux.

Les disputes theologiques, les rivalites d'interet, les rancunes de famille alimentaient leurs luttes. Chez les cardinaux italiens surtout, entre les Caetani, les Colonna et les Orsini, existaient des haines inexpiables.

-- Ces huit cardinaux italiens, dit Marigny, ne sont accordes que dans leur volonte de ramener a Rome la papaute. Par bonheur, ils ne le sont sur le nom d'aucun papable.

-- Cet accord peut se faire avec le temps, remarqua Monseigneur de Valois.

-- C'est pourquoi il ne faut point leur en donner, repondit Marigny.

Nogaret sentit a ce moment comme une nausee qui lui alourdissait l'estomac et genait sa respiration. Il voulut se redresser sur son siege et il eprouva de la difficulte pour commander a ses muscles. Puis, son malaise disparut ; il respira largement et s'essuya le front.

-- Rome est la ville du pape pour tous les chretiens, dit Charles de Valois. Le centre du monde est a Rome.

-- Chose qui convient aux Italiens, sans doute, mais non au roi de France, dit Marigny.

-- Vous ne pouvez tout de meme refaire l'oeuvre des siecles, messire Enguerrand, et empecher que le trone de saint Pierre ne soit la ou il l'a fonde.

-- Mais quand le pape veut se tenir a Rome, il ne peut y rester ! s'ecria Marigny. Il est force de fuir devant les factions qui dechirent la ville, et doit s'aller refugier dans quelque chateau sous la protection de troupes qui ne lui appartiennent point. Il se trouve beaucoup mieux veille par notre bonne forteresse de Villeneuve, de l'autre cote du Rhone.

-- Le pape demeurera en son etablissement d'Avignon, dit le roi.

-- Je connais bien Francesco Caetani, reprit Charles de Valois. C'est un homme de grand savoir et de grand merite sur qui je puis avoir de l'influence.

-- Je ne souhaite point ce Caetani, dit le roi. Il est de la famille de Boniface, et reprendrait les errements de la bulle Unam Sanctam[21].

Philippe de Poitiers, penchant son long buste, montra qu'il approuvait pleinement son pere.

-- Je pense qu'il y a dans cette affaire, dit-il, assez d'intrigues pour qu'elles s'aneantissent l'une l'autre. A nous d'etre les plus tenaces et les plus fermes.

Apres un instant de silence, Philippe le Bel se tourna vers Nogaret. Celui-ci, le visage tres pale, respirait avec peine.

-- Votre conseil, Nogaret ?

-- Oui... Sire, dit le garde des Sceaux avec effort. Il passa une main tremblante sur son front.

-- Veuillez me pardonner... Cette lourde chaleur...

-- Mais il ne fait pas chaud, dit Hugues de Bouville.

Nogaret, a grand effort, prononca d'une voix lointaine :

-- L'interet du royaume et celui de la foi commandent d'agir en ce sens.

Puis il se tut ; on s'etonna qu'il eut parle si peu, et pour exprimer une pensee si vague.

-- Votre conseil, Marigny ?

-- Je proposerais, Sire, qu'on prit pretexte de ramener en Guyenne les restes du pape Clement, selon la volonte qu'il en a montree, pour aller presser un peu le conclave. Messire de Nogaret pourrait etre charge de cette pieuse mission, nanti des pouvoirs necessaires, et accompagne d'une bonne escorte, armee comme il convient. L'escorte garantira les pouvoirs.

Charles de Valois detourna la tete ; il desapprouvait cette epreuve de force.

-- Mon annulation en sera-t-elle hatee ? demanda Louis de Navarre.

-- Taisez-vous, Louis... dit le roi. C'est aussi a cela que nous travaillons.

-- Oui, Sire... dit Nogaret sans meme avoir conscience de parler.

Sa voix etait rauque et basse. Il eprouvait un grand trouble dans l'esprit, et les choses se deformerent devant ses yeux. Les voutes de la salle lui parurent devenir hautes comme celles de la Sainte-Chapelle ; puis, soudain, elles se rapprocherent jusqu'a devenir aussi basses que celles des caveaux ou il avait coutume d'interroger les prisonniers.

-- Qu'advient-il ? demanda-t-il en essayant de desserrer son surcot.

Il s'etait brusquement ramasse sur lui-meme, les genoux contre le ventre, la tete baissee, les mains crispees sur la poitrine. Le roi se leva, imite de tous les assistants... Nogaret poussa un cri etouffe et s'ecroula en vomissant.

Ce fut Hugues de Bouville, le grand chambellan, qui le ramena a son hotel ou il fut aussitot visite par les medecins du roi.

Ceux-ci consulterent longuement. Rien ne fut revele de leur rapport au souverain. Mais bientot, a la cour et dans toute la ville, on parla d'une maladie inconnue. Le poison ? On affirmait avoir essaye des plus puissants antidotes.

Les affaires du royaume, ce jour-la, resterent comme suspendues.

Lorsque la comtesse Mahaut apprit la nouvelle, elle dit seulement :

-- Bon ! Il paie.

Et elle se mit a table. Mais elle promit a Beatrice une robe complete, c'est-a-dire les six pieces, chemise, robe de dessous, robe de dessus, surcot, manteau et chape, le tout de la plus fine etoffe, avec en plus une belle bourse pendue a la ceinture, si le garde des Sceaux trepassait.

Nogaret, effectivement, payait. Depuis plusieurs heures, il ne reconnaissait plus personne. Il etait sur son lit, le corps secoue de spasmes, et il crachait du sang. Il n'avait meme plus la force de se pencher au-dessus d'un bassin ; le sang coulait de sa bouche sur un gros drap plie qu'un valet changeait de temps en temps.

La chambre etait pleine. Amis et serviteurs se relayaient aupres du malade. Dans un coin, petit groupe sournois et chuchotant, quelques parents pensaient a la curee en evaluant le mobilier.

Nogaret ne les distinguait que comme de vagues spectres qui s'agitaient tres loin, sans raison et sans but. D'autres presences, visibles de lui seul, etaient en train de l'assaillir.

Au cure de la paroisse, qui vint l'administrer, il ne confessa que des rales ou des paroles inintelligibles.

-- Arriere, arriere ! hurla-t-il d'une voix epouvantee quand on l'oignit des saintes huiles.

Les medecins se precipiterent. Nogaret, hagard, se tordait sur sa couche, les yeux revulses, repoussant des ombres... Il etait entre dans les affres.

Sa memoire, qui n'aurait plus a lui faire de service, se vidait d'un coup comme une bouteille retournee qu'on va jeter, et lui presentait toutes les agonies auxquelles il avait assiste, tous les trepas qu'il avait ordonnes. Morts pendant les interrogatoires, morts dans les prisons, morts dans les flammes, morts sur la roue, morts aux cordes des gibets, se bousculaient en lui et venaient y mourir une deuxieme fois.

Les mains a la gorge, il s'efforcait d'ecarter les fers rougis dont il avait vu bruler tant de poitrines nues. Ses jambes furent saisies de crampes ; on l'entendit crier :

-- Les tenailles ! Otez-les, par pitie !

L'odeur du sang qu'il vomissait lui semblait l'odeur du sang de ses victimes.

Il arrivait a Nogaret, pour sa derniere heure, de se sentir enfin a la place des autres ; et c'etait cela son chatiment.

-- Je n'ai rien fait en mon nom ! Le roi seul... j'ai servi le roi...

Ce legiste, devant le tribunal de l'agonie, tentait une ultime procedure.

Les assistants, avec moins d'emotion que de curiosite, et plus de degout que de compassion, regardaient s'enfoncer dans l'au-dela l'un des vrais maitres du royaume.

Vers le soir la chambre se vida. Un barbier et un frere de saint Dominique resterent seuls aupres de Nogaret. Les serviteurs se coucherent a meme le sol, dans l'antichambre, et la tete sous leurs manteaux.

Bouville eut a les enjamber, lorsqu'il vint dans la nuit, de la part du roi. Il interrogea le barbier.

-- Rien n'a pu agir, dit celui-ci a voix basse. Il vomit moins, mais ne cesse de delirer. Nous n'avons plus qu'a attendre que Dieu le prenne !

Ralant faiblement, Nogaret etait seul a voir les Templiers morts qui l'attendaient au fond des tenebres. La croix cousue sur l'epaule, ils se tenaient le long d'une route nue, bordee de precipices, et qu'eclairait la lueur des buchers.

-- Aymon de Barbonne... Jean de Fumes... Pierre Suffet... Brintinhiac... Ponsard de Gizy...

Les morts se servaient de sa voix, qu'il ne reconnaissait plus, pour se faire reconnaitre de lui.

-- Oui, Sire... Je partirai demain...

Bouville, vieux serviteur de la couronne, eut le coeur serre en percevant ce murmure qu'il se promit de rapporter au roi.

Mais soudain Nogaret se dressa, le menton en avant, le cou tendu, et lui cria, effrayant :

-- Fils de Cathare !

Bouville regarda le dominicain, et tous deux se signerent.

-- Fils de Cathare ! repeta Nogaret.

Et il retomba sur ses oreillers. Dans l'immense, le tragique paysage de montagnes et de vallees qu'il portait en lui et qui le conduisait vers le jugement dernier, Nogaret etait reparti pour sa grande expedition. Il chevauchait, un jour de septembre, sous l'eblouissant soleil d'Italie, a la tete de six cents cavaliers et d'un millier de fantassins, vers le rocher d'Anagni. Sciarra Colonna, l'ennemi mortel du pape Boniface VIII, l'homme qui avait prefere ramer trois ans au banc d'une galere barbaresque plutot que risquer d'etre rendu a la papaute, marchait a cote de lui. Et Thierry d'Hirson etait de l'expedition. La petite cite d'Anagni ouvrait d'elle-meme ses portes ; les assaillants, passant par l'interieur de la cathedrale, envahissaient le palais Caetani et les appartements pontificaux. La, le vieux pape de quatre-vingt-huit ans, tiare en tete, croix en main, seul dans une immense salle desertee, voyait entrer cette horde en armures. Somme d'abdiquer, il repondait : << Voila mon cou, voila ma tete ; je mourrai, mais je mourrai pape. >> Sciarra Colonna le giflait de son gantelet de fer. Et Boniface lancait a Nogaret : << Fils de Cathare ! Fils de Cathare ! >>.

-- J'ai empeche qu'on ne le tuat, gemit Nogaret.

Il plaidait encore. Mais bientot il se mit a sangloter, comme avait sanglote Boniface jete au bas de son trone ; il etait de nouveau a la place de l'autre...

La raison du vieux pape n'avait pas resiste a l'attentat et a l'outrage. Tandis qu'on le ramenait a Rome, Boniface continuait de pleurer comme un enfant. Puis il etait tombe dans une demence furieuse, insultant quiconque l'approchait, et se trainant a quatre pattes dans la chambre ou on le gardait. Un mois plus tard il mourait en repoussant, dans une crise de rage, les derniers sacrements...

Penche sur Nogaret et multipliant les signes de croix, le frere dominicain ne comprenait pas pourquoi l'ancien excommunie s'obstinait a refuser une extreme-onction qu'il avait recue quelques heures plus tot.

Bouville partit. Le barbier, se sachant inutile jusqu'au moment ou il aurait a proceder a la toilette funeraire, s'etait endormi sur son siege et dodelinait la tete. Le dominicain de temps a autre abandonnait son chapelet pour moucher la chandelle.

Vers quatre heures du matin les levres de Nogaret articulerent faiblement :

-- Pape Clement... chevalier Guillaume... roi Philippe...

Ses grands doigts bruns et plats grattaient le drap.

-- Je brule, dit-il encore.

Puis les fenetres devinrent grises de la timide lueur de l'aube, et une cloche tinta, de l'autre cote de la Seine. Les serviteurs remuerent dans le vestibule. L'un deux entra, trainant les pieds, et vint ouvrir une croisee. Paris sentait le printemps et les feuilles. La ville s'eveillait dans une rumeur confuse.

Nogaret etait mort et un filet de sang sechait sous ses narines. Le frere de saint Dominique dit :

-- Dieu l'a pris !





III



LES DOCUMENTS D'UN REGNE


Une heure apres que Nogaret eut rendu l'ame, messire Alain de Pareilles, accompagne de Maillard, le secretaire du roi, vint se saisir de tous les documents, pieces et dossiers qui se trouvaient en la demeure du garde des Sceaux.

Puis le roi lui-meme fit une derniere visite a son ministre. Il ne resta devant le corps qu'un temps assez bref. Ses yeux pales fixaient le mort, sans ciller, comme lorsqu'il lui posait sa question habituelle : << Votre conseil, Nogaret ? >> Et il semblait decu de ne plus avoir reponse.

Philippe le Bel, ce matin-la, n'accomplit point sa quotidienne promenade a travers les rues et les marches. Il rentra directement au Palais ou il commenca, aide de Maillard, l'examen des dossiers pris chez Nogaret et qu'on avait deposes dans son cabinet.

Bientot, Enguerrand de Marigny se presenta chez le roi. Le souverain et son coadjuteur se regarderent, et le secretaire sortit.

-- Le pape, au bout d'un mois... dit le roi. Et un mois apres, Nogaret...

Il y avait de l'angoisse, presque de la detresse, dans la facon dont il avait prononce ces mots. Marigny s'assit sur le siege que le souverain lui designait. Il resta un moment silencieux, puis dit :

-- Certes, ce sont d'etranges coincidences, Sire. Mais de semblables choses arrivent sans doute chaque jour, dont nous ne sommes pas frappes parce que nous les ignorons.

-- Nous avancons en age, Enguerrand. C'est une malediction suffisante.

Il avait quarante-six ans, Marigny quarante-neuf. Peu d'hommes, a cette epoque, atteignaient la cinquantaine.

-- Il faut faire tri de tout ceci, reprit le roi en montrant les dossiers.

Ils se mirent au travail. Une partie des pieces seraient deposees aux Archives du royaume, dans le Palais meme[22]. D'autres, qui concernaient des affaires en cours, seraient conservees par Marigny ou remises a ses legistes ; d'autres enfin, par prudence, iraient au feu.

Le silence regnait dans le cabinet, a peine trouble par les cris lointains des marchands et la rumeur de Paris.

Le roi se penchait sur les liasses ouvertes. C'etait tout son regne qu'il voyait repasser devant lui, vingt-neuf annees pendant lesquelles il avait administre le sort de millions d'hommes, et impose son influence a l'Europe entiere.

Et brusquement cette suite d'evenements, de problemes, de conflits, de decisions, lui parut comme etrangere a sa propre vie, a son propre destin. Une autre lumiere eclairait ce qui avait fait le travail de ses jours et le souci de ses nuits.

Car il decouvrait soudain ce que les autres pensaient et ecrivaient de lui ; il se voyait de l'exterieur. Nogaret avait garde des lettres d'ambassadeurs, des minutes d'interrogatoires, des rapports de police. Toutes ces lignes faisaient apparaitre un portrait du roi que celui-ci ne reconnaissait pas, l'image d'un etre lointain, dur, etranger a la peine des hommes, inaccessible aux sentiments, une figure abstraite incarnant l'autorite au-dessus et a l'ecart de ses semblables. Plein d'etonnement, il lisait deux phrases de Bernard de Saisset, cet eveque qui avait ete a l'origine de la grande querelle avec Boniface VIII : << Il a beau etre le plus bel homme du monde, il ne sait que regarder les gens sans rien dire. Ce n'est ni un homme ni une bete, c'est une statue. >>

Et il lut aussi ces mots, d'un autre temoin de son regne : << Rien ne le fera ployer, c'est un roi de fer. >>

-- Un roi de fer, murmura Philippe le Bel. Ai-je donc su si bien cacher mes faiblesses ? Comme les autres nous connaissent peu, et comme je serai mal juge !

Un nom rencontre le fit se souvenir de l'extraordinaire ambassade qu'il avait recue tout au debut de son regne. Rabban Kaumas, eveque nestorien chinois, etait venu lui proposer de la part du grand Khan de Perse, descendant de Gengis Khan, la conclusion d'une alliance, une armee de cent mille hommes et la guerre contre les Turcs.

Philippe le Bel avait alors vingt ans. Quelle griserie, pour un jeune homme, que la perspective d'une croisade ou participeraient l'Europe et l'Asie, quelle entreprise digne d'Alexandre ! Ce jour-la pourtant, il avait choisi une autre voie. Plus de croisades, plus d'aventures guerrieres ; c'etait sur la France et la paix qu'il avait resolu d'exercer ses efforts. Avait-il eu raison ? Quelle eut ete sa vie, et quel empire eut-il fonde s'il avait accepte l'alliance avec le Khan de Perse ? Il reva, un instant, d'une gigantesque conquete des terres chretiennes qui aurait assure sa gloire dans la suite des siecles... Mais Louis VII, mais Saint Louis avaient poursuivi de semblables reves, qui s'etaient tournes en desastres.

Il revint au reel, souleva une nouvelle pile de parchemins. Sur le dossier, il lisait une date : 1305. C'etait l'annee de la mort de son epouse la reine Jeanne, qui avait apporte la Navarre au royaume, et a lui le seul amour qu'il eut connu. Il n'avait jamais desire d'autre femme ; depuis neuf ans qu'elle etait disparue, il n'en avait plus regarde d'autre. Or, a peine avait-il depouille l'habit de deuil, qu'il devait affronter les emeutes. Paris, souleve contre ses ordonnances, le forcait a se refugier au Temple. Et l'annee suivante, il faisait arreter ces memes Templiers qui lui avaient fourni asile et protection... Nogaret avait conserve ses notes concernant la conduite du proces.

Et maintenant ? Apres tant d'autres, le visage de Nogaret allait s'effacer du monde. Il ne restait de lui que ces liasses d'ecriture, temoignages de son labeur.

<< Que de choses promises a l'oubli dorment ici, pensa le roi. Tant de procedures, de tortures, de morts...>>

Les yeux fixes, il meditait.

<< Pourquoi ? se demandait-il encore. Pour quelle fin ? Ou sont mes victoires ? Gouverner est une oeuvre qui ne connait point d'achevement. Peut-etre n'ai-je que quelques semaines a vivre. Et qu'ai-je fait qui soit assure de durer apres moi...>>

Il ressentait la grande vanite d'agir qu'eprouve l'homme assailli par l'idee de sa propre mort.

Marigny, le poing sous son large menton, restait immobile, inquiet de la gravite du roi. Tout etait relativement aise au coadjuteur dans l'exercice de ses charges et taches, sauf de comprendre les silences du souverain.

-- Nous avons fait canoniser mon grand-pere le roi Louis par le pape Boniface, dit Philippe le Bel ; mais etait-il vraiment un saint ?

-- Sa canonisation etait utile au royaume, Sire, repondit Marigny. Une famille de rois est mieux respectee si elle compte un saint.

-- Mais fallait-il, dans la suite, employer la force contre Boniface ?

-- Il etait sur le point de vous excommunier, Sire, parce que vous ne pratiquiez point dans vos Etats la politique qu'il voulait. Vous n'avez pas manque au devoir des rois. Vous etes reste a la place ou Dieu vous avait mis, et vous avez proclame que vous ne teniez votre royaume de personne, fors de Dieu.

Philippe le Bel designa un long parchemin.

-- Et les Juifs ? N'en avons-nous pas brule trop ? Ils sont creatures humaines, souffrantes et mortelles comme nous. Dieu ne l'ordonnait pas.

-- Vous avez suivi l'exemple de Saint Louis, Sire ; et le royaume avait besoin de leurs richesses.

Le royaume, le royaume, sans cesse le royaume. << Il le fallait, pour le royaume... Nous le devons, pour le royaume...>>

-- Saint Louis aimait la foi et la grandeur de Dieu. Moi, qu'ai-je donc aime ? dit Philippe le Bel a voix basse.

-- La justice, Sire, la justice qui est necessaire au commun bien, et qui frappe tous ceux qui ne suivent pas le train du monde.

-- Ceux qui ne suivent pas le train du monde ont ete nombreux le long de mon regne, et ils seront nombreux encore si tous les siecles se ressemblent.

Il soulevait les dossiers de Nogaret et les reposait sur la table, l'un apres l'autre.

-- Le pouvoir est chose amere, dit-il.

-- Rien n'est grand, Sire, qui n'ait sa part de fiel, repondit Marigny, et le Seigneur Christ l'a su. Vous avez regne grandement. Songez que vous avez reuni a la couronne Chartres, Beaugency, la Champagne, la Bigorre, Angouleme, la Marche, Douai, Montpellier, la Comte-Franche, Lyon, et une part de Guyenne. Vous avez fortifie vos villes, comme votre pere Monseigneur Philippe III le souhaitait, pour qu'elles ne soient plus a la merci d'autrui, du dehors comme du dedans... Vous avez refait la loi d'apres les lois de l'ancienne Rome. Vous avez donne au Parlement sa regle pour qu'il rende de meilleurs arrets. Vous avez octroye a beaucoup de vos sujets la bourgeoisie du roi[23]. Vous avez affranchi des serfs dans maints bailliages et senechaussees. Non, Sire, c'est a tort que vous craignez d'avoir erre. D'un royaume partage, vous avez fait un pays qui commence a n'avoir qu'un seul coeur.

Philippe le Bel se leva. La conviction sans faille de son coadjuteur le rassurait, et il s'appuyait sur elle pour lutter contre une faiblesse qui n'etait pas dans sa nature.

-- Peut-etre dites-vous vrai, Enguerrand. Mais si le passe vous satisfait, que dites-vous du present ? Hier des gens ont du etre tenus au calme par les archers, rue Saint-Merri. Lisez ce qu'ecrivent les baillis de Champagne, de Lyon et d'Orleans. Partout on crie, partout on se plaint du rencherissement du ble et des maigres salaires. Et ceux-la qui crient, Enguerrand, ne peuvent comprendre que ce qu'ils reclament, et que je voudrais leur donner, depend du temps et non de ma volonte. Ils oublieront mes victoires pour ne se souvenir que de mes impots, et l'on m'accablera de ne point les avoir nourris, du temps qu'ils vivaient...

Marigny ecoutait, plus inquiet maintenant des paroles du roi que de ses silences. Jamais il ne l'avait entendu avouer de semblables incertitudes, ni manifester un tel decouragement.

-- Sire, dit-il, il faut que nous decidions en plusieurs matieres.

Philippe le Bel regarda encore un instant, epars sur la table, les documents de son regne. Puis il se redressa, comme s'il venait de se donner un ordre.

-- Oui, Enguerrand, dit-il, il faut.

Le propre des hommes forts n'est pas d'ignorer les hesitations et les doutes qui sont le fonds commun de la nature humaine, mais seulement de les surmonter plus rapidement.





IV



L'ETE DU ROI


Avec la mort de Nogaret, Philippe le Bel parut avoir penetre dans un pays ou personne ne pouvait le rejoindre. Le printemps rechauffait la terre et les maisons ; Paris vivait dans le soleil ; mais le roi etait comme exile dans un hiver interieur. La prophetie du grand-maitre ne quittait plus guere son esprit.

Souvent, il partait pour l'une de ses residences de campagne, ou il suivait de longues chasses, sa seule distraction apparente. Mais il etait vite rappele a Paris par des rapports alarmants. La situation alimentaire, dans le royaume, etait mauvaise. Le cout des vivres augmentait ; les regions prosperes n'acceptaient pas de diriger leurs excedents vers les regions pauvres. On disait volontiers : << Trop de sergents, et pas assez de froment. >> On refusait de payer les impots, et l'on se revoltait contre les prevots et les receveurs de finances. A la faveur de cette crise, les ligues de barons, en Bourgogne et en Champagne, se reconstituaient pour soutenir de vieilles pretentions feodales. Robert d'Artois, mettant a profit le scandale des princesses royales et le mecontentement general, recommencait a fomenter des troubles sur les terres de la comtesse Mahaut.

-- Mauvais printemps pour le royaume, dit un jour Philippe le Bel devant Monseigneur de Valois.

-- Nous sommes dans la quatorzieme annee du siecle, mon frere, repondit Valois, une annee que le sort a toujours marquee pour le malheur.

Il rappelait par la une troublante constatation faite a propos des annees 14, au cours des ages : 714, invasion des musulmans d'Espagne ; 814, mort de Charlemagne et dechirement de son empire ; 914, invasion des Hongrois, accompagnee de la grande famine ; 1114, perte de la Bretagne ; 1214, la coalition d'Othon IV, vaincue de justesse a Bouvines... une victoire au bord de la catastrophe. Seule, l'annee 1014 manquait a l'appel des drames.

Philippe le Bel regarda son frere comme s'il ne le voyait pas. Il laissa tomber la main sur le cou du levrier Lombard, qu'il caressa a rebrousse-poil.

-- Or le malheur cette fois, mon frere, est le produit de votre mauvais entourage, reprit Charles de Valois. Marigny ne connait plus de mesure. Il use de la confiance que vous lui faites pour vous tromper, et vous engager toujours plus avant dans la voie qui le sert mais qui nous perd. Si vous aviez ecoute mon conseil dans la question de Flandre...

Philippe le Bel haussa les epaules, d'un mouvement qui voulait dire : << A cela, je ne puis rien. >>

Les difficultes avec la Flandre resurgissaient, periodiquement. Bruges la riche, irreductible, encourageait les soulevements communaux. Le comte de Flandre, de statut mal defini, refusait d'appliquer la loi generale. De traites en derobades, de negociations en revoltes, cette affaire flamande etait une plaie inguerissable a l'epaule du royaume. Que restait-il de la victoire de Mons-en-Pevele ? Une fois encore, il allait falloir employer la force.

Mais la levee d'une armee exigeait des fonds. Et si l'on repartait en campagne, le compte du Tresor depasserait sans doute celui de 1299, demeure dans les memoires comme le plus eleve que le royaume eut connu : 1 642 649 livres de depenses, accusant un deficit de pres de 70 000 livres. Or, depuis quelques annees, les recettes ordinaires s'equilibraient autour de 500 000 livres. Ou trouver la difference ?

Marigny, contre l'avis de Charles de Valois, fit alors convoquer une assemblee populaire pour le 1er aout 1314, a Paris. Il avait deja eu recours a de pareilles consultations, mais surtout a l'occasion des conflits avec la papaute. C'etait en aidant le pouvoir royal a se degager de l'obedience au Saint-Siege que la bourgeoisie avait conquis son droit de parole. Maintenant, on demandait son approbation en matiere de finances.

Marigny prepara cette reunion avec le plus grand soin, envoyant dans les villes messagers et secretaires, multipliant entrevues, demarches, promesses.

L'Assemblee se tint dans la Galerie merciere dont les boutiques, ce jour-la, furent fermees. Une grande estrade avait ete dressee ou s'installerent le roi, les membres de son Conseil, ainsi que les pairs et les principaux barons.

Marigny prit la parole, debout, non loin de son effigie de marbre, et sa voix semblait plus assuree encore qu'a l'accoutumee, plus certaine d'exprimer la verite du royaume. Il etait sobrement vetu ; il avait, de l'orateur, la prestance et le geste. Son discours, dans la forme, s'adressait au roi ; mais il le prononcait tourne vers la foule qui, de ce fait, se sentait un peu souveraine. Dans l'immense nef a deux voutes, plusieurs centaines d'hommes, venus de toute la France, ecoutaient.

Marigny expliqua que si les vivres se faisaient rares, donc plus chers, on ne devait point s'en montrer trop surpris. La paix qu'avait maintenue le roi Philippe favorisait l'accroissement en nombre de ses sujets. << Nous mangeons le meme ble, mais nous sommes plus a le partager. >> Il fallait donc semer davantage ; et pour semer, il fallait la tranquillite de l'Etat, l'obeissance aux ordonnances, la participation de chaque region a la prosperite de tous.

Or qui menacait la paix ? La Flandre. Qui refusait de contribuer au bien general ? La Flandre. Qui gardait ses bles et ses draps, preferant les vendre a l'etranger plutot que de les diriger vers l'interieur du royaume ou sevissait la penurie ? La Flandre. En refusant d'acquitter les tailles et droits de << traites >>, les villes flamandes aggravaient forcement la proportion des charges, pour les autres sujets du roi. La Flandre devait ceder ; on l'y contraindrait par la force. Mais pour cela, il fallait des subsides ; toutes les villes, ici representees par leurs bourgeois, devaient donc, dans leur propre interet, accepter une levee exceptionnelle d'impots.

-- Ainsi se feront voir, acheva Marigny, ceux qui donneront aide a aller contre les Flamands.

Une rumeur s'eleva, bientot dominee par la voix d'Etienne Barbette.

Barbette, maitre de la Monnaie de Paris, echevin, prevot des marchands, et fort riche d'un commerce de toiles et de chevaux, etait l'allie de Marigny. Son intervention avait ete preparee. Au nom de la premiere ville du royaume, Barbette promit l'aide requise. Il entraina l'assistance, et les deputes de quarante-trois << bonnes villes >> acclamerent d'une meme voix le roi, Marigny, et Barbette.

Si l'Assemblee avait ete une victoire, les resultats financiers se montrerent assez decevants. L'armee fut mise sur pied avant que la subvention ait ete recouvree.

Le roi et son coadjuteur souhaitaient faire une demonstration rapide d'autorite plutot que conduire une vraie guerre. L'expedition fut une imposante promenade militaire. Marigny, a peine les troupes en marche, fit connaitre a l'adversaire qu'il etait pret a negocier, et se hata de conclure, les premiers jours de septembre, la convention de Marquette.

Mais aussitot l'armee partie, Louis de Nevers, fils de Robert de Bethune, comte de Flandre, denonca la convention. Pour Marigny, c'etait l'echec. Valois, qui en venait a se rejouir d'une defaite pour le royaume si cette defaite nuisait au coadjuteur, accusait ce dernier, publiquement, de s'etre laisse acheter par les Flamands.

La note de la campagne demeurait a payer ; et les officiers royaux continuaient donc de percevoir, a grand-peine et au vif mecontentement des provinces, l'aide exceptionnelle consentie pour une entreprise deja close, et par l'insucces.

Le Tresor s'epuisait et Marigny devait envisager de nouveaux expedients.

Les Juifs avaient ete spolies par deux fois ; les tondre a nouveau donnerait peu de laine. Les Templiers n'existaient plus, et leur or etait depuis longtemps fondu. Restaient les Lombards.

Deja, en 1311, on les avait decretes d'expulsion, sans intention veritable d'executer l'ordonnance, mais pour les obliger de racheter, fort cher, leur droit de sejour. Cette fois, il ne pouvait s'agir de rachat ; c'etait la saisie de tous leurs biens, et leur renvoi de France, que Marigny meditait. Le trafic qu'ils maintenaient avec la Flandre, au mepris des instructions royales, et l'appui financier qu'ils apportaient aux ligues seigneuriales, justifiaient la mesure en preparation.

Mais le morceau etait de taille. Les banquiers et negociants italiens, bourgeois du roi, avaient reussi a tres solidement s'organiser, en << compagnies >>, avec a leur tete un << capitaine general >> elu. Ils controlaient le commerce vers l'etranger et regnaient sur le credit. Les transports, le courrier prive et meme certains recouvrements d'impots passaient par leurs mains. Ils pretaient aux barons, aux villes, aux rois. Ils faisaient meme l'aumone, lorsqu'il le fallait.

Aussi Marigny passa-t-il plusieurs semaines a mettre au point son projet. Il etait homme tenace, et la necessite l'aiguillonnait.

Mais Nogaret n'etait plus la. D'autre part, les Lombards de Paris, gens bien informes et instruits par l'experience, payaient cher les secrets du pouvoir.

Tolomei, de son seul oeil ouvert, veillait.





V



L'ARGENT ET LE POUVOIR


Un soir de la mi-octobre, une trentaine d'hommes tenaient reunion, toutes portes closes, chez messer Spinello Tolomei.

Le plus jeune, Guccio Baglioni, neveu de la maison, avait dix-huit ans. Le plus age en comptait soixante-quinze ; c'etait Boccanegra, capitaine general des compagnies lombardes. Si differents qu'ils fussent d'age et de traits, il y avait entre tous ces personnages une curieuse ressemblance dans l'attitude, la mobilite de visage et de geste, la maniere de porter le vetement.

Eclaires par de gros cierges fiches dans des candelabres forges, ces hommes de teint brun formaient une famille au langage commun. Une tribu en guerre aussi, et dont la puissance etait egale a celle des grandes ligues de noblesse ou des assemblees de bourgeois.

Il y avait la les Peruzzi, les Albizzi, les Guardi, les Bardi avec leur principal commis et voyageur Boccace, les Pucci, les Casinelli, tous originaires de Florence comme le vieux Boccanegra. Il y avait les Salimbene, les Buonsignori, les Allerani et les Zaccaria, de Genes ; il y avait les Scotti, de Piacenza ; il y avait le clan siennois autour de Tolomei. Entre tous ces hommes existaient des rivalites de prestige, des concurrences commerciales, et meme parfois des haines solides pour raisons de famille ou affaires d'amour. Mais dans le peril ils se retrouvaient comme freres.

Tolomei venait d'exposer la situation avec calme, sans en dissimuler la gravite. Ce n'etait d'ailleurs pour personne une totale surprise. Il y avait peu d'imprevoyants parmi ces hommes de banque, et la plupart avaient deja mis a l'abri, hors de France, une partie de leur fortune. Mais il est des choses qui ne se peuvent emporter et chacun songeait avec angoisse ou colere ou dechirement a ce qu'il allait devoir abandonner : la belle demeure, les biens fonciers, les marchandises en magasin, la situation acquise, la clientele, les habitudes, les amities, la jolie maitresse, le fils naturel...

-- Je possede peut-etre, dit alors Tolomei, un moyen d'enchainer le Marigny, sinon meme de l'abattre.

-- Alors, n'hesite pas : ammazzalo[24] dit Buonsignori, le chef de la plus grosse compagnie genoise.

-- Quel est ton moyen ? questionna le representant des Scotti.

Tolomei secoua la tete :

-- Je ne puis le dire encore.

-- Des dettes sans doute ? s'ecria Zaccaria. Et apres ? Est-ce que cela a jamais gene cette sorte de gens ? Au contraire ! Ils auront, s'ils nous expulsent, une bonne occasion d'oublier ce qu'ils nous doivent...

Zaccaria etait amer ; il ne possedait qu'une petite compagnie et enviait a Tolomei sa clientele de grands seigneurs. Tolomei se tourna vers lui et, sur un ton de profonde conviction, repondit :

-- Beaucoup plus que des dettes, Zaccaria ! Une arme empoisonnee, et dont je ne veux pas eventer le venin. Mais, pour l'utiliser, j'ai besoin de vous tous, mes amis. Car il me faudra traiter avec le coadjuteur de force a force. Je tiens une menace ; il me faut pouvoir l'assortir d'une offre... afin que Marigny choisisse ou l'entente ou le combat.

Il developpa son idee. Si l'on voulait spolier les Lombards, c'etait pour combler le deficit des finances publiques. Marigny devait a tout prix remplir le Tresor. Les Lombards allaient feindre de se montrer bons sujets, et proposer spontanement un pret tres important a faible interet. Si Marigny refusait, Tolomei sortait l'arme du fourreau.

-- Tolomei, il faut nous eclairer, dit l'aine des Bardi. Quelle est cette arme dont tu parles tant ?

Apres un instant d'hesitation, Tolomei dit :

-- Si vous y tenez, je puis la reveler a notre capitano, mais a lui seul. Un murmure courut, et l'on se consulta du regard.

-- Si... d'accorda, facciamo cosi...[25] entendit-on.

Tolomei attira Boccanegra dans un coin de la piece. Les autres guettaient le visage au nez mince, aux levres rentrees, aux yeux uses, du vieux Florentin ; ils saisirent seulement les mots de fratello, et farcivescovo[26].

-- Deux mille livres, bien placees, n'est-ce pas ? murmura enfin Tolomei. Je savais qu'elles me serviraient un jour.

Boccanegra eut un petit rire gargouillant au fond de sa vieille gorge ; puis il reprit sa place et dit simplement en designant du doigt Tolomei :

-- Abbiatefiducia[27].

Alors Tolomei, tablette et stylet en mains, commenca d'interroger chacun sur le chiffre de la subvention qu'il pouvait consentir.

Boccanegra s'inscrivit le premier pour une somme considerable : dix mille et treize livres.

-- Pourquoi les treize livres ? lui demanda-t-on.

-- Perportar loro scarogna[28].

-- Peruzzi, combien peux-tu faire ? demanda Tolomei. Peruzzi calculait.

-- Je vais te dire... dans un moment, repondit-il.

-- Et toi, Salimbene ?

Les Genois, autour de Salimbene et de Buonsignori, avaient la mine d'hommes a qui l'on arrache un morceau de chair. Ils etaient connus pour etre les plus retors en affaires. On disait d'eux : << Si un Genois te regarde seulement la bourse, elle est deja vide. >> Pourtant, ils s'executerent. Certains des assistants se confiaient :

-- Si Tolomei reussit a nous tirer de la, c'est lui un jour qui succedera a Boccanegra.

Tolomei s'approcha des deux Bardi qui parlaient bas avec Boccace.

-- Combien faites-vous, pour votre compagnie ?

L'aine des Bardi sourit :

-- Autant que toi, Spinello.

L'oeil gauche du Siennois s'ouvrit.

-- Alors, ce sera le double de ce que tu pensais.

-- Ce serait encore bien plus lourd de tout perdre, dit le Bardi en haussant les epaules. N'est-ce pas vrai, Boccacio ?

Celui-ci inclina la tete. Mais il se leva pour prendre Guccio a part. Leur rencontre sur la route de Londres avait etabli entre eux des liens d'amitie.

-- Est-ce que ton oncle a vraiment le moyen de briser le cou d'Enguerrand ?

Guccio, de son air le plus serieux, repondit :

-- Je n'ai jamais entendu mon oncle faire une promesse qu'il ne pouvait tenir.

Quand on leva la seance, le Salut etait acheve dans les eglises, et la nuit tombait sur Paris. Les trente banquiers sortirent de l'hotel Tolomei. Eclaires par les torches que tenaient leurs valets, ils se raccompagnerent de porte en porte, a travers le quartier des Lombards, formant dans les rues sombres une etrange procession de la fortune menacee, la procession des penitents de l'or.

Dans son cabinet, Spinello Tolomei, seul avec Guccio, faisait le total des sommes promises, comme on compte des troupes avant une bataille. Quand il eut termine, il sourit. L'oeil mi-clos, les mains nouees sur les reins, regardant le feu ou les buches devenaient cendre, il murmura :

-- Messire de Marigny, vous n'avez pas encore vaincu.

Puis, a Guccio :

-- Et si nous reussissons, nous demanderons de nouveaux privileges en Flandre.

Car, si pres du desastre, Tolomei songeait deja, s'il l'evitait, a en tirer profit. Il se dirigea vers son coffre, l'ouvrit.

-- La decharge signee par l'archeveque, dit-il en prenant le document. Si l'on venait a nous faire ce qu'on fit aux Templiers, je prefererais que les sergents de messire Enguerrand ne la puissent trouver ici. Tu vas sauter sur le meilleur cheval, et partir aussitot pour Neauphle, ou tu mettras ceci en cache, dans notre comptoir. Tu resteras la-bas.

Il regarda Guccio bien en face, et ajouta gravement :

-- S'il m'arrivait quelque malheur...

Tous deux firent les cornes avec leurs doigts, et toucherent du bois.

-- ... tu remettrais cette piece a Monseigneur d'Artois, pour qu'il la remette au comte de Valois, lequel en saurait faire bon usage. Sois defiant, car le comptoir de Neauphle ne sera pas non plus a l'abri des archers...

-- Mon oncle, mon oncle, dit vivement Guccio, j'ai une idee. Plutot que de loger au comptoir, je pourrais aller a Cressay dont les chatelains restent nos obliges. Je leur ai naguere ete fort secourable, et nous avons toujours creance sur eux. J'imagine que la fille, si les choses n'ont point change, ne refusera pas de m'aider.

-- C'est bien pense, dit Tolomei. Tu muris, mon garcon ! Chez un banquier, le bon coeur doit toujours servir a quelque chose... Fais donc ainsi. Mais puisque tu as besoin de ces gens, il te faut arriver avec des cadeaux. Emporte quelques aunes d'etoffe, et de la dentelle de Bruges, pour les femmes. Il y a aussi deux garcons, m'as-tu dit ? Et qui aiment a chasser ? Prends les deux faucons qui nous sont arrives de Milan.

Il retourna au coffre.

-- Voici quelques billets souscrits par Monseigneur d'Artois, reprit-il. Je pense qu'il ne refuserait pas de t'aider, si le besoin s'en faisait sentir. Mais son appui sera encore plus sur si tu lui presentes ta requete d'une main et ses comptes de l'autre... Et voici la creance du roi Edouard... Je ne sais pas, mon neveu, si tu seras riche avec tout cela, mais au moins tu pourras te rendre redoutable. Allons ! Ne t'attarde plus maintenant. Va faire seller ton cheval, et preparer ton bagage. Ne prends qu'un seul valet d'escorte, pour n'etre point remarque. Mais dis-lui de s'armer.

Il glissa les documents dans un etui de plomb qu'il remit a Guccio, en meme temps qu'un sac d'or.

-- Le sort de nos compagnies est a present moitie entre tes mains, moitie entre les miennes, ajouta-t-il. Ne l'oublie pas.

Guccio embrassa son oncle avec emotion. Il n'avait pas besoin, cette fois, de se creer un personnage ni de s'inventer un role ; le role venait a lui.

Une heure plus tard, il quittait la rue des Lombards.

Alors, messer Spinello Tolomei mit son manteau double de fourrure, car l'octobre etait frais ; il appela un serviteur auquel il fit prendre torche et dague, et se rendit a l'hotel de Marigny.

Il attendit un long moment, d'abord dans la conciergerie, puis dans une salle des gardes qui servait d'antichambre. Le coadjuteur menait train royal, et il y avait grand mouvement en sa demeure, jusque fort tard. Messer Tolomei etait homme patient. Il rappela sa presence, a plusieurs reprises, en insistant sur la necessite qu'il avait d'entretenir le coadjuteur en personne.

-- Venez, messer, lui dit enfin un secretaire.

Tolomei traversa trois grandes salles et se trouva en face d'Enguerrand de Marigny qui, seul dans son cabinet, finissait de souper tout en travaillant.

-- Voici une visite imprevue, dit Marigny froidement. Quelle est votre affaire ?

Tolomei repondit d'une voix aussi froide :

-- Affaire du royaume, Monseigneur.

Marigny lui designa un siege.

-- Eclairez-moi, dit-il.

-- Il est bruit depuis quelques jours, Monseigneur, d'une certaine mesure qui se preparerait en Conseil du roi, et qui toucherait aux privileges des compagnies lombardes. Le bruit, a se repandre, nous inquiete, et gene fort le commerce. La confiance est suspendue, les acheteurs se font rares ; les fournisseurs exigent paiement sur l'heure ; nos debiteurs different de s'acquitter.

-- Cela n'est point affaire du royaume, repondit Marigny.

-- A voir, Monseigneur, a voir. Beaucoup de gens, ici et ailleurs, s'emeuvent. On en parle meme hors de France...

Marigny se frotta le menton et la joue.

-- On parle trop. Vous etes un homme raisonnable, messer Tolomei, et vous ne devez pas accorder foi a ces bruits, dit-il en regardant tranquillement un des hommes qu'il s'appretait a abattre.

-- Si vous me l'affirmez, Monseigneur... Mais la guerre flamande a coute fort cher, et le Tresor peut se trouver en necessite d'or frais. Aussi avons-nous prepare un projet...

-- Votre commerce, je le repete, n'est point affaire qui me concerne.

Tolomei leva la main comme pour dire : << Patience, vous ne savez pas tout...>> et poursuivit :

-- Si nous n'avons pas pris parole a la grande Assemblee, nous n'en sommes pas moins desireux de fournir aide a notre roi bien-aime. Nous sommes disposes a un gros pret auquel participeraient toutes les compagnies lombardes, sans limite de temps, et au plus faible interet. Je suis ici pour vous en donner avis.

Puis Tolomei se pencha et murmura un chiffre. Marigny tressaillit, mais aussitot pensa : << S'ils sont prets a s'amputer de cette somme, c'est qu'il y a vingt fois plus a prendre. >>

A lire beaucoup et a veiller ainsi qu'il le faisait, ses yeux se fatiguaient et il avait les paupieres rouges.

-- C'est bonne pensee et louable intention dont je vous sais gre, dit-il apres un silence. Il convient toutefois que je vous temoigne ma surprise... Il m'est venu aux oreilles que certaines compagnies auraient dirige vers l'Italie des convois d'or... Cet or ne saurait etre en meme temps ici et la-bas.

Tolomei ferma tout a fait l'oeil gauche.

-- Vous etes un homme raisonnable, Monseigneur, et vous ne devez pas accorder foi a ces bruits-la, dit-il en reprenant les propres paroles du coadjuteur. Notre offre n'est-elle pas la preuve de notre bonne foi ?

-- Je souhaite pouvoir donner croyance a ce que vous m'assurez. Car, si cela n'etait, le roi ne saurait souffrir ces breches a la fortune de la France, et il lui faudrait y mettre terme...

Tolomei ne broncha pas. La fuite des capitaux lombards avait commence du fait de la menace de spoliation, et cet exode allait servir a Marigny pour justifier la mesure. C'etait le cercle vicieux.

-- Je vois qu'en cela au moins, vous considerez notre negoce comme affaire du royaume, repondit le banquier.

-- Nous nous sommes dit, je crois, ce qu'il fallait, messer Tolomei, conclut Marigny.

-- Certes, Monseigneur...

Tolomei se leva et fit un pas. Puis, soudain, comme si quelque chose lui revenait en memoire :

-- Monseigneur l'archeveque de Sens est-il en la ville ? demanda-t-il.

-- Il y est.

Tolomei hocha la tete, pensivement.

-- Vous avez plus que moi occasion de le voir. Votre Seigneurie aurait-elle l'obligeance de lui faire savoir que je souhaiterais l'entretenir des demain, et quelle que soit l'heure, du sujet qu'il sait. Mon avis lui importera.

-- Qu'avez-vous a lui dire ? J'ignorais qu'il eut affaire avec vous !

-- Monseigneur, dit Tolomei en s'inclinant, la premiere vertu d'un banquier, c'est de savoir se taire. Toutefois, comme vous etes frere a Monseigneur de Sens, je puis vous confier qu'il s'agit de son bien, du notre... et de celui de notre Sainte-Mere l'Eglise.

Puis, comme il allait sortir, il repeta sechement :

-- Des demain, s'il lui plait.





VI



TOLOMEI GAGNE


Tolomei, cette nuit-la, ne dormit pour ainsi dire pas. << Marigny aura-t-il averti son frere ? se demandait-il. Et l'archeveque lui aura-t-il avoue ce qu'il a laisse en mes mains ? Ne vont-ils pas se hater d'obtenir dans la nuit le seing du roi, afin de me devancer ? Ou bien ne vont-ils pas se concerter pour m'assassiner ? >>

Se retournant dans son insomnie, Tolomei pensait avec amertume a sa seconde patrie qu'il considerait avoir si bien servie de son travail et de son argent. Parce qu'il s'y etait enrichi, il tenait a la France plus qu'a sa Toscane natale et l'aimait vraiment, a sa maniere. Ne plus sentir sous ses semelles le pave de la rue des Lombards, ne plus entendre a midi le bourdon de Notre-Dame, ne plus respirer l'odeur de la Seine, ne plus se rendre aux reunions du Parloir aux Bourgeois[29], tous ces renoncements lui dechiraient le coeur. << Aller recommencer une fortune ailleurs, a mon age... si encore on me laisse la vie pour recommencer ! >>

Il ne s'assoupit qu'avec l'aube, pour etre bientot reveille par des coups de heurtoir et des bruits de pas dans sa cour. Il crut qu'on venait l'arreter, et se jeta dans ses vetements. Un valet tout effare parut.

-- Monseigneur l'archeveque est en bas, dit-il.

-- Qui l'accompagne ?

-- Quatre serviteurs en froc, mais qui ressemblent plus a des sergents de prevote qu'a des clercs de chapitre.

Tolomei fit une moue.

-- Ote les volets de mon cabinet, dit-il.

Monseigneur Jean de Marigny montait deja l'escalier. Tolomei l'attendit, debout sur le palier. Mince, une croix d'or lui battant la poitrine, l'archeveque affronta aussitot le banquier.

-- Que veut dire, messer, cet etrange message que mon frere m'a fait tenir dans la soiree ?

Tolomei eleva ses mains grasses et pointues, d'un geste apaisant.

-- Rien qui vous doive troubler, Monseigneur, ni qui meritait votre derangement. Je me serais rendu a votre convenance au palais episcopal... Voulez-vous entrer dans mon cabinet ?

Le valet achevait de decrocher les volets interieurs, ornementes de peintures. Il mit du bois menu sur les braises du foyer, et bientot des flammes monterent avec un petillement. Tolomei avanca un siege a son visiteur.

-- Vous etes venu en compagnie, Monseigneur, dit-il. Etait-ce bien utile ? N'avez-vous point confiance en moi ? Pensez-vous courir ici quelque peril ? Vous m'aviez, je dois dire, habitue a d'autres manieres...

Sa voix s'efforcait d'etre cordiale, mais son accent toscan etait plus prononce que de coutume.

Jean de Marigny s'assit en face du feu vers lequel il tendit sa main baguee.

<< Cet homme-la n'est pas sur de lui et ne sait comment me prendre, pensa Tolomei. Il arrive avec un grand fracas, comme s'il allait tout briser, et puis maintenant il se regarde les ongles. >>

-- Votre hate a me voir m'a donne sujet d'inquietude, dit enfin l'archeveque. J'aurais prefere choisir le temps de ma visite.

-- Mais vous l'avez choisi, Monseigneur, vous l'avez choisi... Vous vous rappelez avoir recu de moi deux mille livres, en avance sur des... articles, fort precieux, qui provenaient des biens du Temple, et que vous m'avez confies a la vente.

-- Ont-ils ete vendus ? demanda l'archeveque.

-- En partie, Monseigneur, en bonne partie. Ils ont ete envoyes hors de France, comme nous en etions convenus, puisque nous ne pouvions les ecouler ici... J'attends l'avis de compte. J'espere qu'il y aura dessus argent a vous revenir.

Tolomei, son gros corps bien campe, les mains croisees sur le ventre, hochait la tete avec bonhomie.

-- La decharge que je vous ai signee ne vous est donc plus necessaire ? dit Jean de Marigny.

Il cachait son inquietude, mais il la cachait mal.

-- N'avez-vous pas froid, Monseigneur ? Vous avez le visage bien blanc, dit Tolomei qui se baissa pour mettre une buche dans le feu.

Puis, comme s'il avait oublie la question posee par l'archeveque, il reprit :

-- Que pensez-vous, Monseigneur, de la question dont on a cette semaine debattu en Conseil ? Est-il possible qu'on projette de nous voler nos biens, de nous reduire a la misere, a l'exil, a la mort ?...

-- Je n'ai pas d'avis, dit l'archeveque. Ce sont affaires du royaume.

Tolomei secoua le front.

-- J'ai transmis, hier, a Monseigneur le coadjuteur, une proposition dont il ne me semble pas qu'il ait bien apercu l'avantage. C'est regrettable. On se dispose a nous spolier parce que le royaume est a court de monnaie. Or, nous offrons de servir le royaume par un pret enorme, Monseigneur, et votre frere reste muet. Ne vous en a-t-il point touche mot ? C'est regrettable, bien regrettable, en verite !

Jean de Marigny se deplaca un peu sur son siege.

-- Je n'ai pas titre a discuter les decisions du roi, dit-il.

-- Ce ne sont point encore decisions, repliqua Tolomei. Ne pouvez-vous remontrer au coadjuteur que les Lombards, sommes de donner leur vie, qui est toute au roi croyez-le, et leur or, qui est a lui tout egalement, voudraient, s'il se peut, garder la vie ? J'entends par la vie leur droit a demeurer en ce royaume. Ils offrent l'or, de bon gre, alors qu'on le leur veut prendre de force. Pourquoi ne pas les entendre ? C'est a cette fin, Monseigneur, que je souhaitais vous voir.

Un silence se fit. Jean de Marigny, immobile, semblait regarder au-dela des murs.

-- Que me disiez-vous tout a l'heure ? reprit Tolomei. Ah oui... cette decharge.

-- Vous allez me la rendre, dit l'archeveque.

Tolomei se passa la langue sur les levres.

-- Qu'en feriez-vous, Monseigneur, si vous etiez a ma place ? Imaginez un instant... ce n'est qu'etrange imagination, assurement... mais imaginez que l'on menace de vous ruiner, et que vous possediez... quelque chose... un talisman, c'est cela, un talisman ! Qui puisse vous servir a eviter cette ruine...

Il alla vers la fenetre, car il entendait du bruit dans la cour. Des porteurs delivraient des caisses et des ballots d'etoffes. Tolomei evalua machinalement le montant des marchandises qui allaient entrer chez lui ce jour-la, et soupira.

-- Oui... un talisman contre la ruine, murmura-t-il.

-- Vous ne voulez pas dire...

-- Si, Monseigneur, je veux le dire et je le dis, prononca nettement Tolomei. Cette decharge temoigne que vous avez trafique des biens du Temple, qui etaient sous sequestre royal. Elle temoigne que vous avez vole, et vole le roi.

Il regardait l'archeveque bien en face. << Cette fois, pensa-t-il, tout est fait. C'est a qui flechira le premier. >>

-- Vous serez tenu pour mon complice ! dit Jean de Marigny.

-- Alors, nous nous balancerons ensemble a Montfaucon, comme deux larrons, repondit Tolomei froidement. Mais je ne me balancerai pas seul...

-- Vous etes un bien fort coquin ! s'ecria Jean de Marigny.

Tolomei haussa les epaules.

-- Je ne suis pas archeveque, Monseigneur, et ce n'est pas moi qui ai detourne les ostensoirs d'or ou les Templiers presentaient le corps du Christ. Je ne suis qu'un marchand, et en ce moment nous traitons un marche, que cela vous convienne ou non. Voila la seule verite de toutes nos paroles. Point de spoliation des Lombards, et point de scandale sur vous. Mais si je tombe, Monseigneur, vous tomberez aussi. Et de plus haut. Et votre frere, qui a trop de fortune pour n'avoir que des amis, sera entraine a votre suite.

L'archeveque s'etait leve. Il avait les levres blanches ; son menton, ses mains et tout son corps tremblaient.

-- Rendez-moi la decharge, dit-il, en saisissant le bras de Tolomei.

Celui-ci se degagea doucement.

-- Non, dit-il.

-- Je vous rembourse les deux mille livres que vous m'avez donnees, dit Jean de Marigny, et vous gardez tous les fruits de la vente.

-- Non.

-- Je vous donne d'autres objets pour meme valeur.

-- Non.

-- Cinq mille livres ! Je vous donne cinq mille livres contre cette decharge !

Tolomei sourit.

-- Et ou les prendriez-vous ? Il faudrait encore que je vous les prete !

Jean de Marigny, les poings serres, repeta :

-- Cinq mille livres ! Je les trouverai. Mon frere m'aidera.

-- Mais qu'il vous aide donc comme je vous en requiers, dit Tolomei en ouvrant les mains. J'offre pour ma seule quote-part dix-sept mille livres au Tresor royal !

L'archeveque comprit qu'il lui fallait changer de tactique.

-- Et si j'obtiens de mon frere que vous soyez excepte de l'ordonnance ? On vous laisse emporter toute votre fortune, on vous rachete vos biens immeubles...

Tolomei reflechit un instant. On lui donnait le moyen de se sauver seul. Tout homme sense, a qui l'on fait une proposition de cette sorte, la considere, et n'en a que plus de merite lorsqu'il la repousse.

-- Non, Monseigneur, repondit-il. Je subirai le sort qui sera fait a tous. Je ne veux point recommencer ailleurs, et n'ai point de raison de le faire. Je suis de France, maintenant, autant que vous l'etes. Je suis bourgeois du roi. Je veux rester dans cette maison que j'ai construite, a Paris. J'y ai passe trente-deux ans de ma vie, Monseigneur, et, si Dieu veut, c'est ici que ma vie s'achevera... Du reste, ajouta-t-il, eusse-je le desir de vous restituer la decharge, je ne le pourrais pas ; je ne l'ai plus en main.

-- Vous mentez ! s'ecria l'archeveque.

-- Non, Monseigneur.

Jean de Marigny porta la main a sa croix pectorale et la serra comme s'il allait la briser. Il eut un regard vers la fenetre, puis vers la porte.

-- Vous pouvez appeler votre escorte et faire fouiller ma demeure, dit Tolomei. Vous pouvez meme me mettre les pieds a rotir dans la cheminee, ainsi que cela se pratique dans vos tribunaux d'Inquisition. Vous causerez grand tapage et scandale, mais vous repartirez tel que vous etes venu, que je sois mort ou vif. Mais si d'aventure j'etais mort, sachez que cela ne vous rapporterait guere. Car mes parents de Sienne ont ordre, s'il m'arrivait de trepasser trop tot, d'avoir a faire connaitre cette decharge au roi et aux grands barons.

Dans son corps gras, le coeur battait vite, et la sueur lui coulait sur les reins.

-- A Sienne ? dit l'archeveque. Mais vous m'aviez assure que cette piece ne sortirait pas de vos coffres ?

-- Elle n'en est pas sortie, Monseigneur. Ma famille et moi, c'est tout un.

L'archeveque flechissait. Tolomei sentit en ce moment precis qu'il avait gagne, et que les choses allaient a present s'enchainer comme il le souhaitait.

-- Alors ? demanda Marigny.

-- Alors, Monseigneur, dit Tolomei calmement, je n'ai rien d'autre a vous dire que ce que je vous ai declare tout a l'heure. Parlez au coadjuteur et pressez-le d'accepter l'offre que je lui ai faite, pendant qu'il en est temps. Sinon...

Le banquier, sans achever sa phrase, alla vers la porte et l'ouvrit.

La scene qui, le jour meme, opposa l'archeveque a son frere, fut terrible. Mis brusquement face a face, dans la nudite de leurs natures, les deux Marigny qui, jusqu'alors, avaient marche d'un meme pas, se dechiraient.

Le coadjuteur accabla son cadet de reproches et de mepris, et le cadet se defendit comme il put, avec lachete.

-- Vous avez bonne mine de m'ecraser ! s'ecria-t-il. D'ou vous est venue votre richesse ? De quels Juifs ecorches ? De quels Templiers grilles ? Je n'ai fait que vous imiter. Je vous ai assez servi dans vos manoeuvres ; servez-moi a votre tour.

-- Si j'avais su qui vous etiez, je ne vous aurais point fait archeveque, dit Enguerrand.

-- Vous ne trouviez personne qui acceptat de condamner le grand-maitre !

Oui, le coadjuteur savait que l'exercice du pouvoir oblige a des collusions indignes. Mais il etait ecrase soudain d'en voir l'effet dans sa propre famille. Un homme qui acceptait de vendre sa conscience contre une mitre pouvait aussi bien voler, aussi bien trahir. Cet homme etait son frere, voila tout...

Enguerrand de Marigny prit son projet d'ordonnance contre les Lombards et, de rage, le jeta dans le feu.

-- Tant de travail pour rien, dit-il, tant de travail !





VII



LES SECRETS DE GUCCIO


Cressay, dans la lumiere du printemps, avec ses arbres aux feuilles transparentes et le fremissement argente de la Mauldre, etait reste pour Guccio une vision heureuse. Mais quand, ce matin d'octobre, le jeune Siennois, qui se retournait sans cesse pour s'assurer qu'il n'avait pas d'archers a ses trousses, arriva sur les hauteurs de Cressay, il se demanda un instant s'il ne s'etait pas trompe. Il semblait que l'automne eut rapetisse le manoir. << Les tourelles etaient-elles donc si basses ? se disait Guccio. Et suffit-il d'une demi-annee pour vous changer a ce point la memoire ? >> La cour etait devenue une mare boueuse ou son cheval enfoncait jusqu'au paturon. << Au moins, pensa Guccio, il y a peu de chances qu'on me vienne trouver ici. >> Il jeta les renes a son valet.

-- Qu'on bouchonne les chevaux et qu'on leur donne a manger !

La porte du manoir s'ouvrit et Marie de Cressay apparut.

L'emotion la forca de s'appuyer au chambranle.

<< Comment elle est belle ! pensa Guccio ; et elle n'a point cesse de m'aimer. >> Alors les lezardes des murs s'effacerent, et les tours du manoir reprirent pour Guccio les proportions du souvenir.

Mais deja Marie criait vers l'interieur de la maison :

-- Mere ! C'est messire Guccio qui est revenu !

Dame Eliabel fit grande fete au jeune homme, le baisa aux joues et le serra contre sa forte poitrine. L'image de Guccio avait souvent peuple ses nuits. Elle le prit par les mains, le fit asseoir, commanda qu'on lui apportat du cidre et des pates.

Guccio accepta de bon coeur cet accueil, et il expliqua sa venue de la facon qu'il avait meditee. Il arrivait a Neauphle pour remettre en ordre le comptoir qui souffrait d'une mauvaise gestion. Les commis ne faisaient pas rentrer a temps les creances... Aussitot dame Eliabel s'inquieta.

-- Vous nous aviez donne toute une annee, dit-elle. L'hiver vient apres une bien chetive recolte et nous n'avons pas encore...

Guccio resta dans le vague. Les chatelains de Cressay etant de ses amis, il ne permettrait pas qu'on les inquietat. Mais il se rappelait leur invitation a sejourner... Dame Eliabel s'en rejouit. Nulle part au bourg, assura-t-elle, il ne trouverait plus d'aises ni meilleure compagnie. Guccio reclama son porte-manteau, qui chargeait le cheval de son valet.

-- J'ai la, dit-il, quelques etoffes qui vous plairont, j'espere... Quant a Pierre et Jean, j'ai pour eux deux faucons bien dresses, qui leur feront faire meilleures chasses, s'il est possible.

Les etoffes, les dentelles, les faucons eblouirent la maison et furent recus avec des cris de gratitude. Pierre et Jean, leurs vetements toujours impregnes d'une forte odeur de terre, de cheval et de gibier, poserent a Guccio cent questions. Ce compagnon miraculeusement surgi, alors qu'ils se preparaient au long ennui des mauvais mois, leur parut encore plus digne d'affection qu'a son premier passage. On eut dit qu'ils se connaissaient depuis toujours.

-- Et notre ami le prevot Portefruit, que devient-il ? demanda Guccio.

-- Il continue de piller autant qu'il peut, mais plus chez nous, grace a Dieu... et grace a vous.

Marie glissait dans la piece, ployant le buste devant le feu qu'elle attisait, ou disposant de la paille fraiche sur le bat-flanc a courtine ou dormaient ses freres. Elle ne parlait pas, mais ne cessait de regarder Guccio. Celui-ci, au premier instant qu'il fut seul avec elle, la prit doucement par les coudes et l'attira vers lui.

-- N'y a-t-il rien dans mes yeux pour vous rappeler le bonheur ? dit-il, empruntant sa phrase a un recit de chevalerie qu'il avait lu recemment.

-- Oh ! Si, messire ! repondit Marie d'une voix tremblante. Je n'ai point cesse de vous voir ici, aussi loin que vous fussiez. Je n'ai rien oublie, ni rien defait.

Il se chercha une excuse a n'etre pas revenu de six mois, et a n'avoir donne aucun message. Mais, a sa surprise, Marie, loin de lui faire reproche, le remercia d'un retour plus prompt qu'elle ne le prevoyait.

-- Vous aviez dit que vous reviendrez au bout de l'an, pour les interets, dit-elle. Je ne vous esperais point avant. Mais vous ne seriez point venu que je vous aurais attendu toute ma vie.

Guccio avait emporte de Cressay le leger regret d'une aventure inachevee a laquelle, pour etre bien franc, il avait peu songe pendant tous ces mois. Or, il retrouvait un amour ebloui, qui avait grandi, pareil a une plante, au long du printemps et de l'ete. << Que j'ai de chance ! pensait-il. Elle pourrait m'avoir oublie, s'etre mariee...>>

Les hommes de nature infidele, si infatues qu'ils paraissent, sont souvent assez modestes en amour, parce qu'ils imaginent les autres d'apres eux-memes. Guccio s'emerveillait d'avoir inspire, l'entretenant si peu, un sentiment aussi puissant, et aussi rare.

-- Moi non plus, Marie, je n'ai cesse de vous voir, et rien ne m'a delie de vous, dit-il avec toute la chaleur que reclamait un si gros mensonge.

Ils se tenaient l'un devant l'autre, egalement emus, egalement embarrasses de leurs paroles et de leurs gestes.

-- Marie, reprit Guccio, je ne suis point venu ici pour le comptoir, ni pour aucune creance. Mais a vous je ne peux ni ne puis rien cacher. Ce serait offenser l'amour qui nous lie. Le secret que je vais vous confier engage la vie de beaucoup, et la mienne propre... Mon oncle et des amis puissants m'ont charge de dissimuler en lieu sur des pieces ecrites qui importent au royaume et a leur propre salut... A cette heure, des archers sont surement a ma recherche.

Cedant a son penchant, il recommencait a gonfler un peu son personnage.

-- J'avais vingt places ou chercher un refuge, mais c'est vers vous, Marie, que je suis venu. Ma vie depend de votre silence.

-- C'est moi, dit Marie, qui depends de vous, mon seigneur. Je n'ai foi qu'en Dieu, et en celui qui le premier m'a tenue dans ses bras. Ma vie est votre vie. Votre secret est le mien. Je celerai ce que vous voudrez celer, je tairai ce que vous voudrez taire, et le secret mourra avec moi.

Des larmes embuaient ses prunelles bleu sombre.

-- Ce que je dois cacher, dit Guccio, est contenu dans un coffret de plomb a peine grand comme les deux mains. Y a-t-il quelque place ici ?

Marie reflechit un instant.

-- Dans le four de la vieille etuve, peut-etre... repondit-elle. Non ; je sais un meilleur endroit. Dans la chapelle. Nous irons demain matin. Mes freres quittent la maison a l'aube, pour la chasse. Demain, ma mere les suivra de peu, car elle doit se rendre au bourg. Si elle voulait m'emmener, je me plaindrais de douleurs au gosier. Feignez de dormir longtemps.

Guccio fut loge a l'etage, dans la grande piece propre et froide qu'il avait deja occupee. Il se coucha, sa dague au flanc, et la boite de plomb sous la tete. Il ignorait qu'a la meme heure les deux freres Marigny avaient deja eu leur dramatique entrevue, et que l'ordonnance contre les Lombards n'etait plus que cendre.

Il fut reveille par le depart des deux freres. S'etant approche de la croisee, il vit Pierre et Jean de Cressay, montes sur de mauvais bidets, qui passaient le porche leurs faucons sur le poing. Puis des portes battirent. Un peu plus tard, une jument grise, assez fatiguee par l'age, fut amenee a dame Eliabel qui s'eloigna a son tour, escortee du valet boiteux. Alors Guccio enfila ses bottes et attendit.

Quelques instants apres, Marie l'appela du rez-de-chaussee. Guccio descendit, le coffret glisse sous sa cotte.

La chapelle etait une petite piece voutee, a l'interieur du manoir, et dans la partie tournee vers l'est. Les murs en etaient blanchis a la chaux.

Marie alluma un cierge a la lampe a huile qui brulait devant une statue de bois, assez grossiere, de saint Jean l'Evangeliste. Dans la famille Cressay, l'aine des fils portait toujours le prenom de Jean.

Elle amena Guccio sur le cote de l'autel.

-- Cette pierre se souleve, dit-elle en designant une dalle de petite dimension, munie d'un anneau rouille.

Guccio eut quelque peine a deplacer la dalle. A la lueur du cierge, il apercut un crane et quelques debris d'ossements.

-- Qui est-ce ? demanda-t-il en faisant les cornes avec les doigts.

-- Un aieul, dit Marie. Je ne sais pas lequel.

Guccio deposa dans le trou, pres du crane blanchatre, la boite de plomb. Puis la pierre fut remise en place.

-- Notre secret est scelle aupres de Dieu, dit Marie.

Guccio la prit dans ses bras et voulut l'embrasser.

-- Non, pas ici, dit-elle avec un accent de crainte, pas dans la chapelle.

Ils regagnerent la grand-salle ou une servante achevait de placer sur la table le lait et le pain du premier repas. Guccio se mit dos a la cheminee jusqu'a ce que, la servante partie, Marie vint aupres de lui.

Alors ils nouerent leurs mains ; Marie posa la tete sur l'epaule de Guccio, et elle demeura ainsi un long moment a apprendre, a deviner ce corps d'homme, auquel il etait decide, entre elle et Dieu, qu'elle appartiendrait.

-- Je vous aimerai toujours, meme si vous deviez ne plus m'aimer, dit-elle.

Puis elle alla verser le lait chaud dans les ecuelles et y rompit le pain. Chacun de ses gestes etait un geste heureux.

Quatre jours passerent. Guccio accompagna les freres a la chasse et n'y fut pas maladroit. Il fit au comptoir de Neauphle plusieurs visites, afin de justifier son sejour. Une fois, il rencontra le prevot Portefruit qui le reconnut et le salua avec servilite. Ce salut rassura Guccio. Si quelque mesure avait ete decretee contre les Lombards, messire Portefruit n'eut pas use de tant de politesse. << Et si c'est lui qui doit un prochain jour venir m'arreter, pensa Guccio, l'or que j'ai emporte m'aidera bien a lui fourrer la paume. >>

Dame Eliabel, apparemment, ne soupconnait rien de l'aventure de sa fille avec le jeune Siennois. Guccio en fut convaincu par une conversation qu'il surprit, un soir, entre la chatelaine et son fils cadet. Guccio etait dans sa chambre a l'etage ; dame Eliabel et Pierre de Cressay parlaient aupres du feu, dans la grand-salle, et leurs voix montaient par la cheminee.

-- Il est dommage en verite que Guccio ne soit point noble, disait Pierre. Il fournirait un bon epoux a ma soeur. Il est bien fait, instruit, et place avantageusement dans le monde... Je me demande si ce n'est point chose a considerer.

Dame Eliabel prit fort mal la suggestion.

-- Jamais ! s'ecria-t-elle. L'argent te fait perdre la tete, mon fils. Nous sommes pauvres presentement, mais notre sang nous donne droit aux meilleures alliances, et je n'irai point donner ma fille a un garcon de roture qui, par surcroit, n'est meme pas de France. Ce damoiseau, certes, est plaisant, mais qu'il ne s'avise point de fleureter avec Marie. J'y mettrais bon ordre... Un Lombard ! D'ailleurs il n'y songe. Si l'age ne me rendait modeste, je t'avouerais qu'il a plus d'yeux pour moi que pour elle, et que c'est la raison pour laquelle le voila installe ici comme un greffon sur l'arbre.

Guccio, s'il sourit des illusions de la chatelaine, fut blesse du mepris dans lequel elle tenait et sa naissance et son metier. << Ces gens-la vous empruntent de quoi manger, ne vous payent point ce qu'ils vous doivent, mais ils vous considerent pour moins que leurs manants. Et comment feriez-vous, bonne dame, sans les Lombards ? se disait Guccio fort agace. Eh bien ! Essayez donc de marier votre fille a un grand seigneur et voyez comment elle acceptera. >>

Mais en meme temps, il se sentait assez fier d'avoir si bien seduit une fille de noblesse ; et ce fut ce soir-la qu'il decida de l'epouser, en depit de tous les obstacles qu'on pourrait y mettre.

Au repas qui suivit, il regardait Marie en pensant : << Elle est a moi ; elle est a moi ! >> Tout dans ce visage, les beaux cils releves, les levres entrouvertes, tout semblait lui repondre : << Je suis a vous. >> Et Guccio se demandait : << Mais comment les autres ne voient-ils pas ? >>

Le lendemain, Guccio recut a Neauphle un message de son oncle ou celui-ci lui faisait savoir que le peril etait pour l'heure conjure, et l'invitait a rentrer aussitot.

Le jeune homme dut donc annoncer qu'une affaire importante le rappelait a Paris. Dame Eliabel, Pierre et Jean montrerent de vifs regrets. Marie ne dit rien et continua l'ouvrage de broderie auquel elle etait occupee. Mais, lorsqu'elle fut seule avec Guccio, elle laissa paraitre son angoisse. Etait-il arrive un malheur ? Guccio etait-il menace ?

Il la rassura. Au contraire, grace a lui, grace a elle, les hommes qui voulaient la perte des financiers italiens etaient vaincus.

Alors Marie eclata en sanglots parce que Guccio allait partir.

-- Vous me quittez, dit-elle, et c'est comme si je mourais.

-- Je reviendrai, aussitot que je pourrai, dit Guccio.

En meme temps, il couvrait de baisers le visage de Marie. Le salut des compagnies lombardes ne le rejouissait qu'a moitie. Il eut voulu que le danger durat encore.

-- Je reviendrai, belle Marie, repeta-t-il, je vous le jure, car je n'ai point au monde plus grand desir que de vous.

Et cette fois il etait sincere. Il etait arrive cherchant un refuge ; il repartait avec un amour au coeur.

Comme son oncle, dans le message, ne lui parlait point des documents caches, Guccio feignit de comprendre qu'il devait les laisser a Cressay. Il menageait ainsi le pretexte a un retour.





VIII



LE RENDEZ-VOUS

DE PONT-SAINTE-MAXENCE


Le 4 novembre, Philippe le Bel devait chasser en foret de Pont-Sainte-Maxence. Avec son premier chambellan, Hugues de Bouville, son secretaire Maillard et quelques familiers, il avait dormi au chateau de Clermont, a deux lieues du rendez-vous.

Le roi semblait detendu et de meilleure humeur qu'on ne l'avait vu depuis longtemps. Les affaires du royaume le laissaient en repos. Le pret consenti par les Lombards avait remis le Tresor a flot. L'hiver allait ramener au calme les seigneurs agites de Champagne ainsi que les communaux de Flandre.

La neige etait tombee dans la nuit, premiere neige de l'annee, precoce, presque insolite ; le gel de l'aube avait fixe cette poudre blanche sur les champs et les bois, transformant le paysage en une immense etendue givree, et inversant les couleurs du monde.

Le souffle des hommes, des chiens et des chevaux s'epanouissait dans l'air gele en grosses fleurs cotonneuses.

Lombard trottait derriere la monture du roi. Bien que ce fut un chien a lievre, il participait aussi aux courres de cerf, travaillant a son compte, mais remettant souvent la meute sur la voie. Les levriers, s'ils sont apprecies pour leur oeil et leur train, sont generalement reputes pour ne sentir rien ; or celui-la avait du nez comme un chien poitevin.

Dans la clairiere du rendez-vous, au milieu des aboiements, des hennissements, des claquements de fouets, le roi passa un bon moment a regarder sa magnifique meute, a demander des nouvelles des lices qui avaient mis bas, et a parler a ses chiens.

-- Oh ! Mes valets ! Hola, mes beaux ! Haoh, haoh !

Le maitre des chasses vint lui faire le rapport. On avait rembuche plusieurs cerfs, dont un grand dix-cors qui, au dire des valets de limiers, portait ses douze andouillers, un dix-cors royal, le plus noble animal de foret qui se put rencontrer. De surcroit, il semblait que ce fut un de ces cerfs dits << pelerins >> qui vont, sans harde, de foret en foret, plus forts et plus sauvages d'etre seuls.

-- Qu'on l'attaque, dit le roi.

Les chiens, decouples, furent conduits a la brisee et mis a la voie ; les chasseurs s'egaillerent vers les points ou le cerf pouvait sauter.

-- Taille-hors ! Taille-hors ![30] entendit-on bientot crier.

Le cerf avait ete apercu ; la foret s'emplit de la voix des chiens, des appels de cors, et de grands fracas de galopades et de branches rompues.

D'ordinaire, les cerfs se font chasser un certain temps autour de l'endroit ou on les a leves, tournent en foret, rusent, brouillent leurs voies, cherchent un cerf plus jeune pour faire change et tromper le nez des chiens, reviennent a l'enceinte d'attaque.

Celui-ci surprit son monde et, sans buissonner, courut droit vers le nord. Sentant le danger, il repartait d'instinct vers la lointaine foret des Ardennes d'ou sans doute il venait.

Il emmena ainsi la chasse une heure, deux heures, sans trop se hater, maintenant juste le train qu'il fallait pour distancer les chiens. Puis quand il sentit que la meute commencait a flechir, il forca brusquement son allure et disparut.

Le roi, fort anime, coupa a travers bois pour prendre les grands devants, gagner la lisiere et attendre le cerf a sa sortie en plaine.

Or rien ne se perd plus vite qu'une chasse. On se croit a cent toises des chiens et des autres veneurs qu'on entend clairement ; et l'instant d'apres on se trouve dans un silence total, une solitude absolue, au milieu d'une cathedrale d'arbres, sans savoir ou s'est evanouie cette meute qui criait si fort, ni quelle fee, quel sortilege a efface vos compagnons.

De plus, ce jour-la, l'air portait mal les sons, et les chiens chassaient difficilement, a cause du givre partout repandu qui refroidissait les odeurs.

Le roi etait perdu. Il contemplait une grande plaine blanche, ou tout, jusqu'a l'horizon, les prairies, les haies courtes, les chaumes de la recolte passee, les toits d'un village, les lointains moutonnements de la foret suivante, tout etait recouvert d'une meme couche scintillante immaculee. Le soleil avait perce.

Le roi se sentit soudain comme etranger a l'univers ; il eprouva une sorte d'etourdissement, de vacillement sur sa selle. Il n'y prit pas garde, car il etait robuste et ses forces ne l'avaient jamais trahi.

Tout preoccupe de savoir si son cerf avait debuche ou non, il suivit la lisiere du bois, au pas, cherchant a distinguer sur le sol le pied de l'animal. << Dans ce givre, je le devrais voir aisement >>, se disait-il.

Il apercut un paysan qui marchait non loin.

-- Hola, l'homme !

Le paysan se retourna et vint vers lui. C'etait un manant d'une cinquantaine d'annees ; il avait les jambes protegees par des guetres de grosse toile et tenait un gourdin dans la main droite. Il ota son bonnet, decouvrant des cheveux grisonnants.

-- N'as-tu pas vu un grand cerf fuyant ? lui demanda le roi.

L'homme hocha la tete et repondit :

-- Oui-da, mon Sire. Un animal comme vous le dites m'a passe au nez, tout a l'heure. Il portait la hotte et tirait la langue. C'est surement votre bete. Vous n'aurez point long a courir ; comme il etait, il cherchait l'eau. N'en trouvera qu'aux etangs des Fontaines.

-- Avait-il les chiens apres lui ?

-- Point de chiens, mon Sire. Mais vous reprendrez sa voie, aupres de ce grand hetre, la-bas. Il va aux etangs.

Le roi s'etonna.

-- Tu as l'air de savoir le pays et la chasse, dit-il.

Le visage du manant se fendit d'un bon sourire. De petits yeux marron et malins fixaient le roi.

-- Je sais le pays et la chasse, un peu, dit l'homme, et je souhaite qu'un aussi grand roi que vous etes y goute longtemps son plaisir, tant que Dieu veuille.

-- Tu m'as donc reconnu ?

L'autre hocha la tete de nouveau et dit fierement :

-- Je vous ai vu passer, lors d'autres chasses, et aussi Monseigneur de Valois votre frere, quand il est venu affranchir les serfs du comte.

-- Tu es homme libre ?

-- Grace a vous, mon Sire, et point serf comme je suis ne. Je sais mes chiffres, et tenir le stylet pour compter s'il le faut.

-- Es-tu content d'etre libre ?

-- Content... sur qu'on l'est. C'est-a-dire qu'on se sent autrement, on cesse d'etre comme des morts en notre vivant. Et nous savons bien, nous autres, que c'est a vous qu'on doit les ordonnances. On se les repete souvent, comme notre priere sur la terre : << Attendu que toute creature humaine qui est formee a l'image de Notre-Seigneur doit generalement etre franche par droit naturel...>> C'est bon d'entendre ca, quand on se croyait pour toujours ni plus ni moins que les betes.

-- Combien as-tu paye ta franchise ?

-- Soixante-cinq livres.

-- Tu les possedais ?

-- Le travail d'une vie, mon Sire.

-- Comment te nommes-tu ?

-- Andre... l'Andre du bois, on m'appelle, parce que c'est par la que j'habite.

Le roi, qui n'etait point ordinairement genereux, eprouva le desir de donner quelque chose a cet homme. Point une aumone, un present.

-- Sois toujours bon serviteur du royaume, Andre du bois, lui dit-il, et garde ceci qui te fera souvenir de moi.

Il detacha son cor, un beau morceau d'ivoire sculpte, serti d'or, et d'un prix plus eleve que celui dont l'homme avait achete sa liberte.

Les mains du paysan tremblerent d'orgueil et d'emotion.

-- Oh ! Ca... oh ! Ca... murmura-t-il. Je le mettrai sous la statue de Madame la Vierge, pour qu'il protege la maison. Que Dieu vous ait en garde, mon Sire.

Le roi s'eloigna, empli d'une joie comme il n'en avait pas connu depuis bien des mois. Un homme lui avait parle dans la solitude des champs, un homme qui, grace a lui, etait libre et heureux. La lourde traine du pouvoir et des annees s'en trouvait allegee d'un coup. Il avait bien fait son travail de roi. << On sait toujours, du haut d'un trone, qui l'on frappe, se disait-il ; mais on ne sait jamais si le bien qu'on a voulu est vraiment fait, ni a qui. >> Cette approbation qui lui venait, inattendue, des profondeurs de son peuple, lui etait plus precieuse et plus douce que toutes les louanges de cour. << J'aurais du etendre la franchise a tous les bailliages... Cet homme que je viens de voir, si on l'avait instruit au jeune age, aurait pu faire un prevot ou un capitaine de ville meilleur que beaucoup. >>

Il songeait a tous les Andre du bois, du val ou du pre, les Jean-Louis des champs, les Jacques du hamel ou bien du clos, dont les enfants, sortis de la condition serve, constitueraient une grande reserve d'hommes et de forces pour le royaume. << Je vais voir avec Enguerrand a reprendre les ordonnances. >>

A ce moment, il entendit un << raou... raou >> rauque, bref, sur sa droite, et il reconnut la voix de Lombard.

-- Beau, mon valet, beau ! Rallie la-haut, rallie la-haut ! s'ecria-t-il.

Lombard etait sur la voie, courant d'une foulee longue, le nez a quelques pouces du sol. Ce n'etait point le roi qui avait perdu la chasse, mais tout le reste de la compagnie. Philippe le Bel ressentit un plaisir de jeune homme a penser qu'il allait forcer le grand dix-cors, seul avec son chien prefere.

Il remit son cheval au galop et, sans notion du temps, a travers champs et vallons, sautant les talus et les barrieres, il suivit Lombard. Il avait chaud et la sueur lui ruisselait tout le long du dos.

Soudain, il apercut une masse sombre qui fuyait sur la plaine blanche.

-- Taille-hors ! hurla le roi. A la tete, mon Lombard, a la tete !

C'etait bien le cerf d'attaque, un grand animal noir a ventre beige. Il n'avait plus son allure legere du debut de la chasse ; son echine dessinait cette forme de hotte dont avait parle le paysan, et qui decelait la fatigue ; il s'arretait, regardait en arriere, repartait d'un bond pesant.

Lombard aboyait plus fort de chasser a vue, et gagnait du terrain.

La ramure du dix-cors intriguait le roi. Quelque chose y brillait par instants, puis s'eteignait. Le cerf n'avait rien pourtant des betes fabuleuses dont les legendes etaient pleines, tel le cerf de saint Hubert, infatigable, avec sa croix d'eglise plantee sur le front. Celui-ci n'etait qu'un grand animal epuise, qui avait fait une chasse sans finesse, filant droit devant sa peur a travers la campagne, et qui serait bientot aux abois.

Ayant Lombard aux jarrets, il penetra dans un boqueteau de hetres et n'en ressortit point. Et bientot la voix de Lombard prit cette sonorite plus longue, plus haute, a la fois furieuse et poignante, que les chiens emettent quand l'animal qu'ils poursuivent est hallali.

Le roi a son tour entra dans le boqueteau ; a travers les branches passaient les rayons d'un soleil sans chaleur qui rosissait le givre.

Le roi s'arreta, degagea la poignee de sa courte epee ; il sentait entre ses jambes cogner le coeur de son cheval ; lui-meme etait haletant et aspirait l'air froid a grandes goulees. Lombard ne cessait de hurler. Le grand cerf etait la, adosse a un arbre, la tete basse et le mufle presque a ras du sol ; son pelage ruisselait et fumait. Entre ses bois immenses, il portait une croix, un peu de travers, et qui brillait. Ce fut la vision qu'eut le roi l'espace d'un instant, car aussitot sa stupeur tourna au pire effroi : son corps avait cesse de lui obeir. Il voulait descendre, mais son pied ne quittait pas l'etrier ; ses jambes etaient devenues deux bottes de marbre. Ses mains, laissant echapper les renes, restaient inertes. Il tenta d'appeler, mais aucun son ne sortit de sa gorge.

Le cerf, la langue pendante, le regardait de ses grands yeux tragiques. Dans ses ramures, la croix s'eteignit, puis brilla de nouveau. Les arbres, le sol et l'ensemble du monde se deformerent devant les yeux du roi, qui ressentit comme un effroyable eclatement dans la tete ; puis un noir total se fit en lui.

Quelques moments plus tard, quand le reste de la chasse arriva, on decouvrit le roi de France gisant aux pieds de son cheval. Lombard aboyait toujours le grand cerf pelerin dont on remarqua que les andouillers etaient charges de deux branches mortes, accrochees dans quelque sous-bois, et qui luisaient au soleil sous leur vernis de givre.

Mais on ne perdit point de temps a se soucier du cerf. Tandis que les piqueurs arretaient la meute, il prit la fuite, un peu repose, suivit seulement de quelques chiens acharnes qui erreraient avec lui, jusqu'a la nuit, ou le conduiraient se noyer dans un etang.

Hugues de Bouville, penche sur Philippe le Bel, s'ecria :

-- Le roi vit !

Avec deux baliveaux tailles sur place a coups d'epee, et entre lesquels on noua ceintures et manteaux, on fabriqua une civiere de fortune, ou l'on etendit le roi. Celui-ci ne remua un peu que pour vomir et se vider de toutes parts comme un canard qu'on etouffe. Il avait les yeux vitreux et mi-clos.

On le porta ainsi jusqu'a Clermont ou, dans la nuit, il recouvra partiellement l'usage de la parole. Les medecins, aussitot mandes, l'avaient saigne.

A Bouville, qui le veillait, son premier mot peniblement articule fut :

-- La croix... la croix...

Et Bouville, pensant que le roi voulait prier, alla lui chercher un crucifix.

Puis Philippe le Bel dit :

-- J'ai soif.

A l'aube, il demanda en begayant d'etre conduit a Fontainebleau, ou il etait ne. Le pape Clement V lui aussi, se sentant mourir, avait voulu revenir vers le lieu de sa naissance.

On decida de faire voyager le roi par eau, pour qu'il fut moins secoue ; on l'installa dans une grande barque plate qui descendit l'Oise. Les familiers, les serviteurs et les archers d'escorte suivaient dans d'autres barques, ou bien a cheval le long des berges.

La nouvelle devancait l'etrange cortege, et les riverains accouraient pour voir passer la grande statue abattue. Les paysans otaient leurs coiffures, comme lorsque la procession des Rogations traversait leurs champs. A chaque village, des archers allaient querir des bassines de braises qu'on deposait dans la barque, pour rechauffer l'air autour du roi. Le ciel etait uniformement gris, lourd de nuees neigeuses.

Le sire de Vaureal vint de son manoir, qui commandait une boucle de l'Oise, pour saluer le roi ; il lui trouva un teint de mort repandu sur le visage. Le roi ne lui repondit que des paupieres. Ou etait l'athlete qui naguere faisait ployer deux hommes d'armes rien qu'en leur pesant sur les epaules ?

Le jour finissait tot. On alluma de grandes torches, a l'avant des barques, dont la lumiere rouge et dansante se projetait sur les berges ; et l'on eut dit du cortege une grotte de flammes qui traversait la nuit.

On arriva ainsi au confluent de la Seine et, de la, jusqu'a Poissy. Le roi fut porte au chateau.

Il demeura la une dizaine de jours, au bout desquels il parut un peu retabli. La parole lui etait revenue. Il pouvait se tenir debout, avec des gestes encore gourds. Il insista pour continuer vers Fontainebleau, et, faisant un grand effort de volonte, il exigea qu'on le mit a cheval. Il alla de la sorte, prudemment, jusqu'a Essonne ; mais la, il dut abandonner ; le corps n'obeissait plus au vouloir.

Il acheva le trajet dans une litiere. La neige tombait a nouveau, le pas des chevaux s'y etouffait.

A Fontainebleau, la cour etait deja rassemblee. Des feux flambaient dans toutes les cheminees du chateau. Le roi, quand il entra, murmura :

-- Le soleil, Bouville, le soleil...





IX



UNE GRANDE OMBRE SUR LE ROYAUME


Pendant une douzaine de jours, le roi erra en lui-meme comme un voyageur perdu. Par moments, encore qu'il se fatiguat tres vite, il paraissait reprendre son activite, s'inquietait des affaires du royaume, exigeait de controler les comptes, demandait avec une impatience autoritaire qu'on presentat toutes les lettres et ordonnances a sa signature : il n'avait jamais montre un tel appetit de signer. Puis, brusquement, il retombait dans l'hebetude, prononcant de rares mots sans suite et sans objet. Il passait sur son front une main amollie dont les doigts pliaient mal.

On disait a la cour qu'il etait absent de soi. En fait, il commencait d'etre absent du monde.

De cet homme de quarante-six ans, la maladie, en trois semaines, avait fait un vieillard aux traits effondres qui ne vivait plus qu'a demi au fond d'une chambre du chateau de Fontainebleau.

Et toujours cette soif qui le poignait et lui faisait reclamer a boire !

Les medecins assuraient qu'il n'en rechapperait pas, et l'astrologue Martin, en termes prudents, annonca une terrible epreuve a subir vers le bout du mois par un puissant monarque d'Occident, epreuve qui coinciderait avec une eclipse de soleil. << Il se fera ce jour-la, ecrivait maitre Martin, une grande ombre sur le royaume...>>

Et soudain, un soir, Philippe le Bel eprouva de nouveau sous le crane ce terrible eclatement noir et cette chute dans les tenebres qu'il avait connus dans la foret de Pont-Sainte-Maxence. Cette fois, il n'y avait plus ni cerf ni croix. Il n'y avait qu'un grand corps prostre dans un lit, et sans aucun sentiment des soins qu'on lui prodiguait.

Lorsqu'il emergea de cette nuit de la conscience, dont il etait incapable de savoir si elle avait dure une heure ou deux jours, la premiere chose que distingua le roi fut une large forme blanche surmontee d'une etroite couronne noire, et qui se penchait sur lui. Il entendit aussi une voix qui lui parlait.

-- Ah ! Frere Renaud, dit le roi faiblement, je vous reconnais bien... Mais vous me paraissez comme entoure de brume. Et puis aussitot, il ajouta :

-- J'ai soif.

Frere Renaud, des dominicains de Poissy, humecta les levres du malade d'un peu d'eau benite.

-- A-t-on mande l'eveque Pierre ? Est-il arrive ? demanda alors le roi.

Par un de ces mouvements de l'esprit frequents chez les mourants et qui les reportent vers leurs plus lointains souvenirs, c'avait ete l'obsession du roi dans les derniers jours que de reclamer a son chevet l'un de ses compagnons d'enfance, Pierre de Latille, eveque de Chalons et membre de son Conseil. On s'interrogeait sur ce desir, auquel on cherchait des motifs caches, alors qu'on aurait du n'y voir qu'un accident de la memoire.

-- Oui, Sire, on l'a fait mander, repondit frere Renaud.

Il avait effectivement depeche un chevaucheur vers Chalons, mais le plus tard possible, avec l'espoir que l'eveque n'arriverait pas a temps.

Car frere Renaud avait un role a jouer dont il n'entendait se dessaisir au profit d'aucun autre ecclesiastique. En effet, le confesseur du roi etait en meme temps le grand inquisiteur de France ; leurs consciences partageaient les memes lourds secrets. Le monarque tout-puissant ne pouvait requerir l'ami de son choix pour l'assister au grand passage.

-- Me parliez-vous depuis longtemps, frere Renaud ? demanda le roi.

Frere Renaud, le menton efface dans la chair, l'oeil attentif, etait charge, a present, sous le couvert des volontes divines, d'obtenir du roi ce que les vivants attendaient encore de lui.

-- Sire, dit-il, Dieu vous saurait gre de laisser bien en ordre les affaires du royaume.

Le roi resta un instant sans repondre.

-- Frere Renaud, ai-je dit ma confession ? demanda-t-il.

-- Mais oui, Sire, avant-hier, repondit le dominicain. Une belle confession, et qui a fait notre grande admiration et fera celle de tous vos sujets. Vous vous etes repenti d'avoir harasse votre peuple, et surtout l'Eglise, de trop d'impots ; et aussi vous avez declare que vous n'aviez point a implorer pardon des morts ordonnees par votre justice, parce que la Foi et la Justice se doivent assistance.

Le grand inquisiteur avait eleve la voix pour que les assistants l'entendissent bien.

-- Ai-je dit cela ? demanda le roi.

Il ne savait plus. Avait-il vraiment prononce ces paroles, ou bien frere Renaud etait-il en train de lui inventer cette fin edifiante que doit faire tout grand personnage ? Il murmura simplement :

-- Les morts...

-- Il faudrait que vous nous instruisiez de vos volontes dernieres, Sire, insista frere Renaud.

Il s'ecarta un peu, et le roi s'apercut que la chambre etait pleine.

-- Ah ! dit-il, je vous reconnais bien, vous tous qui etes ici.

Il paraissait surpris d'avoir conserve cette faculte d'identifier les visages.

Ils etaient tous la autour de lui, ses physiciens, son chambellan, son frere Charles a la stature avantageuse, son frere Louis un peu en retrait, le col penche, et Enguerrand, et Philippe le Convers, son legiste, et son secretaire Maillard, le seul assis, a une petite table, contre les draps... tous immobiles, et tellement silencieux, et tellement estompes qu'ils semblaient arretes dans une irrealite eternelle.

-- Oui, oui, repeta-t-il, je vous reconnais bien.

Ce geant, au loin, dont la tete emergeait au-dessus de tous les fronts, c'etait Robert d'Artois, son turbulent parent... Une haute femme, a quelque distance, retroussait ses manches d'un geste d'accoucheuse. La vue de la comtesse Mahaut rappela au roi les princesses condamnees.

-- Le pape est-il elu ? demanda-t-il.

-- Non, Sire.

Plusieurs problemes se bousculaient, s'enchevetraient dans son esprit epuise.

Chaque homme, parce qu'il croit un peu que le monde est ne en meme temps que lui, souffre, au moment de quitter la vie, de laisser l'univers inacheve. A plus forte raison un roi.

Philippe le Bel chercha du regard son fils aine.

Louis de Navarre, Philippe de Poitiers, Charles de France se tenaient au chevet du lit, flanc a flanc, et comme soudes devant l'agonie de leur geniteur. Le roi dut renverser la tete pour les voir.

-- Pesez, Louis, pesez, murmura-t-il, ce que c'est que d'etre le roi de France ! Sachez au plus tot l'etat de votre royaume.

La comtesse Mahaut manoeuvrait pour se rapprocher, et l'on devinait bien quels pardons ou quelles graces elle se disposait a arracher au mourant.

Frere Renaud adressa au comte de Valois un regard qui signifiait : << Monseigneur, intervenez. >>

Louis de Navarre dans quelques moments serait roi de France, et nul n'ignorait que Valois le dominait completement. Aussi l'autorite de ce dernier croissait-elle a proportion, et le grand inquisiteur se tournait vers lui comme vers la puissance veritable.

Valois, coupant la route a Mahaut, vint se placer entre elle et le lit.

-- Mon frere, dit-il, n'avez-vous rien a changer dans votre testament de 1311 ?

-- Nogaret est mort, repondit le roi.

Valois hocha le front, tristement, vers le grand inquisiteur, lequel, aussi tristement, ecarta les mains comme pour deplorer qu'on eut trop attendu. Mais le roi ajouta :

-- Il etait executeur de mes volontes.

-- Il vous faut alors dicter un codicille pour nommer a nouveau vos executeurs, mon frere, dit Valois.

-- J'ai soif, murmura Philippe le Bel.

On lui remit un peu d'eau benite sur les levres.

Valois reprit :

-- Vous desirez toujours, je pense, que je veille au respect de vos volontes.

-- Certes... Et vous aussi, Louis, mon frere, dit le roi en regardant le comte d'Evreux.

Maillard avait commence d'ecrire, prononcant a mi-voix les formules rituelles des testaments royaux.

Apres Louis d'Evreux, le roi designa ses autres executeurs testamentaires, a mesure que ses yeux, plus impressionnants encore maintenant que leur large paleur se troublait, rencontraient certains visages autour de lui. Il nomma ainsi Philippe le Convers, et puis Pierre de Chambly, qui etait un familier de son second fils, et encore Hugues de Bouville.

Alors, Enguerrand de Marigny s'avanca et fit en sorte que sa massive personne fut bien en vue du mourant.

Le coadjuteur savait que, depuis deux semaines, Charles de Valois ressassait devant le souverain affaibli ses griefs et ses accusations. << C'est Marigny, mon frere, qui est cause de votre souci... C'est Marigny qui a mis le Tresor au pillage... C'est Marigny qui a deshonnetement marchande la paix de Flandre... C'est Marigny qui vous a conseille de bruler le grand-maitre...>>

Philippe le Bel allait-il, comme chacun d'evidence s'y attendait, citer Marigny parmi ses executeurs, lui donnant par la meme une ultime confirmation de sa confiance ?

Maillard, la plume levee, observait le roi. Mais Valois dit tres vite :

-- Le nombre y est, je crois, mon frere.

Et il eut pour Maillard un geste imperatif qui signifiait de clore la liste. Marigny, bleme, serra les poings sur sa ceinture et, forcant la voix, prononca :

-- Sire !... Je vous ai toujours fidelement servi. Je vous demande de me recommander a Monseigneur votre fils.

Entre ces deux rivaux qui se disputaient son esprit, entre Valois et Marigny, entre son frere et son premier ministre, le roi eut un moment de flottement. Comme ils pensaient a eux-memes, et bien peu a lui !

-- Louis, dit-il avec lassitude, qu'on ne lese point Marigny s'il prouve qu'il a ete fidele.

Alors Marigny comprit que les calomnies avaient porte. Devant un abandon si flagrant, il se demanda si Philippe le Bel l'avait jamais aime.

Mais Marigny connaissait les pouvoirs dont il disposait. Il avait en main l'administration, les finances, l'armee. Il savait, lui, << l'etat du royaume >>, et qu'on ne pouvait, sans lui, gouverner. Il croisa les bras, releva son large menton et, regardant Valois et Louis de Navarre de l'autre cote du lit ou agonisait son souverain, il parut defier le regne suivant.

-- Sire, avez-vous d'autres desirs ? dit frere Renaud.

Hugues de Bouville replantait sur un candelabre un cierge qui menacait de s'effondrer.

-- Pourquoi fait-il si sombre ? demanda le roi. Est-ce encore la nuit, et le jour ne s'est-il point leve ?

Bien qu'on fut au milieu de la journee, une obscurite rapide, anormale, angoissante, enveloppait le chateau. L'eclipse annoncee etait en cours et, maintenant totale, couvrait de son ombre le royaume de France.

-- Je rends a ma fille Isabelle, dit brusquement le roi, la bague dont elle me fit present et qui porte le gros rubis qu'on nomme la Cerise.

Il s'interrompit un instant, puis demanda une nouvelle fois :

-- Pierre de Latille est-il arrive ?

Comme personne ne repondait, il ajouta :

-- Je lui donne ma belle emeraude.

Il continua en leguant a diverses eglises, a Notre-Dame de Boulogne, parce que sa fille s'y etait mariee, a Saint-Martin de Tours, a Saint-Denis, des fleurs de lis d'or, << d'un prix de mille livres >>, precisa-t-il pour chacune.

Frere Renaud se pencha et lui dit a l'oreille :

-- Sire, n'oubliez point notre prieure de Poissy.

Sur le visage effondre de Philippe le Bel, on vit passer une expression d'agacement.

-- Frere Renaud, dit-il, je donne a votre couvent la belle bible que j'ai annotee de ma main. Elle vous sera bien utile, a vous et a tous les confesseurs des rois de France.

Le grand inquisiteur, bien qu'il attendit davantage, sut cacher son depit.

-- A vos soeurs de saint Dominique, a Poissy, je legue la grande croix des Templiers. Et mon coeur aussi y sera porte.

Le roi avait termine la liste de ses dons. Maillard relut a haute voix le codicille. Quand il arriva aux derniers mots : << de par le roi >>, Valois attirant a lui l'heritier du trone et lui serrant fermement le bras, dit :

-- Ajoutez : << et du consentement du roi de Navarre >>.

Philippe le Bel abaissa le menton, presque imperceptiblement, d'un mouvement d'approbation resignee. Son regne etait clos.

Il fallut lui guider la main pour qu'il signat au bas du parchemin. Il murmura :

-- Est-ce tout ?

Non ; la derniere journee d'un roi de France n'etait pas encore achevee.

-- Il faut maintenant, Sire, que vous remettiez le miracle royal, dit frere Renaud.

Il invita l'assistance a se retirer afin que le roi transmit a son fils le pouvoir, mysterieusement attache a la personne royale, de guerir les ecrouelles.

Renverse sur ses coussins, Philippe le Bel gemit :

-- Frere Renaud, regardez ce que vaut le monde. Voici le roi de France !

A l'instant qu'il mourait, on exigeait encore de lui un effort pour qu'il investit son successeur de la capacite, reelle ou supposee, de soulager une affection benigne.

Ce ne fut point Philippe le Bel qui enseigna les formules et prieres du miracle ; il les avait oubliees. Ce fut frere Renaud. Et Louis de Navarre, agenouille aupres de son pere, ses mains trop chaudes jointes aux mains glacees du roi, recueillit l'heritage secret.

Ce rite accompli, la cour fut a nouveau admise dans la chambre, et frere Renaud commenca de reciter les prieres des agonisants.

La cour reprenait le verset << In manus tuas, Domine... Entre tes mains, Seigneur, je remets mon esprit...>>, lorsqu'une porte s'ouvrit ; l'eveque Pierre de Latille, l'ami d'enfance du roi, arrivait. Tous les regards se dirigerent vers lui, tandis que toutes les levres continuaient de marmonner.

-- In manus tuas, Domine, dit l'eveque Pierre reprenant avec les autres.

On se retourna vers le lit, et les prieres s'arreterent dans les gorges ; le Roi de fer etait mort.

Frere Renaud s'approcha pour lui fermer les yeux. Mais les paupieres qui n'avaient jamais battu se releverent d'elles-memes. Par deux fois, le grand inquisiteur essaya vainement de les abaisser. On dut couvrir d'un bandeau le regard de ce monarque qui entrait les yeux ouverts dans l'Eternite.

PROLOGUE


Au debut du quatorzieme siecle, Philippe IV, roi d'une beaute legendaire, regnait sur la France en maitre absolu. Il avait vaincu l'orgueil guerrier des grands barons, vaincu les Flamands revoltes, vaincu l'Anglais en Aquitaine, vaincu meme la Papaute qu'il avait installee de force en Avignon. Les Parlements etaient a ses ordres et les conciles a sa solde.

Trois fils majeurs assuraient sa descendance. Sa fille etait mariee au roi Edouard II d'Angleterre. Il comptait six autres rois parmi ses vassaux, et le reseau de ses alliances s'etendait jusqu'a la Russie.

Aucune richesse n'echappait a sa main. Il avait tour a tour taxe les biens de l'Eglise, spolie les Juifs, frappe les compagnies de banquiers lombards. Pour faire face aux besoins du Tresor, il pratiquait l'alteration des monnaies. Du jour au lendemain, l'or pesait moins lourd et valait plus cher. Les impots etaient ecrasants ; la police foisonnait. Les crises economiques engendraient ruines et penuries qui, elles-memes, engendraient des emeutes etouffees dans le sang. Les revoltes s'achevaient aux fourches des gibets. Tout devait s'incliner, plier ou rompre devant l'autorite royale.

Mais l'idee nationale logeait dans la tete de ce prince calme et cruel pour qui la raison d'Etat dominait toutes les autres. Sous son regne, la France etait grande et les Francais malheureux.

Un seul pouvoir avait ose lui tenir tete : l'Ordre souverain des chevaliers du Temple. Cette colossale organisation, a la fois militaire, religieuse et financiere, devait aux croisades, dont elle etait issue, sa gloire et sa richesse.

L'independance des Templiers inquietait Philippe le Bel, en meme temps que leurs biens immenses excitaient sa convoitise. Il monta contre eux le plus vaste proces dont l'Histoire ait garde le souvenir, puisque ce proces pesa sur pres de quinze mille inculpes. Toutes les infamies y furent perpetrees, et il dura sept ans.

C'est au terme de cette septieme annee que commence notre recit.





PREMIERE PARTIE



LA MALEDICTION





I



LA REINE SANS AMOUR


Un tronc entier, couche sur un lit de braises incandescentes, flambait dans la cheminee. Les vitraux verdatres, cloisonnes de plomb, filtraient un jour de mars avare en lumiere.

Assise dans un haut siege de chene au dossier surmonte des trois lions d'Angleterre, la reine Isabelle, le menton sur la paume, contemplait vaguement les lueurs du foyer.

Elle avait vingt-deux ans. Ses cheveux d'or, tordus en longues tresses relevees, formaient comme deux anses d'amphore.

Elle ecoutait une de ses dames francaises lui lire un poeme du duc Guillaume d'Aquitaine.



-- D'amour ne dois plus dire bien

Car je n'en ai ni peu ni rien,

Car plus n'en ai qui me convient...



La voix chantante de la dame de parage se perdait dans cette salle trop grande pour que des femmes y puissent vivre heureuses.



-- Il m'a toujours ete ainsi.

De ce que j'aime n'ai pas joui,

Ne le ferai ni ne le fis...



La reine sans amour soupira.

-- Que voila donc touchantes paroles, dit-elle, et qu'on croirait tout juste faites pour moi. Ah ! Le temps n'est plus ou les grands seigneurs comme ce duc Guillaume etaient aussi exerces a la poesie qu'a la guerre. Quand m'avez-vous dit qu'il vivait ? Deux cents annees ? On jugerait de ce lai qu'il est ecrit d'hier. Et pour elle-meme elle repeta :



-- D'amour ne dois plus dire bien

Car je n'en ai ni peu ni rien...



Elle demeura un moment songeuse.

-- Poursuivrai-je, Madame ? demanda la lectrice, le doigt pose sur la page enluminee.

-- Non, ma mie, repondit la reine. Je me suis assez fait pleurer l'ame pour aujourd'hui. Elle se redressa et, changeant de ton :

-- Mon cousin Monseigneur d'Artois m'a fait annoncer sa venue. Veillez a ce qu'on le conduise ici aussitot qu'il se presentera.

-- Il arrive de France ? Alors vous allez etre contente, Madame.

-- Je souhaite l'etre... si les nouvelles qu'il me porte sont bonnes.

Une autre dame de parage entra vivement, le visage anime d'un grand air de joie. Elle s'appelait de naissance Jeanne de Joinville et etait l'epouse de sir Roger Mortimer, l'un des premiers barons d'Angleterre.

-- Madame, Madame ! s'ecria-t-elle, il a parle.

-- Vraiment, Madame ? repondit la reine. Et qu'a-t-il dit ?

-- Il a frappe la table, Madame, et il a dit : << Veux ! >>

Une expression d'orgueil passa sur le beau visage d'Isabelle.

-- Conduisez-le devers moi, dit-elle.

Lady Mortimer sortit, toujours courant, et revint un instant apres, portant un enfant de quinze mois, rond, rose et gras, qu'elle deposa aux pieds de la reine. Il etait vetu d'une robe grenat, brodee d'or, et fort lourde pour un si petit etre.

-- Alors, messire mon fils, vous avez dit : << Je veux >>, dit Isabelle en se penchant pour lui caresser la joue. J'aime que cela ait ete votre premier mot : c'est parole de roi.

L'enfant lui souriait, en dodelinant la tete.

-- Et pourquoi l'a-t-il dit ? reprit la reine.

-- Parce que je lui refusais un morceau de galette, repondit lady Mortimer.

Isabelle eut un sourire vite efface.

-- Puisqu'il commence a parler, dit-elle, je demande qu'on ne l'encourage point a begayer et prononcer des niaiseries, comme on fait d'ordinaire avec les enfants. Peu importe qu'il dise << papa >> ou << maman >>, je prefere qu'il connaisse les mots de << roi >> et de << reine >>.

Elle avait dans la voix une grande autorite naturelle.

-- Vous savez, ma mie, continua-t-elle, quelles raisons m'ont fait vous choisir pour gouverner mon fils. Vous etes petite-niece de messire Joinville le grand, qui fut a la croisade aupres de mon aieul Monseigneur Saint Louis. Vous saurez enseigner a cet enfant qu'il est de France autant que d'Angleterre.

Lady Mortimer s'inclina. A ce moment, la premiere dame francaise revint, annoncant Monseigneur le comte Robert d'Artois.

La reine s'adossa, bien droite, a son siege et croisa les mains sur la poitrine, dans une attitude d'idole. Le souci d'etre toujours royale ne parvenait pas a la vieillir.

Un pas de deux cents livres ebranla le plancher.

L'homme qui entra avait six pieds de haut, des cuisses comme des troncs de chene, des poings comme des masses d'armes. Ses bottes rouges, de cuir cordouan, etaient souillees d'une boue mal brossee ; le manteau qui lui pendait aux epaules etait assez vaste pour couvrir un lit. Il suffisait qu'il eut une dague au cote pour avoir la mine de s'en aller en guerre. Des qu'il apparaissait, tout semblait autour de lui devenir faible, fragile, friable. Il avait le menton rond, le nez court, la machoire large, l'estomac fort. Il lui fallait plus d'air a respirer qu'au commun des hommes. Ce geant avait vingt-sept ans, mais son age disparaissait sous le muscle, et on lui aurait donne tout aussi bien dix annees de plus.

Il ota ses gants en s'avancant vers la reine, mit un genou en terre avec une souplesse surprenante chez un tel colosse, et se releva avant qu'on ait eu le temps de l'y inviter.

-- Alors, messire mon cousin, dit Isabelle, avez-vous fait bonne traversee de mer ?

-- Execrable, Madame, horrifique, repondit Robert d'Artois. Une tempete a rendre les tripes et l'ame. J'ai cru ma derniere heure venue, au point que je me suis mis a confesser mes peches a Dieu. Par chance il y en avait si grand nombre que le temps d'en dire la moitie, nous etions arrives. J'en garde assez pour le retour.

Il eclata de rire, ce qui fit trembler les vitraux.

-- Mais par la mordieu, continua-t-il, je suis mieux fait pour courir les terres que pour chevaucher l'eau salee. Et si ce n'etait pour l'amour de vous, Madame ma cousine, et pour les choses d'urgence que j'ai a vous dire...

-- Vous permettrez que j'acheve, mon cousin, dit Isabelle l'interrompant.

Elle montra l'enfant.

-- Mon fils commence a parler aujourd'hui.

Puis a lady Mortimer :

-- J'entends qu'il soit accoutume aux noms de sa parente, et qu'il sache, des que se pourra, que son grand-pere Philippe est le beau roi de France. Commencez a dire devant lui le Pater et l'Ave, et aussi la priere a Monseigneur Saint Louis. Ce sont choses qu'il faut lui installer dans le coeur avant meme qu'il les comprenne par la raison.

Elle n'etait pas mecontente de montrer a l'un de ses parents, lui-meme descendant d'un frere de Saint Louis, la maniere dont elle veillait a l'education de son fils.

-- C'est bel enseignement que vous allez donner a ce jeune homme, dit Robert d'Artois.

-- On n'apprend jamais assez tot a regner, repondit Isabelle. L'enfant s'essayait a marcher, du pas precautionneux et titubant qu'ont les bebes.

-- Se peut-il que nous ayons nous-memes ete ainsi ! dit d'Artois.

-- A vous regarder, mon cousin, dit la reine en souriant, on l'imagine mal.

Un instant, contemplant Robert d'Artois, elle songea au sentiment que pouvait connaitre la femme, petite et menue, qui avait engendre cette forteresse humaine ; puis elle reporta les yeux sur son fils.

L'enfant avancait, les mains tendues vers le foyer, comme s'il eut voulu saisir une flamme dans son poing minuscule.

Robert d'Artois lui barra le chemin en avancant la jambe. Nullement effraye, le petit prince saisit cette botte rouge dont ses bras arrivaient a peine a faire le tour, et s'y assit a califourchon. Le geant se mit a balancer le pied, elevant et abaissant l'enfant qui, ravi de ce jeu imprevu, riait.

-- Ah ! Messire Edouard, dit d'Artois, oserai-je plus tard, quand vous serez puissant seigneur, vous rappeler que je vous ai fait ainsi chevaucher ma botte ?

-- Vous le pourrez, mon cousin, vous le pourrez toujours, si toujours vous vous montrez notre loyal ami... Qu'on nous laisse maintenant, dit Isabelle.

-- Alors, veuillez reprendre terre, messire, dit d'Artois en posant le pied.

Les dames francaises se retirerent dans la piece attenante, emmenant l'enfant qui, si le destin suivait un cours naturel, deviendrait un jour le roi d'Angleterre.

D'Artois attendit un instant.

-- Eh bien ! Madame, dit-il, pour parfaire les lecons que vous donnez a votre fils, vous pourrez lui enseigner que Marguerite de Bourgogne, petite-fille de Saint Louis, reine de Navarre et future reine de France, est en bon chemin d'etre appelee par son peuple Marguerite la Putain.

-- En verite ? dit Isabelle. Ce que nous pensions etait donc vrai ?

-- Oui, ma cousine. Et point seulement pour Marguerite. Pour vos deux autres belles-soeurs pareillement.

-- Jeanne et Blanche ?...

-- Blanche, j'en suis assure. Jeanne...

Robert d'Artois, de son immense main, fit un geste d'incertitude.

-- Elle est plus matoise que les autres, dit-il ; mais j'ai toutes raisons de la croire aussi fieffee garce.

Il bougea de trois pas, et se campa pour lancer :

-- Vos trois freres sont cocus, Madame, cocus comme des manants !

La reine s'etait levee, les joues un peu colorees.

-- Si ce que vous m'annoncez est sur, je ne le tolererai pas. Je ne tolererai pas semblable honte, et que ma famille soit objet de risee.

-- Les barons de France, croyez-le, ne le supporteront pas non plus.

-- Avez-vous les noms, les preuves ?

D'Artois respira un grand coup.

-- Quand vous vintes en France, l'ete passe, avec messire votre epoux, pour ces fetes qui furent donnees ou j'eus l'honneur d'etre arme chevalier en meme temps que vos freres... car vous savez qu'on ne marchande pas les honneurs qui ne coutent rien... a ce moment-la, je vous ai confie mes soupcons et vous m'avez dit les votres. Vous m'avez demande de veiller et de vous renseigner. Je suis votre allie ; j'ai fait l'un et je viens accomplir l'autre.

-- Alors ? Qu'avez-vous appris ? demanda Isabelle impatiente.

-- D'abord, que certains joyaux disparaissaient de la cassette de votre douce belle-soeur Marguerite. Or, quand une femme se defait secretement de ses bijoux, c'est ou bien pour combler un galant, ou bien pour s'acheter un complice. Sa gueuserie est claire, ne trouvez-vous pas ?

-- Elle peut pretendre en avoir fait l'aumone a l'Eglise.

-- Pas toujours. Pas si certain fermail, par exemple, a ete echange chez un certain marchand lombard contre un certain poignard de Damas...

-- Et vous avez decouvert a quelle ceinture etait pendu ce poignard ?

-- Helas ! Non, repondit d'Artois. J'ai cherche, mais j'ai perdu la trace. Nos belles sont habiles. Je n'ai jamais couru cerfs dans mes forets de Conches qui s'entendissent mieux a brouiller leur voie et a prendre les faux-fuyants.

Isabelle eut une mine decue. Robert d'Artois prevint ce qu'elle allait dire en etendant les bras.

-- Attendez, attendez, s'ecria-t-il. Je suis bon veneur et manque rarement mon animal d'attaque... L'honnete, la pure, la chaste Marguerite s'est fait amenager en petit logis la vieille tour de l'hotel de Nesle, afin, selon son dire, de s'y retirer pour oraison. Mais il parait bien qu'elle y fait oraison tout particulierement les nuits ou votre frere Louis de Navarre est absent. Et la lumiere y brille assez tard. Sa cousine Blanche, parfois sa cousine Jeanne, l'y viennent rejoindre. Rouees, les donzelles ! Si l'on venait a questionner l'une, elle aurait beau jeu de dire : << Comment ? De quoi m'accusez-vous ? Mais j'etais avec l'autre. >> Une femme fautive, cela se defend mal. Trois catins acoquinees, c'est un chateau fort. Seulement, voila ; ces memes nuits ou Louis est absent, ces memes nuits ou la tour de Nesle est eclairee, il se fait sur la berge, au pied de la Tour, en cet endroit ordinairement desert a pareille heure, un peu trop de mouvement. On a vu sortir des hommes qui n'etaient pas habilles en moines, et qui, s'ils venaient de chanter le salut, seraient passes par une autre porte. La cour se tait, mais le peuple commence a jaser, parce que les valets bavardent avant les maitres...

Tout en parlant, il s'agitait, gesticulait, marchait, faisait vibrer le sol et battait l'air a grands coups de manteau. L'etalage de son exces de force etait, chez Robert d'Artois, un moyen de persuasion. Il cherchait a convaincre avec ses muscles autant qu'avec ses mots ; il enfermait l'interlocuteur dans un tourbillon ; et la grossierete de son langage, si bien en rapport avec toute son apparence, semblait la preuve d'une rude bonne foi. Pourtant, a y regarder de plus pres, on pouvait se demander si tout ce mouvement n'etait pas parade de bateleur et jeu de comedien. Une haine attentive, tenace, luisait dans ses yeux gris. La jeune reine s'appliquait a bien garder sa clarte de jugement.

-- En avez-vous parle au roi mon pere ? dit-elle.

-- Ma bonne cousine, vous connaissez le roi Philippe mieux que je ne le connais. Il croit tant a la vertu des femmes qu'il faudrait lui montrer vos belles-soeurs vautrees avec leurs galants pour qu'il consentit a m'entendre. Et je ne suis pas si bien en cour, depuis que j'ai perdu mon proces...

-- Je sais, mon cousin, qu'on vous a fait tort ; s'il ne tenait qu'a moi, ce tort vous serait repare.

Robert d'Artois se precipita sur la main de la reine pour y poser les levres.

-- Mais precisement en raison de ce proces, reprit doucement Isabelle, ne pourrait-on pas croire que vous agissez a present par vengeance ?

Le geant se redressa vivement.

-- Mais bien sur, Madame, j'agis par vengeance !

Il etait d'une franchise desarmante. On pensait lui tendre un piege, le prendre en defaut, et il s'ouvrait a vous, tout largement, comme une fenetre.

-- On m'a vole l'heritage de mon comte d'Artois, s'ecria-t-il, pour le donner a ma tante Mahaut de Bourgogne... la chienne, la gueuse, qu'elle creve ! Que la lepre lui mange la bouche, que la poitrine lui tombe en charogne ! Et pourquoi a-t-on fait cela ? Parce qu'a force de ruser, d'intriguer et de fourrer la paume en belles livres sonnantes aux conseillers de votre pere, elle est parvenue a marier vos trois freres a ses deux catins de filles et son autre catin de cousine.

Il se mit a contrefaire un discours imaginaire de sa tante Mahaut, comtesse de Bourgogne et d'Artois, au roi Philippe le Bel.

-- << Mon cher seigneur, mon parent, mon compere, si nous unissions ma chere petite Jeanne a votre fils Louis ?... Non, cela ne vous convient plus. Vous preferez lui reserver Margot. Alors, donnez donc Jeanne a Philippe, et puis ma douce Blanchette a votre beau Charles. Le plaisir que ce sera qu'ils s'aiment tous ensemble ! Et puis, si l'on m'accorde l'Artois qu'avait mon defunt pere, alors ma Comte-Franche de Bourgogne ira a l'une de ses oiselles, a Jeanne, si vous le voulez ; ainsi votre second fils devient comte palatin de Bourgogne et vous pouvez le pousser vers la couronne d'Allemagne. Mon neveu Robert ? Qu'on donne un os a ce chien ! Le chateau de Conches, la terre de Beaumont, cela suffira bien a ce rustre. >> Et je souffle malice dans l'oreille de Nogaret, et j'envoie mille merveilles a Marigny... et j'en marie une, et j'en marie deux, et j'en marie trois. Et pas plus tot fait, mes petites garces se mettent a comploter, a s'envoyer messages, a se fournir d'amants, et s'emploient a bien hausser de cornes la couronne de France... Ah ! Si elles etaient irreprochables, Madame, je rongerais mon frein. Mais a se conduire si bassement apres m'avoir autant nui, les filles de Bourgogne sauront ce qu'il en coute, et je me vengerai sur elles de ce que la mere m'a fait[1].

Isabelle demeurait songeuse sous cet ouragan de paroles. D'Artois se rapprocha d'elle et, baissant la voix :

-- Elles vous haissent.

-- Il est vrai que pour ma part, je ne les ai guere aimees, des le debut, et sans savoir pourquoi, repondit Isabelle.

-- Vous ne les aimez point parce qu'elles sont fausses, ne pensent qu'au plaisir et n'ont point le sens de leur devoir. Mais elles, elles vous haissent parce qu'elles vous jalousent.

-- Mon sort n'a pourtant rien de bien enviable, dit Isabelle en soupirant, et leur place me semble plus douce que la mienne.

-- Vous etes une reine, Madame ; vous l'etes dans l'ame et dans le sang ; vos belles-soeurs peuvent bien porter la couronne, elles ne le seront jamais. C'est pour cela qu'elles vous traiteront toujours en ennemie.

Isabelle leva vers son cousin ses beaux yeux bleus, et d'Artois, cette fois, sentit qu'il avait touche juste. Isabelle etait definitivement de son cote.

-- Avez-vous les noms de... des hommes auxquels mes belles-soeurs...

Elle n'avait pas le langage cru de son cousin, et se refusait a prononcer certains mots.

-- Je ne peux rien faire sans cela, poursuivit-elle. Obtenez-les, et je vous promets bien, alors, de me rendre aussitot a Paris sous un quelconque pretexte, pour y faire cesser ce desordre. En quoi puis-je vous aider ? Avez-vous prevenu mon oncle Valois ?

-- Je m'en suis bien garde, repondit d'Artois. Monseigneur de Valois est mon plus fidele protecteur et mon meilleur ami ; mais il ne sait rien taire. Il irait clabauder partout ce que nous voulons cacher ; il donnerait l'eveil trop tot, et quand nous voudrions pincer les ribaudes, nous les trouverions sages comme des nonnes...

-- Que proposez-vous ?

-- Deux actions, dit d'Artois. La premiere, c'est de nous faire nommer aupres de Madame Marguerite une nouvelle dame de parage qui soit tout a notre discretion et qui nous puisse renseigner fidelement. J'ai pense a madame de Comminges qui vient d'etre veuve et a qui l'on doit des egards. Pour cela, votre oncle Valois va pouvoir nous servir. Faites-lui tenir une lettre lui exprimant votre souhait. Il a grande influence sur votre frere Louis, et fera promptement entrer madame de Comminges a l'hotel de Nesle. Nous aurons ainsi une creature a nous dans la place ; et, comme nous disons entre gens de guerre, un espion dans les murs vaut mieux qu'une armee dehors.

-- Je ferai cette lettre et vous l'emporterez, dit Isabelle. Ensuite ?

-- Il faudrait dans le meme temps endormir la defiance de vos belles-soeurs a votre endroit, et leur faire douce mine en leur envoyant d'aimables cadeaux, poursuivit d'Artois. Des presents qui puissent convenir aussi bien a des hommes qu'a des femmes, et que vous leur feriez parvenir secretement, sans en avertir ni pere ni epoux, comme un petit mystere d'amitie entre vous. Marguerite pille sa cassette pour un bel inconnu ; ce serait vraiment malchance si, la munissant d'un present dont elle n'aura point de compte a rendre, nous ne retrouvions notre objet agrafe sur le gaillard que nous cherchons. Fournissons-les d'occasions d'imprudence.

Isabelle reflechit une seconde, puis elle frappa des mains. La premiere dame francaise parut.

-- Ma mie, dit la reine, veuillez querir cette aumoniere que le marchand Albizzi m'a mandee ce matin.

Pendant la breve attente, Robert d'Artois sortit enfin de ses machinations et de ses complots, et prit le temps de regarder la salle ou il se trouvait, les fresques religieuses peintes sur les murs, l'immense plafond boise en forme de carene. Tout etait assez neuf, triste et froid. Le mobilier etait beau, mais peu abondant.

-- Ce n'est guere riant, le lieu ou vous vivez, ma cousine, dit-il. On se croirait plutot dans une cathedrale que dans un chateau.

-- Plaise encore a Dieu, repondit Isabelle a mi-voix, que ceci ne me devienne pas une prison. Comme la France me manque, souvent !

La dame francaise revint, apportant une grande bourse de soie, brodee au fil d'or et d'argent de figures en relief, et ornee au rabat de trois pierres cabochons grosses comme des noix.

-- Merveille ! s'ecria d'Artois. Tout juste ce qu'il nous faut. Un peu lourd pour etre parure de dame, un peu leger pour moi, a qui une giberne sied mieux qu'une bougette[2] ; voila bien l'objet qu'un jouvenceau de cour reve de s'accrocher a la ceinture pour se faire valoir...

-- Vous allez commander au marchand Albizzi, deux autres aumonieres semblables, dit Isabelle a sa suivante, et le presser de me les envoyer.

Puis, quand la dame de parage fut sortie, elle ajouta :

-- Ainsi pourrez-vous, mon cousin, les rapporter en France.

-- Et nul ne saura qu'elles auront passe par mes mains.

On entendit du bruit a l'exterieur, des cris et des rires. Robert d'Artois s'approcha d'une fenetre. Dans la cour, une equipe de macons etait en train de hisser une lourde clef de voute. Des hommes tiraient sur des cordes a poulies ; d'autres, juches sur un echafaudage, s'appretaient a saisir le bloc de pierre, et tout ce travail semblait s'executer dans une extreme bonne humeur.

-- Eh bien ! dit Robert d'Artois, il parait que le roi Edouard aime toujours la maconnerie.

Il venait de reconnaitre, parmi les ouvriers, Edouard II, le mari d'Isabelle, assez bel homme d'une trentaine d'annees, aux cheveux ondules, aux larges epaules, aux hanches souples. Ses vetements de velours etaient souilles de platre.

-- Il y a plus de quinze ans qu'on a commence de rebatir Westmoutiers ! dit Isabelle avec colere.

Comme toute la cour, elle prononcait Westmoutiers pour Westminster, a la francaise.

-- Depuis six ans que je suis mariee, reprit-elle, je vis dans les truelles et le mortier. On ne cesse de defaire ce qu'on a fait le mois d'avant. Ce n'est pas la maconnerie qu'il aime, ce sont les macons ! Croyez-vous seulement qu'ils lui disent << Sire >> ? Ils l'appellent Edouard, ils le moquent, et lui s'en trouve ravi. Tenez, regardez-le !

Dans la cour, Edouard II donnait des ordres tout en s'appuyant a un jeune ouvrier qu'il tenait par le cou. Il regnait autour de lui une familiarite suspecte.

-- Je croyais, reprit Isabelle, avoir connu le pire avec le chevalier de Gaveston. Ce Bearnais insolent et vantard gouvernait si bien mon epoux qu'il s'etait mis a gouverner le royaume. Edouard lui donnait tous les joyaux de ma cassette de mariage. C'est decidement une coutume dans nos familles que de voir, de facon ou d'autre, les bijoux des femmes finir en parure d'hommes !

Ayant aupres d'elle un parent, un ami, Isabelle s'abandonnait a avouer ses peines et ses humiliations. En verite, les moeurs du roi Edouard II etaient connues de toute l'Europe.

-- Les barons et moi, l'autre annee, sommes parvenus a abattre Gaveston ; il a eu la tete tranchee et je me rejouissais que son corps fut a pourrir chez les dominicains, a Oxford. Eh bien ! J'en arrive, mon cousin, a regretter le chevalier de Gaveston, car, depuis, comme pour se venger de moi, Edouard attire au palais tout ce qu'il y a de plus bas et de plus infame dans les hommes de son peuple. On le voit courir les bouges du port de Londres, s'asseoir avec les truands, rivaliser a la lutte avec les debardeurs, et a la course avec les palefreniers. Les beaux tournois, en verite, qu'il nous donne la ! Pendant ce temps, commande qui veut son royaume, pourvu qu'on organise ses plaisirs et qu'on les partage. Pour l'heure, ce sont les barons Despenser qui ont sa faveur, le pere gouvernant le fils, qui sert de femme a mon epoux. Quant a moi, Edouard ne m'approche plus, et s'il lui arrive de s'aventurer dans ma couche, j'en eprouve une telle honte que j'en reste toute froide.

Elle avait baisse le front.

-- Une reine est la plus miserable des sujettes du royaume, si son mari ne l'aime point, ajouta-t-elle. Il suffit qu'elle ait assure la descendance ; sa vie ensuite ne compte plus. Quelle femme de baron, quelle femme de bourgeois ou de vilain supporterait ce que je dois tolerer... parce que je suis reine ! La derniere lavandiere du royaume a plus de droits que moi : elle peut venir me demander appui.

-- Ma cousine, ma belle cousine, moi, je veux vous servir d'appui ! dit d'Artois avec chaleur.

Elle leva tristement les epaules, comme pour dire : << Que pouvez-vous pour moi ? >> Ils etaient face a face. Il avanca les mains, la prit par les coudes, aussi doucement qu'il put, en murmurant :

-- Isabelle...

Elle posa les mains sur les bras du geant. Ils se regarderent et furent saisis d'un trouble qu'ils n'avaient pas prevu. D'Artois semblait soudain etrangement emu, et gene d'une force qu'il craignait d'utiliser avec maladresse. Il souhaita brusquement devouer son temps, son corps, sa vie, a cette reine fragile. Il la desirait, d'un desir immediat et robuste, qu'il ne savait comment exprimer. Ses gouts ne le portaient pas, ordinairement, vers les femmes de qualite, et il excellait peu aux graces de galanterie.

-- Ce qu'un roi dedaigne, faute d'en reconnaitre la perfection, dit-il, bien d'autres hommes en remercieraient le ciel a deux genoux. A votre age, si fraiche, si belle, se peut-il que vous soyez privee des joies de nature ? Se peut-il que ces levres ne soient jamais baisees ? Que ces bras... ce doux corps... Ah ! Prenez un homme, Isabelle, et que cet homme soit moi.

Il y allait assez rudement pour dire ce qu'il esperait, et son eloquence ressemblait peu a celle des poemes du duc Guillaume d'Aquitaine. Mais Isabelle ne detachait pas son regard du sien. Il la dominait, l'ecrasait de toute sa stature. Il sentait la foret, le cuir, le cheval et l'armure. Il n'avait ni la voix ni l'apparence d'un seducteur, et, pourtant, elle etait seduite. Il etait un homme, vraiment, un male rude et violent, au souffle profond. Isabelle sentait toute volonte la fuir, et n'avait plus qu'une envie : appuyer sa tete a sa poitrine de buffle et s'abandonner... etancher cette grande soif... Elle tremblait un peu. Elle se degagea d'un coup.

-- Non, Robert, s'ecria-t-elle, je ne vais point faire ce que je reproche a mes belles-soeurs. Je ne le veux pas, je ne le dois pas. Mais quand je songe a ce que je m'impose et me refuse, alors que ces carognes, elles, ont telle chance d'etre a des maris qui bien les aiment... Ah ! Non ! Il faut qu'elles soient chatiees, fort chatiees !

Sa pensee s'acharnait sur les coupables, faute de s'autoriser a etre coupable elle-meme. Elle revint s'asseoir dans la grande cathedre de chene. Robert d'Artois la rejoignit.

-- Non, Robert, repeta-t-elle en etendant les bras. Ne profitez point de ma defaillance ; vous me facheriez.

L'extreme beaute inspire le respect autant que la majeste ; le geant obeit.

Mais l'instant ecoule ne s'effacerait plus de leur memoire.

<< Je puis donc etre aimee >>, se disait Isabelle, et elle en eprouvait comme de la reconnaissance pour l'homme qui venait de lui donner cette certitude.

-- Etait-ce la tout ce que vous aviez a m'apprendre, mon cousin, et ne m'apportez-vous pas d'autres nouvelles ? dit-elle en faisant effort pour se reprendre.

Robert d'Artois, qui se demandait s'il n'aurait pas du poursuivre son avantage, mit un temps a repondre.

-- Si, Madame, dit-il, j'ai aussi un message de votre oncle Valois.

Le lien nouveau qui s'etait noue entre eux donnait a leurs paroles une autre resonance, et ils ne pouvaient etre completement attentifs a ce qu'ils disaient.

-- Les dignitaires du Temple vont etre juges bientot, continua d'Artois, et l'on craint fort que votre parrain, le grand-maitre Jacques de Molay, ne soit mis a mort. Monseigneur de Valois vous demande d'ecrire au roi pour l'inviter a la clemence.

Isabelle ne repondit pas. Elle avait repris sa pose coutumiere, le menton dans la paume.

-- Comme vous lui ressemblez, ainsi ! dit d'Artois.

-- A qui ?

-- Au roi Philippe, votre pere...

Elle leva les yeux et demeura songeuse.

-- Ce que decide le roi mon pere est bien decide, repondit-elle enfin. Je puis agir pour ce qui tient a l'honneur de la famille, mais non pour ce qui touche au gouvernement du royaume.

-- Jacques de Molay est un vieil homme. Il fut noble et il fut grand. S'il a commis des fautes, il les a assez expiees. Rappelez-vous qu'il vous a tenue sur les fonts du bapteme... Croyez-moi, c'est grand mefait qu'on va encore commettre la, et qu'on doit une fois de plus a Nogaret et a Marigny ! En frappant le Temple, c'est toute la chevalerie et les hauts barons que ces hommes sortis de rien ont voulu frapper.

La reine demeurait perplexe ; l'affaire visiblement la depassait.

-- Je n'en puis pas juger, dit-elle, je n'en puis pas juger.

-- Vous savez que j'ai grande dette envers votre oncle ; il me saurait gre si j'obtenais cette lettre de vous. Et puis la pitie ne messied jamais a une reine ; c'est sentiment de femme, et vous n'en pourrez etre que louee. D'aucuns vous reprochent d'avoir le coeur dur ; vous leur donnerez la bonne replique. Faites-le pour vous, Isabelle, et faites-le pour moi.

Elle lui sourit.

-- Vous etes bien habile, mon cousin Robert, sous vos airs de loup-garou. Allez, je vous ferai cette lettre que vous desirez, et vous pourrez l'emporter aussi. Quand repartirez-vous ?

-- Quand vous me l'ordonnerez, ma cousine.

-- Les aumonieres, je pense, seront livrees demain. C'est bientot.

Il y avait du regret dans la voix de la reine. Ils se regarderent a nouveau et, a nouveau, Isabelle se troubla.

-- J'attendrai un messager de vous pour savoir s'il faut me mettre en route pour la France. Adieu, mon cousin. Nous nous reverrons au souper.

D'Artois prit conge, et la piece, apres qu'il fut sorti, parut a la reine etrangement calme, comme une vallee de montagne apres le passage d'une tornade. Isabelle ferma les yeux et resta un grand moment immobile.

Les hommes appeles a jouer un role decisif dans l'histoire des nations ignorent le plus souvent quels destins collectifs s'incarnent en eux. Les deux personnages qui venaient d'avoir cette longue entrevue, un apres-midi de mars 1314, au chateau de Westminster, ne pouvaient pas imaginer qu'ils seraient, par l'enchainement de leurs actes, les premiers artisans d'une guerre qui durerait, entre la France et l'Angleterre, plus de cent ans.





II



LES PRISONNIERS DU TEMPLE


La muraille etait couverte de salpetre. Une clarte fumeuse, jaunatre, commencait a descendre dans la salle voutee, creusee en sous-sol.

Le prisonnier qui sommeillait, les bras replies sous la barbe, frissonna et se dressa brusquement, hagard, le coeur battant. Il vit la brume du matin qui coulait par le soupirail. Il ecouta. Distinctes, bien qu'etouffees par l'epaisseur des murs, il percevait les cloches annoncant les premieres messes, cloches parisiennes de Saint-Martin, de Saint-Merry, de Saint-Germain-l'Auxerrois, de Saint-Eustache et de Notre-Dame ; cloches campagnardes des villages de la Courtille, de Clignancourt et du Mont-Martre.

Le prisonnier n'entendit aucun bruit qui put l'inquieter. C'etait l'angoisse qu'il retrouvait a chaque reveil, comme dans chaque sommeil il retrouvait un cauchemar.

Il prit, sur le sol, une ecuelle de bois et y but une longue gorgee d'eau pour calmer cette fievre qui ne le quittait pas depuis des jours et des jours. Ayant bu, il laissa l'eau reposer et se pencha sur elle comme sur un miroir. L'image qu'il parvint a saisir, imprecise et sombre, etait celle d'un centenaire. Il demeura ainsi quelques instants, cherchant ce qui pouvait rester de son ancienne apparence dans ce visage flottant, cette barbe d'ancetre, ces levres avalees par la bouche edentee, ce long nez amaigri, qui tremblaient au fond de l'ecuelle.

Puis il se leva, lentement, et fit deux pas jusqu'a ce qu'il sentit se tendre la chaine qui le liait a la muraille. Alors il se mit brusquement a hurler :

-- Jacques de Molay ! Jacques de Molay ! Je suis Jacques de Molay !

Rien ne lui repondit ; rien, il le savait, ne devait lui repondre. Mais il avait besoin de crier son propre nom, pour empecher son esprit de se dissoudre, pour se rappeler qu'il avait commande des armees, gouverne des provinces, qu'il avait detenu une puissance egale a celle des souverains, et que, tant qu'il garderait un souffle de vie, il continuerait d'etre, meme dans ce cachot, le grand-maitre de l'Ordre des chevaliers du Temple.

Par un surcroit de cruaute, ou de derision, il s'etait vu assigner pour prison une salle basse de la grande tour de l'hotel du Temple, la maison mere de l'Ordre.

-- Et c'est moi qui ai fait renover cette tour ! murmura le grand-maitre avec colere, en frappant du poing la muraille.

Son geste lui arracha un cri. Il avait oublie son pouce ecrase par les tortures. Mais quelle etait la place de son corps qui ne fut pas une plaie, ou le siege d'une douleur ? Le sang circulait mal dans ses membres, et il souffrait d'abominables crampes depuis qu'on l'avait soumis au supplice des brodequins... Les jambes enfermees dans les planches de chene, que les << tourmenteurs >> resserraient en enfoncant des coins a coups de maillet, il entendait la voix froide, insistante de Guillaume de Nogaret, le garde des Sceaux du royaume, qui l'engageait a avouer. A avouer quoi ?... Il s'etait evanoui.

Sur ses chairs lacerees, dechirees, la crasse, l'humidite, le manque de nourriture avaient fait leur oeuvre.

Mais de toutes les tortures endurees, la plus horrible, certainement, avait ete celle de << l'etirement >>. Un poids de cent quatre-vingts livres attache au pied droit, on l'avait hisse, par une corde a poulie, jusqu'au plafond. Et toujours la voix sinistre de Guillaume de Nogaret : << Mais avouez donc, messire...>> Et comme il s'obstinait a nier, on avait tire, toujours plus fort, toujours plus vite, du sol aux voutes. Sentant ses membres se disjoindre, ses articulations s'arracher, son ventre, sa poitrine eclater, il avait fini par crier qu'il avouait, oui, tout, n'importe quel crime, tous les crimes du monde. Oui, les Templiers se livraient entre eux a la sodomie ; oui, pour entrer dans l'Ordre, ils devaient cracher sur la Croix ; oui, ils adoraient une idole a tete de chat ; oui, ils s'adonnaient a la magie, a la sorcellerie, au culte du Diable ; oui, ils avaient fomente un complot contre le pape et le roi... Et quoi d'autre encore ?

Jacques de Molay se demandait comment il avait pu survivre a tout cela. Sans doute parce que les tourments, savamment doses, n'avaient jamais ete pousses jusqu'au point qu'il en dut mourir, et aussi parce qu'un vieux chevalier, entraine aux armes et a la guerre, avait plus de resistance qu'il ne l'eut cru lui-meme.

Il s'agenouilla, les yeux tournes vers le rayon de clarte du soupirail.

-- Seigneur mon Dieu, prononca-t-il, pourquoi m'avez-vous mis moins de force dans l'ame que dans la carcasse ? Etais-je bien digne de commander l'Ordre ? Vous ne m'avez pas evite de tomber dans la lachete ; epargnez-moi, Seigneur Dieu, de tomber dans la folie. Je ne saurai guere tenir davantage, je ne saurai guere.

Enchaine depuis sept annees, il ne sortait que pour etre traine devant les commissions d'enquete, et subir toutes les menaces des legistes, toutes les pressions des theologiens. On pouvait bien, a pareil regime, craindre de devenir fou. Souvent le grand-maitre perdait la notion du temps. Pour se distraire, il avait essaye d'apprivoiser un couple de rats qui venaient chaque nuit ronger les restes de son pain. Il passait de la colere aux larmes, des crises de devotion aux desirs de violence, de l'hebetude a la fureur.

-- Ils en creveront, ils en creveront, se repetait-il.

Qui creverait ? Clement, Guillaume, Philippe... Le pape, le garde des Sceaux, le roi. Ils mourraient, Molay ne savait comment, mais surement dans des souffrances abominables, pour expier leurs crimes. Et il remachait sans cesse leurs trois noms abhorres.

Toujours a genoux, et la barbe vers le soupirail, le grand-maitre murmura :

-- Merci, Seigneur mon Dieu, de m'avoir laisse la haine. C'est la seule force qui me soutienne encore.

Il se releva avec peine et regagna le banc de pierre, cimente a la muraille, et qui lui servait a la fois de siege et de lit.

Qui aurait pu jamais imaginer qu'il en arriverait la ? Sa pensee le reportait constamment vers sa jeunesse, vers l'adolescent qu'il avait ete, cinquante ans plus tot, et qui descendait les pentes de son Jura natal pour courir la grande aventure.

Comme tous les cadets de noblesse a cette epoque, il avait reve d'endosser le long manteau blanc a croix rouge qui constituait l'uniforme du Temple. Le seul nom de Templier evoquait alors l'Orient et l'epopee, les navires aux voiles gonflees cinglant sur des mers toujours bleues, les charges au galop dans des pays de sable, les tresors d'Arabie, les captifs ranconnes, les villes enlevees et pillees, les chateaux forts gigantesques. On racontait meme que les Templiers avaient des ports secrets d'ou ils s'embarquaient pour des continents inconnus... [3]Et Jacques de Molay avait vecu son reve ; il avait navigue, il avait combattu, et habite de grandes forteresses blondes ; il avait marche fierement, dans des rues qui sentaient les epices et l'encens, vetu du superbe manteau dont les plis tombaient jusqu'a ses eperons d'or.

Il s'etait eleve dans la hierarchie de l'Ordre plus haut qu'il n'eut jamais ose l'esperer, franchissant toutes les dignites pour etre enfin porte, par le choix de ses freres, a la fonction supreme de grand-maitre de France et d'Outre-mer, et au commandement de quinze mille chevaliers.

Et tout cela aboutissait a cette cave, cette pourriture, ce denuement. Peu de destins montraient une si prodigieuse fortune suivie d'un si grand abaissement...

Jacques de Molay, a l'aide d'un maillon de sa chaine, tracait dans le salpetre du mur de vagues traits qui figuraient les lettres de << Jerusalem >>, lorsqu'il entendit des pas lourds et des bruits d'armes dans l'etroit escalier qui descendait a son cachot.

L'angoisse a nouveau l'etreignit, mais cette fois motivee.

La porte grinca en s'ouvrant ; Molay apercut, derriere le geolier, quatre archers en tunique de cuir et la pique a la main. Leur haleine s'epanouissait, blanche, autour de leurs visages.

-- Nous venons vous chercher, messire, dit l'un d'eux.

Molay se leva sans prononcer un mot. Le geolier s'approcha et, a grands coups de marteau et de burin, fit sauter le rivet qui reliait la chaine aux bracelets de fer dans lesquels etaient enfermees les chevilles du prisonnier.

Celui-ci serra sur ses epaules decharnees son manteau de gloire, qui n'etait plus maintenant qu'une guenille grisatre ; la croix, sur l'epaule, s'en allait en lambeaux.

Dans ce vieillard epuise, chancelant, qui gravissait, les pieds alourdis par les fers, les marches de la tour, il restait encore quelque chose du chef de guerre qui, de Chypre, commandait a tous les chretiens d'Orient.

<< Seigneur mon Dieu, donnez-moi la force... >> murmurait-il interieurement ; donnez-moi un peu de force. Et pour trouver cette force, il se repetait les noms de ses trois ennemis : Clement, Guillaume, Philippe...

La brume emplissait la vaste cour du Temple, encapuchonnait les tourelles du mur d'enceinte, se glissait entre les creneaux, ouatait la fleche de l'eglise de l'Ordre.

Une centaine de soldats se tenaient l'arme au pied, entourant un grand chariot ouvert et carre.

Par-dela les murailles, on entendait la rumeur de Paris, et parfois le hennissement d'un cheval s'elevait avec une tristesse dechirante.

Au milieu de la cour, messire Alain de Pareilles, capitaine des archers du roi, l'homme qui assistait a toutes les executions, qui accompagnait tous les condamnes vers les jugements et les supplices, marchait a pas lents, le visage ferme par un grand air d'ennui. Ses cheveux couleur d'acier retombaient en meches courtes sur son front carre. Il portait la cotte de mailles, une epee au cote, et tenait son casque au creux du bras.

Il se retourna en entendant sortir le grand-maitre, et celui-ci, l'apercevant, se sentit palir, si palir lui etait encore possible.

D'ordinaire, pour les interrogatoires, on ne deployait pas si grand appareil ; il n'y avait ni ce chariot ni tous ces hommes d'armes. Quelques sergents royaux venaient querir les accuses pour les passer en barque de l'autre cote de la Seine, le plus souvent a la nuit tombante.

-- Alors, c'est chose jugee ? demanda Molay au capitaine des archers.

-- Ce l'est, messire, repondit celui-ci.

-- Et savez-vous, mon fils, dit Molay apres une hesitation, ce que contient le jugement ?

-- Je l'ignore, messire ; j'ai ordre de vous conduire a Notre-Dame pour en entendre lecture. Il y eut un silence, puis Jacques de Molay dit encore :

-- Quel jour nous trouvons-nous ?

-- Le lundi apres la Saint-Gregoire.

Ce qui correspondait au 18 mars, le 18 mars 1314[4].

<< Est-ce a la mort que l'on me mene ? >> se demanda Molay.

La porte de la tour s'ouvrit a nouveau et, escortes de gardes, trois autres dignitaires apparurent : le visiteur general, le precepteur de Normandie, le commandeur d'Aquitaine.

Les cheveux blancs, eux aussi, la barbe broussailleuse, le corps flottant dans leurs manteaux en haillons, ils resterent immobiles un moment, les paupieres battantes, et pareils a de grands oiseaux de nuit que la lumiere empeche de voir.

Ce fut le precepteur de Normandie, Geoffroy de Charnay, qui, le premier, s'empetrant dans ses fers, se precipita vers le grand-maitre et l'etreignit. Une longue amitie unissait les deux hommes ; Jacques de Molay avait fait toute la carriere de Charnay, de dix ans son cadet et dans lequel il voyait son successeur.

Charnay avait le front entaille d'une profonde cicatrice, et le nez devie, restes d'un combat ancien ou un coup d'epee avait entame son heaume. Cet homme rude, au visage modele par la guerre, vint enfoncer son front dans l'epaule du grand-maitre, pour cacher ses larmes.

-- Courage, mon frere, courage, dit Molay en le serrant dans ses bras. Courage, mes freres, repeta-t-il en donnant ensuite l'accolade aux deux autres dignitaires.

Un geolier s'approcha.

-- Vous avez le droit d'etre deferges, messires, dit-il. Le grand-maitre ecarta les mains d'un geste amer et las.

-- Je n'ai pas le denier, repondit-il.

Car, pour qu'on leur otat leurs fers, a chaque sortie, les Templiers devaient donner un denier, sur le sou qui leur etait journellement alloue et avec lequel ils etaient censes payer leur ignoble nourriture, la paille de leur geole et le lavage de leur chemise. Supplementaire cruaute, et bien dans la maniere proceduriere de Nogaret !... Ils etaient inculpes, non condamnes ; ils avaient droit a une indemnite d'entretien, mais calculee de telle sorte qu'ils jeunaient quatre jours sur huit, dormaient sur la pierre et pourrissaient dans la crasse.

Geoffroy de Charnay prit dans une vieille bourse de cuir pendue a sa ceinture les deux deniers qui lui restaient et les jeta sur le sol, un pour ses fers, un pour ceux du grand-maitre.

-- Mon frere ! dit Jacques de Molay avec un geste de refus.

-- Pour le service qu'il me ferait, a present..., repondit Charnay. Acceptez, mon frere ; je n'y ai meme pas de merite.

-- Si l'on nous deferge, c'est peut-etre bon signe, dit le visiteur general. Peut-etre le pape a-t-il decide notre grace.

Les dents qui lui restaient, inegalement brisees, rendaient sa parole chuintante, et il avait les mains gonflees et tremblantes.

Le grand-maitre haussa les epaules et montra les cent archers alignes.

-- Preparons-nous a mourir, mon frere, repondit-il.

-- Voyez, voyez ce qu'ils m'ont fait, gemit le commandeur d'Aquitaine en relevant sa manche.

-- Nous avons tous ete tourmentes, dit le grand-maitre.

Il detourna les yeux, comme chaque fois qu'on lui rappelait les tortures. Il avait cede, il avait signe de faux aveux et ne se le pardonnait pas.

Il parcourut du regard l'immense enceinte qui avait ete le siege et le symbole de la puissance du Temple.

<< Pour la derniere fois...>>, pensa-t-il.

Pour la derniere fois, il contemplait cet ensemble formidable, avec son donjon, son eglise, ses palais, ses maisons, ses cours et ses vergers, veritable ville forte en plein Paris[5].

C'etait la que les Templiers depuis deux siecles avaient vecu, prie, dormi, juge, compte, decide de leurs expeditions lointaines ; c'etait la que le Tresor du royaume de France, confie a leur garde et a leur gerance, avait ete longtemps depose ; et la aussi, apres les desastreuses expeditions de Saint Louis, apres la perte de la Palestine et de Chypre, qu'ils etaient rentres, trainant a leur suite leurs ecuyers, leurs mulets charges d'or, leur cavalerie de chevaux arabes, leurs esclaves noirs...

Jacques de Molay revoyait ce retour de vaincus qui conservait encore une allure d'epopee.

<< Nous etions devenus inutiles, et nous ne le savions pas, pensait le grand-maitre. Nous parlions toujours de nouvelles croisades et de reconquetes... Nous avions peut-etre garde trop de morgue et de privileges, sans plus les justifier. >>

De milice permanente de la Chretiente, ils etaient devenus les banquiers tout-puissants de l'Eglise et des rois. A entretenir beaucoup de debiteurs, on se cree beaucoup d'ennemis.

Ah ! certes, la manoeuvre royale avait ete bien conduite ! On pouvait dater l'origine du drame, en verite, du jour ou Philippe le Bel avait demande a faire partie de l'Ordre dans l'intention evidente d'en devenir le grand-maitre. Le chapitre avait repondu par un refus distant et sans appel.

<< Ai-je eu tort ? se demandait Jacques de Molay pour la centieme fois. N'ai-je pas ete trop jaloux de mon autorite ? Mais non ; je ne pouvais agir autrement. Notre regle etait formelle et nous interdisait d'admettre aucun prince souverain dans nos commanderies. >>

Le roi Philippe n'avait jamais oublie cet echec. Il avait commence par ruser, continuant d'accabler Jacques de Molay de faveurs et d'amities. Le grand-maitre n'etait-il pas le parrain d'un de ses enfants ? Le grand-maitre n'etait-il pas le soutien du royaume ?

Mais bientot une ordonnance transferait le Tresor royal de la tour du Temple a la tour du Louvre. En meme temps une sourde, une venimeuse campagne de denigrement etait montee contre les Templiers. On disait et faisait dire, dans les lieux publics et les marches, qu'ils speculaient sur les grains, qu'ils etaient responsables des famines, qu'ils songeaient davantage a grossir leurs biens qu'a reprendre aux paiens le Tombeau du Christ. Comme ils avaient le rude langage des militaires, on les accusait d'etre blasphemateurs. On avait fait locution d'usage du terme << jurer comme un Templier. >> De blasphemateur a heretique, la distance est breve. On affirmait qu'ils avaient des moeurs hors nature et que leurs esclaves noirs etaient des sorciers...

<< Bien sur, tous nos freres ne se conduisaient pas en saints et, a beaucoup, l'inaction ne valait guere. >>

On disait surtout qu'au cours des ceremonies de reception, on obligeait les neophytes a renier le Christ, a cracher sur la Croix, et qu'on les soumettait a des pratiques obscenes.

Sous le pretexte de mettre fin a ces rumeurs, Philippe avait offert au grand-maitre, pour l'honneur de l'Ordre, d'ouvrir une enquete.

<< Et j'ai accepte..., pensait Molay. J'ai ete abominablement abuse, j'ai ete trompe. >>

Car, un jour d'octobre 1307... Ah ! Comme Molay se souvenait de ce jour-la... << C'etait un vendredi 13... La veille encore il m'embrassait et m'appelait son frere, en me donnant la premiere place aux obseques de sa belle-soeur l'imperatrice de Constantinople...>>

Donc, le vendredi 13 octobre 1307, le roi Philippe, par un gigantesque coup de filet policier prepare de longue main, faisait arreter a l'aube tous les Templiers de France, au nom de l'Inquisition, sous l'inculpation d'heresie. Et le garde des Sceaux Nogaret venait lui-meme se saisir de Jacques de Molay et des cent quarante chevaliers de la maison mere...

Un ordre fut lance qui fit sursauter le grand-maitre. Les archers serraient les rangs. Messire Alain de Pareilles avait coiffe son casque ; un soldat tenait son cheval et lui presentait l'etrier.

-- Allons, dit le grand-maitre.

Les prisonniers furent pousses vers le chariot. Molay y monta le premier. Le commandeur d'Aquitaine, l'homme qui avait repousse les Turcs a Saint-Jean-d'Acre, semblait frappe d'hebetude. Il fallut le hisser. Le visiteur general remuait les levres, sans arret. Lorsque Geoffroy de Charnay grimpa a son tour dans la voiture, un chien invisible se mit a hurler, quelque part du cote des ecuries.

Puis, tire par quatre chevaux de file, le lourd chariot s'ebranla. Le grand portail s'ouvrit et une immense clameur s'eleva. Plusieurs centaines de personnes, tous les habitants du quartier du Temple et des quartiers voisins, s'ecrasaient contre les murs. Les archers de tete durent s'ouvrir chemin a coups de manches de pique.

-- Place aux gens du roi ! criaient les archers.

Droit sur son cheval, l'air impassible et toujours ennuye, Alain de Pareilles dominait le tumulte.

Mais quand les Templiers parurent, la clameur tomba d'un coup. Devant ces quatre vieux hommes decharnes, que le cahot des roues pleines jetait les uns contre les autres, les Parisiens eurent un moment de stupeur muette, de compassion spontanee.

Puis il y eut des cris : << A mort ! A mort, les heretiques ! >> lances par des sergents royaux meles a la foule. Alors, les gens qui sont toujours prets a crier avec le pouvoir et a faire les orageux quand ils ne risquent rien commencerent un beau concert de gueule :

-- A mort !

-- Voleurs !

-- Idolatres !

-- Voyez-les ! Ils ne sont plus si fiers, aujourd'hui, ces paiens ! A mort !

Insultes, moqueries, menaces s'elevaient le long du cortege. Mais cette fureur restait maigre. La plus grande partie de la foule continuait a se taire, et son silence, pour prudent qu'il fut, n'en etait pas moins significatif.

Car, en sept ans, le sentiment populaire s'etait modifie. On savait comment avait ete conduit le proces. On avait vu des Templiers, a la porte des eglises, montrer aux passants les os qui leur etaient tombes du pied apres les tortures. On avait vu, dans plusieurs villes de France, mourir les chevaliers par dizaines sur les buchers. On savait que certaines commissions ecclesiastiques s'etaient refusees a prononcer les condamnations, et qu'il avait fallu y nommer de nouveaux prelats, comme le frere du premier ministre Marigny, pour accomplir cette besogne. On disait que le pape Clement V lui-meme n'avait cede que contre son gre, parce qu'il etait dans la dependance du roi, et qu'il avait craint de subir le meme sort que son predecesseur, le pape Boniface, gifle sur son trone. Et puis, en ces sept ans, le ble ne s'etait pas fait plus abondant, le pain avait encore encheri, et il fallait bien admettre que ce n'etait plus la faute des Templiers...

Vingt-cinq archers, l'arc en bandouliere et la pique sur l'epaule, marchaient devant le chariot, vingt-cinq allaient sur chaque flanc, et autant fermaient le cortege.

<< Ah ! Si seulement il nous restait un peu de force au corps ! >> pensait le grand-maitre. A vingt ans, il eut saute sur un soldat, lui eut arrache sa pique et eut tente de s'echapper, ou bien se fut battu sur place jusqu'a la mort.

Derriere lui, le frere visiteur marmonnait entre ses dents cassees :

-- Ils ne nous condamneront pas. Je ne peux pas croire qu'ils nous condamnent. Nous ne sommes plus dangereux.

Et le commandeur d'Aquitaine, emergeant de son hebetude, disait :

-- C'est bonne chose de sortir ; c'est bonne chose de respirer l'air frais. N'est-ce pas, mon frere ?

Le precepteur de Normandie toucha le bras du grand-maitre.

-- Messire mon frere, dit-il a voix basse, je vois des gens pleurer dans cette foule et d'autres faire le signe de la croix. Nous ne sommes point seuls dans notre calvaire.

-- Ces gens-la peuvent nous plaindre, mais ils ne peuvent rien pour nous sauver, repondit Jacques de Molay. Ce sont d'autres visages que je cherche.

Le precepteur comprit l'esperance ultime, insensee, a laquelle le grand-maitre se raccrochait. Instinctivement, il se mit lui aussi a scruter la multitude.

Car, parmi les quinze mille chevaliers du Temple, un nombre appreciable avaient echappe aux arrestations de 1307. Les uns s'etaient refugies dans les couvents, d'autres s'etaient defroques et vivaient clandestins, dans les campagnes ou les villes ; d'autres encore avaient gagne l'Espagne ou le roi d'Aragon, refusant d'obeir aux injonctions du roi de France et du pape, avait laisse aux Templiers leurs commanderies et fonde avec eux un nouvel Ordre. Il y avait ceux egalement que certains tribunaux relativement clements avaient confies a la garde des Hospitaliers. Beaucoup de ces anciens chevaliers, demeures en liaison, avaient constitue une sorte de reseau secret.

Et Jacques de Molay se disait que peut-etre...

Peut-etre un complot s'etait-il monte... Peut-etre qu'en un point du parcours, au coin de la rue des Blancs-Manteaux, ou de la rue de la Bretonnerie, ou du cloitre Saint-Merry, un groupe d'hommes allait surgir et, sortant des armes de dessous leur cotte, fondre sur les archers, tandis que d'autres conjures, postes aux fenetres, lanceraient des projectiles. Avec une charrette, poussee en travers de la chaussee, on pouvait bloquer la voie et completer la panique...

<< Et pourquoi nos anciens freres feraient-ils cela ? pensa Molay. Pour delivrer leur grand-maitre qui les a trahis, qui a renie l'Ordre, qui a cede aux tortures...>>

Pourtant, il s'obstinait a observer la foule, le plus loin qu'il pouvait, et il n'apercevait que des peres de famille qui avaient hisse leurs petits enfants sur leurs epaules, des enfants qui, plus tard, quand on prononcerait devant eux le nom de Templiers, ne se souviendraient que de quatre vieillards barbus et grelottants, encadres de gens d'armes comme des malfaiteurs publics.

Le visiteur general continuait de parler tout seul, en chuintant, et le heros de Saint-Jean-d'Acre de repeter qu'il faisait bon se promener matin.

Le grand-maitre sentit se former en lui une de ces coleres a demi dementes qui le saisissaient si souvent dans sa prison et le faisaient hurler en frappant les murs. Il allait surement accomplir quelque chose de violent et de terrible... il ne savait quoi... mais il avait besoin de l'accomplir.

Il acceptait sa mort, presque comme une delivrance ; mais il n'acceptait pas de mourir injustement, ni de mourir deshonore. La longue habitude de la guerre remuait une derniere fois son vieux sang. Il voulait mourir en se battant.

Il chercha la main de Geoffroy de Charnay, son ami, son compagnon, le dernier homme fort qu'il eut a cote de lui, et il etreignit cette main.

Le precepteur de Normandie, vit, sur les tempes creusees du grand-maitre, les arteres qui se gonflaient comme des couleuvres bleues.

Le cortege atteignait le pont Notre-Dame.





III



LES BRUS DU ROI


Une savoureuse odeur de farine, de beurre chaud et de miel flottait autour de l'eventaire.

-- Chaudes, chaudes les oublies ! Tout le monde n'en aura pas. Allez, bourgeois, mangez ! Chaudes les oublies ! criait le marchand qui s'agitait derriere un fourneau en plein air.

Il faisait tout a la fois, etalait la pate, retirait du feu les crepes cuites, rendait la monnaie, surveillait les gamins pour les empecher de chaparder.

-- Chaudes les oublies !

Il etait si affaire qu'il ne remarqua pas le client dont la main blanche laissa glisser une piecette de cuivre, en paiement d'une crepe doree, croustillante et roulee en cornet. Il vit seulement la meme main reposer l'oublie dans laquelle on n'avait mordu qu'une bouchee.

-- En voila bien un degoute, dit le marchand en tisonnant son feu. On leur en baillera : pur froment et beurre de Vaugirard...

A ce moment, il se releva et resta bouche bee, son dernier mot arrete dans la gorge, en apercevant le client auquel il s'adressait. Cet homme de tres haute taille, aux yeux immenses et pales, qui portait chaperon blanc et tunique demi longue...

Avant que le marchand ait pu amorcer une courbette ou balbutier une excuse, l'homme au chaperon blanc s'etait deja eloigne, et l'autre, bras ballants tandis que sa nouvelle fournee d'oublies etait en train de bruler, le regardait s'enfoncer dans la foule.

Les rues marchandes de la Cite, au dire des voyageurs qui avaient parcouru l'Afrique et l'Orient, ressemblaient assez aux souks d'une ville arabe. Meme grouillement incessant, memes echoppes minuscules tassees les unes contre les autres, memes senteurs de graisse cuite, d'epices et de cuir, meme marche lente des chalands genant le passage des anes et des portefaix. Chaque rue, chaque venelle, avait sa specialite, son metier particulier ; ici les tisserands dont on apercevait les metiers dans les arriere-boutiques, la les savetiers tapant sur les pieds de fer, et plus loin les selliers tirant sur l'alene, et ensuite les menuisiers tournant les pieds d'escabelles.

Il y avait la rue aux Oiseaux, la rue aux Herbes et aux Legumes, la rue des Forgerons toute resonnante du bruit des enclumes. Les orfevres, installes le long du quai qui portait leur nom, travaillaient devant leurs petits rechauds.

On apercevait de minces bandes de ciel entre les maisons de bois et de torchis, aux pignons rapproches. Le sol etait couvert d'une fange assez malodorante ou les gens trainaient, selon leur condition, leurs pieds nus, leurs patins de bois ou leurs souliers de cuir.

L'homme aux hautes epaules et au chaperon blanc continuait d'avancer lentement dans la cohue, les mains derriere le dos, insoucieux semblait-il de se faire bousculer. Beaucoup de passants, d'ailleurs, s'effacaient devant lui et le saluaient. Il leur repondait d'un bref signe de tete. Il avait une carrure d'athlete ; ses cheveux blond roux, soyeux, termines en rouleaux, lui tombaient presque jusqu'au col, encadrant un visage regulier et d'une rare beaute de traits.

Trois sergents royaux, en habit bleu, et portant au creux du bras un baton somme d'une fleur de lis, suivaient ce promeneur a quelque distance mais sans jamais le perdre des yeux, s'arretant lorsqu'il s'arretait, se remettant en marche en meme temps que lui[6].

Soudain, un jeune homme en justaucorps serre, entraine par trois grands levriers qu'il menait en laisse, deboucha d'une ruelle et vint se jeter contre le flaneur, manquant de le renverser. Les chiens se melerent, hurlerent.

-- Mais prenez donc garde ou vous cheminez ! s'ecria le jeune homme avec un fort accent italien. Pour un peu, vous tombiez sur mes chiens. Il m'aurait plu qu'ils vous mordissent.

Dix-huit ans au plus, bien pris dans sa petite taille, les yeux noirs et le menton fin, il forcait la voix pour faire l'homme.

Tout en depetrant la laisse, il continuait :

-- Non sipuo vedere un cretino peggiore...[7]

Mais deja les trois sergents l'encadraient ; l'un d'eux le prit par le bras et lui dit un mot a l'oreille. Aussitot le jeune homme ota son bonnet et s'inclina avec un grand geste de respect.

Un rassemblement discret s'etait forme.

-- Voila de beaux chiens de courre ; a qui sont-ils ? demanda le promeneur en devisageant le garcon de ses yeux immenses et froids.

-- A mon oncle, le banquier Tolomei... pour vous servir, repondit le jeune homme en s'inclinant une seconde fois.

Sans rien ajouter, l'homme au chaperon blanc poursuivit son chemin. Quand il se fut un peu eloigne, ainsi que les sergents, les gens s'esclafferent autour du jeune Italien. Celui-ci n'avait pas bouge de place et semblait avoir quelque peine a digerer sa meprise ; les chiens eux-memes se tenaient cois.

-- Eh bien ! Il n'est plus tout faraud ! disait-on en riant.

-- Regardez-le ! Il a manque jeter le roi par terre, et de surcroit il l'a injurie.

-- Tu peux t'appreter a coucher cette nuit en prison, mon garcon, avec trente coups de fouet.

L'Italien fit front aux badauds.

-- Eh quoi ! Je ne l'avais jamais vu ; comment le pouvais-je reconnaitre ? Et puis apprenez, bonnes gens, que je suis d'un pays ou il n'y a pas de roi pour qui l'on doive se coller contre les murs. Dans ma ville de Sienne, chaque citoyen peut etre roi a son tour. Et qui veut prendre en gire Guccio Baglioni n'a qu'a le dire !

Il avait lance son nom comme un defi. L'orgueil susceptible des Toscans assombrissait son regard. Il portait au cote une dague ciselee. Personne n'insista ; le jeune homme claqua des doigts pour relancer ses chiens et continua sa route, moins assure qu'il ne voulait le paraitre, en se demandant si sa sottise n'aurait pas de facheuses consequences.

Car c'etait bien le roi Philippe le Bel qu'il venait de bousculer. Ce souverain que nul n'egalait en puissance aimait ainsi marcher a travers sa ville, comme un simple bourgeois, se renseignant sur les prix, goutant les fruits, tatant les etoffes, ecoutant les propos. Il prenait le pouls de son peuple. Des etrangers, parfois, s'adressaient a lui pour trouver leur chemin. Un soldat, un jour, l'avait arrete lui reclamant un arriere de paye. Aussi avare de paroles que d'argent, il lui arrivait rarement, au cours de sa promenade, de prononcer plus de trois phrases, ou de depenser plus de trois sols.

Le roi passait par le marche a la viande, lorsque le bourdon de Notre-Dame se mit a sonner, en meme temps qu'une grande rumeur s'elevait.

-- Les voila ! Les voila ! cria-t-on dans la rue.

La rumeur se rapprochait ; des passants se mirent a courir dans sa direction.

Un gros boucher sortit de derriere son etal, le tranchet a la main, en hurlant :

-- A mort les heretiques !

Sa femme l'accrocha par la manche.

-- Heretiques ? Pas plus que toi, dit-elle. Reste donc ici a servir la pratique, tu seras plus utile, grand faineant.

Ils se prirent de bec. Aussitot un attroupement se fit autour d'eux.

-- Ils ont avoue devant les juges ! continuait le boucher.

-- Les juges ? repliqua quelqu'un. On n'en connait que d'une sorte. Ils jugent a la commande de ceux qui les payent.

Chacun voulut alors faire entendre son avis.

-- Les Templiers sont de saints hommes. Ils ont toujours bien fait l'aumone.

-- Il fallait leur prendre leur argent, mais point les torturer.

-- C'etait le roi leur plus fort debiteur. Plus de Templiers, plus de dette.

-- Le roi a bien fait.

-- Le roi ou les Templiers, dit un apprenti, c'est du pareil au meme. Faut laisser les loups se manger entre eux ; pendant ce temps-la, ils ne nous devorent pas.

Une femme, a ce moment, se retourna, palit, et fit signe aux autres de se taire. Philippe le Bel etait derriere eux et les observait de son regard glacial. Les sergents s'etaient insensiblement rapproches, prets a intervenir. En un instant l'attroupement se dispersa, et ceux qui le composaient partirent au pas de course en criant bien fort :

-- Vive le roi ! A mort les heretiques !

On aurait pu croire que le roi n'avait pas entendu. Rien dans son visage n'avait bouge, rien n'y avait paru. S'il prenait plaisir a surprendre les gens, c'etait un plaisir secret.

La clameur grossissait toujours. Le cortege des Templiers passait a l'extremite de la rue, et le roi put voir un instant, par l'echappee entre les maisons, le chariot et ses quatre occupants. Le grand-maitre se tenait droit ; il avait l'air d'un martyr, mais non d'un vaincu.

Laissant la foule se precipiter au spectacle, Philippe le Bel, d'un pas egal, par les rues brusquement videes, revint vers son palais.

Le peuple pouvait bien maugreer un peu, et le grand-maitre redresser son vieux corps torture. Dans une heure tout serait termine, et la sentence dans l'ensemble bien accueillie. Dans une heure, l'oeuvre de sept annees serait accomplie, parachevee. Le Tribunal episcopal avait statue : les archers etaient nombreux ; les sergents gardaient les rues. Dans une heure, l'affaire des Templiers serait effacee des soucis publics, et le pouvoir royal en sortirait grandi et renforce.

<< Meme ma fille Isabelle sera satisfaite. J'aurai fait droit a sa priere, et de la sorte contente tout le monde. Mais il etait temps d'en finir >>, se disait le roi Philippe.

Il rentra dans sa demeure par la Galerie merciere.

Tant de fois remanie, au cours des siecles, sur ses vieilles fondations romaines, le Palais venait d'etre entierement renove par Philippe, et sensiblement agrandi.

L'epoque etait a la construction, et les princes rivalisaient sur ce point. Ce qui se faisait a Westminster etait, a Paris, deja termine.

Des edifices anciens, Philippe n'avait garde intacte que la Sainte-Chapelle batie par son grand-pere Saint Louis. Le nouvel ensemble de la Cite, avec ses grandes tours blanches se refletant dans la Seine, etait imposant, massif, ostentatoire.

Fort regardant a la petite depense, le roi Philippe ne lesinait pas des lors qu'il s'agissait d'affirmer la puissance de l'Etat. Mais comme il ne negligeait aucun profit, il avait concede aux merciers, moyennant redevance annuelle, le privilege de tenir boutique dans la grande galerie du Palais, qu'on appelait de ce fait la Galerie merciere, avant de l'appeler la Galerie marchande[8].

Cet immense vestibule, haut et vaste comme une cathedrale a deux nefs, faisait l'admiration des voyageurs. Sur les chapiteaux des piliers se dressaient quarante statues figurant les quarante rois qui, depuis Pharamond et Merovee, s'etaient succede a la tete du royaume franc. Face a l'effigie de Philippe le Bel avait ete placee celle d'Enguerrand de Marigny, coadjuteur et recteur du royaume, qui avait inspire et dirige les travaux.

Ouverte a tout venant, la Galerie constituait un lieu de promenade, de negoce et de rencontres galantes. On y pouvait faire ses emplettes et en meme temps y cotoyer les princes. La mode se decidait la. Une foule incessamment deambulait entre les eventaires, au-dessous des grandes statues royales. Broderies, dentelles, soieries, velours et camelins, passementeries, articles de parure et de petite joaillerie s'entassaient, chatoyaient, miroitaient sur les comptoirs de chene dont le soir on relevait l'abattant, ou chargeaient des tables a treteaux, ou pendaient a des perches. Dames de la cour, bourgeoises, servantes allaient d'un etalage a l'autre. On palpait, on discutait, on revait, on flanait. L'endroit bruissait de discussions, de marchandages, de conversations, de rires, domines par le boniment des vendeurs racolant la pratique. Nombreuses etaient les voix aux accents etrangers, surtout des accents d'Italie et de Flandre.

Un gaillard efflanque proposait des mouchoirs brodes, disposes sur une bache de chanvre, a meme le sol.

-- Ah ! N'est-ce point pitie, belles dames, criait-il, que de se moucher dans ses doigts ou dans sa manche, quand vous avez pour ce faire des toiles si finement adornees, que vous pouvez nouer avec grace autour de votre bras ou de votre aumoniere !

Un autre amuseur, a quelques pas, jonglait avec des bandes de dentelles de Malines et les lancait si haut que leurs arabesques blanches montaient jusqu'aux eperons de pierre de Louis le Gros.

-- On brade, on donne ! Six deniers l'aune. Laquelle de vous n'a six deniers pour se faire les tetons aguicheurs ?

Philippe le Bel traversa la Galerie dans toute la longueur. La plupart des hommes, sur son passage, s'inclinaient ; les femmes amorcaient une reverence.

Sans qu'il le montrat, le roi aimait l'animation de la Galerie merciere et les marques de deference qu'il y recueillait.

Le bourdon de Notre-Dame continuait a tinter ; mais le son n'en parvenait ici qu'attenue, assourdi.

A l'extremite de la Galerie, non loin des degres du grand escalier, se tenaient un groupe de trois personnes, deux tres jeunes femmes, un jeune homme, dont la beaute, la mise et aussi l'assurance attiraient l'attention discrete des passants.

Les jeunes femmes etaient deux des belles-filles du roi, celles qu'on appelait << les soeurs de Bourgogne >>. Elles se ressemblaient peu. L'ainee, Jeanne, mariee au second fils de Philippe le Bel, le comte de Poitiers, avait a peine vingt et un ans. Elle etait grande, elancee, avec des cheveux blond cendre, un maintien un peu compose, et un long oeil oblique de levrier. Elle se vetait avec une simplicite qui etait presque une recherche. Ce jour-la, elle portait une robe de velours gris clair, aux manches collantes, sur laquelle etait passe un surcot borde d'hermine qui s'arretait aux hanches.

Sa soeur Blanche, epouse de Charles de France, le cadet des princes royaux, etait plus petite, plus ronde, plus rose, plus spontanee. gee de dix-huit ans, elle gardait aux joues les fossettes de l'enfance. Elle avait une blondeur chaude, des yeux marron clair, tres brillants, et de petites dents transparentes. S'habiller etait pour elle plus qu'un jeu, une passion. Elle s'y livrait avec une extravagance qui ne relevait pas forcement du meilleur gout. Elle s'ornait le front, le col, les manches, la ceinture du plus de bijoux qu'elle pouvait. Sa robe etait brodee de perles et de fils d'or. Mais elle avait tant de grace et semblait si contente d'elle-meme qu'on lui pardonnait volontiers cette profusion naive.

Le jeune homme qui se trouvait aupres des deux princesses etait vetu comme il convenait a un officier de maison souveraine.

Il etait question dans ce petit groupe d'une affaire de cinq jours dont on discutait a mi-voix avec une agitation contenue.

-- Est-il raisonnable de se mettre en telle peine pour cinq jours ? disait la comtesse de Poitiers.

Le roi surgit de derriere une colonne qui avait masque son approche.

-- Bonjour, mes filles, dit-il.

Les jeunes gens se turent brusquement. Le beau garcon salua tres bas et s'ecarta d'un pas, gardant les yeux a terre. Les deux jeunes femmes, apres qu'elles eurent flechi le genou, demeurerent muettes, rougissantes, un peu embarrassees. Ils avaient l'air tous trois pris en faute.

-- Eh bien ! Mes filles, demanda le roi, ne dirait-on pas que je suis de trop dans votre babil ? Que contiez-vous donc ?

Il n'etait nullement surpris de cet accueil car il avait accoutume de voir les gens, et meme ses familiers ou ses plus proches parents, intimides par sa presence. Une sorte de mur de glace le separait d'autrui. Il ne s'en etonnait plus, mais s'en affligeait. Il croyait faire tout le necessaire pour se rendre avenant et aimable.

Ce fut la jeune Blanche qui reprit le plus rapidement assurance.

-- Il faut nous pardonner, Sire, dit-elle, mais nos paroles ne sont guere aisees a vous repeter !

-- Pourquoi cela ?

-- C'est que... nous disions du mal de vous.

-- En verite ? dit Philippe le Bel, ne sachant comment il devait entendre la plaisanterie.

Il arreta son regard sur le jeune homme, qui demeurait en retrait, et, le designant du menton :

-- Qui est ce damoiseau ? demanda-t-il.

-- Messire Philippe d'Aunay, ecuyer de notre oncle Valois, repondit la comtesse de Poitiers.

Le jeune homme salua de nouveau.

-- N'avez-vous pas un frere ? dit le roi s'adressant a l'ecuyer.

-- Oui, Sire, un frere qui est a Monseigneur de Poitiers, repondit le jeune d'Aunay, rougissant et la voix mal assuree.

-- C'est cela ; je vous confonds toujours, dit le souverain. Puis revenant a Blanche :

-- Alors, quel mal disiez-vous de moi, ma fille ?

-- Jeanne et moi etions d'accord pour vous en vouloir beaucoup, Sire mon pere, car voici cinq nuits de suite que nos maris ne nous sont point de service, tant vous les retenez tard aux seances du Conseil, ou les envoyez loin pour les affaires du royaume.

-- Mes filles, mes filles, ce ne sont point paroles a prononcer tout haut ! dit le roi.

Il etait pudique de nature, et on le disait observer une stricte chastete depuis neuf ans qu'il etait veuf.

Mais il semblait qu'il ne put sevir contre Blanche. La vivacite de celle-ci, sa gaiete, son audace a tout dire, le desarmaient. Il etait a la fois amuse et choque. Il sourit, ce qui ne lui arrivait pas une fois le mois.

-- Et la troisieme, que dit-elle ? ajouta-t-il.

Par la troisieme, il entendait Marguerite de Bourgogne, cousine de Jeanne et de Blanche, et mariee a l'heritier du trone, Louis, roi de Navarre.

-- Marguerite ? s'ecria Blanche. Elle s'enferme, elle fait son oeil noir, et elle dit que vous etes aussi mechant que vous etes beau.

Cette fois encore, le roi resta un peu indecis, comme s'il s'interrogeait sur la maniere de prendre ce dernier trait. Mais le regard de Blanche etait si limpide, si candide ! Elle etait la seule personne qui osat lui parler d'un tel ton et qui ne tremblat pas en sa presence.

-- Eh bien ! Rassurez Marguerite, et rassurez-vous, Blanche. Mes fils Louis et Charles pourront vous tenir compagnie ce soir. Aujourd'hui est une bonne journee pour le royaume, dit Philippe le Bel. Il n'y aura pas conseil ce soir. Quant a votre epoux, Jeanne, qui est alle a Dole et a Salins veiller aux affaires de votre comte, je ne pense pas qu'il demeure encore absent plus d'une semaine.

-- Alors je m'apprete a feter son retour, dit Jeanne en courbant son beau cou.

C'etait pour le roi Philippe une tres longue conversation que celle qu'il venait de tenir. Il tourna les talons brusquement, sans dire adieu, et gagna le grand escalier qui menait a ses appartements.

-- Dieu soit loue ! dit Blanche, la main sur la poitrine, en le regardant disparaitre. Nous l'avons echappe belle.

-- J'ai cru defaillir de peur, dit Jeanne.

Philippe d'Aunay etait rouge jusqu'aux cheveux, non plus de confusion a present, mais de colere.

-- Grand merci, dit-il sechement a Blanche. Ce sont choses agreables a entendre que celles que vous avez dites.

-- Et que vouliez-vous que je fisse ? s'ecria Blanche. Avez-vous trouve mieux, vous ? Vous etes reste court et tout bredouillant. Il nous arrive sus sans qu'on l'ait vu. Il a l'oreille la plus fine du royaume. Si jamais il a surpris nos propos, c'etait bien la seule facon de lui donner le change. Et plutot que de recriminer encore, Philippe, vous feriez mieux de me feliciter.

-- Ne recommencez point, dit Jeanne. Marchons, rapprochons-nous des boutiques ; quittons cet air de complot.

Ils avancerent, repondant aux saluts dont on les honorait.

-- Messire, reprit Jeanne a mi-voix, je vous ferai remarquer que c'est vous, par votre sotte jalousie, qui etes cause de cette alarme. Si vous ne vous etiez pas mis a si fort vous plaindre au propos de Marguerite, nous n'eussions point couru le risque que le roi en entendit trop.

Philippe d'Aunay gardait la mine sombre.

-- En verite, dit Blanche, votre frere est plus agreable que vous.

-- C'est sans doute qu'il est mieux traite, et j'en suis heureux pour lui, repondit le jeune homme. En effet, je suis un bien grand sot de me laisser humilier par une femme qui me traite en valet, m'appelle dans son lit quand l'envie lui en prend, m'eloigne quand l'envie lui passe, me laisse des jours sans me donner signe de vie, et qui feint de ne pas me reconnaitre quand elle me croise. Quel jeu joue-t-elle, a la parfin ?

Philippe d'Aunay, ecuyer de Monseigneur de Valois, etait depuis quatre ans l'amant de Marguerite de Bourgogne, l'ainee des belles-filles de Philippe le Bel. S'il osait en parler de la sorte devant Blanche de Bourgogne, epouse de Charles de France, c'etait parce que Blanche se trouvait etre la maitresse de son frere, Gautier d'Aunay, ecuyer du comte de Poitiers. Et s'il pouvait s'en ouvrir devant Jeanne de Bourgogne, comtesse de Poitiers, c'etait parce que celle-ci, bien qu'elle ne fut encore la maitresse de personne, favorisait pourtant, moitie par faiblesse, moitie par amusement, l'intrigue des deux autres brus royales, combinait les rendez-vous, facilitait les rencontres.

Ainsi, en cet avant-printemps 1314, le jour meme ou l'on allait juger les Templiers et ou cette grave affaire etait le principal souci de la couronne, deux fils de France, l'aine, Louis, et le puine, Charles, portaient les cornes par la grace de deux ecuyers appartenant l'un a la maison de leur oncle, l'autre a la maison de leur frere, et ceci sous la garde de leur belle-soeur Jeanne, epouse constante mais entremetteuse benevole, qui prenait un trouble plaisir a vivre les amours d'autrui.

-- En tout cas, ce soir, point de tour de Nesle, dit Blanche.

-- Pour moi, cela ne fera guere de difference avec les jours precedents, repondit Philippe d'Aunay. Mais j'enrage a penser que cette nuit, entre les bras de Louis de Navarre, Marguerite aura sans doute les meme mots...

-- Ah ! Mon ami, c'est aller trop loin, dit Jeanne avec beaucoup de hauteur. Tout a l'heure vous accusiez Marguerite, sans raison, d'avoir d'autres amants. Maintenant vous voudriez empecher qu'elle ait un epoux. Les faveurs qu'elle vous consent vous font trop oublier qui vous etes. Je pense que demain je vais conseiller a notre oncle de vous envoyer quelques mois dans son comte de Valois, ou sont vos terres, pour vous mettre l'esprit en repos.

Du coup, le beau Philippe d'Aunay se trouva calme.

-- Oh ! Madame, murmura-t-il. Je crois que j'en mourrais.

Il etait bien plus seduisant ainsi que dans la colere. On l'eut effraye a plaisir, rien que pour voir s'abaisser ses longs cils soyeux et trembler legerement son menton blanc. Il etait soudain si malheureux, si pitoyable, que les deux jeunes femmes, oubliant leurs alertes, ne purent s'empecher de sourire.

-- Vous direz a votre frere Gautier que ce soir je soupirerai bien apres lui, dit Blanche de la plus douce facon du monde. On ne pouvait savoir si elle parlait sincerement.

-- Ne faudrait-il pas... dit d'Aunay un peu hesitant, prevenir Marguerite de ce que nous venons d'apprendre dans le cas ou pour ce soir elle aurait prevu...

-- Que Blanche en decide ; moi, je ne me charge plus de rien, dit Jeanne. J'ai eu trop peur. Je ne veux plus etre melee a vos affaires. Un jour cela finira mal, et vraiment c'est me compromettre a plaisir, pour rien.

-- Il est vrai, dit Blanche, que tu ne profites guere des aubaines. De nos trois maris, c'est le tien qui s'absente le plus souvent. Si Marguerite et moi avions cette chance...

-- Mais je n'en ai pas le gout, repliqua Jeanne.

-- Ou pas le courage, dit Blanche.

-- Il est vrai que meme si je le voulais, je n'ai pas ton habilete a dissimuler, ma soeur, et je suis sure que je me trahirais tout de suite.

Ayant dit cela, Jeanne resta songeuse un instant. Non, certes, elle n'avait pas envie de tromper Philippe de Poitiers ; mais elle etait lasse de passer pour prude...

-- Madame, lui dit Philippe, ne pourriez-vous me charger... d'un message pour votre cousine ?

Jeanne considera le jeune homme, de biais, avec une indulgence attendrie.

-- Vous ne pouvez donc plus vivre sans la belle Marguerite ? repondit-elle. Allons, je vais etre bonne. Je vais acheter pour Marguerite quelque piece de parure que vous irez lui porter de ma part. Mais c'est la derniere fois.

Ils s'approcherent d'un eventaire. Tandis que les deux jeunes femmes se consultaient, Blanche allant tout droit aux objets les plus chers, Philippe d'Aunay repensait a la brusque apparition du roi.

<< Chaque fois qu'il me voit, il me demande mon nom. Cela fait bien la sixieme fois. Et toujours il fait allusion a mon frere. >>

Il eut une sourde apprehension et se demanda pourquoi il eprouvait toujours un si vif malaise devant le souverain. A cause de son regard sans doute, a cause de ces yeux trop grands, immobiles, et de leur etrange couleur incertaine, entre le gris et le bleu pale, pareille a celle de la glace des etangs les matins d'hiver, des yeux qu'on ne cessait de revoir pendant des heures apres les avoir rencontres.

Aucun des trois jeunes gens n'avait remarque un seigneur d'immense stature, portant des bottes rouges, et qui, arrete a mi-marches, sur le grand escalier, les observait depuis un moment.

-- Messire Philippe, je n'ai point assez d'argent sur moi ; voulez-vous payer ?

C'etait Jeanne qui venait de parler, tirant Philippe d'Aunay de ses reflexions. L'ecuyer s'executa avec empressement. Jeanne avait choisi pour Marguerite une ceinture de velours sur laquelle etaient cousus des motifs d'argent filigrane.

-- Oh ! Je voudrais la meme, dit Blanche.

Mais elle non plus n'avait pas d'argent, et Philippe regla egalement son achat.

Il en etait toujours ainsi lorsqu'il les accompagnait. Elles l'assuraient de le rembourser, mais elles oubliaient aussitot, et il etait trop gentilhomme pour le leur rappeler.

-- Prends garde, mon fils, lui avait dit un jour messire Gautier d'Aunay le pere ; les femmes les plus riches sont celles qui coutent le plus cher.

Il en faisait la constatation a ses depens. Mais il s'en moquait. Les d'Aunay pouvaient se dispenser de compter ; leurs domaines de Vemars et d'Aunay-les-Bondy, entre Pontoise et Luzarches, leur assuraient d'importants revenus.

A present, Philippe d'Aunay tenait son pretexte a courir vers l'hotel de Nesle, ou demeuraient le roi et la reine de Navarre, de l'autre cote de l'eau. En passant par le pont Saint-Michel, il n'en avait que pour quelques minutes.

Il salua les deux princesses et se dirigea vers les portes de la Galerie merciere.

Le seigneur aux bottes rouges le suivit du regard, un regard de chasseur. Ce seigneur etait Robert d'Artois, revenu depuis quelques jours d'Angleterre. Il parut reflechir ; puis il descendit l'escalier et, a son tour, gagna la rue.

Dehors, le bourdon de Notre-Dame s'etait tu, et il regnait sur l'ile de la Cite un silence inhabituel, impressionnant. Que se passait-il a Notre-Dame ?





IV



NOTRE-DAME ETAIT BLANCHE


Les archers s'etaient formes en cordon pour maintenir la foule en deca de l'etroit parvis. A toutes les fenetres, des tetes curieuses se pressaient.

La brume s'etait levee et un pale soleil eclairait les pierres blanches de Notre-Dame de Paris. Car la cathedrale n'etait achevee que depuis soixante-dix ans, et l'on travaillait sans cesse a l'embellir. Elle avait encore l'eclat du neuf, et la lumiere faisait ressortir l'arc des ogives, la dentelle de la rosace centrale, accentuait le fourmillement des statues au-dessus des porches.

On avait repousse contre les maisons les marchands de poulets qui, chaque matin, vendaient devant l'eglise. Le criaillement d'une volaille etouffant dans son cageot dechirait le silence, cet anormal silence qui venait de surprendre le comte d'Artois a la sortie de la Galerie merciere.

Le capitaine Alain de Pareilles se tenait immobile devant ses soldats.

En haut des marches qui montaient du parvis, les quatre dignitaires du Temple etaient debout, dos a la foule et face au Tribunal ecclesiastique installe entre les vantaux ouverts du grand portail. Eveques, chanoines, clercs siegeaient alignes sur deux rangs.

La curiosite de la foule se portait principalement sur les trois cardinaux specialement envoyes par le pape pour bien signifier que la sentence serait sans appel ni recours devant le Saint-Siege, ainsi que sur Monseigneur Jean de Marigny, le jeune archeveque de Sens, frere du recteur du royaume, et qui, avec le grand inquisiteur de France, avait conduit toute l'affaire.

Les robes brunes ou blanches d'une trentaine de moines apparaissaient derriere les membres du Tribunal. Seul laic de cette assemblee, le prevot de Paris, Jean Ployebouche, personnage d'une cinquantaine d'annees, courtaud, au visage contracte, paraissait peu satisfait de se trouver la. Il representait le pouvoir royal et etait charge du maintien de l'ordre. Ses yeux allaient de la foule au capitaine des archers, et du capitaine a l'archeveque de Sens.

Le faible soleil jouait sur les mitres, les crosses, la pourpre des robes cardinalices, l'amarante des capes episcopales, l'hermine des camails, l'or des croix pectorales, l'acier des cottes de mailles, des casques et des armes. Ces scintillements, ces couleurs, cet eclat rendaient plus violent le contraste avec les accuses pour lesquels tout ce grand appareil avait ete commande, les quatre vieux Templiers guenilleux, serres les uns contre les autres, et dont le groupe semblait sculpte dans la cendre.

Monseigneur Arnaud d'Auch, cardinal d'Albano, premier legat, lisait debout les attendus du jugement. Il le faisait avec lenteur et emphase, savourant sa propre voix, satisfait de lui-meme et de se donner en spectacle devant un auditoire populaire. Par instants, il jouait a l'homme horrifie par l'enormite des crimes qu'il avait a enoncer ; puis il reprenait une majeste onctueuse pour relater un nouveau grief, un nouveau forfait.

-- ... Entendu les freres Geraud du Passage et Jean de Cugny qui affirment apres maints autres qu'on leur fit force, a leur reception dans l'Ordre, de cracher sur la Croix, pour ce, leur dit-on, que c'etait un morceau de bois et que le vrai Dieu etait au ciel... Entendu le frere Guy Dauphin a qui il fut enjoint, si l'un de ses freres superieurs etait tourmente par la chair et se voulait satisfaire sur lui, de consentir a tout ce qui lui serait demande... Entendu le grand-maitre Jacques de Molay qui, sous la question, a reconnu et avoue...

La foule devait tendre l'oreille pour saisir les mots deformes par un debit emphatique. Le legat en faisait trop et il etait trop long. Le peuple commencait a s'impatienter.

A la relation des accusations, des faux temoignages, des aveux extorques, Jacques de Molay murmurait pour lui-meme :

<< Mensonge... mensonge... mensonge...>>

La colere qui l'avait saisi pendant le trajet ne faisait que croitre. Le sang battait de plus en plus fort a ses tempes decharnees.

Rien ne s'etait produit qui vint arreter le deroulement du cauchemar. Aucun groupe d'anciens Templiers n'avait surgi de la foule.

-- ... Entendu le frere Hugues de Payraud qui reconnait avoir fait obligation aux novices de renier le Christ par trois fois...

Le visiteur general tourna vers Jacques de Molay un visage douloureux et prononca :

-- Mon frere, mon frere, est-ce jamais moi qui ai dit cela ?

Les quatre dignitaires etaient seuls, abandonnes du ciel et des hommes, pris comme dans une tenaille geante entre les troupes et le Tribunal, entre la force royale et la force de l'Eglise. Chaque parole du cardinal-legat resserrait l'etau.

Comment les commissions d'enquete, bien qu'on le leur eut explique cent fois, n'avaient-elles pas voulu admettre, voulu comprendre que cette epreuve du reniement n'etait imposee aux novices que pour assurer leur attitude s'ils etaient pris par les musulmans et sommes d'abjurer ?

Le grand-maitre avait une envie furieuse de sauter a la gorge du prelat, de le gifler, l'etrangler. Et ce n'etait pas seulement le legat qu'il eut voulu etriper, mais aussi le jeune Marigny, ce bellatre mitre qui prenait des poses alanguies. Et surtout il eut voulu atteindre ses trois vrais ennemis, ceux qui n'etaient pas la : le roi, le garde des Sceaux, le pape.

La rage de l'impuissance lui faisait danser un voile rouge devant les yeux. Il fallait qu'il arrivat quelque chose... Un vertige si fort le saisit qu'il craignit de s'abattre sur la pierre. Il ne voyait pas qu'une fureur egale avait gagne son compagnon Geoffroy de Charnay, et que la cicatrice du precepteur de Normandie etait devenue toute blanche au milieu d'un front cramoisi.

Le legat prit un temps dans sa declamation, abaissa le grand parchemin, inclina legerement la tete a droite et a gauche vers ses assesseurs, rapprocha le parchemin de son visage, y souffla comme pour en chasser une poussiere.

-- ... Considerant que les accuses ont avoue et reconnu, les condamnons... au mur et au silence pour le reste de leurs jours, afin qu'ils obtiennent la remission de leurs fautes par les larmes du repentir. In nomine Patris...

Le legat fit un lent signe de croix et s'assit, plein de superbe, en roulant le parchemin, qu'il tendit ensuite a un clerc.

La foule demeura d'abord sans reaction. Apres une telle enumeration de crimes, la peine de mort etait si evidemment attendue que la condamnation au mur - c'est-a-dire la prison a perpetuite, le cachot, les chaines, le pain et l'eau - paraissait une mesure de clemence.

Philippe le Bel avait bien ajuste son coup. L'opinion populaire allait admettre sans difficulte, presque platement, ce point final a une tragedie qui l'avait agitee pendant sept ans. Le premier legat et le jeune archeveque de Sens echangerent un imperceptible sourire de connivence.

-- Mes freres, mes freres, bredouilla le visiteur general, ai-je bien entendu ? On ne nous tue point ! On nous fait grace !

Il avait les yeux pleins de larmes, et sa bouche aux dents cassees s'ouvrait comme s'il allait rire.

Ce fut cette affreuse joie qui declencha tout.

Soudain on entendit une voix proferer du haut des marches :

-- Je proteste !

Et cette voix etait si puissante que l'on ne crut pas d'abord qu'elle appartenait au grand-maitre.

-- Je proteste contre une sentence inique, et j'affirme que les crimes dont on nous charge sont crimes inventes !

Une sorte d'immense soupir s'eleva de la foule. Le Tribunal s'agita. Les cardinaux se regarderent, stupefaits. Personne ne s'attendait a cela. Jean de Marigny s'etait leve d'un bond. C'en etait fini des poses alanguies ; il etait bleme et tremblant de colere.

-- Vous mentez ! cria-t-il au grand-maitre. Vous avez avoue devant la commission.

Les archers, d'instinct, s'etaient resserres, attendant un ordre.

-- Je ne suis coupable, repondit Jacques de Molay, que d'avoir cede a vos cajoleries, menaces et tourments. J'affirme, devant Dieu qui nous entend, que l'Ordre est innocent et saint.

Et Dieu semblait l'entendre en effet. Car la voix du grand-maitre, lancee vers l'interieur de la cathedrale et repercutee par les voutes, revenait en echo, comme si une autre voix plus profonde, au fond de la nef, avait repris chaque parole.

-- Vous avez avoue la sodomie ! dit Jean de Marigny.

-- Dans la torture ! repliqua Molay.

<<... dans la torture...>>, relanca la voix qui paraissait se former dans le Tabernacle.

-- Vous avez confesse l'heresie !

-- Dans la torture !

<<... dans la torture...>>, repeta le Tabernacle.

-- Je retire tout ! dit le grand-maitre.

<<... tout...>>, repondit en grondant la cathedrale entiere.

Un nouvel interlocuteur entra dans cet etrange dialogue. Geoffroy de Charnay, a son tour, s'en prenait a l'archeveque de Sens.

-- On a abuse de notre affaiblissement, disait-il. Nous sommes victimes de vos complots et de vos fausses promesses. C'est votre haine et votre vindicte qui nous perdent ! Mais je l'affirme aussi devant Dieu, nous sommes innocents, et ceux qui disent autrement en ont menti par la bouche.

Alors les moines qui se tenaient derriere le Tribunal se mirent a crier :

-- Heretiques ! Au feu ! Au feu, les heretiques !

Mais leurs invectives n'eurent pas le resultat escompte. Avec ce mouvement d'indignation genereuse qui le porte souvent au secours du courage malheureux, le peuple en majorite prenait parti pour les Templiers.

On montrait le poing aux juges. Des bagarres eclataient a tous les coins de la place. On hurlait aux fenetres. L'affaire menacait de tourner a l'emeute.

Sur un commandement d'Alain de Pareilles, la moitie des archers s'etaient formes en chaine, se tenant par les bras pour resister a la poussee de la foule, tandis que les autres, piques abaissees, faisaient face.

Les sergents royaux, de leurs batons a fleur de lis, frappaient a l'aveuglette dans la presse. Les cageots des marchands de poulets avaient ete renverses, et les cris de la volaille pietinee se melaient a ceux du public.

Le Tribunal etait debout. Jean de Marigny se concertait avec le prevot de Paris.

-- N'importe quoi, Monseigneur, decidez n'importe quoi, disait le prevot ; mais il ne faut point les laisser la. Nous allons tous etre emportes. Vous ne connaissez point les Parisiens lorsqu'ils s'agitent.

Jean de Marigny leva sa crosse episcopale pour signifier qu'il allait parler. Mais personne ne voulait plus l'entendre. On l'accablait d'insultes.

-- Tourmenteur ! Faux eveque ! Dieu te punira !

-- Parlez, Monseigneur, parlez, lui disait le prevot.

Il craignait pour sa situation et pour sa peau ; il se souvenait des emeutes de 1306 ou l'on avait pille les hotels des bourgeois.

-- Deux des condamnes sont declares relaps ! dit l'archeveque forcant vainement la voix. Ils sont retombes dans leurs heresies. Ils ont rejete la justice de l'Eglise ; l'Eglise les rejette et les remet a la justice du roi.

Ses paroles se perdirent dans le vacarme. Puis tout le Tribunal, comme un troupeau de pintades affolees, rentra dans Notre-Dame dont le portail fut aussitot ferme.

Sur un geste du prevot a Alain de Pareilles, un groupe d'archers se precipita vers les marches ; le chariot fut amene et les condamnes pousses dedans a coups de manches de pique. Ils se laisserent faire avec une grande docilite. Le grand-maitre et le precepteur de Normandie se sentaient a la fois epuises et detendus. Ils etaient enfin en paix avec eux-memes. Les deux autres ne comprenaient plus rien.

Les archers ouvrirent le chemin au chariot, tandis que le prevot Ployebouche donnait des instructions a ses sergents pour qu'on nettoyat la place au plus vite. Il virait sur lui-meme, completement deborde.

-- Ramenez les prisonniers au Temple ! cria-t-il a Alain de Pareilles. Pour moi, je cours en aviser le roi.





V



MARGUERITE DE BOURGOGNE, REINE DE NAVARRE


Pendant ce temps, Philippe d'Aunay etait arrive a l'hotel de Nesle. On l'avait prie d'attendre dans l'antichambre des appartements de la reine de Navarre. Les minutes n'en finissaient plus. Philippe se demandait si Marguerite etait retenue par des importuns ou si, simplement, elle prenait plaisir a le laisser languir. Elle avait des tours de cette maniere. Et peut-etre au bout d'une heure a pietiner, s'asseoir, se relever, s'entendrait-il dire qu'elle n'etait pas visible. Il enrageait.

Voila quelque quatre annees, dans les debuts de leur liaison, elle n'eut pas agi de la sorte. Ou peut-etre si. Il ne se souvenait plus. Tout a l'emerveillement d'une aventure commencante ou la vanite avait autant de part que l'amour, il eut alors fait volontiers le pied de grue cinq heures de rang pour seulement apercevoir sa maitresse, lui effleurer les doigts ou recevoir d'elle, d'un mot chuchote, la promesse d'un autre rendez-vous.

Les temps avaient change. Les difficultes qui font la saveur d'un amour naissant deviennent intolerables a un amour de quatre ans ; et souvent la passion meurt de ce qui l'a fait naitre. La perpetuelle incertitude des rencontres, les entrevues decommandees, les obligations de la cour, a quoi s'ajoutaient les etrangetes du caractere de Marguerite, avaient pousse Philippe a un sentiment exaspere qui ne s'exprimait plus guere que par la revendication et la colere.

Marguerite paraissait mieux prendre les choses. Elle savourait le double plaisir de tromper son mari et d'irriter son amant. Elle etait de ces femmes qui ne trouvent de renouvellement dans le desir qu'au spectacle des souffrances qu'elles infligent, jusqu'a ce que ce spectacle meme leur devienne lassant.

Il ne se passait pas de jour que Philippe ne se dit qu'un grand amour n'avait pas d'accomplissement dans l'adultere, et qu'il ne se jurat de rompre un lien devenu si blessant.

Mais il etait faible, il etait lache, il etait pris. Pareil au joueur qui s'enferre en courant apres sa mise, il courait apres ses reves de naguere, ses vains presents, son temps dilapide, son bonheur enfui. Il n'avait pas le courage de se lever de la table en disant : << J'ai assez perdu. >>

Et il etait la, tout morfondu de depit et de chagrin, a attendre qu'on voulut bien lui dire d'entrer.

Pour distraire son impatience, il s'assit sur un banc de pierre, dans l'embrasure d'une fenetre, et regarda le mouvement des palefreniers qui sortaient les chevaux de selle pour aller les detendre sur le Petit-Pre-aux-Clercs, l'entree des portefaix charges de quartiers de viande et de ballots de legumes.

L'hotel de Nesle se composait de deux monuments accoles, mais distincts ; d'une part l'Hotel proprement dit, qui etait de construction recente, et d'autre part la Tour, anterieure d'un bon siecle, qui appartenait au systeme des remparts de Philippe Auguste. Philippe le Bel avait acquis l'ensemble, six ans plus tot, du comte Amaury de Nesle, pour le donner comme residence au roi de Navarre, son fils aine[9].

La Tour, dans le passe, n'avait guere servi que de corps de garde ou de resserre. C'etait Marguerite qui, recemment, avait decide d'y faire installer des pieces de sejour, afin, pretendait-elle, de s'y retirer et d'y mediter sur ses livres d'heures. Elle affirmait avoir besoin de solitude. Comme elle etait reputee de caractere fantasque, Louis de Navarre ne s'en etait pas etonne. En fait, elle n'avait decide de cet amenagement que pour pouvoir recevoir plus aisement le beau d'Aunay.

Ce dernier en avait concu une inegalable fierte. Une reine, pour lui, avait transforme une forteresse en chambre d'amour.

Puis, quand son frere aine Gautier etait devenu l'amant de Blanche, la Tour avait egalement servi d'asile au nouveau couple. Le pretexte etait aise ; Blanche venait rendre visite a sa cousine et belle-soeur ; et Marguerite ne demandait qu'a etre tout a la fois complaisante et complice.

Mais maintenant, lorsque Philippe regardait le grand edifice sombre, au toit crenele, aux etroites et rares ouvertures en hauteur, il ne pouvait s'empecher de se demander si d'autres hommes ne connaissaient pas aupres de sa maitresse les memes nuits tumultueuses... Ces cinq jours qui venaient de s'ecouler sans qu'il eut recu aucune nouvelle, alors que les soirees se fussent si bien pretees a rencontres, n'autorisaient-ils pas tous les doutes ?

Une porte s'ouvrit et une chambriere invita Philippe a la suivre. Il etait decide cette fois a ne pas s'en laisser conter. Il traversa plusieurs salles ; puis la chambriere s'effaca, et Philippe entra dans une piece basse, encombree de meubles, et ou flottait un entetant parfum qu'il connaissait bien, une essence de jasmin que les marchands recevaient d'Orient.

Il fallut un instant a Philippe pour s'habituer a la penombre et a la chaleur. Un grand feu aux braises epaisses ardait dans la cheminee de pierre.

-- Madame... dit-il.

Une voix vint du fond de la piece, une voix un peu rauque, comme endormie.

-- Approchez, messire.

Marguerite osait-elle le recevoir dans sa chambre, sans temoin ? Philippe d'Aunay fut bien vite tranquillise et decu ; la reine de Navarre n'etait pas seule. A demi cachee par la courtine du lit, une dame de parage, le menton et les cheveux emprisonnes dans la guimpe blanche des veuves, brodait. Marguerite, pour sa part, etait allongee sur le lit, dans une robe de maison doublee de fourrure d'ou sortaient ses pieds nus, petits et poteles. Recevoir un homme en pareille tenue et pareille posture etait en soi une audace.

Philippe s'avanca et prit un ton de cour, que dementait l'expression de son visage, pour dire que la comtesse de Poitiers l'envoyait prendre nouvelles de la reine de Navarre, lui porter compliment, et lui remettre un present.

Marguerite ecouta, sans bouger ni tourner les yeux.

Elle etait petite, de cheveu noir, de teint ambre. On disait qu'elle avait le plus beau corps du monde et elle n'etait pas la derniere a le faire savoir.

Philippe regardait cette bouche ronde, sensuelle, ce menton court, partage d'une fossette, cette gorge charnue qui soulevait l'echancrure de la robe, ce bras replie et haut recouvert par la large emmanchure. Philippe se demanda si Marguerite etait entierement nue sous la fourrure.

-- Posez ce present sur la table, dit-elle, je vais le voir dans un instant.

Elle s'etira, bailla, montrant ses courtes dents blanches, sa langue effilee, son palais rose et plisse ; elle baillait comme font les chats.

Elle n'avait pas encore une seule fois regarde le jeune homme. En revanche, il se sentait observe par la dame de parage. Il ne connaissait pas, parmi les suivantes de Marguerite, cette veuve au visage long et aux yeux trop rapproches. Il fit effort pour contenir une irritation qui ne cessait de croitre.

-- Dois-je transmettre, demanda-t-il, une reponse a Madame de Poitiers ?

Marguerite consentit enfin a regarder Philippe. Elle avait des yeux admirables, sombres et veloutes, qui caressaient les choses et les etres.

-- Dites a ma belle-soeur de Poitiers... prononca-t-elle.

Philippe, s'etant un peu deplace, fit un geste nerveux, du bout des doigts, pour inviter Marguerite a ecarter la veuve. Mais Marguerite ne sembla pas comprendre ; elle souriait, non pas particulierement a Philippe ; elle souriait dans le vide.

-- Ou bien non, reprit-elle. Je vais lui ecrire un message que vous lui remettrez.

Puis, a la dame de parage :

-- Ma bonne, il va etre temps de me vetir. Veuillez vous assurer que ma robe est appretee.

La veuve passa dans la piece voisine, mais sans fermer la porte.

Marguerite se leva, decouvrant un beau genou lisse ; et passant aupres de Philippe, elle lui chuchota dans un souffle :

-- Je t'aime.

-- Pourquoi ne t'ai-je pas vue depuis cinq jours ? demanda-t-il de la meme facon.

-- Oh ! La belle chose ! s'ecria-t-elle en deployant la ceinture qu'il lui avait apportee. Que Jeanne a donc de gout, et comme ce present me ravit !

-- Pourquoi ne t'ai-je pas vue ? repeta Philippe a voix basse.

-- Elle va convenir a merveille pour y pendre ma nouvelle aumoniere, reprit Marguerite bien fort. Messire d'Aunay, avez-vous le temps d'attendre que j'ecrive ce mot de merci ?

Elle s'assit a une table, prit une plume d'oie, une feuille de papier[10], et ne traca qu'un mot. Elle fit signe a Philippe de s'approcher, et il put lire sur la feuille : << Prudence. >>

Puis, elle cria, en direction de la piece voisine :

-- Madame de Comminges, allez chercher ma fille ; je ne l'ai point embrassee de tout le matin.

On entendit la dame de parage sortir.

-- La prudence, dit alors Philippe, est une bonne excuse pour eloigner un amant et en accueillir d'autres. Je sais bien que vous me mentez.

Elle eut une expression a la fois de lassitude et d'enervement.

-- Et moi, je vois bien que vous ne comprenez rien, repondit-elle. Je vous prie de prendre mieux garde a vos paroles, et meme a vos regards. C'est toujours quand deux amants commencent a se quereller ou a se lasser qu'ils trahissent leur secret devant leur entourage. Controlez-vous mieux.

Marguerite, ce disant, ne jouait pas. Depuis quelques jours elle sentait autour d'elle un vague parfum de soupcon. Louis de Navarre avait fait allusion devant elle, a ses succes, aux passions qu'elle allumait ; plaisanterie de mari ou le rire sonnait faux. Les impatiences de Philippe avaient-elles ete remarquees ? Du portier et de la chambriere de la tour de Nesle, deux domestiques qui venaient de Bourgogne et qu'elle terrorisait en meme temps qu'elle les couvrait d'or, Marguerite pouvait se croire sure autant que d'elle-meme. Mais nul n'est jamais a l'abri d'une imprudence de langage. Et puis il y avait cette dame de Comminges, qu'on lui avait imposee pour complaire a Monseigneur de Valois, et qui rodait partout dans ses tristes atours...

-- Vous avouez donc que vous etes lassee ? dit Philippe d'Aunay.

-- Oh ! Vous etes ennuyeux, vous savez, repliqua-t-elle. On vous aime et vous ne cessez de gronder.

-- Eh bien ! Ce soir, je n'aurai pas lieu d'etre ennuyeux, repondit Philippe. Il n'y aura pas conseil ; le roi nous l'a dit lui-meme. Vous pourrez ainsi rassurer votre epoux tout a votre aise.

Au visage qu'elle montra, Philippe, s'il n'avait pas ete aveugle par la colere, aurait pu comprendre que sa jalousie, de ce cote au moins, n'avait pas a s'alarmer.

-- Et moi, j'irai chez les ribaudes ! ajouta-t-il.

-- Fort bien, dit Marguerite. Ainsi vous me raconterez comment font ces filles. J'y prendrai plaisir.

Son regard s'etait allume ; elle se lissait les levres du bout de la langue, ironiquement.

<< Garce ! Garce ! Garce ! >> pensa Philippe. Il ne savait comment la prendre ; tout coulait sur elle comme l'eau sur un vitrail.

Elle alla vers un coffret ouvert, et y prit une bourse que Philippe ne lui connaissait pas.

-- Cela va faire merveille, dit Marguerite en glissant la ceinture dans les passants, et en allant se poser, la bourse contre la taille, devant un grand miroir d'etain.

-- Qui t'a donne cette aumoniere ? demanda Philippe.

-- C'est...

Elle allait repondre ingenument la verite. Mais elle le vit si crispe, si soupconneux, qu'elle ne put resister a s'amuser de lui.

-- C'est... quelqu'un.

-- Qui ?

-- Devinez.

-- Le roi de Navarre ?

-- Mon epoux n'a pas de ces generosites !

-- Alors, qui ?

-- Cherchez.

-- Je veux savoir, j'ai le droit de savoir, dit Philippe s'emportant. C'est un present d'homme, et d'homme riche, et d'homme amoureux... parce qu'il a des raisons de l'etre, j'imagine.

Marguerite continuait de se regarder dans le miroir, essayant l'aumoniere sur une hanche, puis sur l'autre, puis au milieu de la ceinture, tandis que, dans ce mouvement balance, la robe fourree lui couvrait et lui decouvrait la jambe.

-- C'est Monseigneur d'Artois, dit Philippe.

-- Oh ! quel mauvais gout vous me pretez, messire ! dit-elle. Ce grand butor, qui sent toujours le gibier...

-- Le sire de Fiennes, alors, qui tourne autour de vous, comme de toutes les femmes ? reprit Philippe.

Marguerite pencha la tete de cote, prenant une pose songeuse.

-- Le sire de Fiennes ? dit-elle. Je n'avais pas remarque qu'il me portat interet. Mais puisque vous me le dites... Merci de m'en aviser.

-- Je finirai bien par savoir.

-- Quand vous aurez cite toute la cour de France...

Elle allait ajouter : << Vous penserez peut-etre a la cour d'Angleterre >> ; mais elle fut interrompue par le retour de madame de Comminges qui poussait devant elle la princesse Jeanne. La petite fille agee de trois ans marchait lentement, engoncee dans une robe brodee de perles. Elle ne tenait de sa mere que son front bombe, rond, presque bute. Mais elle etait blonde, avec un nez mince, de longs cils battant sur des yeux clairs, et elle pouvait etre aussi bien de Philippe d'Aunay que du roi de Navarre. Sur ce sujet non plus, Philippe n'avait jamais pu connaitre la verite ; et Marguerite etait trop habile pour se trahir en une question si grave.

Chaque fois que Philippe voyait l'enfant, il se demandait : << Est-elle de moi ? >> Il se rememorait les dates, cherchait des indices. Et il pensait que plus tard il aurait a s'incliner bien bas devant une princesse qui etait peut-etre sa fille, et qui peut-etre aussi monterait sur les deux trones et de Navarre et de France, puisque Louis et Marguerite n'avaient pour l'instant d'autre descendance.

Marguerite souleva la petite Jeanne, la baisa au front, constata qu'elle avait la mine fraiche, et la remit a la dame de parage en disant :

-- Voila, je l'ai embrassee ; vous pouvez la reconduire.

Elle lut dans les yeux de madame de Comminges que celle-ci n'etait pas dupe. << Il faut me debarrasser de cette veuve >> se dit-elle.

Une autre dame entra, demandant si le roi de Navarre etait la.

-- Ce n'est point chez moi habituellement qu'on le trouve a cette heure, repondit Marguerite.

-- C'est qu'on le cherche par tout l'hotel. Le roi le fait mander dans l'instant.

-- Et sait-on pour quel motif ?

-- J'ai cru comprendre. Madame, que les Templiers ont rejete la sentence. Le peuple s'agite autour de Notre-Dame, et partout la garde est doublee. Le roi a convoque conseil...

Marguerite et Philippe echangerent un regard. La meme idee leur etait venue, qui n'avait rien a voir avec les affaires du royaume. Les evenements obligeraient peut-etre Louis de Navarre a passer une partie de la nuit au Palais.

-- Il se peut que la journee ne s'acheve point comme prevu, dit Philippe.

Marguerite l'observa un instant et jugea qu'elle l'avait assez fait souffrir. Il avait repris un maintien respectueux et distant ; mais son regard mendiait le bonheur. Elle en fut emue, et se sentit du desir pour lui.

-- Il se peut, messire, dit-elle.

La complicite, entre eux, etait retablie.

Elle alla prendre le papier ou elle avait ecrit << prudence >> et le jeta au feu en ajoutant :

-- Ce message ne convient point. J'en ferai tenir un autre, plus tard, a la comtesse de Poitiers ; j'espere avoir de meilleures choses a lui dire. Adieu, messire.

Le Philippe d'Aunay qui sortit de l'hotel de Nesle n'etait plus le meme que celui qui y etait entre. Pour une seule parole d'espoir, il avait repris confiance en sa maitresse, en lui-meme, en l'existence entiere, et cette fin de matinee lui semblait radieuse.

<< Elle m'aime toujours ; je suis injuste envers elle >>, pensait-il.

En franchissant le corps de garde, il se heurta a Robert d'Artois. On aurait pu croire que le geant suivait le jeune ecuyer a la piste. Il n'en etait rien. D'Artois, pour l'heure, avait d'autres problemes.

-- Monseigneur de Navarre est-il en sa demeure ? demanda-t-il a Philippe.

-- Je sais qu'on le cherche pour le Conseil du roi, dit Philippe.

-- Le veniez-vous prevenir ?

-- Oui, repondit Philippe pris de court.

Et aussitot il pensa que ce mensonge, trop aisement verifiable, etait une sottise.

-- Je le cherche pour le meme motif, dit l'Artois. Monseigneur de Valois voudrait l'entretenir auparavant.

Ils se separerent. Mais cette rencontre fortuite donna l'eveil au geant. << Serait-ce lui ? >> se demanda-t-il tandis qu'il traversait la grande cour pavee. Il avait apercu Philippe une heure plus tot dans la Galerie merciere, en compagnie de Jeanne et de Blanche. Il le retrouvait maintenant a la porte de Marguerite... << Ce damoiseau leur sert-il de messager, ou bien est-il l'amant d'une des trois ? Si cela est, je ne tarderai pas a en etre averti. >>

Car madame de Comminges ne manquerait pas de le renseigner. En outre, il avait un homme a lui charge de surveiller, la nuit, les abords de la tour de Nesle. Les filets etaient tendus. Tant pis pour cet oiseau au joli plumage s'il venait a s'y faire prendre !





VI



LE CONSEIL DU ROI


Le prevot de Paris, accourant tout essouffle chez le roi, avait trouve celui-ci de bonne humeur. Philippe le Bel etait occupe a admirer trois grands levriers qui venaient de lui etre envoyes avec la lettre suivante, ou se reconnaissait sans peine une plume italienne :



<< Moult aime et redoute roi, notre Sire,



Un mien neveu, tout penitent de son forfait, m'est venu confesser que ces trois chiens a lievre qu'il guidait ont heurte Votre Seigneurie dans son passage. Si indignes qu'ils soient de Lui etre presentes, je ne me sens point suffisance de merite pour les conserver davantage, maintenant qu'ils ont touche si haute et puissante personne telle qu'Elle est. Ils me sont arrives depuis peu, par la trafique de Venise. Adoncques, je requiers en grace Votre Seigneurie de les recevoir et les tenir, pour ce qu'il Lui plaira, en gage de tres devotieuse humilite.



SPINELLO TOLOMEI,

Siennois. >>



-- L'habile homme que ce Tolomei ! avait dit Philippe le Bel.

Lui qui refusait tout present ne resistait pas a accepter des chiens. Il possedait les plus belles meutes du monde, et c'etait flatter sa seule passion que de lui faire don de chiens de courre aussi magnifiques que ceux qu'il avait devant les yeux.

Tandis que le prevot lui expliquait ce qui s'etait passe a Notre-Dame, Philippe le Bel avait continue de s'interesser aux trois levriers, de leur relever les babines pour examiner leurs crocs blancs et leur gueule noire, de palper leur poitrine profonde au pelage couleur de sable. Des betes directement importees d'Orient, sans aucun doute.

Entre le roi et les animaux, les chiens surtout, il existait un accord immediat, secret, silencieux. A la difference des hommes, les chiens n'avaient point peur de lui. Et deja le plus grand des trois levriers etait venu poser la tete sur le genou de son nouveau maitre.

-- Bouville ! avait appele Philippe le Bel.

Hugues de Bouville, le premier chambellan, homme d'une cinquantaine d'annees, aux cheveux curieusement partages en meches blanches et en meches noires qui le faisaient ressembler a un cheval pie, etait apparu.

-- Bouville, qu'on assemble sur l'heure le Conseil etroit.

Puis congediant le prevot, en lui laissant entendre qu'il jouait sa vie s'il se produisait le moindre trouble dans la ville, Philippe le Bel etait reste a mediter en compagnie de ses chiens.

-- Alors, mon Lombard, qu'allons-nous faire ? avait-il murmure en caressant la tete du grand levrier, lui donnant ainsi son nouveau nom.

Car on appelait Lombards, indistinctement, tous les banquiers ou marchands originaires d'Italie. Et puisque ce chien venait de l'un d'eux, le mot s'etait impose au roi, comme allant de soi, pour le designer.

Maintenant, le Conseil etroit etait reuni, non pas dans la vaste Chambre de Justice, qui pouvait contenir plus de cent personnes et qu'on utilisait seulement pour les Grands Conseils, mais dans une petite piece attenante, ou un feu brulait.

Autour d'une table longue, les membres de ce Conseil restreint avaient pris place, pour decider du sort des Templiers. Le roi siegeait au haut bout, le coude appuye au bras de sa cathedre, et le menton dans la main. A sa droite etaient assis Enguerrand de Marigny, coadjuteur et recteur du royaume, puis Guillaume de Nogaret, garde des Sceaux, Raoul de Presles, maitre au Parlement de Justice, et trois autres legistes, Guillaume Dubois, Michel de Bourdenai, et Nicole Le Loquetier ; a sa gauche, son fils aine, le roi de Navarre, qu'on avait enfin trouve, Hugues de Bouville, le grand chambellan, et le secretaire prive Maillard. Deux places resteraient vides : celle du comte de Poitiers qui etait en Bourgogne, et celle du prince Charles, le dernier fils du roi, parti le matin pour la chasse et qui n'avait pu etre joint. Il manquait encore Monseigneur de Valois, qu'on avait envoye querir a son hotel et qui devait y comploter, comme a son habitude avant chaque conseil. Le roi avait decide qu'on commencerait sans lui.

Enguerrand de Marigny parla le premier. Ce tout-puissant ministre, et tout-puissant de par son entente profonde avec le souverain, n'etait pas ne noble. C'etait un bourgeois normand, qui s'appelait Le Portier avant de devenir sire de Marigny ; il avait suivi une carriere prodigieuse qui lui valait autant de jalousie que de respect. Le titre de coadjuteur, cree pour lui, en avait fait l'alter ego du roi. Il avait quarante-neuf ans, une carrure solide, le menton large, la peau grumeleuse, et il vivait avec magnificence sur l'immense fortune qu'il s'etait acquise. Il passait pour avoir la parole la plus habile du royaume et possedait une intelligence politique qui dominait de tres haut son epoque.

Il ne lui fallut que quelques minutes pour fournir un tableau complet de la situation ; il venait d'ouir plusieurs rapports, dont celui de son frere l'archeveque de Sens.

-- Le grand-maitre et le precepteur de Normandie ont ete remis, Sire, entre vos mains, par la commission de l'Eglise, dit-il. Il vous est desormais loisible de disposer d'eux totalement, sans en referer a personne, fut-ce au pape. N'est-ce pas ce que nous pouvions esperer de mieux ?

Il s'interrompit ; la porte venait de s'ouvrir sur Monseigneur de Valois, frere du roi et ex-empereur de Constantinople, qui faisait une entree en coup de vent. Ayant seulement esquisse une inclinaison de tete en direction du souverain, et sans prendre la peine de s'informer de ce qui avait ete dit en son absence, le nouvel arrivant s'ecria :

-- Qu'entends-je, Sire mon frere ? Messire Le Portier de Marigny (il avait bien insiste sur Le Portier) trouve que tout va pour le mieux ? Eh bien ! Mon frere, vos conseillers se contentent de peu. Je me demande quel jour ils trouveront que tout va mal !

De deux ans le cadet de Philippe le Bel, mais paraissant l'aine, et aussi agite que son frere etait calme, Charles de Valois, le nez gras, les joues couperosees par la vie des camps et les exces de table, poussait devant lui une arrogante panse, et s'habillait avec une somptuosite orientale qui, sur tout autre, eut paru ridicule. Il avait ete beau.

Ne au plus pres du trone de France, et ne se consolant pas de ne pas l'occuper, ce prince brouillon s'etait employe a courir l'univers pour trouver un autre trone ou s'asseoir. Il avait, dans son adolescence, recu, mais sans pouvoir la garder, la couronne d'Aragon. Puis il avait tente de reconstituer a son profit le royaume d'Arles. Puis il s'etait porte candidat a l'empire d'Allemagne, mais avait echoue assez piteusement a l'election. Veuf d'une princesse d'Anjou-Sicile, il etait, par son remariage avec Catherine de Courtenay, heritiere de l'Empire latin d'Orient, devenu empereur de Constantinople, mais empereur titulaire seulement, car un veritable souverain, Andronic II Paleologue, regnait alors a Byzance. Or meme ce sceptre illusoire, par suite d'un second veuvage, venait de lui echapper l'annee precedente pour passer a l'un de ses gendres, le prince de Tarente.

Ses meilleurs titres de gloire etaient sa campagne eclair de Guyenne en 1297, et sa campagne de Toscane en 1301, ou, soutenant les Guelfes contre les Gibelins, il avait ravage Florence et exile le poete Dante. Ce pourquoi le pape Boniface VIII l'avait fait comte de Romagne.

Valois menait train royal, avait sa cour et son chancelier. Il detestait Enguerrand de Marigny pour vingt raisons, pour l'extraction roturiere de celui-ci, pour sa dignite de coadjuteur, pour sa statue dressee parmi celles des rois dans la Galerie merciere, pour sa politique hostile aux grands feodaux, pour tout. Valois ne parvenait pas a admettre, lui petit-fils de Saint Louis, que le royaume fut gouverne par un homme sorti du commun.

Ce jour-la il etait vetu de bleu et d'or, depuis le chaperon jusqu'aux souliers.

-- Quatre vieillards a demi morts, reprit-il, dont on nous avait assure que le sort etait regle... de quelle facon, helas !... tiennent en echec l'autorite royale, et tout est pour le mieux. Le peuple crache sur le tribunal... quel tribunal ! Recrute pour le besoin, convenons-en ; mais enfin, c'est une assemblee d'Eglise... et tout est pour le mieux. La foule hurle a la mort, mais contre qui ? Contre les prelats, contre le prevot, contre les archers, contre vous, mon frere !... et tout va pour le mieux. Eh bien ! Soit, rejouissons-nous ; tout est au mieux.

Il eleva les mains, qu'il avait belles et toutes chargees de bagues, et puis s'assit, non point a la place qui lui avait ete reservee, mais sur le premier siege a sa portee, au bas bout de la table, comme pour bien affirmer, par cet exil, son desaccord.

Enguerrand de Marigny etait reste debout, un pli d'ironie cernant son large menton.

-- Monseigneur de Valois doit etre mal renseigne, dit-il calmement. Sur les quatre vieillards dont il parle, deux seulement ont proteste contre la sentence qui les condamnait. Quant au peuple, tous les rapports m'assurent qu'il est fort partage d'opinion.

-- Partage ! s'ecria Charles de Valois. Mais c'est scandale deja qu'il puisse etre partage ! Qui demande au peuple son opinion ? Vous, messire de Marigny, et l'on comprend pourquoi. Voila tout le resultat de votre belle invention d'avoir assemble les bourgeois, les vilains et autres manants pour leur faire approuver les decisions du roi. A present le peuple s'arroge le droit de juger.

En toute epoque et tout pays, il y eut toujours deux partis : celui de la reaction et celui du progres. Deux tendances s'affrontaient au Conseil du roi. Charles de Valois, se considerant comme le chef naturel des grands barons, incarnait la reaction feodale. Son evangile politique tenait a quelques principes qu'il defendait avec acharnement : droit de guerre privee entre les seigneurs, droit, pour les grands feudataires, de battre monnaie sur leurs territoires, maintien de l'ordre moral et legal de la chevalerie, soumission au Saint-Siege considere comme supreme puissance arbitrale. Toutes institutions ou coutumes heritees des siecles passes, mais que Philippe le Bel, inspire par Marigny, avait abolies, ou qu'il travaillait a abolir.

Enguerrand de Marigny representait le progres. Ses grandes idees etaient la decentralisation du pouvoir et de l'administration, l'unification des monnaies, l'independance du gouvernement vis-a-vis de l'Eglise, la paix exterieure par la fortification des villes clefs et l'etablissement de garnisons permanentes, la paix interieure par un renforcement general de l'autorite royale, l'augmentation de la production par la securite des echanges et du trafic marchand. On appelait les dispositions prises ou promues par lui les << novelletes >>. Mais ces medailles avaient leur revers. La police, qui proliferait, coutait cher a nourrir, et les forteresses cher a construire.

Battu en breche par le parti feodal, Enguerrand s'etait efforce de donner au roi l'appui d'une classe qui, en se developpant, prenait conscience de son importance : la bourgeoisie. Il avait en plusieurs occasions difficiles, et particulierement a propos de conflits avec le Saint-Siege, convoque au palais de la Cite les bourgeois de Paris en meme temps que les barons et les prelats. Il avait fait de meme dans les villes de province. L'Angleterre, ou depuis un demi-siecle deja fonctionnait regulierement une Chambre des Communes, lui servait d'exemple.

Il n'etait pas encore question, pour les assemblees francaises, de discuter les decisions royales, mais seulement d'en entendre les raisons et de les approuver[11].

Valois, tout brouillon qu'il fut, etait le contraire d'un sot. Il ne manquait pas une occasion de tenter de discrediter Marigny. Leur opposition, sourde pendant longtemps, s'etait muee, dans les mois recents, en lutte ouverte.

-- Si les hauts barons, dont vous etes le plus haut, Monseigneur, dit Marigny, s'etaient soumis de meilleur gre aux ordonnances royales, nous n'aurions pas eu besoin de nous appuyer sur le peuple.

-- Bel appui en verite ! cria Valois. Les emeutes de 1306, ou le roi et vous-meme avez du, contre Paris souleve, vous refugier au Temple... oui, je vous le rappelle, au Temple !... ne vous ont guere servi de lecon. Je vous predis qu'avant qu'il soit longtemps, si l'on continue de ce train, les bourgeois se passeront de roi pour gouverner, et ce seront vos assemblees qui feront les ordonnances.

Le roi se taisait, le menton dans la main, et les yeux grands ouverts fixes droit devant lui. Il ne battait que tres rarement des paupieres ; ses cils restaient en place, immuablement, pendant de longues minutes ; et c'etait cela qui donnait a son regard l'etrange fixite dont tant de gens s'effrayaient.

Marigny se tourna vers lui, comme s'il lui demandait d'user de son autorite pour arreter une discussion qui s'egarait.

Philippe le Bel souleva legerement la tete et dit :

-- Mon frere, ce ne sont point des assemblees, mais des Templiers que, ce jour, nous nous occupons.

-- Soit, dit Valois en tapotant la table. Occupons-nous des Templiers.

-- Nogaret ! murmura le roi.

Le garde des Sceaux se leva. Depuis le debut du conseil, il etait brule d'une colere qui n'attendait que l'instant d'eclater. Fanatique du bien public et de la raison d'Etat, l'affaire des Templiers etait son affaire, et il y apportait une passion qui ne connaissait ni limite ni repos. C'etait d'ailleurs a ce proces du Temple que Guillaume de Nogaret devait, depuis la Saint-Maurice de l'an 1307, sa haute charge dans l'Etat.

Ce jour-la, au cours d'un conseil qui se tenait a Maubuisson, l'archeveque de Narbonne, Gilles Aycelin, alors garde des Sceaux royaux, s'etait refuse, tragiquement, a apposer ceux-ci sur l'ordonnance d'arrestation des Templiers. Philippe le Bel, sans un mot, avait pris les sceaux des mains de l'archeveque pour les mettre devant Nogaret, faisant de ce legiste le second personnage de l'administration royale.

Nogaret etait ardent, austere, et implacable comme la faux de la mort. Osseux, noir, le visage en longueur, il tripotait sans cesse quelque partie de son vetement ou bien rongeait l'ongle d'un de ses doigts plats.

-- Sire, la chose monstrueuse, la chose horrible a penser et terrible a entendre qui vient de se produire, commenca-t-il d'un ton a la fois emphatique et precipite, prouve que toute indulgence, toute clemence accordee a des suppots du Diable, est une faiblesse qui se renverse contre vous.

-- Il est vrai, dit Philippe le Bel en se tournant vers Valois, que la clemence que vous m'avez conseillee, mon frere, et que ma fille d'Angleterre m'a demandee par message, ne semble guere porter de bons fruits... Continuez, Nogaret.

-- On laisse a ces chiens pourris une vie qu'ils ne meritent pas ; au lieu de benir leurs juges, ils en profitent pour insulter aussitot et l'Eglise et le roi. Les Templiers sont des heretiques...

-- Etaient... laissa tomber Charles de Valois.

-- Vous dites, Monseigneur ? demanda Nogaret, impatient.

-- Je dis etaient, messire, car si j'ai bonne memoire, sur les milliers qu'ils se comptaient en France, et que vous avez bannis, ou claustres, ou roues, ou rotis, il ne vous en reste plus que quatre entre les mains... assez embarrassants, je vous l'accorde, puisque apres sept ans de procedure ils viennent encore clamer leur innocence ! Il semble que naguere, messire de Nogaret, vous alliez plus vite en besogne, lorsque vous saviez, d'un seul soufflet, faire disparaitre un pape.

Nogaret fremit, et la peau de son visage devint plus foncee sous le poil bleu de sa barbe. Car il demeurait l'homme qui avait conduit, jusqu'au coeur du Latium, la sinistre expedition destinee a deposer le vieux Boniface VIII, et au bout de laquelle ce pape de quatre-vingt-huit ans avait ete gifle sous la tiare pontificale. Nogaret s'etait vu, en retour, frappe d'excommunication, et il avait fallu tout le pouvoir de Philippe le Bel sur Clement V, deuxieme successeur de Boniface, pour obtenir la levee de la sentence. Cette penible affaire n'etait pas tellement ancienne ; elle ne datait que de onze ans ; et les adversaires de Nogaret ne manquaient jamais l'occasion de la lui rappeler.

-- Nous savons, Monseigneur, repliqua-t-il, que vous avez toujours appuye les Templiers. Sans doute comptiez-vous sur eux pour reconquerir, fut-ce a la grand-ruine de la France, ce trone fantome de Constantinople sur lequel il apparait que vous ne vous etes guere assis.

Il avait rendu outrage pour outrage, et son teint reprit une meilleure couleur.

-- Tonnerre ! s'ecria Valois en se dressant et en renversant son siege derriere lui.

Un aboiement, parti de dessous la table, fit sursauter les assistants, sauf Philippe le Bel, et eclater de rire nerveusement Louis de Navarre. L'aboiement venait du grand levrier que le roi avait garde pres de lui, et qui n'etait pas encore habitue a ces eclats.

-- Louis... taisez-vous, dit Philippe le Bel en posant sur son fils un regard glace.

Puis il claqua des doigts en disant : << Lombard... a bas ! >> et ramena contre sa cuisse la tete du chien.

Louis de Navarre, que l'on commencait a surnommer Louis Hutin, c'est-a-dire le Disputeur et le Confus, Louis la Brouille, baissa le nez pour etouffer son fou rire. Il avait vingt-cinq ans, mais pour la cervelle il n'en comptait pas quinze. Il montrait quelques traits de ressemblance physique avec son pere, mais son regard etait fuyant, et ses cheveux sans lustre.

-- Sire, dit Charles de Valois solennellement, apres que le grand chambellan lui eut releve son siege, Sire mon frere, Dieu m'est temoin que je n'ai jamais songe qu'a vos interets et a votre gloire.

Philippe le Bel tourna les yeux vers lui, et Charles de Valois se sentit moins assure dans sa parole. Neanmoins il poursuivit :

-- C'est a vous seulement, mon frere, que je pense encore lorsque je vois detruire a plaisir ce qui a fait la force du royaume. Sans le Temple, refuge de la chevalerie, comment pourrez-vous entreprendre une nouvelle croisade, s'il vous fallait la faire ?

Ce fut Marigny qui se chargea de repondre.

-- Sous le sage regne de notre roi, dit-il, nous n'avons pas eu croisade, justement parce que la chevalerie etait calme, Monseigneur, et qu'il n'etait point necessaire de la conduire outre la mer depenser ses ardeurs.

-- Et la foi, messire ?

-- L'or repris aux Templiers a grossi davantage le Tresor, Monseigneur, que tout ce grand commerce qui se trafiquait sous les oriflammes de la foi ; et les marchandises circulent aussi bien sans croisades.

-- Messire, vous parlez comme un mecreant !

-- Je parle comme un serviteur du royaume, Monseigneur !

Le roi frappa legerement la table.

-- Mon frere, c'est des Templiers qu'il s'agit ce jour... Je vous demande votre conseil.

-- Mon conseil... mon conseil ? repeta Valois, pris de court.

Il etait toujours pret a reformer l'univers, mais jamais a fournir un avis precis.

-- Eh bien ! Mon frere, que ceux qui ont si bien conduit l'affaire (il designa Nogaret et Marigny) vous inspirent comment la terminer. Pour moi...

Et il fit le geste de Pilate.

-- Louis... votre conseil, demanda le roi.

Louis de Navarre tressaillit, et mit un moment a repondre.

-- Si l'on confiait ces Templiers au pape ? dit-il enfin.

-- Louis... taisez-vous, dit le roi.

Et il echangea avec Marigny un regard de commiseration.

Renvoyer le grand-maitre devant le pape, c'etait tout recommencer depuis le debut, tout remettre en cause, le fond et la forme, effacer les dessaisissements si durement arraches a plusieurs conciles, annuler sept annees d'efforts, rouvrir la voie a toutes les contestations.

<< Faut-il que ce soit ce sot, ce pauvre esprit incompetent, qui doive me succeder sur le trone, pensait Philippe le Bel. Enfin, esperons que d'ici la il aura muri. >>

Une averse de mars vint crepiter sur les vitres enchassees de plomb.

-- Bouville ? dit le roi.

Le grand chambellan n'etait que devouement, obeissance, fidelite, souci de plaire, mais n'avait pas la pensee tournee a l'initiative. Il se demandait quelle reponse le souverain souhaitait.

-- Je reflechis, Sire, je reflechis... repondit-il.

-- Nogaret... votre conseil ?

-- Que ceux qui sont retombes dans l'heresie subissent le chatiment des heretiques, et sans delai, repondit le garde des Sceaux.

-- Le peuple ?... demanda Philippe le Bel en deplacant son regard vers Marigny.

-- Son agitation, Sire, tombera aussitot que ceux qui en sont la cause auront cesse d'exister, dit le coadjuteur.

Charles de Valois tenta un dernier effort.

-- Mon frere, dit-il, considerez que le grand-maitre avait rang de prince souverain, et que toucher a sa tete, c'est attenter au respect qui protege les tetes royales...

Le regard du roi lui coupa la parole.

Il y eut un temps de silence pesant, puis Philippe le Bel prononca :

-- Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay seront brules ce soir dans l'ile aux Juifs, face au jardin du Palais. La rebellion a ete publique ; le chatiment sera public. Messire de Nogaret redigera l'arret. J'ai dit.

Il se leva et tous les assistants l'imiterent.

-- J'entends que tous ici vous assistiez au supplice, mes seigneurs, et que notre fils Charles y soit present aussi. Qu'on l'en avertisse, ajouta-t-il.

Puis il appela :

-- Lombard !

Et il sortit, le chien marchant dans ses pas.

A ce conseil auquel avaient participe deux rois, un ex-empereur, un vice-roi et plusieurs dignitaires, deux grands seigneurs a la fois de guerre et d'Eglise venaient d'etre condamnes a mourir par le feu. Mais pas un instant, on n'avait eu le sentiment qu'il fut question de vies et de chairs humaines ; il ne s'etait agi que de principes.

-- Mon neveu, dit Charles de Valois a Louis Hutin, nous aurons assiste ce jour a la fin de la chevalerie.





VII



LA TOUR DES AMOURS


La nuit etait tombee. Un vent faible charriait des odeurs de terre mouillee, de vase, de seve en travail, et chassait de gros nuages noirs dans le ciel sans etoiles.

Une barque qui venait de quitter la rive, a hauteur de la tour du Louvre, avancait sur la Seine dont l'eau luisait comme un bouclier bien graisse.

Deux passagers etaient assis a l'arriere de la barque, le pan de leur manteau rejete sur l'epaule.

-- Un vrai temps de mecreant, ce jour d'hui, dit le batelier qui pesait lentement sur ses rames. Au matin on se reveille avec une brume qu'on n'y voyait pas a deux toises. Et puis sur tierce[12], voila le soleil qui se montre ; alors on pense : le printemps est en route. Pas plus tot dit, c'est les giboulees qui recommencent pour toute la vespree. A present, le vent vient de se lever, et qui va forcer, pour sur... Un temps de mecreant.

-- Plus vite, bonhomme, dit l'un des passagers.

-- On fait du mieux qu'on peut. C'est que je suis vieux, vous savez ; cinquante-trois a la Saint-Michel, j'aurai. Je ne suis plus fort comme vous l'etes, mes jeunes seigneurs, repondit le batelier.

Il etait vetu de loques et paraissait se complaire a prendre un ton geignard.

A distance, vers la gauche, on voyait des lumieres sautiller sur l'ilot des Juifs, et, plus loin, les fenetres allumees du Palais de la Cite. Il y avait grand mouvement de barques de ce cote-la.

-- Alors, mes gentilshommes, vous n'allez donc point voir griller les Templiers ? reprit le batelier. Il parait que le roi y sera, avec ses fils. C'est-il vrai ?

-- Il parait, fit le passager.

-- Et les princesses, y seront-elles de meme ?

-- Je ne sais pas... sans doute, dit le passager en detournant la tete pour signifier qu'il ne tenait pas a poursuivre la conversation.

Puis, a son compagnon, il dit a voix basse :

-- Ce bonhomme ne me plait pas, il parle trop.

Le second passager haussa les epaules avec indifference. Puis, apres un silence, il chuchota :

-- Comment as-tu ete prevenu ?

-- Par Jeanne, comme toujours.

-- Chere comtesse Jeanne, que de graces nous lui devons.

A chaque coup de rame, la tour de Nesle se rapprochait, haute masse noire dressee contre le ciel noir.

-- Gautier, reprit le premier passager en posant la main sur le bras de son voisin, ce soir je suis heureux. Et toi ?

-- Moi aussi, Philippe, je me sens bien aise.

Ainsi parlaient les deux freres d'Aunay, se dirigeant vers le rendez-vous que Blanche et Marguerite leur avaient donne aussitot qu'elles avaient su que leurs epoux seraient absents pour la soiree. Et c'etait la comtesse de Poitiers, serviable une fois de plus aux amours des autres, qui s'etait chargee du message.

Philippe d'Aunay avait peine a contenir sa joie. Toutes ses alarmes du matin etaient effacees, tous ses soupcons lui paraissaient vains. Marguerite l'avait appele ; Marguerite l'attendait ; dans quelques instants il tiendrait Marguerite entre ses bras, et il se jurait d'etre l'amant le plus tendre, le plus gai, le plus ardent qui se puisse trouver.

La barque aborda au talus dans lequel s'enfoncaient les assises de la Tour. La derniere crue du fleuve y avait laisse une couche de vase.

Le passeur tendit le bras aux deux jeunes gens pour les aider a prendre pied.

-- Alors, bonhomme, c'est bien convenu, lui dit Gautier d'Aunay ; tu nous attends sans t'eloigner, et sans te laisser voir.

-- Toute la vie si vous voulez, mon jeune seigneur, du moment que vous me payez pour cela, repondit le passeur.

-- La moitie de la nuit sera assez, dit Gautier.

Il lui donna un sou d'argent, douze fois plus que ne valait la course, et lui en promit autant pour le retour. Le passeur salua bien bas.

Prenant garde a ne pas glisser ni trop se crotter, les deux freres franchirent les quelques pas qui les separaient d'une poterne a laquelle ils frapperent selon un signal convenu. La porte s'entrouvrit. Une chambriere qui tenait un lumignon au poing leur livra passage et, apres avoir rebarricade la porte, les preceda dans un escalier a vis.

La grande piece ronde ou elle les fit penetrer n'etait eclairee que par les lueurs du feu, dans la cheminee a hotte. Et ces lueurs allaient se perdre dans la croisee d'ogive d'un plafond a voute.

Ici, comme dans la chambre de Marguerite, flottait une odeur d'essence de jasmin ; tout en etait impregne, les etoffes brochees d'or tendues sur la muraille, les tapis, les fourrures fauves repandues en abondance sur des lits bas, a la mode orientale.

Les princesses n'etaient pas la. La chambriere sortit en disant qu'elle allait les avertir.

Les deux jeunes gens, ayant ote leurs manteaux, s'approcherent de la cheminee et tendirent machinalement les mains a la flamme.

Gautier d'Aunay etait d'une vingtaine de mois l'aine de son frere Philippe, auquel il ressemblait fort, mais en plus court, plus solide et plus blond. Il avait le cou large, les joues rosees, et prenait la vie avec amusement. Il ne semblait pas, comme Philippe, tour a tour ravage ou exalte par la passion. Il etait marie, et bien marie, a une Montmorency, dont il avait deja trois enfants.

-- Je me demande toujours, dit-il, en se chauffant, pourquoi Blanche m'a pris pour amant, et pourquoi meme elle a un amant. De la part de Marguerite, cela s'explique sans peine. Il suffit de voir le Hutin, avec son regard bas, et sa poitrine creuse, et de te contempler a cote, pour comprendre aussitot. Et puis il y a tout le reste que nous savons...

Il faisait allusion, par la, a des secrets d'alcove, au peu de vigueur amoureuse du jeune roi de Navarre et a la discorde sourde qui existait entre les epoux.

-- Mais Blanche, je ne comprends point, reprit Gautier d'Aunay. Son mari est beau, bien plus que je ne le suis... Mais non, mon frere, ne proteste pas ; Charles est plus beau ; il a toute l'apparence du roi Philippe. Blanche est aimee de lui, et je pense bien, quoi qu'elle m'en dise, qu'elle l'aime aussi. Alors pourquoi ? Je savoure ma chance, mais n'en vois point la raison. Serait-ce simplement parce que Blanche veut agir en tout comme sa cousine ?

Il y eut de legers bruits de pas et de chuchotements dans la galerie qui reliait la Tour a l'Hotel, et les deux princesses apparurent.

Philippe s'elanca vers Marguerite, mais s'arreta net dans son mouvement. A la ceinture de sa maitresse, il avait apercu l'aumoniere qui l'avait tant irrite, le matin.

-- Qu'as-tu, mon beau Philippe ? demanda Marguerite, les bras tendus et la bouche offerte. N'es-tu pas heureux ?

-- Je le suis, Madame, repondit-il froidement.

-- Que se passe-t-il encore ? Quelle nouvelle mouche...

-- Est-ce... pour me narguer ? dit Philippe en designant l'aumoniere.

Elle eut un beau rire chaud.

-- Que tu es sot, que tu es jaloux, que tu me plais ! Tu n'as donc pas compris que j'agissais par jeu ? Mais je te la donne, cette bourse, si cela doit t'apaiser.

Elle detacha prestement l'aumoniere de sa ceinture. Philippe eut un geste pour protester.

-- Voyez-moi ce fol, continua-t-elle, qui prend feu au moindre propos.

Et grossissant la voix, elle s'amusa a contrefaire la colere de Philippe.

-- Un homme ! Quel est cet homme ? Je veux savoir !... C'est Robert d'Artois... c'est le sire de Fiennes...

A nouveau son beau rire roula dans sa gorge.

-- C'est une parente qui me l'a envoyee, messire l'ombrageux, puisque vous voulez tout savoir, reprit-elle. Et Blanche a recu la meme, et Jeanne aussi. Si c'etait un present d'amour, songerais-je a te l'offrir ? C'en est un, a present, pour toi.

A la fois penaud et comble, Philippe d'Aunay admirait l'aumoniere que Marguerite lui avait mise presque de force dans la main.

Se tournant vers sa cousine, Marguerite ajouta :

-- Blanche, montre ton aumoniere a Philippe. Je lui ai donne la mienne.

Et a l'oreille de Philippe, elle murmura :

-- Je gage fort qu'avant qu'il soit longtemps, ton frere aura recu meme present.

Blanche etait allongee sur l'un des lits bas ; et Gautier un genou en terre, aupres d'elle, lui couvrait de baisers la gorge et les mains. Se soulevant a demi, elle demanda, la voix rendue un peu lointaine par l'attente du plaisir :

-- N'est-ce pas bien imprudent, Marguerite, ce que tu fais la ?

-- Mais non, repondit Marguerite. Personne ne sait, et nous ne les avons pas encore portees. Il suffira d'avertir Jeanne. Et puis le don d'une bourse n'est-il pas la meilleure maniere de remercier de bons gentilshommes du service qu'ils nous font ?

-- Alors, s'ecria Blanche, je ne veux pas que mon bel amant soit moins aime et moins pare que le tien.

Et elle delia son aumoniere, que Gautier accepta sans peine ni gene, puisque son frere l'avait fait.

Marguerite regarda Philippe d'un air qui signifiait : << Ne te l'avais-je pas dit ? >>

Philippe lui sourit. Il ne pourrait jamais la deviner, ni se l'expliquer. Etait-ce la meme femme qui, le matin, cruelle, coquette, perfide, s'ingeniait a le faire defaillir de jalousie, et qui maintenant, lui offrant un cadeau de vingt livres, se tenait entre ses bras, soumise, tendre, presque tremblante ?

-- Si je t'aime si fort, murmura-t-il, je crois bien que c'est parce que je ne te comprends pas.

Aucun compliment ne pouvait toucher davantage Marguerite. Elle en remercia Philippe en enfouissant les levres dans son cou. Puis, se degageant, et l'oreille soudain attentive, elle s'ecria :

-- Entendez-vous ? Les Templiers... On les amene-au bucher.

Le regard brillant, le visage anime d'une curiosite trouble, elle entraina Philippe Vers la fenetre, haute meurtriere taillee en biais dans l'epaisseur du mur, et elle ouvrit l'etroit vitrail.

Une grande rumeur de foule penetra dans la piece.

-- Blanche, Gautier, venez voir ! dit Marguerite.

Mais Blanche repondit, dans un gemissement heureux :

-- Ah ! Non, je ne veux bouger d'ici ; je suis trop bien.

Entre les deux princesses et leurs amants, toute pudeur etait depuis longtemps abolie, et ils avaient accoutume de se livrer les uns devant les autres a tous les jeux de la passion. Si Blanche parfois detournait les yeux, et refugiait sa nudite dans les coins d'ombre, Marguerite, au contraire, prenait un surcroit de plaisir a contempler l'amour des autres, comme a s'offrir a leurs regards.

Mais pour l'instant, collee a la fenetre, elle etait retenue par le spectacle qui se deroulait au milieu de la Seine. La-bas, sur l'ile aux Juifs, cent archers disposes en cercle elevaient des torches allumees ; et la flamme de toutes ces torches, vacillant dans le vent, formait une grotte de clarte ou l'on voyait nettement l'immense bucher et les aides-bourreaux qui escaladaient les piles de rondins. En deca des archers, l'ilot, simple prairie ou l'on menait d'ordinaire paitre vaches et chevres, etait couvert d'une foule pressee ; et une nuee de barques sillonnaient le fleuve, chargees de gens qui voulaient assister au supplice.

Partie de la rive droite, une barque, plus lourde que les autres et montee par des hommes d'armes debout, venait d'accoster a l'ilot. Deux hautes silhouettes grises, coiffees d'etranges chapeaux, en descendirent. Devant elles, se profilait une croix. Alors la rumeur de la foule grossit, devint clameur.

Presque au meme instant, une loggia s'eclaira dans une tour, dite de l'Eau, batie a la pointe du jardin du Palais. Bientot l'on vit des ombres se profiler dans cette loggia. Le roi et son Conseil venaient d'y prendre place.

Marguerite eclata de rire, d'un long rire module, cascadant, qui n'en finissait pas.

-- Pourquoi ris-tu ? demanda Philippe.

-- Parce que Louis est la-bas, repondit-elle, et que, s'il faisait jour, il pourrait me voir.

Ses yeux luisaient ; ses boucles noires dansaient sur son front bombe. D'un mouvement rapide, elle fit surgir hors de sa robe ses belles epaules ambrees, et laissa choir ses vetements a terre comme si elle avait voulu, a travers la distance et la nuit, narguer le mari qu'elle detestait. Elle attira sur ses hanches les mains de Philippe.

Au fond de la salle, Blanche et Gautier etaient etendus l'un pres de l'autre, dans un enlacement indistinct, et le corps de Blanche avait des reflets de nacre.

La-bas, au milieu du fleuve, la clameur croissait. On liait les Templiers sur le bucher auquel, dans un instant, on mettrait le feu.

Marguerite frissonna sous l'air nocturne, et se rapprocha de la cheminee. Elle resta un moment a regarder fixement le foyer, s'exposant a l'ardeur des braises jusqu'a ce que la caresse de la chaleur devint insupportable. Les flammes moiraient sa peau de lueurs dansantes.

-- Ils vont bruler, ils vont griller, dit-elle d'une voix haletante et rauque, et nous pendant ce temps...

Ses yeux cherchaient dans le coeur du feu d'infernales images pour nourrir son plaisir.

Elle se retourna brusquement, faisant face a Philippe, et s'offrit a lui, debout, comme les nymphes de la legende s'offraient au desir des faunes.

Sur le mur, leur ombre se projetait, immense, jusqu'aux voutes du plafond.





VIII



<< JE CITE AU TRIBUNAL DE DIEU...>>


Le jardin du Palais n'etait separe de l'ile aux Juifs que par un mince bras du fleuve12. Le bucher avait ete dresse de maniere a faire face a la loggia royale de la tour de l'Eau.

Les curieux ne cessaient d'affluer sur les deux berges boueuses de la Seine, et l'ilot lui-meme disparaissait sous le pietinement de la foule. Les passeurs, ce soir, faisaient fortune.

Mais les archers etaient bien alignes ; les sergents truffaient les rassemblements ; des piquets d'hommes d'armes avaient ete postes sur les ponts et aux issues de toutes les rues qui aboutissaient a la rive.

-- Marigny, vous pourrez complimenter le prevot, dit le roi a son coadjuteur.

L'agitation, dont on avait pu redouter le matin qu'elle ne tournat a la revolte, s'achevait en fete populaire, en liesse foraine, en divertissement tragique offert par le roi a sa capitale. Il regnait une atmosphere de kermesse. Des truands se melaient aux bourgeois qui s'etaient deranges en famille ; les << filles follieuses >> etaient accourues, fardees et teintes, des ruelles, derriere Notre-Dame, ou elles exercaient leur commerce. Des gamins se faufilaient entre les pieds des gens pour gagner les premiers rangs. Quelques Juifs, serres en groupes timides, la rouelle jaune sur leur manteau, etaient venus regarder ce supplice dont, pour une fois, ils ne faisaient pas les frais. Et de belles dames en surcots fourres, queteuses d'emotions fortes, se serraient contre leurs galants en poussant de petits cris nerveux.

L'air etait presque froid ; le vent soufflait par courtes rafales. La lueur des torches repandait sur le fleuve des marbrures rouges.

Messire Alain de Pareilles, chapeau de fer en tete, l'air ennuye comme toujours, se tenait a cheval, en avant de ses archers.

Autour du bucher, dont la hauteur depassait la taille d'un homme, les bourreaux et leurs aides, encapuchonnes de rouge, s'affairaient, rectifiaient l'alignement des rondins, preparaient les fagots de reserve, avec le souci du travail bien fait.

Au sommet du bucher, le grand-maitre des Templiers et le precepteur de Normandie etaient deja lies, cote a cote, a leurs poteaux. On leur avait mis sur la tete l'infamante mitre de papier des heretiques.

Un moine tendait vers leurs visages un crucifix a longue hampe, et leur adressait ses dernieres exhortations. La foule fit silence, pour entendre le moine.

-- Dans un instant vous allez comparaitre devant Dieu. Il est temps encore de confesser vos fautes et de vous repentir... Je vous en adjure pour la derniere fois...

La-haut, les condamnes, immobiles entre ciel et terre et la barbe tordue par le vent, ne repondirent pas.

-- Ils refusent de se confesser ; ils ne se repentent point, murmura-t-on dans l'assistance.

Le silence devint plus dense, plus profond. Le moine s'etait agenouille au pied du bucher, et recitait les prieres en latin. Le maitre bourreau prit de la main d'un de ses aides le brandon d'etoupe allumee qu'il fit tournoyer plusieurs fois pour en aviver la flamme.

Un enfant se mit a pleurer et l'on entendit claquer le bruit d'une gifle.

Alain de Pareilles se tourna vers la loggia royale comme s'il demandait un ordre ; tous les regards, toutes les tetes se dirigerent du meme cote. Et toutes les respirations resterent en suspens.

Philippe le Bel etait debout contre la balustrade, avec les membres de son Conseil alignes de part et d'autre de sa personne, et formant sous la lumiere des torches comme un bas-relief au flanc de la tour.

Les condamnes eux-memes avaient leve les yeux vers la loggia. Le regard du roi et celui du grand-maitre se croiserent, se mesurerent, s'accrocherent, se retinrent.

Personne ne pouvait savoir quelles pensees, quels sentiments, quels souvenirs roulaient sous le front des deux ennemis. Mais la foule percut instinctivement que quelque chose de grandiose, de terrible, de surhumain etait en train de se jouer dans cet affrontement muet entre ces deux princes de la terre, l'un tout-puissant, l'autre qui l'avait ete.

Le grand-maitre du Temple allait-il enfin s'humilier et demander pitie ? Et le roi Philippe le Bel allait-il, dans un mouvement d'ultime clemence, gracier les condamnes ?

Le roi fit un geste de la main, et l'on vit etinceler une bague a son doigt. Alain de Pareilles repeta le geste a l'intention du bourreau et celui-ci enfonca le brandon d'etoupe dans les fagots. Un immense soupir s'echappa de milliers de poitrines, soupir de soulagement et d'horreur, de trouble joie et d'epouvante, d'angoisse, de repulsion et de plaisir meles.

Plusieurs femmes hurlerent. Des enfants se cacherent la tete dans les vetements de leurs parents. Une voix d'homme cria :

-- Je t'avais bien dit de ne pas venir !

La fumee commenca de s'elever en spirales epaisses qu'une rafale de vent rabattit vers la loggia.

Monseigneur de Valois toussa, y mettant le plus d'ostentation qu'il put. Il recula entre Guillaume de Nogaret et Marigny et dit :

-- Si cela continue, nous serons etouffes avant que vos Templiers ne brulent. Vous auriez pu, au moins, faire prendre du bois sec.

Nul ne fit echo a sa remarque. Nogaret, les muscles tendus, l'oeil ardent, savourait aprement son triomphe. Ce bucher, c'etait l'aboutissement de sept annees de luttes, de voyages epuisants, de milliers de paroles prononcees pour convaincre, de milliers de pages ecrites pour prouver. << Allez, grillez, flambez, pensait-il. Vous m'avez assez tenu en echec. J'avais raison, et vous etes vaincus. >>

Enguerrand de Marigny, copiant son attitude sur celle du roi, se forcait a demeurer impassible et a considerer ce supplice comme une necessite du pouvoir. << Il le fallait, il le fallait >>, se repetait-il. Mais il ne pouvait eviter, en voyant des hommes mourir, de songer a la mort, de songer a sa mort. Les deux condamnes cessaient d'etre, enfin, des abstractions politiques.

Hugues de Bouville priait sans se faire remarquer.

Le vent vira, et la fumee, de seconde en seconde plus epaisse et plus haute, environna les condamnes, les cachant presque a la foule. On entendit les deux vieux hommes tousser et hoqueter contre leurs poteaux.

Louis de Navarre se mit a rire niaisement, en frottant ses yeux rougis.

Son frere Charles, le cadet des fils du roi, detournait la tete. Le spectacle, visiblement, lui etait penible. Il avait vingt ans ; il etait elance, blond et rose, et ceux qui avaient connu son pere au meme age disaient qu'il lui ressemblait de maniere saisissante, mais en moins vigoureux, en moins imposant aussi, comme une copie affaiblie d'un grand modele. L'apparence etait la, mais la trempe manquait, et les dons de l'esprit egalement.

-- Je viens de voir apparaitre des lumieres chez toi, dans la tour de Nesle, dit-il a Louis, a mi-voix.

-- Ce sont les gardiens sans doute qui veulent se regaler l'oeil, eux aussi.

-- Je leur cederais volontiers ma place, murmura Charles.

-- Quoi ? Cela ne t'amuse-t-il donc pas de voir rotir le parrain d'Isabelle ? dit Louis de Navarre.

-- Il est vrai que messire Jacques fut le parrain de notre soeur... murmura Charles.

-- Louis... taisez-vous, fit le roi.

Le jeune prince Charles, pour dissiper le malaise qui le gagnait, s'efforca d'occuper sa pensee d'un objet rassurant. Il se mit a songer a sa femme Blanche, a se representer le merveilleux sourire de Blanche, les bras legers de Blanche entre lesquels, tout a l'heure, il irait demander l'oubli de cette atroce vision. Mais il ne put eviter que s'interposat un souvenir malheureux, le souvenir des deux enfants que Blanche lui avait donnes et qui etaient morts presque aussitot qu'apparus, deux petites creatures qu'il revoyait, inertes, dans leurs langes brodes. Le sort lui accorderait-il d'avoir de Blanche d'autres enfants, et qui vecussent ?...

Le hurlement de la foule le fit sursauter. Les flammes venaient de jaillir du bucher. Sur un ordre d'Alain de Pareilles, les archers eteignirent leurs torches dans l'herbe, et la nuit ne fut plus eclairee que par le brasier.

Le precepteur de Normandie fut atteint le premier. Il eut un pathetique mouvement de recul quand le feu courut vers lui, et ses levres s'ouvrirent largement comme s'il cherchait en vain a aspirer un air qui le fuyait. Son corps, malgre la corde, se plia presque en deux ; sa mitre de papier tomba et fut en un instant consumee. Le feu tournait autour de lui. Puis une vague de fumee l'enveloppa. Quand elle se dissipa, Geoffroy de Charnay etait en flammes, hurlant et haletant, et tentant de s'arracher au poteau qui tremblait sur sa base. Le grand-maitre inclinait le visage vers son compagnon, et lui parlait ; mais la foule grondait si fort, a present, pour surmonter son horreur, que l'on ne put rien entendre sinon le mot de << frere >> par deux fois lance.

Les aides-bourreaux couraient en se bousculant, puisant dans la reserve de buches et attisant le foyer avec de longs crocs de fer.

Louis de Navarre, dont la pensee avait des retours assez lents, demanda a son frere :

-- Es-tu bien sur d'avoir vu des lumieres dans la tour de Nesle ? Je n'en apercois point.

Et un souci, un moment, sembla l'habiter.

Enguerrand de Marigny s'etait mis la main devant les yeux, comme pour se proteger de l'eclat des flammes.

-- Belle image de l'Enfer que vous nous donnez la, messire de Nogaret ! dit le comte de Valois. Est-ce a votre vie future que vous songez ?

Guillaume de Nogaret ne repondit pas.

Geoffroy de Charnay n'etait plus qu'un objet qui noircissait, crepitait, se gonflait de bulles, s'effondrait lentement dans la cendre, devenait cendre.

Des femmes s'evanouirent. D'autres s'approchaient de la berge, a la hate, pour aller vomir dans l'eau, presque sous le nez du roi. La foule, d'avoir tant hurle, s'etait calmee, et l'on commencait a crier au miracle parce que le vent, s'obstinant a souffler dans le meme sens, couchait les flammes devant le grand-maitre, et que celui-ci n'avait pas encore ete atteint. Comment pouvait-il tenir si longtemps ? Le bucher de son cote paraissait intact.

Puis, soudain, il y eut un effondrement du brasier et, ravivees, les flammes bondirent devant le condamne.

-- Ca y est, lui aussi ! s'ecria Louis de Navarre.

Les vastes yeux froids de Philippe le Bel, meme en ce moment, ne cillaient pas.

Et tout a coup, la voix du grand-maitre s'eleva a travers le rideau de feu et, comme si elle se fut adressee a chacun, atteignit chacun en plein visage. Avec une force stupefiante, ainsi qu'il l'avait fait devant Notre-Dame, Jacques de Molay criait :

-- Honte ! Honte ! Vous voyez des innocents qui meurent. Honte sur vous tous ! Dieu vous jugera.

La flamme le flagella, brula sa barbe, calcina en une seconde sa mitre de papier et alluma ses cheveux blancs.

La foule terrifiee s'etait tue. On eut dit qu'on brulait un prophete fou.

De ce visage en feu, la voix effrayante profera :

-- Pape Clement !... Chevalier Guillaume !... Roi Philippe !... Avant un an, je vous cite a paraitre au tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste chatiment ! Maudits ! Maudits ! Tous maudits jusqu'a la treizieme generation de vos races !...

Les flammes entrerent dans la bouche du grand-maitre, et y etoufferent son dernier cri. Puis, pendant un temps qui parut interminable, il se battit contre la mort.

Enfin il se plia. La corde se rompit. Il s'effondra dans la fournaise, et l'on vit sa main qui demeurait levee entre les flammes. Elle resta ainsi jusqu'a ce qu'elle fut toute noire.

La foule demeurait sur place, et n'etait que murmures, attente sans raison, consternation, angoisse. Tout le poids de la nuit et de l'horreur etait tombe sur elle ; les derniers craquements des braises la faisaient tressaillir. Les tenebres gagnaient sur les lueurs declinantes du bucher.

Les archers voulurent repousser les gens ; mais ceux-ci ne se decidaient pas a partir. Ils chuchotaient :

-- Ce n'est pas nous qu'il a maudits ; c'est le roi, n'est-ce pas... c'est le pape, c'est Nogaret...

Les regards se levaient vers la loggia. Le roi etait toujours contre la balustrade. Il regardait la main noire du grand-maitre plantee dans la cendre rouge. Une main brulee ; tout ce qui restait de l'Ordre illustre des chevaliers du Temple. Mais cette main etait immobilisee dans le geste de l'anatheme.

-- Eh bien ! Mon frere, dit Monseigneur de Valois, avec un mauvais sourire ; vous voici content, je pense ?

Philippe le Bel se retourna.

-- Non, mon frere, dit-il. Je ne le suis point. J'ai commis une erreur.

Valois se gonfla, deja pret a triompher.

-- Vraiment, vous en convenez ?

-- Oui, mon frere, dit le roi. J'aurais du leur faire arracher la langue avant de les bruler.

Suivi de Nogaret, de Marigny et de Bouville, il descendit l'escalier de la tour, pour regagner ses appartements.

Maintenant, le bucher etait gris, avec quelques etoiles de feu qui sautaient encore et s'eteignaient vite. La loggia restait emplie d'une amere odeur de chair brulee.

-- Cela pue, dit Louis de Navarre. Je trouve vraiment que cela pue trop. Allons-nous-en.

Le jeune prince Charles se demandait si, meme entre les bras de Blanche, il parviendrait a oublier.





IX



LES TIRE-LAINE


Indecis, les freres d'Aunay, qui venaient de sortir de la tour de Nesle, pietinaient dans la vase et scrutaient l'obscurite.

Leur passeur avait disparu.

-- Je m'en doutais. Ce batelier ne me plaisait guere, dit Philippe. Nous aurions du nous mefier.

-- Je lui ai donne trop d'argent, repondit Gautier. Le maraud aura juge sa journee faite et il sera alle assister au supplice.

-- Tant mieux s'il ne s'agit que de cela.

-- Et de quoi voudrais-tu qu'il s'agit ?

-- Je ne sais... Ce bonhomme vient se proposer pour nous passer, en geignant qu'il n'avait rien gagne de tout le jour. On lui dit d'attendre ; il s'en va.

-- Et que voulais-tu faire ? Nous n'avions pas le choix. Il etait seul.

-- Precisement, dit Philippe. Et aussi, il posait un peu trop de questions.

Il preta l'oreille, guettant un bruit de rames ; mais on n'entendait rien d'autre que le clapotement du fleuve et la rumeur dispersee des gens qui regagnaient leur demeure dans Paris. La-bas, sur l'ile aux Juifs, qu'on commencerait, des demain, a appeler l'ilot des Templiers, tout s'etait eteint. Une odeur de fumee se melait a la fade odeur de la Seine.

-- Il ne nous reste qu'a rentrer a pied, dit Gautier. Nous aurons les chausses crottees jusqu'aux cuisses. Ce n'est que petit mal pour grand plaisir.

Ils avancerent le long des fosses de Nesle, se donnant le bras pour eviter de glisser.

-- Je me demande de qui elles les ont recues, dit soudain Philippe.

-- Quelles choses ?

-- Les aumonieres.

-- Est-ce encore a cela que tu penses ? repondit Gautier. Moi, je t'avoue que je ne m'en soucie guere. Qu'importe la provenance si le don est plaisant !

En meme temps, il caressait l'aumoniere a sa ceinture, et sentait sous ses doigts le relief des pierres precieuses.

-- Une parente... Ce ne peut etre quelqu'un de la cour, reprit Philippe. Marguerite et Blanche ne sauraient risquer qu'on reconnaisse ces bourses sur nous. A moins... a moins qu'elles n'aient feint qu'on les leur ait donnees, alors qu'elles les ont payees de leur cassette.

Il etait dispose, maintenant, a attribuer a Marguerite toutes les delicatesses d'ame.

-- Que preferes-tu ? dit Gautier. Savoir ou avoir ?

A ce moment quelqu'un siffla, non loin d'eux. Ils sursauterent et, d'un meme mouvement, mirent la main a leur dague. Une rencontre, a cette heure, en ce lieu, avait toute chance d'etre une mauvaise rencontre.

-- Qui va la ? dit Gautier.

Ils entendirent un nouveau sifflement, et n'eurent meme pas le temps de se mettre en garde.

Six hommes, jaillis de la nuit, s'etaient jetes sur eux. Trois des assaillants, s'attaquant a Philippe, le collerent au mur en lui maintenant les bras, de maniere a l'empecher de se servir de son arme. Les trois autres s'y etaient moins bien pris avec Gautier. Celui-ci avait jete a terre l'un de ses agresseurs, ou plus exactement l'un des agresseurs s'etait etale en esquivant un coup de dague. Mais les deux derniers, ceinturant Gautier, lui tordaient le poignet pour le forcer de lacher sa lame.

Philippe sentit qu'on cherchait a lui derober son aumoniere.

Impossible d'appeler a l'aide. Les secours n'eussent pu venir que de l'hotel de Nesle. Les deux freres eurent le meme reflexe de se taire. Il leur fallait se tirer de la par leurs seuls moyens, ou ne point s'en tirer.

Arc-boute au mur, Philippe se debattait furieusement. Il ne voulait pas qu'on lui prit l'aumoniere. Cet objet etait devenu d'un coup ce qu'il possedait de plus precieux dans l'univers, et il etait decide a tout pour le sauver. Gautier etait plus pres de parlementer. Qu'on les vole, mais qu'on leur laisse la vie. A savoir si on la leur laisserait et si, une fois depouilles, on n'expedierait pas leurs cadavres a la Seine.

A ce moment une nouvelle ombre sortit de la nuit. Un des agresseurs poussa un cri :

-- Alerte, compagnons, alerte !

L'arrivant s'etait abattu dans la melee, et l'on vit briller l'eclair d'une epee courte.

-- Ah ! Marauds ! Pendards ! Butors ! s'ecria-t-il d'une voix puissante, en distribuant les coups a la volee.

Les escarpes s'ecarterent comme mouches devant ses moulinets.

L'un des tire-laine passant a sa portee, il l'empoigna par le col et le jeta contre le mur. Toute la troupe detala sans demander son reste, et le bruit d'une course precipitee decrut le long des fosses. Puis ce fut le silence.

Philippe d'Aunay, haletant, avanca vers son frere.

-- Blesse ? demanda-t-il.

-- Non, dit Gautier, hors d'haleine lui aussi, en se frottant l'epaule. Et toi ?

-- Non plus. Mais c'est miracle d'en etre sortis.

Ensemble, ils se tournerent vers leur sauveur qui revenait vers eux, rengainant son epee. Il etait de grande taille, large, puissant ; un souffle brutal s'echappait de ses narines.

-- Eh bien ! Messire, lui cria Gautier, nous vous devons un beau cierge. Sans vous, nous n'aurions pas tarde a flotter le ventre en l'air. A qui sommes-nous redevables...

L'homme riait, d'un rire large et gras, un peu force. Le vent poussait les nuages et les effilochait devant la lune. Les deux freres reconnurent le comte Robert d'Artois.

-- Eh ! Par dieu, Monseigneur, c'etait donc vous ! s'ecria Philippe.

-- Eh ! Par diable, mes damoiseaux, repondit l'homme, mais je vous reconnais aussi ! Les freres d'Aunay ! s'ecria-t-il. Les plus jolis garcons de la cour. Du diable si je m'attendais... Je passais sur la rive, j'entends la rumeur qui s'y faisait ; je me dis : << Voici surement quelque paisible bourgeois qu'on detrousse. >> Il est vrai que Paris est infeste de coupe-jarrets, et que ce Ployebouche de prevot... Ployecul devrait-on l'appeler... est plus occupe a lecher les orteils de Marigny qu'a assainir sa ville.

-- Monseigneur, dit Philippe, nous ne savons comment vous assurer d'assez de graces...

-- Petite affaire ! dit Robert d'Artois en abattant sa patte sur l'epaule de Philippe, qui en chancela. Un plaisir pour moi. C'est le mouvement naturel de tout gentilhomme que de se porter au secours des gens qu'on attaque. Mais l'agrement est double lorsqu'il s'agit de seigneurs de connaissance, et je suis bien aise d'avoir conserve a mes cousins Valois et Poitiers leurs meilleurs ecuyers. Mon seul regret est qu'il ait fait si sombre. Ah ! Si la lune s'etait plus tot montree, j'aurais aime decoudre quelques-uns de ces trousse-gousset. Je n'ai point ose piquer vraiment, de crainte de vous trouer... Mais dites-moi, mes damoiseaux, qu'aviez-vous a muser dans ce fangeux reduit ?

-- Nous... nous promenions, dit Philippe d'Aunay, gene.

Le geant eclata de rire.

-- Vous vous promeniez ! Le bel endroit, et la belle heure pour ce faire ! Vous vous promeniez... dans la boue jusqu'aux fesses. Ils vous ont de ces dires ! Et ils veulent qu'on les croie ! Ah ! Jeunesse ! dit-il jovialement en ecrasant de nouveau l'epaule de Philippe. Toujours en quete d'amour, et le haut-de-chausses en feu ! Il est beau d'avoir votre age.

Soudain il apercut leurs aumonieres qui scintillaient.

-- Matin ! s'ecria-t-il. Le haut-de-chausses en feu, mais joliment decore ! Bel ornement, mes damoiseaux, bel ornement.

Il soupesait l'aumoniere de Gautier.

-- Habile travail... Precieuse matiere. Et brillant neuf... Ce ne sont point des payes d'ecuyers qui permettent de s'offrir de pareilles bougettes. Les tire-laine n'auraient pas fait mauvaise affaire.

Il s'agitait, gesticulait, tout roussatre dans la demi-clarte, enorme, tapageur et graveleux. Il commencait a irriter serieusement les nerfs des deux freres. Mais comment dire a qui vient de vous sauver la vie qu'il se veuille meler de ce qui le regarde ?

-- L'amour paie, mes gentillets, continua-t-il tout en marchant entre eux. Il faut croire que vos maitresses sont de bien hautes dames, et bien genereuses. Les jeunes d'Aunay ! Qui aurait pu croire cela !...

-- Monseigneur se trompe, dit Gautier assez froidement. Ces bourses nous viennent de famille.

-- Tout juste, j'en etais sur, dit d'Artois. D'une famille qu'on vient visiter, a pres de minuit, sous les murs de la tour de Nesle !... Bon, bon, on se taira. Pour l'honneur de vos belles. Je vous approuve, mes gentillets. Les dames qu'on baise, il en faut preserver la renommee ! Dieu vous assiste, damoiseaux. Et ne sortez plus de nuit avec toute votre joaillerie.

Il partit d'un nouvel eclat de rire, cogna les deux freres l'un contre l'autre dans un grand geste d'embrassade, et puis les planta la, inquiets, contraries, sans leur laisser le temps de lui renouveler des remerciements. Il franchit le ponceau qui enjambait les fosses, et s'eloigna par les champs, en direction de Saint-Germain-des-Pres. Les freres d'Aunay remonterent vers la porte de Buci.

-- Il vaudrait mieux qu'il n'allat pas raconter a toute la cour ou il nous a trouves, dit Philippe. Le crois-tu capable de fermer sa large gueule ?

-- Je pense, dit Gautier. Ce n'est point un mechant gaillard. Sans sa large gueule, comme tu dis, et ses larges bras, nous ne serions pas la. Ne nous montrons pas ingrats, pas si vite.

-- D'ailleurs, nous aurions pu lui demander ce qu'il faisait lui-meme dans ce coin.

-- Il cherchait des ribaudes, j'en jurerais ! Et a present, il doit s'en aller vers quelque bordeau, dit Philippe.

Il se trompait. Robert d'Artois n'avait fait qu'un detour par le Pre-aux-Clercs. Apres un moment il revint vers la berge, aux abords de la Tour. Il siffla, de ce meme sifflement leger qui avait precede la bagarre.

Et six ombres, comme precedemment, se detacherent de la nuit, plus une septieme qui se leva d'une barque. Mais les ombres cette fois se tenaient dans une attitude respectueuse.

-- C'est bon, vous avez bien accompli votre travail, dit d'Artois, et tout s'est passe comme je vous l'avais demande. Tiens, Carl-Hans ! ajouta-t-il en appelant le chef des gredins ; partagez-vous cela.

Et il lui jeta une bourse.

-- Vous m'avez flanque un rude coup a l'epaule, Monseigneur, dit le tire-laine.

-- Bah ! C'etait compris dans le marche, repondit d'Artois en riant. Disparaissez a present. Si j'ai derechef besoin de vous, je vous en avertirai.

Puis il monta dans la barque arretee a l'angle du fleuve et du fosse, et qui s'enfonca sous son poids. L'homme qui se mit aux rames etait celui qui avait fait traverser les freres d'Aunay.

-- Etes-vous satisfait, Monseigneur ? demanda-t-il. Il avait perdu son ton geignard, semblait rajeuni de dix ans et ne menageait plus sa vigueur.

-- Pleinement, mon brave Lormet ! Tu leur as joue ton tour a merveille, dit le geant. Maintenant je sais ce que je voulais savoir.

Il se renversa en arriere dans la barque, etendit ses jambes monumentales et laissa pendre sa grande patte dans l'eau noire.





DEUXIEME PARTIE



LES PRINCESSES ADULTERES





I



LA BANQUE TOLOMEI


Messer Spinello Tolomei prit un grand air de reflexion puis, baissant la voix comme s'il avait craint qu'on n'ecoutat aux portes, il dit :

-- Deux milles livres, en avance ? Est-ce bonne somme vous convenant, Monseigneur ?

Son oeil gauche etait clos ; son oeil droit brillait, innocent et tranquille.

Bien qu'il fut depuis de longues annees installe en France, il n'avait pu se defaire de son accent italien. C'etait un gros homme, au menton double, au teint brun. Ses cheveux grisonnants, soigneusement tailles, retombaient sur le col de sa robe de drap fin, bordee de fourrure, et tendue a la ceinture sur son ventre en poire. Quand il parlait, il elevait des mains grasses et pointues, et les frottait doucement l'une contre l'autre. Ses ennemis assuraient que son oeil ouvert etait celui du mensonge, et qu'il tenait ferme l'oeil de la verite.

Ce banquier, l'un des plus puissants de Paris, avait des manieres d'eveque. En cet instant tout au moins, ou il s'adressait a un prelat.

Le prelat etait Jean de Marigny, homme jeune et mince, elegant, celui-la meme qui, la veille, au Tribunal episcopal, devant le portail de Notre-Dame, s'etait fait remarquer par ses poses alanguies avant de s'emporter si fort contre le grand-maitre. Archeveque de Sens, dont dependait le diocese de Paris, et frere d'Enguerrand de Marigny, il touchait du plus pres aux affaires du royaume[13].

-- Deux mille livres ? fit-il.

Il feignit de deplisser sur son genou la precieuse etoffe de sa robe violette, pour cacher l'heureuse surprise que lui causait le chiffre enonce par le banquier.

-- Ma foi, cette somme me convient assez, reprit-il en affectant un air detache. J'aimerais donc que les choses fussent reglees au plus vite.

Le banquier le guettait comme un gros chat guette un bel oiseau.

-- Mais nous pouvons les regler ceans, repondit-il.

-- Fort bien, dit le jeune archeveque. Et quand voulez-vous que vous soient apportes les...

Il s'interrompit, car il avait cru entendre du bruit derriere la porte. Mais non. Tout etait tranquille. On percevait seulement les rumeurs habituelles du matin dans la rue des Lombards, les cris des repasseurs de lames, des marchands d'eau, d'herbes, d'oignons, de cresson de fontaine, de fromage blanc et de charbon de bois. << Au lait, commeres, au lait... J'ai du bon fromage de Champagne !... Charbon ! Un sac pour un denier...>> Par les fenetres a trois ogives, faites selon la mode siennoise, la lumiere venait eclairer doucement les riches tapisseries, les credences de chene, le grand coffre barde de fer.

-- Les... articles ? dit Tolomei, achevant la phrase de l'archeveque. A votre convenance, Monseigneur, a votre convenance.

Il ouvrit le coffre et en sortit deux sacs qu'il posa sur un meuble a ecrire encombre de plumes d'oie, de parchemins, de tablettes et de stylets.

-- Mille dans chacun, dit-il. Prenez-les des a present si vous le desirez. Ils etaient appretes pour vous. Vous voudrez bien, Monseigneur, me signer cette decharge...

Et il tendit a Jean de Marigny un feuillet et une plume d'oie.

-- Volontiers, dit l'archeveque en prenant la plume, sans se deganter.

Mais comme il allait signer, il eut une hesitation. Sur la decharge etaient enumeres les << articles >> qu'il devait remettre a Tolomei pour que celui-ci les negociat : materiel d'eglise, ciboires en or, croix precieuses, armes rares, toutes choses provenant de biens saisis naguere dans les commanderies de Templiers, et gardes a l'archidiocese. Or ces biens eussent du revenir, partie au Tresor royal, et partie a l'ordre des Hospitaliers. C'etait un detournement, une belle malversation que le jeune prelat commettait la, et sans perdre de temps. Apposer une signature au bas de cette liste, alors que le grand-maitre etait juste grille de la nuit...

-- J'aimerais mieux..., dit-il.

-- Que les articles ne soient pas vendus en France ? dit Tolomei. Cela va de soi, Monseigneur. Non sono pazzo, comme on dit en mon pays ; je ne suis pas fou.

-- Je voulais dire... cette decharge...

-- Personne d'autre que moi ne la verra jamais. Ce n'est pas plus mon interet que le votre. Nous autres banquiers sommes un peu comme les pretres, Monseigneur. Vous confessez les ames ; nous confessons les bourses, et sommes nous aussi tenus au secret. Et bien que je sache que ces fonds ne serviront qu'a fournir votre inepuisable charite, je n'en soufflerai mot. C'est seulement dans le cas ou il nous arriverait malheur, a l'un ou l'autre... que Dieu nous en garde.

Il se signa, et puis rapidement, derriere la table, il fit les cornes avec les doigts de la main gauche.

-- Ce ne sera pas trop lourd ? poursuivit-il en designant les sacs, comme si pour lui l'affaire ne souffrait plus discussion.

-- J'ai mes serviteurs en bas, repondit l'archeveque.

-- Alors... ici, je vous prie, dit Tolomei, en marquant du doigt, sur le feuillet, la place ou l'archeveque devait signer.

Celui-ci ne pouvait plus reculer. Quand on est force de prendre des complices, on est bien oblige de leur faire confiance...

-- Vous voyez d'ailleurs, Monseigneur, reprit le banquier, qu'a pareille somme, je ne puis guere attendre de profit. J'aurai les peines et point de benefices. Mais je veux vous avantager parce que vous etes un homme puissant, et que l'amitie des hommes puissants est plus precieuse que l'or.

Il avait prononce cela d'un ton debonnaire, mais son oeil gauche etait toujours ferme.

<< Apres tout, le bonhomme dit vrai >>, pensa Jean de Marigny.

Et il signa la decharge.

-- A propos, Monseigneur, dit Tolomei, savez-vous comment le roi... que Dieu le preserve... a recu les chiens a lievre que je lui ai envoyes hier ?

-- Ah ! Comment ? C'est donc de vous que vient ce grand levrier qui ne le quitte plus et qu'il appelle Lombard ?

-- Il l'a appele Lombard ? Je suis content de l'apprendre. Le roi notre Sire a bien de l'esprit, dit Tolomei en riant. Figurez-vous qu'hier matin, Monseigneur...

Il allait raconter l'histoire lorsqu'on frappa a la porte. Un commis parut, annoncant que le comte Robert d'Artois demandait a etre recu.

-- Bien. Je vais le voir, dit Tolomei en renvoyant du geste son commis.

Jean de Marigny s'etait rembruni.

-- Je prefererais... ne pas le rencontrer, dit-il.

-- Certes, certes, repondit le banquier avec douceur. Monseigneur d'Artois est un grand parleur.

Il agita une clochette. Une tenture s'ecarta aussitot et un jeune homme en justaucorps serre penetra dans la piece. C'etait le garcon qui, la veille, avait failli renverser le roi de France.

-- Mon neveu, lui dit le banquier, reconduis Monseigneur sans passer par la galerie, en veillant a ce qu'il ne rencontre personne. Et porte-lui ceci jusqu'a la rue, ajouta-t-il en lui mettant les deux sacs d'or dans les bras. A vous revoir, Monseigneur !

Messer Spinello Tolomei s'inclina bien bas pour baiser l'amethyste au doigt du prelat. Puis il souleva la tenture.

Lorsque Jean de Marigny fut sorti, le Siennois revint vers la table, prit le recu signe, le plia soigneusement.

-- Coglione ! murmura-t-il. Vanesio, ladro, ma sopratutto coglione.

Son oeil gauche un instant s'etait ouvert. Ayant serre le document dans le coffre, il quitta la piece a son tour, pour accueillir son autre visiteur.

Il descendit au rez-de-chaussee et traversa la grande galerie, eclairee par six fenetres, ou etaient installes ses comptoirs ; car Tolomei n'etait pas seulement banquier, mais aussi importateur et marchand de denrees rares, depuis les epices et les cuirs de Cordoue jusqu'aux draps de Flandre, aux tapis de Chypre brodes d'or, aux essences d'Arabie.

Une dizaine de commis s'occupaient des clients qui entraient et sortaient sans cesse ; les comptables faisaient leurs calculs, a l'aide d'echiquiers speciaux sur les cases desquels ils empilaient des jetons de cuivre ; et la galerie entiere resonnait du sourd bourdonnement du commerce.

Tout en avancant rapidement, le gros Siennois saluait quelqu'un, rectifiait un chiffre, houspillait un employe ou faisait refuser, d'un niente prononce entre les dents, une demande de credit.

Robert d'Artois etait penche sur un comptoir d'armes du Levant et soupesait un lourd poignard damasquine.

Le geant se retourna d'un mouvement brusque quand le banquier lui posa la main sur le bras, et prit cet air rustre et jovial qu'il affectait generalement.

-- Alors, Monseigneur, lui dit Tolomei, besoin de moi ?

-- Ouais, fit le geant. Deux choses a vous demander.

-- La premiere, j'imagine, c'est de l'argent ?

-- Chut ! grogna d'Artois. Est-ce que tout un chacun doit savoir, usurier de mes tripes, que je vous dois des fortunes ? Allons causer chez vous.

Ils sortirent de la galerie. Une fois dans son cabinet, au premier etage, et la porte refermee, Tolomei dit :

-- Monseigneur, si c'est pour un nouveau pret, je crains que ce ne soit plus possible.

-- Pourquoi ?

-- Cher Monseigneur Robert, repliqua posement Tolomei, quand vous avez fait proces a votre tante Mahaut pour l'heritage du comte d'Artois, c'est moi qui ai paye les frais. Ce proces, vous l'avez perdu.

-- Mais je l'ai perdu par infamie, vous le savez bien ! s'ecria d'Artois. Je l'ai perdu par les intrigues de cette chienne de Mahaut... qu'elle en creve !... On lui a donne l'Artois, pour que la Franche-Comte, par sa fille, revienne a la couronne. Marche de coquins. Mais en vraie justice, je devrais etre pair du royaume et le plus riche baron de France. Et je le serai, vous m'entendez Tolomei, je le serai !

Et, de son poing enorme, il frappait la table.

-- Je vous le souhaite, dit Tolomei toujours calme. Mais en attendant, vous avez perdu votre proces.

Il avait abandonne ses manieres d'eglise, et en usait avec d'Artois bien plus familierement qu'avec l'archeveque.

-- J'ai quand meme recu la chatellenie de Conches et la promesse du comte de Beaumont-le-Roger, avec cinq mille livres de revenus, repondit le geant.

-- Mais votre comte n'est toujours pas constitue, et vous ne m'avez rien rembourse. Au contraire.

-- Je n'arrive point a me faire verser mes revenus. Le Tresor me doit les arrerages de plusieurs annees...

-- ... dont vous m'avez engage une bonne part. Il vous a fallu de l'argent pour reparer les toitures de Conches et les ecuries...

-- Elles avaient brule, dit Robert.

-- Bon. Et puis il vous a fallu encore de l'argent pour entretenir vos partisans en Artois...

-- Et que ferais-je sans eux ? C'est grace a ces feaux amis, a Fiennes, a Souastre, a Caumont et aux autres, que je gagnerai ma cause un jour, et les armes a la main s'il le faut... Et puis dites-moi, messer banquier...

Et le geant changea de ton, comme s'il en avait assez de jouer les ecoliers qu'on semonce. Il prit le banquier par la robe, entre le pouce et l'index, et commenca de le soulever, doucement.

-- ... Dites-moi donc... vous m'avez paye mon proces, mes ecuries, mes partisans, soit. Mais n'avez-vous pas fait quelques bonnes petites recettes grace a moi ? Qui donc vous a annonce voici sept ans que les Templiers allaient etre pieges comme lapins en garenne, et vous a conseille de leur faire quelques emprunts que vous n'avez jamais eu a leur rendre ? Qui donc vous a averti des rognages de monnaie, ce qui vous a permis de mettre tout votre or en marchandises, que vous avez revendues avec un tiers de gain ? Hein ! Qui donc ?

Les traditions de la finance sont eternelles, et toujours la haute banque eut ses informateurs aupres des gouvernements. Le principal informateur de messer Spinello Tolomei etait le comte Robert d'Artois, parce que celui-ci etait l'ami et le commensal de Monseigneur le frere du roi, Charles de Valois, qui siegeait au Conseil etroit et lui racontait tout.

Tolomei se degagea, defroissa le pli de sa robe, sourit, et dit, la paupiere gauche toujours close :

-- Je reconnais, Monseigneur, je reconnais. Vous m'avez quelquefois bien utilement renseigne. Mais helas...

-- Quoi, helas ?

-- Helas ! Les benefices que vous m'avez fait faire sont loin de couvrir les sommes que je vous ai avancees.

-- Est-ce vrai ?

-- C'est vrai, Monseigneur, dit Tolomei de l'air le plus innocent et le plus profondement desole.

Il mentait, et il etait sur de pouvoir le faire impunement, car Robert d'Artois, s'il etait habile a l'intrigue, s'entendait peu aux calculs d'argent.

-- Ah ! fit ce dernier, depite.

Il se gratta la couenne, balanca le menton de droite a gauche.

-- Tout de meme, les Templiers... Vous devez etre bien content, ce matin ? demanda-t-il.

-- Oui et non, Monseigneur ; oui et non. Depuis longtemps deja ils ne faisaient plus tort a notre negoce. A qui va-t-on s'en prendre, maintenant ? A nous autres, aux Lombards, comme on dit... Le metier de marchand d'or n'est point facile. Et pourtant, sans nous, rien ne pourrait se faire... A propos, ajouta Tolomei, Monseigneur de Valois vous a-t-il appris si l'on allait encore changer le cours de la livre parisis comme je l'ai entendu assurer ?

-- Non, non ; rien de tel... Mais cette fois, dit d'Artois qui suivait son idee, je tiens Mahaut. Je tiens Mahaut parce que je tiens ses filles et sa cousine. Et je vais les etrangler... crac... comme de malfaisantes belettes !

La haine lui durcissait les traits et lui dessinait un masque presque beau. Il s'etait de nouveau rapproche de Tolomei. Celui-ci pensait : << Cet homme-la, pour sa vengeance, est capable de n'importe quoi... De toute facon, je suis decide a lui preter encore cinq cents livres...>> Puis il dit :

-- De quoi s'agit-il ?

Robert d'Artois baissa la voix. Ses yeux brillaient.

-- Les petites catins ont des amants, et depuis cette nuit j'en sais les noms. Mais silence ! Je ne veux point donner l'eveil... pas encore.

Le Siennois se mit a reflechir. On le lui avait deja dit ; il ne l'avait pas cru.

-- En quoi cela peut-il vous servir ? demanda-t-il.

-- Me servir ? s'ecria d'Artois. Mais voyons, banquier, vous imaginez la honte ? La future reine de France et ses belles-soeurs, pincees comme des ribaudes avec leurs freluquets... C'est scandale jamais oui ! Les deux familles de Bourgogne sont plongees dans cette crotte jusqu'a la gueule ; Mahaut perd tout credit a la cour ; les mariages sont dissous ; les heritages disparaissent des espoirs de la couronne ; je requiers alors reprise de mon proces, et je le gagne !

Il marchait de long en large et ses pas faisaient vibrer le plancher, les meubles, les objets.

-- Et c'est vous, dit Tolomei, qui allez decouvrir la honte ? Vous irez trouver le roi...

-- Mais non, messer, pas moi. Moi, on ne m'entendrait pas. Quelqu'un d'autre de bien mieux designe... Mais qui n'est pas en France... Et c'est precisement la seconde chose que je venais vous demander. Il me faudrait un homme sur et peu voyant pour aller en Angleterre porter un message.

-- A qui, Monseigneur ?

-- A la reine Isabelle.

-- Ah ! bah !... murmura le banquier.

Puis il y eut un silence, pendant lequel on n'entendit que les bruits de la rue.

-- Il est vrai que Madame Isabelle ne passe pas pour cherir beaucoup ses belles-soeurs de France, dit enfin Tolomei qui n'avait pas besoin d'en entendre davantage pour comprendre comment d'Artois avait monte son complot. Vous etes fort son ami, je crois, et vous futes la-bas il y a peu de jours ?

-- J'en suis revenu la semaine passee, et j'ai ete assez vite en besogne.

-- Mais pourquoi n'envoyez-vous pas a Madame Isabelle un homme a vous, ou bien un chevaucheur de Monseigneur de Valois ?

-- Mes hommes sont connus et ceux de Monseigneur de Valois aussi, dans ce pays ou tout le monde surveille tout le monde ; on aurait tot fait de me gacher mon affaire. J'ai pense qu'un marchand, mais un marchand en qui l'on puisse se fier, conviendrait mieux. Vous ne manquez pas de gens qui voyagent pour vous... D'ailleurs, le message n'aura rien qui puisse faire inquieter le porteur...

Tolomei regarda le geant dans les yeux, medita un moment, puis, enfin, il secoua sa clochette de bronze.

-- Je vais essayer de vous rendre encore une fois service, dit-il. La tenture s'ecarta et le meme jeune homme qui avait accompagne l'archeveque reparut. Le banquier le presenta.

-- Guccio Baglioni, mon neveu, nouvellement arrive de Sienne. Je ne crois point que les prevots et sergents de notre ami Marigny le connaissent encore... Bien qu'hier matin, ajouta Tolomei a mi-voix en regardant le jeune homme avec une feinte severite, il se soit distingue par une belle prouesse au vu du roi de France... Comment le trouvez-vous ?

Robert d'Artois considera Guccio.

-- Joli garcon, dit-il en riant ; bien tourne, mollet sec, taille mince, yeux de troubadour. Est-ce lui que vous depecheriez, messire Tolomei ?

-- C'est un autre moi-meme, dit le banquier... en moins gros et en plus jeune. J'ai ete comme lui, figurez-vous, mais je suis seul a m'en souvenir.

-- Si le roi Edouard le voit, bougre comme on le connait, vous risquez fort que ce jouvenceau ne vous revienne jamais.

Et, la-dessus, le geant partit d'un grand rire auquel se joignirent l'oncle et le neveu.

-- Guccio, dit Tolomei, tu vas connaitre l'Angleterre. Tu partiras demain a l'aube crevant ; tu te rendras a Londres chez notre cousin Albizzi...

-- Albizzi, je connais ce nom, interrompit d'Artois. Ah ! Mais oui, c'est le fournisseur de la reine Isabelle...

-- Vous voyez, Monseigneur... Donc tu te rendras chez Albizzi, et la, avec son aide, tu iras a Westmoutiers delivrer a la reine, et a elle seule, le message que Monseigneur va ecrire. Je te dirai tout a l'heure plus longuement ce que tu devras faire.

-- Je prefererais dicter, dit d'Artois ; je me sers mieux d'un epieu que de vos satanees plumes d'oie.

Tolomei pensa : << Et mefiant en plus, le gaillard ; il ne veut pas laisser de traces. >>

-- A votre guise, Monseigneur. Je vous ecoute. Et il prit lui-meme sous la dictee la lettre suivante :

<< Madame,

Les choses que nous avions devinees sont veridiques et plus honteuses encore qu'il se pouvait croire. Je sais les personnes et les ai si bien decouvertes qu'elles ne sauraient echapper si nous faisons hate. Mais vous seule avez puissance assez pour accomplir ce que nous escomptons, et mettre terme par votre venue a tant de vilenie qui noircit moult l'honneur de vos parents. Je n'ai d'autre desir que d'etre en tout votre serviteur de corps et d'ame. >>

-- La signature, Monseigneur ? demanda Tolomei.

-- La voici, repondit d'Artois en sortant de sa bourse une enorme bague d'argent qu'il tendit au jeune homme. Il en portait une semblable au pouce, mais en or.

-- Tu remettras ceci a Madame Isabelle ; elle saura... Mais es-tu sur, troubadour, de te faire accorder audience des ton arrivee ?

-- Bah ! Monseigneur, dit Tolomei, nous ne sommes pas trop mal places aupres des souverains d'Angleterre. Quand le roi Edouard est venu l'annee passee, avec Madame Isabelle, il a emprunte a nos compagnies vingt mille livres que nous nous sommes associes pour lui fournir, et qu'il ne nous a pas encore rendues.

-- Lui aussi ? s'ecria d'Artois. A propos, banquier, et cette... premiere chose que je venais vous demander ?

-- Ah ! Je ne vous resisterai jamais, Monseigneur, dit Tolomei en soupirant.

Et il alla prendre dans le coffre un sac qu'il remit a d'Artois en ajoutant :

-- Cinq cents livres. C'est tout ce que je puis. Nous marquerons cela a votre compte, ainsi que le voyage de votre messager.

-- Ah ! banquier, banquier, s'ecria d'Artois, avec un grand sourire qui illumina son visage, tu es un ami. Quand j'aurai repris mon comte paternel, je ferai de toi mon argentier.

-- J'y compte bien, Monseigneur, dit l'autre en s'inclinant.

-- Et sinon, je t'emmenerai avec moi dans l'Enfer pour que tu m'achetes les faveurs du Diable.

Et le geant sortit, trop large pour la porte, en faisant sauter le sac d'or comme une balle dans sa paume.

-- Vous lui avez encore donne de l'argent, mon oncle ? dit Guccio en hochant la tete avec reprobation. Vous aviez pourtant bien dit...

-- Guccio mio, Guccio mio, repondit doucement le banquier (et maintenant il avait les deux yeux bien ouverts), rappelle-toi toujours ceci : les secrets des grands de ce monde sont l'interet de l'argent que nous leur pretons. Dans ce meme matin, Monseigneur Jean de Marigny et Monseigneur d'Artois m'ont donne sur eux des lettres de credit qui valent plus que de l'or, et que nous saurons negocier en leur temps. Quant a l'or... nous allons en rattraper un peu.

Il resta pensif un instant et reprit :

-- En revenant d'Angleterre, tu feras un detour. Tu passeras par Neauphle-le-Vieux.

-- Bien, mon oncle, repondit Guccio sans enthousiasme.

-- Notre commis de la-bas n'arrive pas a recouvrir une creance que nous avons sur les chatelains de Cressay. Le pere vient de mourir. Les heritiers refusent de payer. Il semble qu'ils n'aient plus rien.

-- Et comment faire, s'ils n'ont plus rien ?

-- Bah ! Ils ont des murs, ils ont une terre, ils ont peut-etre des parents. Ils n'ont qu'a emprunter ailleurs de quoi nous rendre. S'ils ne peuvent, tu vas voir le prevot de Montfort, tu fais saisir, tu fais vendre. C'est dur, je sais. Mais un banquier doit s'habituer a etre dur. Pas de pitie pour les petits clients, sinon nous ne pourrions plus servir les gros. A quoi penses-tu, figlio mio ?

-- A l'Angleterre, mon oncle, repondit Guccio. Le retour par Neauphle lui paraissait une corvee, mais qu'il acceptait de bon gre ; toute sa curiosite, tous ses reves d'adolescent etaient deja tournes vers Londres. Il allait traverser la mer pour la premiere fois... La vie de marchand lombard etait decidement une vie agreable, et qui menageait de belles surprises. Partir, courir les routes, porter aux princes des messages secrets...

Le vieil homme contempla son neveu avec un air de profonde tendresse. Guccio etait la seule affection de ce coeur ruse et use.

-- Tu vas faire un beau voyage, et je t'envie, dit-il. Peu de gens a ton age ont l'occasion de voir autant de pays. Instruis-toi, fouine, furete, regarde tout, fais parler et parle peu. Prends garde a qui t'offre a boire ; ne donne pas aux filles plus d'argent qu'elles ne valent, et veille bien a te decouvrir devant les processions... Et si tu croises un roi sur ton chemin, fais en sorte qu'il ne m'en coute pas cette fois un cheval ou un elephant.

-- Est-il vrai, mon oncle, demanda Guccio en souriant, que Madame Isabelle est aussi belle qu'on le dit ?





II



LA ROUTE DE LONDRES


Certaines gens revent toujours de departs et d'aventures pour se donner, aux yeux des autres et d'eux-memes, des manieres de heros. Puis, quand ils sont au milieu de l'affaire et qu'un peril survient, ils se mettent a penser : << Quelle sottise m'a donc pousse, et qu'avais-je besoin de venir me fourrer ou je suis ? >> C'etait tout juste le cas du jeune Guccio Baglioni. Il n'avait rien tant desire que de connaitre la mer. Mais maintenant qu'il etait dessus, il aurait paye fort cher pour etre ailleurs.

On se trouvait en pleines marees d'equinoxe, et les navires n'avaient guere ete nombreux ce jour-la a lever l'ancre. Faisant un peu le fendant sur les quais de Calais, la dague au cote et le manteau rejete sur l'epaule, Guccio avait enfin trouve un patron de bateau qui voulut bien l'embarquer. Ils etaient partis au soir, et la tempete s'etait levee presque a la sortie du port. Enferme dans un reduit menage sous le pont, pres du grand mat... << C'est l'endroit ou cela bouge le moins >>, avait dit le patron... et ou un bat-flanc de bois servait de couchette, Guccio etait en train de passer la pire nuit de sa vie.

Les vagues frappaient comme a coups de belier contre le bateau, et Guccio sentait le monde basculer autour de lui. Il roulait du bat-flanc sur le plancher et se debattait longuement dans une obscurite totale, tantot heurtant la charpente et tantot les paquets de cordages durcis par l'eau. La coque semblait sur le point d'eclater. Entre deux haletements de la tempete, Guccio entendait les voiles claquer et des masses d'eau s'effondrer sur le pont. Il se demandait si tout l'equipage n'avait pas ete balaye, et s'il n'etait pas seul survivant a bord d'un navire desempare que le flot lancait contre le ciel pour le rejeter aussitot vers les abimes.

<< Surement je vais mourir, se disait Guccio. Comme c'est sot de mourir de la sorte, a mon age, englouti au milieu de la mer. Jamais je ne reverrai Paris, ni Sienne, ni ma famille, jamais je ne reverrai le soleil. Si seulement j'avais attendu un jour ou deux a Calais ! Quelle sottise ! Mais si j'en ressers, par la Madone, je reste a Londres, je me fais debardeur, faquin, n'importe quoi, mais jamais je ne repose le pied sur un bateau. >>

Enfin, il entoura des deux bras le pied du grand mat et, a genoux dans le noir, cramponne, tremblant, l'estomac malade, les vetements trempes, il attendit sa fin en promettant des ex-voto a Santa Maria delle Nevi, a Santa Maria della Scala, a Santa Maria dei Servi, a Santa Maria del Carmine, autant dire a toutes les eglises de Sienne qu'il connaissait.

Avec l'aube, la tempete se calma. Guccio, epuise, regarda autour de lui : les caisses, les voiles, les prelarts, les ancres et les cordages s'entassaient dans un effrayant desordre ; au fond du bateau, sous le plancher disjoint, une nappe d'eau clapotait.

La trappe qui donnait acces au pont s'ouvrit, et une voix rude cria :

-- Hola ! Signor ! Avez-vous pu dormir ?

-- Dormir ? repondit Guccio sur un ton plein de rancune. Je pourrais aussi bien etre mort.

On lui lanca une echelle de corde et on l'aida a se hisser sur le pont. Un grand souffle froid l'enveloppa et le fit frissonner sous ses vetements mouilles.

-- Vous ne pouviez donc pas m'avertir qu'on aurait une tempete ? dit Guccio au patron du batiment.

-- Bah ! mon gentilhomme, il est vrai que nous avons eu une mauvaise nuit. Mais vous sembliez si presse... Et puis pour nous, vous savez, c'est chose courante, repondit le patron. Maintenant nous sommes pres de la cote.

C'etait un vieil homme robuste, au poil gris ; il regardait Guccio de maniere un peu goguenarde.

Tendant le bras vers une ligne blanchatre qui sortait de la brume, il ajouta :

-- C'est Douvres, la-bas.

Guccio soupira, en serrant contre lui son manteau.

-- Dans combien de temps arriverons-nous ?

L'autre haussa les epaules et repondit :

-- Deux ou trois heures, pas plus, car le vent souffle du Levant.

Sur le pont, trois matelots etaient etendus, recrus de fatigue. Un autre, accroche au timon du gouvernail, mordait dans un morceau de viande salee, sans quitter des yeux la proue du navire et la cote d'Angleterre.

Guccio s'assit aupres du vieux marin, a l'abri d'une petite cloison de planches qui coupait le vent, et, malgre le jour, le froid et la houle, il tomba endormi.

Lorsqu'il se reveilla, le port de Douvres etalait devant lui son bassin rectangulaire et ses rangees de maisons basses aux murs grossiers, aux toits charges de pierres. A droite de la passe se detachait la demeure du sherif, gardee par des hommes en armes. Le quai, encombre de marchandises empilees sous des auvents, grouillait d'une foule bruyante. La brise charriait des odeurs de poisson, de goudron et de bois pourri. Des pecheurs circulaient, trainant leurs filets et portant leurs lourdes rames sur l'epaule. Des enfants tiraient sur le pave des sacs plus gros qu'eux.

Le bateau, voiles amenees, entra dans le bassin.

La jeunesse a vite fait de recuperer a la fois ses forces et ses illusions. Les dangers surmontes ne servent qu'a lui donner davantage confiance en elle-meme et a la pousser vers d'autres entreprises. Il avait suffi a Guccio d'un sommeil de deux heures pour oublier ses frayeurs de la nuit. Il n'etait pas loin de s'attribuer tout le merite d'avoir domine la tempete ; il y voyait un signe de sa bonne etoile. Debout sur le pont, dans une pose de conquerant, la main serree sur un cordage, il regardait avec une curiosite passionnee venir a lui le royaume d'Isabelle.

Le message de Robert d'Artois cousu dans son vetement et la bague d'argent enfermee dans sa bougette lui semblaient les gages d'un grand avenir. Il allait entrer dans l'intimite du pouvoir, connaitre des rois et des reines, savoir le contenu des traites les plus secrets. Avec ivresse, il devancait le temps ; il se voyait deja un prestigieux ambassadeur, confident ecoute des puissants de la terre, devant qui les plus hauts personnages s'inclinaient. Il participerait aux conseils des princes... N'avait-il pas l'exemple de ses compatriotes Biccio et Musciato Guardi, les deux fameux financiers toscans que les Francais appelaient Biche et Mouche, et qui avaient ete pendant plus de dix ans les tresoriers, les ambassadeurs, les familiers de l'austere Philippe le Bel ? Il ferait mieux qu'eux, et un jour on raconterait l'histoire de l'illustre Guccio Baglioni debutant dans la vie en manquant de renverser le roi de France au coin d'une rue... La rumeur du port lui parvenait comme deja une acclamation.

Le vieux marin jeta une planche entre le bateau et le quai. Guccio paya le prix de son passage et quitta la mer pour la terre ferme.

Ne transportant pas de marchandises, il n'eut point a passer par les << traites >>, c'est-a-dire les douanes. Au premier gamin qu'il rencontra, il demanda d'etre conduit chez le Lombard du lieu.

Les banquiers et marchands italiens de cette epoque possedaient leur propre organisation de courrier et de fret. Formes en << compagnies >> qui portaient le nom de leur fondateur, ils avaient des comptoirs dans toutes les villes principales et dans les ports ; ces comptoirs etaient a la fois une succursale de banque, un bureau de poste prive et une agence de voyage.

Le Lombard de Douvres appartenait a la compagnie Albizzi. Il fut heureux de recevoir le neveu du chef de la compagnie Tolomei, et le traita du mieux qu'il put. Chez lui, Guccio trouva a se laver ; ses vetements furent seches et repasses ; il changea son or francais contre de l'or anglais, et prit un fort repas tandis qu'on lui appretait un cheval.

Tout en mangeant, Guccio raconta la tempete qu'il avait essuyee, en s'y donnant un role avantageux.

Il y avait la un homme arrive de la veille, qui s'appelait Boccacio, ou Boccace, et qui etait voyageur pour le compte de la compagnie Bardi. Il venait lui aussi de Paris, et avait assiste avant son depart au supplice de Jacques de Molay ; il avait, de ses oreilles, entendu la malediction, et il se servait, pour decrire cette tragedie, d'une ironie precise et macabre qui enchanta la tablee italienne. C'etait un personnage d'une trentaine d'annees au visage intelligent et vif, avec des levres minces, et un regard qui semblait s'amuser de tout. Comme il se rendait egalement a Londres, Guccio et lui deciderent de faire chemin ensemble.

Ils partirent au milieu du jour.

Se souvenant des conseils de son oncle, Guccio fit parler son compagnon, qui d'ailleurs ne demandait que cela. Le signor Boccace semblait avoir beaucoup vu. Il etait alle partout, en Sicile, en Venetie, en Espagne, en Flandre, en Allemagne, jusqu'en Orient, et s'etait tire avec habilete de bien des aventures ; il connaissait les moeurs de tous ces pays, avait son opinion personnelle sur la valeur comparee des religions, meprisait assez les moines et detestait l'Inquisition. Il paraissait aussi s'interesser aux femmes ; il laissait entendre qu'il en avait pratique beaucoup, et connaissait sur une foule d'entre elles, illustres ou obscures, de curieuses anecdotes. Il faisait peu de cas de leur vertu, et son langage s'epicait, a leur propos, d'images qui rendaient Guccio songeur. Un esprit libre, ce signor Boccace, et tout a fait au-dessus du commun.

-- J'aurais aime ecrire tout cela si j'avais eu le temps, dit-il a Guccio, toute cette moisson d'histoires et d'idees que j'ai recoltees au long de mes voyages.

-- Que ne le faites-vous, signor ? repondit Guccio.

L'autre soupira, comme s'il avouait quelque reve inexauce.

-- Trop tard... On ne devient pas clerc a mon age, dit-il. Quand on a pour metier de gagner de l'or, apres trente ans on ne peut plus rien faire d'autre. Et puis si j'ecrivais tout ce que je sais, je risquerais d'etre brule.

Cette marche au botte a botte avec un compagnon plein d'interet, a travers une belle campagne verte, enchanta Guccio. Il aspirait avec plaisir l'air printanier ; les fers des chevaux chantaient a ses oreilles une chanson heureuse, et il prenait aussi bonne opinion de lui-meme que s'il avait partage toutes les aventures de son voisin.

Au soir, ils s'arreterent dans une auberge. Les haltes du voyage disposent aux confidences. Tout en buvant devant le feu des pichets de godale, forte biere epicee au genievre, au piment et aux clous de girofle, le signor Boccace raconta a Guccio qu'il avait une maitresse francaise, dont lui etait ne, l'an passe, un garcon baptise Giovanni.

-- On dit que les enfants nes hors mariage sont plus vifs et plus vigoureux que les autres, remarqua sentencieusement Guccio, qui avait quelques bonnes banalites a sa disposition pour nourrir la conversation.

-- Sans doute Dieu leur fait-il des dons d'esprit et de corps pour compenser ce qu'il leur ote d'heritage et de respect, repondit le signor Boccace.

-- Celui-la, en tout cas, aura un pere qui pourra lui apprendre beaucoup.

-- A moins qu'il n'en veuille a son pere de l'avoir mis au jour dans de si mauvaises conditions, dit le voyageur des Bardi.

Ils dormirent dans la meme chambre. Au petit matin, ils reprirent la route. Des lambeaux de brume collaient encore a la terre. Le signor Boccace se taisait ; il n'etait pas un homme de l'aube.

Le temps etait frais, et le ciel s'eclaircit bientot. Guccio decouvrait une contree dont la grace le ravissait. Les arbres etaient encore nus, mais l'air sentait la seve, et la terre etait deja verte d'une herbe fraiche et tendre. D'innombrables haies decoupaient les champs et les collines. Le paysage vallonne, ourle de forets, l'eclat vert et bleu de la Tamise apercue du haut d'une cote, une meute filant a travers pres, suivie par des cavaliers, tout seduisit Guccio. << La reine Isabelle a un beau royaume >>, se disait-il.

A mesure que les lieues passaient, cette reine prenait de plus en plus de place dans ses pensees. Tout en accomplissant sa mission, pourquoi n'essaierait-il pas de plaire ? L'histoire des princes et des empires offrait maints exemples de choses plus etonnantes. << Pour etre reine, elle n'en est pas moins femme ; elle a vingt-deux ans et son epoux ne l'aime pas. Les seigneurs anglais ne doivent pas oser la courtiser, de peur de deplaire au roi. Tandis que moi j'arrive, je suis messager secret ; pour venir j'ai brave la tempete... je mets un genou en terre, je la salue d'un grand coup de bonnet, je baise le bas de sa robe...>>

Deja il polissait les mots par lesquels il allait placer son coeur au service de la jeune souveraine blonde... << Madame, je ne suis point noble, mais je suis libre citoyen de Sienne, et je vaux bien mon gentilhomme. J'ai dix-huit ans, et ne connais pas de plus cher desir que celui de contempler votre beaute, et de vous faire offre de mon ame et de mon sang...>>

-- Nous voici bientot arrives, dit le signor Boccace.

Ils avaient atteint les faubourgs de Londres sans que Guccio s'en fut apercu. Les maisons se rapprochaient le long de la route ; la bonne odeur de foret avait disparu ; l'air sentait la tourbe brulee.

Guccio regardait autour de lui avec surprise. Son oncle Tolomei lui avait annonce une ville extraordinaire, et il ne voyait qu'une interminable succession de villages faits de masures aux murs noirs, avec des ruelles sales ou passaient des femmes chargees de lourds fardeaux, des enfants en guenilles et des soldats de mauvaise mine.

Soudain, dans un grand concours de gens, de chevaux et de charrois, les voyageurs se trouverent devant le pont de Londres. Deux tours carrees en fortifiaient l'entree, entre lesquelles, le soir, on tendait des chaines et l'on fermait d'enormes portes. La premiere chose que remarqua Guccio, ce fut une tete humaine, toute sanglante, plantee sur l'une des piques qui herissaient ces portes. Les corbeaux tournaient autour de ce visage aux yeux creves.

-- La justice du roi des Anglais a fonctionne ce matin, dit le signor Boccace. C'est ainsi que finissent ici les criminels, ou ceux qu'on dit tels pour s'en debarrasser.

-- Curieuse enseigne pour accueillir les etrangers, dit Guccio.

-- Une maniere de leur faire connaitre qu'ils n'arrivent point dans une ville de fleurette et de tendresse.

Ce pont etait le seul qui fut alors jete sur la Tamise ; il formait une veritable rue construite au-dessus de l'eau et dont les maisons de bois, pressees les unes contre les autres, abritaient toutes sortes de negoces.

Vingt arches de soixante pieds de haut soutenaient cet extraordinaire edifice. Il avait fallu pres de cent ans pour le batir, et les Londoniens en etaient fort orgueilleux.

Une eau trouble bouillonnait autour des arches ; du linge sechait aux fenetres ; des femmes vidaient des seaux dans le fleuve.

En comparaison du pont de Londres, le Ponte Vecchio, a Florence, ne semblait qu'un jouet, et l'Arno, aupres de la Tamise, qu'un ruisselet. Guccio en fit la remarque a son compagnon.

-- C'est quand meme nous qui apprenons tout aux autres peuples, repondit celui-ci.

Il leur fallut presque un tiers d'heure pour passer de l'autre cote, tant la foule etait dense, et tenaces les mendiants qui les accrochaient par la botte.

En arrivant sur l'autre rive, Guccio apercut, a main droite, la tour de Londres dont l'enorme masse blanche se detachait sur le ciel gris ; puis, a la suite du signor Boccace, il s'enfonca dans la Cite. Le bruit et l'agitation qui regnaient dans les rues, la rumeur des voix etrangeres, le ciel plombe, la lourde odeur de fumee qui impregnait la ville, les cris qui sortaient des tavernes, l'audace des filles effrontees, la brutalite des soldats braillards, surprirent Guccio.

Au bout de trois cents pas, les voyageurs tournerent a gauche dans Lombard Street, ou toutes les banques italiennes avaient leur etablissement. Maisons de peu de mine sur l'exterieur, a un etage, deux au plus, mais fort bien entretenues, avec des portes cirees et des grilles aux fenetres. Le signor Boccace laissa Guccio devant la banque Albizzi. Les deux compagnons de route se separerent avec beaucoup de chaleur, se feliciterent mutuellement de leur amitie naissante, et se promirent de se revoir tres vite, a Paris.





III



WESTMINSTER


Messer Albizzi etait un homme grand, sec, au long visage brun, avec des sourcils epais et des touffes de cheveux noirs qui sortaient de dessous son bonnet. Il montra au visiteur une affabilite tranquille et seigneuriale. Debout, le corps serre dans une robe de velours bleu sombre, la main posee sur son ecritoire, Albizzi avait l'allure d'un prince toscan.

Tandis que s'echangeaient les compliments d'usage, le regard de Guccio allait des hauts sieges de chene aux tentures de Damas, des tabourets incrustes d'ivoire aux riches tapis qui couvraient le sol, de la cheminee monumentale aux flambeaux d'argent massif. Et le jeune homme ne pouvait s'empecher de faire une evaluation rapide : << Ces tapis... quarante livres, surement... ces flambeaux, le double... La maison, si chaque chambre est a la mesure de celle-ci, vaut trois fois plus que celle de mon oncle. >> Car pour se rever ambassadeur secret et chevalier servant, Guccio n'en etait pas moins marchand, fils, petit-fils et arriere-petit-fils de marchands.

-- Vous auriez du embarquer sur un de mes navires... car nous sommes aussi armateurs... et prendre par Boulogne, dit messer Albizzi, et ainsi, mon cousin, vous auriez fait plus confortable traversee.

Il fit servir de l'hypocras, vin aromatise qu'on buvait en mangeant des dragees. Guccio expliqua le but de son voyage.

-- Votre oncle Tolomei, que j'estime fort, a ete avise de vous envoyer a moi, dit Albizzi en jouant avec le gros rubis qu'il portait a la main droite. Hugh Le Despenser est de mes principaux clients, et obliges. Nous allons par lui arranger l'entrevue.

-- N'est-ce pas l'ami du coeur du roi Edouard ? interrogea Guccio.

-- La maitresse vous voulez dire, la favorite, le pique-bouquet du roi ! Non ; je parle de Hugh Le Despenser le pere. Son influence est plus secrete, mais elle est grande. Il se sert habilement de la bougrerie de son fils, et si les choses continuent comme elles vont, il est en passe de commander au royaume.

-- Mais, dit Guccio, c'est la reine qu'il me faut voir, non le roi.

-- Mon jeune cousin, repondit Albizzi avec un sourire, ici comme ailleurs se trouvent des gens qui, n'appartenant ni a un parti ni a l'adverse, profitent des deux en jouant de l'un sur l'autre. Je sais ce que je puis faire.

Il appela son secretaire et ecrivit rapidement quelques lignes sur un papier qu'il scella.

-- Vous irez a Westmoutiers ce jour d'hui, apres diner, mon cousin, dit-il une fois qu'il eut expedie le secretaire porteur du billet. Je pense que la reine vous donnera audience. Vous serez pour tous un marchand de pierres precieuses et d'orfevrerie, venu expres d'Italie et recommande par moi. En presentant vos bijoux a la reine, vous pourrez lui remettre votre message.

Il alla vers un coffre, l'ouvrit, et en tira une grande boite plate de bois precieux a ferrures de cuivre.

-- Voici vos lettres de creance, ajouta-t-il.

Guccio souleva le couvercle. Des bagues, des agrafes et fermaux, des perles montees en pendentifs, un collier d'emeraudes et de rubis reposaient sur un lit de velours.

-- Et si la reine voulait acquerir un de ces joyaux, que ferais-je ?

Albizzi sourit.

-- La reine ne vous achetera rien directement, car elle n'a pas d'argent avoue, et l'on surveille sa depense. Si elle desire une chose, elle me le laissera savoir. Je lui ai fait confectionner, le mois passe, trois aumonieres qui me sont dues encore.

Apres le repas, dont Albizzi s'excusa qu'il fut menu d'ordinaire mais qui etait digne d'une table de baron, Guccio se rendit a Westminster. Il etait accompagne d'un valet de la banque, sorte de garde du corps, taille en buffle, et qui portait le coffret lie a sa ceinture par une chaine de fer.

Guccio avancait, le menton leve, avec un grand air de fierte, et contemplait la ville comme s'il allait le lendemain en etre proprietaire.

Le palais, imposant par ses proportions gigantesques, mais surcharge de fioritures, lui parut d'assez mauvais gout compare a ce qui se construisait en Toscane, et particulierement a Sienne, dans ces annees-la. << Ces gens manquent deja de soleil, et il semble qu'ils fassent tout pour empecher de passer le peu qu'ils en ont >>, pensa-t-il.

Il arriva par l'entree d'honneur. Les hommes du corps de garde se chauffaient autour de grosses buches. Un ecuyer s'approcha.

-- Signor Baglioni ? Vous etes attendu. Je vais vous conduire, dit-il en francais.

Toujours escorte du valet qui portait le coffret a bijoux, Guccio suivit l'ecuyer. Ils traverserent une cour entouree d'arcades, puis une autre, puis gravirent un large escalier de pierre et penetrerent dans les appartements. Les voutes etaient tres hautes, etrangement sonores. A mesure qu'il avancait a travers une succession de salles glacees et sombres, Guccio s'efforcait en vain de conserver sa belle assurance, mais il avait l'impression de rapetisser. Il vit un groupe de jeunes hommes dont il distingua les riches costumes brodes, les cottes garnies de fourrure ; au flanc gauche de chacun brillait la poignee d'une epee. C'etait la garde de la reine.

L'ecuyer dit a Guccio de l'attendre et le laissa la, parmi les gentilshommes qui le consideraient d'un air narquois et echangeaient des remarques qu'il n'entendait pas.

Soudain Guccio se sentit gagne par une inquietude sourde. Si quelque imprevu allait se produire ? Si dans cette cour qu'il savait dechiree d'intrigues, il allait passer pour suspect ? Si, avant qu'il n'ait vu la reine, on se saisissait de lui, on le fouillait, on decouvrait le message ?

Quand l'ecuyer, revenant le chercher, lui toucha la manche, il sursauta. Il prit le coffret des mains du serviteur d'Albizzi ; mais, dans sa hate, il oublia que le coffret etait attache a la ceinture du porteur, lequel fut projete en avant. La chaine s'embrouilla. Il y eut des rires, et Guccio eprouva l'irritation du ridicule. Si bien qu'il entra chez la reine humilie, empetre, confus, et qu'il se trouva devant elle avant meme de l'avoir vue.

Isabelle etait assise. Une jeune femme au visage etroit, au maintien raide, se tenait debout aupres d'elle. Guccio mit un genou a terre et chercha un compliment qui ne vint point. La presence d'une tierce personne augmentait son desarroi. Mais par quelle sotte illusion s'etait-il figure que la reine serait seule pour le recevoir ?

Ce fut elle qui parla.

-- Lady Le Despenser, voyons les bijoux que nous porte ce jeune Italien, et si ce sont vraiment les merveilles qu'on dit.

Ce nom de Despenser acheva de troubler Guccio. Quel pouvait etre le role d'une Despenser dans l'intimite de la reine ?

S'etant releve sur un geste d'Isabelle, il ouvrit le coffret et le presenta. Lady Le Despenser, y ayant a peine jete un regard, dit d'une voix breve et seche :

-- Ces bijoux sont fort beaux en effet ; mais nous n'en avons que faire. Nous ne pouvons pas les acheter, Madame.

La reine eut un mouvement d'humeur :

-- Alors pourquoi votre beau-pere m'a-t-il pressee de voir ce marchand ?

-- Pour obliger Albizzi, je pense ; mais nous devons deja trop a ce dernier pour acquerir encore.

-- Je sais, Madame, dit alors la reine, que vous, votre epoux et tous vos parents avez si grand soin des deniers du royaume qu'on pourrait croire que ce sont les votres. Mais ici, vous tolererez que je dispose de ma cassette ou, a tout le moins, de ce qu'on m'en a laisse... J'admire d'ailleurs, Madame, que lorsqu'il vient au palais quelque etranger ou marchand, on eloigne toujours, comme par accident, mes dames francaises, afin que votre belle-mere ou vous-meme me teniez une compagnie qui ressemble plutot a une garde. J'imagine que si ces memes joyaux sont presentes a mon epoux et au votre, ceux-ci en trouveront bien l'usage pour s'en parer l'un l'autre comme femmes ne l'oseraient point.

Le ton etait uni et froid ; mais en chaque parole eclatait le ressentiment d'Isabelle contre cette famille qui, en meme temps qu'elle deshonorait la couronne, mettait le Tresor au pillage. Car non seulement les Despenser, pere et mere, s'enrichissaient de l'amour que le roi portait a leur fils, mais l'epouse elle-meme consentait au scandale et y pretait la main.

Vexee de l'algarade, Eleanor le Despenser se retira dans un coin de l'immense piece, mais sans cesser d'observer la reine et le jeune Siennois.

Guccio, reprenant un peu de cet aplomb qui d'ordinaire lui etait naturel et aujourd'hui lui faisait si malencontreusement defaut, osa enfin regarder la reine. C'etait l'instant ou jamais de faire comprendre a celle-ci qu'il plaignait ses malheurs et souhaitait la servir. Mais il rencontra une telle froideur, une telle indifference, qu'il en eut le coeur gele. Les yeux bleus d'Isabelle avaient la meme fixite que ceux de Philippe le Bel. Le moyen d'aller declarer a une telle femme : << Madame, on vous fait souffrir et je veux vous aimer >> ?

Tout ce que put Guccio fut de designer l'enorme bague d'argent, qu'il avait placee dans un coin du coffret, et de dire :

-- Madame, me ferez-vous la faveur de considerer ce cachet et d'en remarquer la ciselure ?

La reine prit la bague, y reconnut les trois chateaux d'Artois graves dans le metal, releva son regard sur Guccio.

-- Ceci me plait a voir, dit-elle. Avez-vous d'autres objets qui soient travail de meme main ?

Guccio sortit de son vetement le message en disant :

-- Les prix en sont inscrits ici.

-- Approchons-nous du jour, que je les voie mieux, repondit Isabelle.

Elle se leva et, accompagnee de Guccio, gagna l'embrasure d'une fenetre ou elle put lire le message tout a loisir.

-- Retournez-vous a Paris ? murmura-t-elle.

-- Aussitot qu'il vous plaira de me l'ordonner, Madame, repondit Guccio du meme ton.

-- Dites alors a Monseigneur d'Artois que je me rendrai en France dans les proches semaines, et que j'agirai comme j'en suis convenue avec lui.

Son visage s'etait un peu anime ; mais son attention se portait tout entiere sur le message, et nullement sur le messager.

Un souci royal de bien payer ceux qui la servaient lui fit cependant ajouter :

-- Je dirai a Monseigneur d'Artois qu'il vous recompense de votre peine mieux que je ne saurais le faire en cet instant.

-- L'honneur de vous voir et de vous obeir, Madame, est certes la plus belle recompense.

Isabelle remercia d'un bref mouvement de tete, et Guccio comprit qu'entre une arriere-petite-fille de Monseigneur Saint Louis et le neveu d'un banquier toscan il y avait des distances qui ne se franchissaient point.

A voix bien haute, afin que la Despenser entendit, Isabelle prononca :

-- Je vous ferai connaitre par Albizzi ce que je deciderai concernant ce fermail. Adieu, messer. Et elle le congedia du geste.





IV



LA CREANCE


En depit de la courtoisie d'Albizzi, qui lui offrait de demeurer quelques jours, Guccio quitta Londres des le lendemain, assez mecontent de lui-meme. Il avait pourtant parfaitement rempli sa mission, et sur ce point ne meritait que des eloges. Mais il ne se pardonnait pas, lui, libre citoyen de Sienne, et qui par la se jugeait l'egal de tout gentilhomme sur la terre, de s'etre a ce point laisse troubler par une presence royale. Car il aurait beau faire, il ne pourrait jamais se cacher que la parole lui avait manque lorsqu'il s'etait trouve devant la reine d'Angleterre, laquelle ne l'avait meme pas honore d'un sourire. << C'est une femme comme une autre apres tout ! Qu'avais-je donc a si fort trembler ? >> se repetait-il avec humeur. Mais il se disait cela alors qu'il etait bien loin de Westminster.

N'ayant pas, comme a l'aller, rencontre de compagnon, il cheminait seul, remachant son depit. Cet etat d'esprit ne le quitta pas de tout le voyage, et ne fit meme que s'exasperer, a mesure que les lieues passaient.

Parce qu'il n'avait pas recu a la cour d'Angleterre l'accueil qu'il escomptait, parce qu'on ne lui avait pas, sur sa seule mine, rendu des honneurs de prince, il s'etait fait l'opinion, lorsqu'il remit le pied en France, que les Anglais constituaient une nation barbare. Quant a la reine Isabelle, si elle etait malheureuse, si son mari la bafouait, elle ne recevait la qu'a proportion de son merite. << Comment ? On traverse la mer, on risque sa vie pour elle, et l'on n'est pas plus remercie que si l'on etait un valet ! Ces gens-la ont de grands airs appris, mais point de manieres de cour, et ils rebutent les meilleurs devouements. Ils n'ont point a s'etonner d'etre si mal aimes et si bien trahis. >>

La jeunesse ne renonce pas aisement a ses desirs d'importance. Sur les memes routes ou, quatre jours plus tot, il s'etait cru deja ambassadeur et amant royal, Guccio se disait rageusement : << J'aurai ma revanche. >> Comment ? Sur qui ? Il n'en savait rien. Mais il lui fallait une revanche.

Et d'abord, puisque le destin et le dedain des rois voulaient le maintenir dans sa condition de Lombard il allait se montrer un Lombard comme on en avait rarement vu. Un banquier puissant, audacieux et retors ; un preteur impitoyable. Son oncle l'avait charge de passer par le comptoir de Neauphle pour recouvrer une creance ? Eh bien ! Les debiteurs ignoraient quelle foudre allait s'abattre sur leur dos !

Prenant par Pontoise pour bifurquer a travers l'Ile-de-France, Guccio arriva a Neauphle-le-Vieux le jour de la Saint-Hugues.

Le comptoir Tolomei occupait une maison proche de l'eglise, sur la place du bourg. Guccio y entra d'un pas de maitre, se fit montrer les registres, houspilla son monde. A quoi le commis principal etait-il bon ? Faudrait-il que lui, Guccio Baglioni, propre neveu du chef de la Compagnie, se derangeat pour chaque creance en souffrance ? Et d'abord, qui etaient ces chatelains de Cressay qui devaient trois cents livres ? On le renseigna. Le pere etait mort ; oui, cela Guccio le savait. Et puis ? Il y avait deux fils, vingt et vingt-deux ans. Que faisaient-ils ? Ils chassaient... Des faineants, evidemment. Il y avait aussi une fille, seize ans... laide certainement, decida Guccio. Et une mere, qui faisait marcher la maison depuis le deces du sire de Cressay. Des gens de bonne noblesse, mais sans un sou vaillant... Combien valaient leur chateau, leurs champs ? Huit cents, neuf cents livres. Ils avaient un moulin, et une trentaine de serfs sur leurs terres.

-- Et vous n'arrivez pas a les faire payer ? s'ecria Guccio. Vous allez voir, avec moi, si cela va durer longtemps ! Comment s'appelle le prevot de Montfort ? Portefruit ? Tres bien. Si ce soir ils n'ont pas rembourse, je vais trouver le prevot[14] et je les fais saisir. Voila !

Il se remit en selle et partit au grand trot pour Cressay, comme s'il allait enlever une place forte a lui tout seul. << Mon or ou la saisie... mon or ou la saisie. Et ils iront s'adresser a Dieu ou a ses saints. >>

Cressay, a une demi-lieue de Neauphle, etait un hameau bati a flanc de val au bord de la Mauldre, riviere qu'on pouvait franchir d'un bon saut de cheval.

Le chateau qu'apercut Guccio n'etait en verite qu'un petit manoir assez delabre, sans fosse d'enceinte puisque la riviere lui servait de defense, avec des tourelles basses et des abords boueux. Tout y montrait la pauvrete et le mauvais entretien. Les toitures s'affaissaient en plusieurs places ; le pigeonnier paraissait peu garni ; les murs moussus avaient des lezardes, et les bois voisins presentaient des saignees profondes.

<< Tant pis. Mon or ou la saisie >>, se repetait Guccio en passant la porte.

Mais quelqu'un avait eu la meme idee un peu avant lui, et c'etait precisement le prevot Portefruit.

Dans la cour, il y avait grand remue-menage. Trois sergents royaux, baton a fleur de lis en main, affolant de leurs ordres quelques serfs guenilleux, faisaient rassembler le betail, lier les boeufs par couple, et monter du moulin des sacs de grain qu'on jetait dans un chariot de la prevote. Les cris des sergents, les galopades des paysans terrifies, les belements d'une vingtaine de brebis, les cris de la volaille, produisaient un beau vacarme.

Personne ne se soucia de Guccio ; personne ne vint lui prendre son cheval dont il attacha lui-meme la bride a un anneau. Un vieux paysan passant aupres de lui dit simplement :

-- Le malheur est sur cette maison. Le maitre serait present qu'il en creverait une deuxieme fois. C'est pas justice !

La porte de la demeure etait ouverte et il en venait les eclats d'une violente discussion.

<< Il parait que je n'arrive pas le bon jour >>, pensa Guccio, dont la mauvaise humeur ne faisait que grandir.

Il monta les marches du seuil et, se guidant sur les voix, penetra dans une salle sombre, aux murs de pierre et au plafond a poutres.

Une jeune fille, qu'il ne prit pas la peine de regarder, vint a sa rencontre.

-- Je viens pour affaire et voudrais parler aux maitres de Cressay, dit-il.

-- Je suis Marie de Cressay. Mes freres sont la, et ma mere aussi, repondit la jeune fille d'une voix hesitante, en montrant le fond de la piece. Mais ils sont fort retenus pour l'heure...

-- N'importe, j'attendrai, dit Guccio.

Et, pour affirmer sa volonte, il alla se planter devant la cheminee et tendit sa botte au feu.

Au bout de la salle, on criait ferme. Encadree de ses deux fils, l'un barbu, l'autre glabre, mais tous deux grands et rougeauds, la dame de Cressay s'efforcait de tenir tete a un quatrieme personnage dont Guccio comprit bientot qu'il etait le prevot lui-meme.

Madame de Cressay, ou dame Eliabel pour le voisinage, avait l'oeil brillant, la poitrine forte, et portait une quarantaine genereuse en chair dans ses vetements de veuve[15].

-- Messire prevot, criait-elle, mon epoux s'est endette a s'equiper pour la guerre du roi ou il a gagne plus de meurtrissures que de profits, tandis que le domaine, sans homme, allait comme il pouvait. Nous avons toujours paye la taille et les aides, et donne l'aumone a Dieu. Qui a mieux fait dans la province, qu'on me le dise ? Et c'est pour engraisser des gens de votre sorte, messire Portefruit, dont les grands-peres allaient nu-pieds dans les ruisseaux, qu'on vient nous piller !

Guccio regarda autour de lui. Quelques escabeaux rustiques, deux chaises a dossier, des bancs scelles au mur, des coffres, et un grand bat-flanc a courtine qui laissait apercevoir sa paillasse, constituaient l'ameublement. Au-dessus de la cheminee etait accroche un vieil ecu aux couleurs deteintes, le bouclier de bataille du feu sire de Cressay.

-- Je ferai plainte au comte de Dreux, continuait dame Eliabel.

-- Le comte de Dreux n'est point le roi, et ce sont les ordres du roi que j'accomplis, repondit le prevot.

-- Je ne vous crois point, messire. Je ne veux point croire que le roi ordonne de traiter comme malfaiteurs des gens qui ont la chevalerie depuis deux cents annees. Ou bien alors le royaume ne va plus guere.

-- Au moins laissez-nous du temps ! dit le fils barbu. Nous paierons par petites sommes.

-- Finissons ces palabres. Du temps, je vous en ai donne et vous n'avez point paye, coupa le prevot.

Il avait les bras courts, la face ronde et le ton tranchant.

-- Mon labeur n'est point d'entendre vos griefs, mais de faire rentrer les dettes, continua-t-il. Vous devez encore au Tresor trois cent trente livres. Si vous ne les avez point, tant pis ; je saisis et je vends.

Guccio pensa : << Ce gaillard a tout juste le langage que je m'appretais a tenir, et quand il sera passe il ne restera guere a prendre. Mauvais voyage, decidement. Faut-il me mettre tout de suite de la partie ? >>

Et il se sentit de la hargne envers ce prevot mal venu qui lui coupait l'herbe sous le pied.

La jeune fille qui l'avait accueilli etait demeuree non loin de lui. Il la regarda mieux. Elle etait blonde, avec de belles ondes de cheveux qui sortaient de sa coiffe, une peau lumineuse, un corps fin, droit et bien forme. Guccio dut reconnaitre qu'il avait trop hativement medit d'elle.

Marie de Cressay, pour sa part, semblait fort genee qu'un inconnu assistat a la scene. Il n'arrivait pas tous les jours qu'un jeune cavalier d'agreable visage, et dont le vetement disait assez la richesse, passat par ces campagnes ; c'etait vraiment malchance que cela se produisit justement quand la famille se montrait sous son plus mauvais jour.

La-bas, au bout de la salle, la discussion se poursuivait.

-- N'est-ce pas assez de perdre son epoux, qu'on doive encore payer six cents livres pour conserver son toit ? Je ferai plainte au comte de Dreux, repetait dame Eliabel.

-- Nous vous en avons deja verse deux cent septante, que nous avons du emprunter, dit le fils barbu.

-- Nous saisir, c'est nous reduire a famine, et nous vendre, c'est nous vouloir morts, dit le second fils.

-- Les ordonnances sont les ordonnances, repliqua le prevot ; je sais mon droit ; je fais la saisie et je ferai la vente.

Vexe comme un acteur depossede de son role, Guccio dit a la jeune fille :

-- Ce prevot m'est bien odieux. Que vous veut-il ?

-- Je ne sais, et mes freres guere davantage ; nous comprenons peu a ces choses, repondit-elle. Il s'agit de la taille de mutation, apres le trepas de notre pere.

-- Et c'est pour cela qu'il reclame six cents livres ? dit Guccio en plissant le front.

-- Ah ! Messire, nous avons le malheur sur nous, murmura-t-elle.

Leurs regards se rencontrerent, se retinrent un instant, et Guccio crut que la jeune fille allait pleurer. Mais non ; elle tenait bon contre l'adversite, et ce ne fut que par pudeur qu'elle detourna ses belles prunelles bleu sombre.

Guccio reflechissait. Soudain, par une grande volte a travers la salle, il vint se planter devant l'agent de l'autorite et lanca :

-- Permettez, messire prevot ! Ne seriez-vous point un peu en train de voler ?

Stupefait, le prevot lui fit face et lui demanda qui il etait.

-- Il n'importe, repliqua Guccio, et souhaitez ne point l'apprendre trop vite, si par malchance vos comptes n'etaient pas justes. Mais j'ai, moi aussi, quelque raison de m'interesser aux hoirs du sire de Cressay. Veuillez me dire a combien vous estimez ce domaine.

Comme l'autre essayait de le prendre de haut et menacait d'appeler ses sergents, Guccio continua :

-- Prenez garde ! Vous parlez a un homme qui, voici cinq jours, etait l'hote de Madame la reine d'Angleterre, et qui a le pouvoir, demain, de faire savoir a messire Enguerrand de Marigny comment ses prevots se comportent. Alors repondez, messire : que vaut ce domaine ?

Ces paroles firent grand effet. Au nom de Marigny, le prevot s'etait trouble ; la famille se taisait, attentive, etonnee ; et Guccio se sentit comme grandi de deux pouces.

-- Cressay est porte aux estimations du bailliage pour trois mille livres, repondit enfin le prevot.

-- Trois mille, vraiment ? s'ecria Guccio. Trois mille livres, ce manoir de campagne, alors que l'hotel de Nesle, qui est l'un des plus beaux de Paris et la demeure de Monseigneur le roi de Navarre, est inscrit pour cinq mille livres aux registres de la taille ? On estime cher dans votre bailliage.

-- Il y a les terres.

-- Le tout en vaut neuf cents, au mieux compte, et je le sais de source sure.

Le prevot avait au front, entourant l'oeil gauche, une large tache de naissance couleur lie-de-vin. Et Guccio, tout en parlant, fixait cette envie, ce qui achevait de decontenancer le prevot.

-- Voulez-vous me dire maintenant, reprit Guccio, quelle est la taille de mutation ?

-- Quatre sols a la livre, dans le bailliage.

-- Vous mentez gros, messire Portefruit. La taille est de deux sols pour les nobles, en tous bailliages. Vous n'etes pas seul a connaitre la loi, nous sommes deux... Cet homme se sert de votre ignorance pour vous gruger comme un coquin, dit Guccio en s'adressant a la famille Cressay. Car il vient vous effrayer en vous parlant au nom du roi, mais il ne vous dit pas qu'il a les impots et tailles en fermage, qu'il versera au Tresor ce qui est prescrit par les ordonnances, et que tout le surplus, il se le mettra en poche. Et s'il vous fait vendre, qui donc achetera, non pas pour trois mille, mais pour neuf cents, ou cinq cents, ou juste pour la dette, le chateau de Cressay ? Ne serait-ce pas vous, messire prevot, qui auriez ce beau dessein ?

Toute l'irritation de Guccio, ses depits, sa colere, trouvaient leur emploi et leur exutoire. Il s'echauffait en parlant. Il avait enfin l'occasion d'etre important, de se faire respecter, de jouer les hommes forts. Passant allegrement dans le camp qu'il venait attaquer, il prenait la defense des plus faibles et se posait a present en redresseur de torts.

Quant au prevot, sa grosse face ronde avait pali et seule son envie violette au-dessus de l'oeil gardait une teinte foncee. Il agitait ses bras trop courts d'un mouvement de canard. Il protestait de sa bonne foi. Ce n'etait pas lui qui tenait les comptes. On pouvait avoir fait une erreur... ses commis, ou bien ceux du bailliage.

-- Eh bien ! Nous allons les refaire, vos comptes, dit Guccio.

En quelques instants, il lui demontra que les Cressay ne devaient pas, tout additionne, principal et interets, plus de cent livres et quelques sols.

-- Alors, maintenant, venez donner ordre a vos sergents de delier les boeufs, de reporter le ble au moulin et de laisser en paix d'honnetes gens !

Et, empoignant le prevot par l'emmanchure, il l'amena jusqu'a la porte. L'autre s'executa et cria aux sergents qu'il y avait erreur, qu'il fallait verifier, qu'on reviendrait une autre fois, et que, pour l'instant, on remit tout en place. Il croyait en avoir fini, mais Guccio le ramena vers le milieu de la salle, en lui disant :

-- Et a present, rendez nous cent septante livres. Car Guccio avait si bien pris le parti des Cressay qu'il commencait a dire << nous >> en defendant leur cause.

La, le prevot s'etrangla de fureur, mais Guccio le calma vite.

-- N'ai-je pas entendu tout a l'heure, demanda-t-il, que vous aviez deja percu, par le passe, deux cents et septante livres ? Les deux freres acquiescerent.

-- Alors, messire prevot... cent septante, dit Guccio en tendant la main.

Le gros Portefruit voulut ergoter. Ce qui etait verse etait verse. Il faudrait voir aux comptes de la prevote. D'ailleurs, il n'avait pas une telle somme sur lui. Il reviendrait.

-- Mieux vaudrait que vous eussiez cet or en votre sac. Etes-vous bien sur de n'avoir rien recolte aujourd'hui ?... Les enqueteurs de messire de Marigny sont rapides, declara Guccio, et votre interet vous commande de clore cette affaire sur-le-champ.

Le prevot balanca un instant. Appeler ses sergents ? Mais le jeune homme avait l'air singulierement vif, et il portait une bonne dague au cote. Et puis il y avait les deux freres Cressay, solidement tailles, et dont les epieux de chasse etaient a portee de main, sur un coffre. Les paysans prendraient surement la cause de leurs maitres. Mauvaise affaire dans laquelle il valait mieux ne pas s'aventurer, surtout si elle devait venir aux oreilles de Marigny... Il se rendit et, sortant une grosse bougette de dessous son vetement, il compta le trop-percu. Seulement alors Guccio le laissa partir.

-- Nous nous souviendrons de votre nom, messire prevot, lui cria-t-il sur la porte.

Et il revint, riant largement, en decouvrant toutes ses dents qu'il avait belles, blanches et serrees.

Aussitot la famille l'entoura, l'accablant de benedictions, le traitant en sauveur. Dans l'elan general, la belle Marie de Cressay saisit la main de Guccio et y posa ses levres ; puis elle parut effrayee de ce qu'elle avait ose.

Guccio, enchante de lui-meme, s'installait a merveille dans son nouveau role. Il venait de se conduire selon l'ideal des preux ; il etait le chevalier errant arrivant dans un chateau inconnu pour secourir la jeune fille en detresse, delivrer des mechants la veuve et les orphelins.

-- Mais enfin, qui etes-vous, messire, a qui nous devons tant ? demanda Jean de Cressay, celui qui portait barbe.

-- Je m'appelle Guccio Baglioni ; je suis le neveu de la banque Tolomei, et je viens pour la creance.

Le silence se fit dans la piece. Toute la famille s'entre-regarda avec angoisse et consternation. Et Guccio eut l'impression qu'on le depouillait d'une belle armure.

Dame Eliabel se reprit la premiere. Elle rafla prestement l'or laisse par le prevot et, montrant un sourire de facade, elle dit d'un ton enjoue qu'elle tenait avant toute chose a ce que leur bienfaiteur partageat leur diner.

Elle commenca de s'affairer, expedia ses enfants vers diverses taches, puis, les reunissant a la cuisine, elle leur dit :

-- Soyons sur nos gardes, c'est tout de meme un Lombard. Il faut toujours se mefier de ces gens-la, surtout quand ils vous ont rendu service. Il est bien regrettable que votre pauvre pere ait du recourir a eux. Montrons a celui-ci, qui d'ailleurs a fort bonne mine, que nous n'avons point d'argent ; mais faisons en sorte qu'il n'oublie point que nous sommes nobles.

Par chance, les deux fils avaient, la veille, rapporte de la chasse assez de gibier ; on tordit le cou a quelques volailles, et l'on put ainsi accommoder les deux services a quatre plats que commandait l'etiquette seigneuriale. Le premier service fut compose d'un brouet d'Allemagne surmonte d'oeufs frits, d'une oie, d'un civet de lapin et d'un lievre roti ; le second, d'une queue de sanglier en sauce, d'un chapon, de lait larde et de blanc-manger.

Petit menu, mais qui tranchait toutefois sur l'ordinaire de bouillies de farine et de lentilles au gras dont la famille se contentait le plus souvent.

Tout cela prit du temps a accommoder. Du cellier, on monta de l'hydromel, du cidre, et meme les dernieres fioles d'un vin un peu pique. La table fut dressee sur des treteaux dans la grande salle, contre l'un des bancs. Une nappe blanche tombait jusqu'a terre, que les convives remonterent sur leurs genoux, afin de pouvoir s'y essuyer les mains. Il y avait une ecuelle d'etain pour deux. Les plats etaient poses au milieu de la table, et chacun y piquait avec la main.

Trois paysans qui, a l'accoutumee, s'occupaient de la basse-cour, avaient ete appeles pour assurer le service. Ils fleuraient un peu le porc et le clapier.

-- Notre ecuyer tranchant ! dit dame Eliabel avec une mimique d'excuse et d'ironie, en designant le boiteux qui coupait les rouelles de pain, epaisses comme des meules, sur lesquelles on mangeait les viandes. Il faut vous dire, messire Baglioni, qu'il s'entend surtout a fendre le bois. Cela explique...

Guccio mangea et but beaucoup. L'echanson avait la main lourde, et l'on eut dit qu'il versait a boire aux chevaux.

La famille poussa Guccio a parler, ce qu'il fit volontiers. Il raconta sa tempete sur la Manche de telle facon que ses hotes en laisserent tomber la queue de sanglier dans la sauce. Il disserta de tout, des evenements, de l'etat des routes, des Templiers, du pont de Londres, de l'Italie, de l'administration de Marigny. A l'entendre, il etait l'intime de la reine d'Angleterre, et il insista si fort sur le mystere de sa mission qu'on eut pu croire qu'il allait y avoir la guerre entre les deux pays. << Je ne saurais vous en dire davantage, car ceci est secret du royaume et ne m'appartient point. >> A faire etalage de soi devant autrui, on se persuade aisement soi-meme ; et Guccio, voyant les choses d'autre facon que le matin, considerait son voyage comme une grande reussite.

Les deux freres Cressay, braves jeunes gens, mais pas tres delies de cervelle, et qui n'avaient jamais pousse plus loin que Dreux, contemplaient avec admiration et envie ce garcon qui etait leur cadet et avait deja tant vu et tant fait.

Dame Eliabel, un peu a l'etroit dans sa robe, se laissait aller a regarder tendrement le jeune Toscan, et, en depit de sa prevention contre les Lombards, elle trouvait bien du charme aux cheveux boucles, aux dents eclatantes, au noir regard, et meme a l'accent zezayant de Guccio. Elle lui servait le compliment avec adresse.

<< Mefie-toi des flatteries, avait dit souvent Tolomei a son neveu. La flatterie est le pire peril pour un banquier. On resiste mal a ecouter dire du bien de soi, et mieux vaut pour nous un voleur qu'un flatteur. >>

Mais Guccio buvait la louange comme il buvait l'hydromel. En verite, c'etait surtout pour Marie de Cressay qu'il parlait, pour cette jeune fille qui ne le quittait pas des yeux en levant ses beaux cils dores. Elle avait une maniere d'ecouter, les levres entrouvertes comme une grenade mure, qui donnait envie a Guccio de parler, de parler encore.

L'eloignement ennoblit facilement les gens. Pour Marie, Guccio figurait exactement le prince etranger en voyage. Il etait l'imprevu, l'inespere, le reve trop souvent fait, inaccessible, et qui soudain frappe a la porte avec un vrai visage, un corps bellement vetu, une voix.

L'emerveillement qu'il lisait dans le regard de Marie fit que Guccio la trouva bientot la plus belle fille qu'il ait vue au monde, et la plus desirable. Aupres d'elle la reine d'Angleterre lui semblait froide comme la pierre d'un tombeau. << Si elle paraissait a la cour, et vetue pour cela, se disait-il, elle y serait dans la semaine la plus admiree. >>

Lorsqu'on se rinca les mains, chacun etait un peu ivre, et le jour venait de tomber.

Dame Eliabel decida que le jeune homme ne pouvait pas repartir a cette heure et le pria d'accepter le coucher, si modeste qu'il fut.

Elle l'assura aussi que sa monture avait ete bien soignee et conduite aux ecuries. L'existence du chevalier d'aventure continuait, et Guccio trouvait cette vie exaltante.

Bientot dame Eliabel et sa fille se retirerent. Les freres Cressay conduisirent le voyageur dans la chambre reservee aux hotes de passage, et qui semblait n'avoir pas servi depuis longtemps. A peine couche, Guccio coula dans le sommeil, en pensant a une bouche, pareille a une grenade mure, sur laquelle il buvait tout l'amour du monde.





V



LA ROUTE DE NEAUPHLE


Il fut reveille par une main qui lui pesait doucement sur l'epaule. Il faillit prendre cette main et la presser contre son visage... Ouvrant l'oeil, il vit, au-dessus de lui, l'abondant poitrail et le visage souriant de dame Eliabel.

-- Avez-vous bien dormi, messire ?

Il faisait grand jour. Guccio, un peu embarrasse, assura qu'il avait passe une excellente nuit, et qu'il voulait se hater maintenant de faire toilette.

-- C'est honte que d'etre ainsi devant vous, dit-il.

Dame Eliabel appela le paysan boiteux qui, la veille, avait servi a table ; elle lui commanda de ranimer le feu, et aussi d'apporter un bassin d'eau chaude et des << toiles >>, c'est-a-dire des serviettes.

-- Autrefois, nous avions au chateau une bonne etuve avec une chambre a bains et une chambre a suer. Mais tout y tombait en pieces, car elle datait de l'aieul de mon defunt, et nous n'avons jamais eu assez pour la remettre en etat. Aujourd'hui, elle sert a remiser le bois. Ah ! La vie n'est point aisee pour nous, gens de campagne !

<< Elle commence a precher pour la creance >>, pensa Guccio.

Il se sentait la tete un peu lourde des boissons du diner. Il demanda nouvelles de Pierre et Jean de Cressay ; ils etaient partis pour la chasse des l'aube. Plus hesitant, il s'enquit de Marie. Dame Eliabel repondit que sa fille avait du se rendre a Neauphle pour quelques achats de menage.

-- J'y vais tout a l'heure, dit Guccio. Si j'avais su, j'aurais pu la conduire sur mon cheval et lui eviter la peine du chemin.

Il se demanda si la chatelaine n'avait pas fait expres d'eloigner toute sa famille pour demeurer seule avec lui. D'autant que lorsque le boiteux eut apporte le bassin, dont il repandit un bon quart sur le sol, dame Eliabel resta la, chauffant les toiles devant le feu. Guccio attendait qu'elle se retirat.

-- Lavez-vous donc, mon jeune messire, dit-elle. Nos servantes sont si balourdes qu'elles vous ecorcheraient en vous sechant. Et c'est bien le moins que j'aie soin de vous.

Bredouillant un remerciement, Guccio se resolut a se mettre nu jusqu'a la taille ; evitant de regarder la dame, il s'aspergea d'eau tiede la tete et le torse. Il etait assez maigre, comme on l'est a son age, mais bien tourne dans sa petite taille. << Encore heureux qu'elle ne m'ait point fait porter une cuve ou j'aurais du tout entier me depouiller sous ses yeux. Ces gens de campagne ont de curieuses facons. >>

Quand il eut fini, dame Eliabel vint a lui avec les serviettes chaudes, et se mit a l'essuyer. Guccio pensait qu'en partant vite, et en poussant un temps de galop, il aurait des chances de rattraper Marie sur la route de Neauphle ou de la retrouver dans le bourg.

-- Quelle jolie peau vous avez, messire, dit soudain dame Eliabel d'une voix qui tremblait un peu. Les femmes pourraient etre jalouses d'une aussi douce peau... et j'imagine qu'il en est beaucoup qui doivent en etre friandes. Cette belle couleur brune doit leur sembler plaisante.

En meme temps, elle lui caressait le dos, du bout des doigts, tout le long des vertebres. Cela chatouilla Guccio qui se retourna en riant.

Dame Eliabel avait le regard trouble, la poitrine agitee, et un singulier sourire lui modifiait le visage. Guccio enfila prestement sa chemise.

-- Ah ! Que c'est belle chose, la jeunesse ! reprit dame Eliabel. A vous voir, je gage que vous la goutez bien, et que vous faites profit de toutes les permissions qu'elle donne.

Elle se tut un instant ; puis, du meme ton, elle reprit :

-- Alors, mon gentil messire, qu'allez-vous faire pour notre creance ?

<< Nous y voici >>, pensa Guccio.

-- Vous pouvez bien nous demander ce qu'il vous plait, continua-t-elle ; vous etes notre bienfaiteur et nous vous benissons. Si vous voulez l'or que vous avez fait rendre a ce coquin de prevot, il est a vous, emportez-le ; cent livres, si vous voulez. Mais vous voyez notre etat, et vous nous avez montre que vous aviez du coeur.

En meme temps, elle le regardait lacer ses chausses. Ce n'etait pas, pour Guccio, les bonnes conditions d'une discussion d'affaires.

-- Celui qui nous sauve va-t-il etre celui qui nous perd ? poursuivit-elle. Vous autres, gens de ville, ne savez point comme notre position est malaisee. Si nous n'avons point encore paye votre banque, c'est que nous ne le pouvions pas. Les gens du roi nous grugent ; vous l'avez constate. Les serfs ne travaillent point comme par le passe. Depuis les ordonnances du roi Philippe, qui les encouragent a se racheter, l'idee de franchise leur travaille en tete ; on n'en obtient plus rien, et ces manants seraient tout pres de se considerer de meme race que vous et moi.

Elle marqua un leger arret, afin de permettre au jeune Lombard d'apprecier tout ce que ce << vous et moi >> contenait de flatteur pour lui.

-- Ajoutez a cela que nous avons eu deux mauvaises annees pour les champs. Mais il suffit, ce qu'a Dieu plaise, que la prochaine recolte soit bonne...

Guccio, qui ne songeait qu'a partir a la recherche de Marie, essaya d'eluder.

-- Ce n'est point moi ; c'est mon oncle qui decide, dit-il.

Mais deja il se savait vaincu.

-- Vous pourrez remontrer a votre oncle qu'il fait avec nous sage et sur placement ; je lui souhaite de n'avoir jamais pires debiteurs. Donnez-nous encore une annee ; nous vous payerons bien les interets. Faites cela pour moi ; je vous en aurai grandement gre, dit dame Eliabel en lui saisissant les mains.

Puis avec une legere confusion, elle ajouta :

-- Savez-vous, gentil messire, que des votre venue, hier... peut-etre dame ne devrait point dire cela... je me suis senti de l'amitie pour vous, et qu'il n'est chose qui depende de moi que je ne voudrais faire pour votre contentement ?...

Guccio n'eut pas la presence d'esprit de repondre :

<< Eh bien ! Remboursez donc votre dette et je serai content. >>

De toute evidence, la veuve paraissait plutot prete a payer de sa personne, et l'on pouvait juste se demander si elle se disposait au sacrifice pour faire reculer la creance, ou si elle se servait de la creance pour avoir l'occasion de se sacrifier.

En bon Italien, Guccio pensa que la chose serait plaisante de seduire a la fois et la fille et la mere. Dame Eliabel avait encore des charmes ; ses mains dodues ne manquaient pas de douceur, et sa gorge, tout abondante qu'elle fut, semblait avoir conserve de la fermete. Mais ce ne pouvait etre qu'un amusement de surcroit, et qui ne valait pas de manquer l'autre proie.

Guccio se degagea des empressements de dame Eliabel, en l'assurant qu'il allait s'efforcer d'arranger l'affaire ; mais il lui fallait courir a Neauphle, et en conferer avec ses commis.

Il sortit dans la cour, pressa le boiteux de seller son cheval, et partit pour le bourg. Point de Marie sur le chemin. Tout en galopant, Guccio se demandait si vraiment la jeune fille etait aussi belle qu'il l'avait vue la veille, s'il ne s'etait pas mepris sur les promesses qu'il avait cru lire dans ses yeux, et si tout cela, qui n'etait peut-etre qu'illusions de fin de diner, meritait tant de hate. Car il existe des femmes qui, lorsqu'elles vous regardent, semblent se donner a vous dans le premier instant ; mais c'est leur air naturel ; elles regardent un meuble, un arbre, de la meme facon et, finalement, ne donnent rien du tout...

Guccio n'apercut pas Marie sur la place de Neauphle. Il jeta un coup d'oeil sur les rues avoisinantes, entra dans l'eglise, n'y resta que le temps d'un signe de croix, puis se rendit au comptoir. La, il accusa les commis de l'avoir mal renseigne. Les Cressay etaient gens de qualite, tout a fait honorables et solvables. Il fallait prolonger leur creance. Quant au prevot, c'etait une franche canaille... Tout en parlant, Guccio ne cessait de regarder par la fenetre. Les employes hochaient la tete en contemplant ce jeune fou qui se dejugeait du lendemain sur la veille, et ils pensaient que ce serait grande pitie si la banque lui tombait tout a fait entre les mains.

-- Il se peut que je revienne assez souvent ; ce comptoir a besoin d'etre surveille, leur dit-il en guise d'adieu.

Il sauta en selle, et les cailloux volerent sous les fers de son cheval. << Sans doute a-t-elle emprunte un sentier de raccourci, se disait-il. Je la rejoindrai au chateau, mais il sera malaise de la voir seule...>>

Peu apres la sortie du bourg, il distingua une silhouette qui se hatait vers Cressay, et il reconnut Marie. Alors, brusquement, il entendit que les oiseaux chantaient, il decouvrit que le soleil brillait, qu'on etait en avril, et que de petites feuilles tendres couvraient les arbres. A cause de cette robe qui avancait entre deux prairies, le printemps, auquel Guccio depuis trois jours n'avait pas accorde attention, venait de lui apparaitre.

Il ralentit son cheval en arrivant a la hauteur de Marie. Elle le regarda, pas tellement surprise de sa presence, mais comme si elle venait de recevoir le plus beau cadeau du monde. La marche lui avait colore le visage, et Guccio reconnut qu'elle etait plus belle encore qu'il n'en avait juge la veille.

Il s'offrit a l'emmener en croupe. Elle sourit pour acquiescer, et ses levres de nouveau s'entrouvrirent comme un fruit. Guccio fit ranger son cheval contre le talus, et se pencha, presentant a Marie son bras et son epaule. La jeune fille etait legere ; elle se hissa lestement, et ils partirent au pas. Un moment ils allerent en silence. La parole manquait a Guccio. Ce hableur, soudain, ne trouvait rien a dire.

Il sentit que Marie osait a peine se tenir a lui. Il lui demanda si elle etait accoutumee a aller ainsi a cheval.

-- Avec mon pere ou mes freres... seulement, repondit-elle.

Jamais encore elle n'avait chemine de la sorte, flanc contre dos, avec un etranger. Elle s'enhardit un peu et assura mieux son etreinte.

-- Etes-vous en hate de rentrer ? demanda-t-il.

Elle ne repondit pas, et il engagea son cheval dans un sentier de traverse.

-- Votre pays est beau, reprit-il apres un nouveau silence ; aussi beau que ma Toscane.

Ce n'etait pas seulement compliment d'amoureux. Guccio decouvrait avec ravissement la douceur de l'Ile-de-France, ses collines, brodees de forets, ses horizons bleutes, ses rideaux de peupliers partageant de grasses prairies, et le vert plus laiteux, plus fragile des seigles recemment leves, et ses haies d'aubepine ou s'ouvraient des bourgeons gommeux.

Quelles etaient ces tours qu'on apercevait au lointain, noyees dans une brume legere, vers le couchant ? Marie eu beaucoup de peine a repondre que c'etaient les tours de Montfort-l'Amaury.

Elle eprouvait un melange d'angoisse et de bonheur qui l'empechait de parler, qui l'empechait de penser. Ou conduisait ce sentier ? Elle ne le savait plus. Vers quoi la menait ce cavalier ? Elle ne le savait pas davantage. Elle obeissait a quelque chose qui n'avait pas encore de nom, qui etait plus fort que la crainte de l'inconnu, plus fort que les preceptes enseignes et les mises en garde des confesseurs. Elle se sentait livree entierement a une volonte etrangere. Ses mains se crispaient un peu plus sur ce manteau, sur ce dos d'homme qui constituait en l'instant, au milieu du chavirement de tout, la seule certitude de l'univers.

Le cheval qui allait, renes longues, s'arreta de lui-meme pour manger une jeune pousse.

Guccio descendit, prit Marie dans ses bras et la posa sur le sol. Mais il ne la lacha point et garda les mains autour de sa taille, qu'il s'etonna de trouver si etroite et si mince. La jeune fille demeurait sans bouger, prisonniere, inquiete, mais consentante, entre ces doigts qui l'enserraient. Guccio sentit qu'il fallait parler ; et ce furent les paroles italiennes pour exprimer l'amour qui lui vinrent aux levres :

-- Ti voglio bene, ti voglio tanto bene.

Elle parut les comprendre, tellement la voix suffisait a en donner le sens.

A contempler ainsi Marie, sous le soleil, Guccio vit que les cils de la jeune fille n'etaient pas dores comme il l'avait cru, ni ses cheveux vraiment blonds. Elle etait une chataine a reflets roux, avec une carnation de blonde et de grands yeux bleu fonce, largement dessines sous le sourcil. D'ou venait alors cet eclat dore qui emanait d'elle ? D'instant en instant, Marie devenait pour Guccio plus exacte, plus reelle, et elle etait parfaitement belle dans cette realite. Il l'etreignit plus etroitement, glissa la main lentement, doucement le long de la hanche, puis du corsage, continuant d'apprendre la verite de ce corps.

-- Non... murmura-t-elle eloignant cette main.

Mais comme si elle craignait de le decevoir, elle renversa un peu le visage vers le sien. Elle avait entrouvert les levres, et ses yeux etaient clos. Guccio se pencha vers cette bouche, vers ce beau fruit qu'il convoitait tant. Et ils resterent ainsi de longues secondes, parmi le pepiement des oiseaux, les lointains aboiements des chiens, et toute la grande respiration de la nature qui semblait soulever la terre sous leurs pieds.

Quand leurs levres se furent separees, Guccio remarqua le tronc verdatre et tordu d'un gros pommier qui croissait la, et cet arbre lui parut etonnamment beau et vivant, comme il n'en avait jamais vu de pareil jusqu'a ce jour. Une pie sautillait dans le seigle nouveau ; et le garcon des villes demeurait tout surpris de ce baiser en plein champ.

-- Vous etes venu ; vous etes enfin venu, murmura Marie.

On eut dit qu'elle l'attendait depuis le fond des ages, depuis le fond des nuits. Elle ne le quittait plus du regard.

Il voulut reprendre sa bouche, mais cette fois elle refusa.

-- Non, il faut retourner, dit-elle.

Elle avait la certitude que l'amour etait apparu dans sa vie, et pour l'instant elle etait comblee. Elle ne souhaitait rien de plus.

Quand elle fut de nouveau assise sur le cheval, derriere Guccio, elle passa les bras autour de la poitrine du jeune Siennois, posa la tete contre son epaule, et se laissa aller ainsi, au rythme de la monture, liee a l'homme que Dieu lui avait envoye.

Elle avait le gout du miracle et le sens de l'absolu. Pas un instant elle n'imagina que Guccio put etre dans une disposition d'ame differente de la sienne, ni que le baiser qu'ils avaient echange put avoir pour lui une signification moins grave que celle qu'elle y attachait.

Elle ne se redressa, et ne reprit le maintien qui convenait, que lorsque les toits de Cressay apparurent dans le val.

Les deux freres etaient rentres de la chasse. Dame Eliabel vit sans plaisir Marie revenir en compagnie de Guccio. Quoi qu'ils fissent pour ne rien laisser paraitre, les jeunes gens avaient un air de bonheur qui donna du depit a la grasse chatelaine et lui inspira des pensees de severite envers sa fille. Mais elle n'osa aucune remarque en presence du jeune banquier.

-- J'ai fait rencontre de damoiselle Marie, et lui ai demande de me montrer les alentours de votre domaine, dit Guccio. C'est belle terre que vous possedez.

Puis il ajouta :

-- J'ai ordonne qu'on reporte votre creance a l'an prochain ; mon oncle, j'espere, m'approuvera. Peut-on rien refuser a si noble dame !

Alors dame Eliabel gloussa et prit un air de discret triomphe.

On fit a Guccio force remerciements ; pourtant, quand il annonca qu'il allait repartir, on n'insista pas trop pour le garder. Il etait bien charmant cavalier, ce jeune Lombard, et il avait rendu grand service... mais on ne le connaissait guere, apres tout. La creance etait prolongee, c'etait l'essentiel. Dame Eliabel n'aurait pas de mal a se persuader que ses charmes y avaient aide.

La seule personne qui desirait vraiment que Guccio restat ne pouvait ni n'osait rien dire.

Pour dissiper la vague gene qui s'installait, on forca Guccio d'emporter un quartier du chevreuil que les freres avaient tue, et on lui fit promettre de revenir. Il promit, en regardant Marie.

-- Pour les interets de la creance, je reviendrai, soyez certains, dit-il d'un ton jovial qui voulait donner le change.

Son bagage boucle, il se remit en selle.

Le voyant s'eloigner en descendant vers la Mauldre, madame de Cressay eut un fort soupir et declara a ses fils, moins pour eux que pour donner du fil a ses illusions :

-- Mes enfants, votre mere sait encore parler aux damoiseaux. J'ai fait bonne manoeuvre avec celui-la, et vous l'eussiez trouve plus apre si je ne l'avais point pris a part.

De peur de se trahir, Marie etait deja rentree dans la maison.

Sur la route de Paris, Guccio, galopant, se considerait comme un seducteur irresistible qui n'avait qu'a paraitre dans les chateaux pour y moissonner les coeurs. L'image de Marie dans le clos des pommiers, aupres de la riviere, ne le quittait pas. Et il se promettait de revenir a Neauphle, tres vite, dans quelques jours peut-etre...

Il arriva pour le souper rue des Lombards et, jusqu'a une heure avancee, s'entretint avec son oncle Tolomei. Celui-ci accepta sans peine les explications que Guccio lui donna au sujet de la creance ; il avait d'autres soucis en tete. Mais il parut s'interesser specialement aux agissements du prevot Portefruit.

Toute la nuit, Guccio eut l'impression que Marie habitait son sommeil. Le lendemain il y pensait deja un peu moins.

Il connaissait, a Paris, deux femmes de marchands, jolies bourgeoises de vingt ans, qui ne lui etaient pas cruelles. Au bout de quelques jours, il avait oublie sa conquete de Neauphle.

Mais les destins se forment lentement et nul ne sait, parmi tous nos actes semes au hasard, lesquels germeront pour s'epanouir, comme des arbres. Nul ne pouvait imaginer que le baiser echange au bord de la Mauldre conduirait la belle Marie jusqu'au berceau d'un roi.

A Cressay, Marie commencait d'attendre.





VI



LA ROUTE DE CLERMONT


Vingt jours plus tard, la petite cite de Clermont-de-l'Oise connaissait une animation fort inhabituelle. Des portes jusqu'au chateau royal, de l'eglise a la prevote, il y avait grand mouvement de peuple. On se bousculait dans les rues et dans les tavernes, avec une rumeur joyeuse, et les tentures de procession flottaient aux fenetres. Car les crieurs publics avaient annonce, tot le matin, que Monseigneur de Poitiers, second fils du roi, et son oncle, Monseigneur de Valois, venaient accueillir, au nom du souverain, leur soeur et niece, la reine Isabelle d'Angleterre.

Celle-ci, debarquee trois jours plus tot sur le sol de France, faisait route a travers la Picardie. Elle avait quitte Amiens le matin ; si tout allait bien, elle parviendrait a Clermont en fin d'apres-midi. Elle y dormirait et, le lendemain, son escorte d'Angleterre jointe a celle de France, elle se rendrait au chateau de Maubuisson, pres Pontoise, ou son pere, Philippe le Bel, l'attendait.

Peu avant vepres, prevenus de l'approche des princes francais, le prevot, le capitaine de ville et les echevins passerent la porte de Paris pour presenter les clefs. Philippe de Poitiers et Charles de Valois, qui chevauchaient en tete, recurent leur bienvenue et penetrerent dans Clermont.

Derriere eux s'avancaient plus de cent gentilshommes, ecuyers, valets et gens d'armes, dont les chevaux soulevaient grande poussiere.

Une tete dominait toutes les autres, celle de Robert d'Artois. A cavalier geant, monture geante. Ce colossal seigneur, assis sur un enorme percheron rouan, et portant bottes rouges, manteau rouge, cotte d'armes de soie rouge, attirait forcement les regards. Alors que, chez maint cavalier, la fatigue etait visible, lui restait droit en selle comme s'il venait juste d'y monter.

En verite, depuis le depart de Pontoise, Robert d'Artois avait, pour se soutenir et se rafraichir, le sentiment aigu de la vengeance. Il etait seul a savoir le but veritable du voyage de la jeune reine d'Angleterre, seul a en deviner les developpements. Et il en tirait d'avance une jouissance apre et secrete.

Pendant tout le trajet, il n'avait cesse de surveiller Gautier et Philippe d'Aunay qui faisaient partie du cortege, le premier comme ecuyer de la maison de Poitiers, et le cadet comme ecuyer de celle de Valois. Les deux jeunes gens etaient ravis du deplacement et de tout ce train royal. Pour mieux briller, ils avaient, dans leur innocence et leur vanite, accroche sur leurs vetements d'apparat les belles aumonieres donnees par leurs maitresses. En voyant ces objets etinceler a leurs ceintures, Robert d'Artois sentit passer dans sa poitrine les ondes d'une enorme joie cruelle, et il eut peine a s'empecher de rire. << Allez, mes gentillets, mes oisons, mes coquebins, se disait-il, souriez donc en pensant aux beaux seins de vos dames. Pensez-y bien, car vous n'y toucherez plus guere ; et respirez le jour qu'il fait, car je crois fort que vous n'en aurez plus beaucoup d'autres. >>

En meme temps, gros tigre jouant, griffes rentrees, avec sa proie, il adressait aux freres d'Aunay des saluts cordiaux ou leur lancait quelque joyeusete sonore.

Depuis qu'il les avait sauves du faux guet-apens de la tour de Nesle, les deux garcons se consideraient comme ses obliges et se sentaient tenus de lui temoigner de l'amitie. Quand le cortege s'arreta ils inviterent d'Artois a vider en leur compagnie un broc de vin gris, sur le seuil d'une auberge.

-- A vos amours, leur dit-il en levant son gobelet. Et gardez bien le gout de ce petit vin.

Dans la grand-rue coulait une foule dense, qui ralentissait l'avance des chevaux. La brise agitait legerement les draperies multicolores qui ornaient les fenetres. Un chevaucheur arriva au galop, annoncant que le train de la reine d'Angleterre etait en vue ; aussitot se refit un grand branle-bas.

-- Pressez nos gens, cria Philippe de Poitiers a Gautier d'Aunay.

Puis, se tournant vers Charles de Valois :

-- Nous sommes a l'heure qu'il faut, mon oncle.

Charles de Valois, tout de bleu vetu, et un peu congestionne par la fatigue, se contenta d'incliner la tete. Il se serait bien passe de cette chevauchee ; son humeur etait morose.

Le cortege avanca sur la route d'Amiens.

Robert d'Artois s'approcha des princes et se mit au botte a botte avec Valois. Bien que depossede de l'heritage d'Artois, Robert n'en etait pas moins cousin du roi, et sa place etait sur le rang des premieres couronnes de France. Regardant la main gantee de Philippe de Poitiers fermee sur les renes de son cheval noir, Robert pensait : << C'est pour toi, mon maigre cousin, c'est pour te donner la Comte-Franche que l'on m'a ote mon Artois. Mais avant que demain soit acheve, tu vas recevoir une blessure dont ni l'honneur ni la fortune d'un homme ne se remettent aisement. >>

Philippe, comte de Poitiers et mari de Jeanne de Bourgogne, etait age de vingt et un ans. Par le physique autant que par la maniere d'etre, il differait du reste de la famille royale. Il n'avait pas la beaute majestueuse et froide de son pere, ni le turbulent embonpoint de son oncle. Il tenait de sa mere, la Navarraise. Long de visage, de corps et de membres, tres grand, ses gestes etaient toujours mesures, sa voix precise, un peu seche ; tout en lui, le regard, la simplicite du vetement, la courtoisie controlee de ses propos, disait une nature reflechie, decidee, ou la tete l'emportait sur les impulsions du coeur. Il etait deja dans le royaume une force avec laquelle il fallait compter.

La rencontre des deux corteges se fit a une demi-lieue de Clermont. Quatre herauts de la maison de France, groupes au milieu du chemin, leverent leurs longues trompettes et lancerent quelques sonneries graves. Les sonneurs anglais repondirent en soufflant dans des instruments semblables, mais d'une tonalite plus aigue. Les princes s'avancerent, et la reine Isabelle, mince et droite sur sa haquenee blanche, recut la breve bienvenue que lui adressa son frere, Philippe de Poitiers. Charles de Valois vint ensuite baiser la main de sa niece ; puis ce fut le tour du comte d'Artois qui, dans la grande inclinaison de tete et le regard qu'il adressa a la jeune reine, sut assurer celle-ci qu'il n'y avait ni obstacle ni imprevu dans le deroulement de leur machination.

Pendant que s'echangeaient compliments, questions et nouvelles, les deux escortes attendaient et s'observaient. Les chevaliers francais jugeaient les costumes des Anglais. Ceux-ci, immobiles et dignes, le soleil dans l'oeil, portaient avec fierte, brodees sur leur cotte, les armes d'Angleterre ; encore qu'ils fussent, pour la plupart, francais d'origine et de nom, on les sentait soucieux de faire belle figure en terre etrangere[16].

De la grande litiere bleu et or qui suivait la reine, s'eleva un cri d'enfant.

-- Ma soeur, dit Philippe, vous avez donc amene derechef notre petit neveu en ce voyage ? N'est-ce pas bien eprouvant pour un enfant d'un si jeune age ?

-- Je n'aurais garde de le laisser a Londres sans moi, repondit Isabelle.

Philippe de Poitiers et Charles de Valois lui demanderent quel etait le but de sa venue ; elle leur declara simplement qu'elle voulait voir son pere, et ils comprirent qu'ils n'en sauraient pas plus, au moins pour l'instant.

Un peu lassee par la longueur de l'etape, elle descendit de sa jument blanche, et prit place dans la grande litiere portee par deux mules caparaconnees de velours. Les escortes se remirent en marche vers Clermont.

Profitant de ce que Poitiers et Valois reprenaient la tete du cortege, d'Artois poussa son cheval aupres de la litiere.

-- Vous etes plus belle a chaque fois qu'on vous voit, ma cousine, lui dit-il.

-- Ne mentez point. Je ne puis certes etre belle apres une semaine de chemin et de poussiere, repondit la reine.

-- Quand on vous a aimee de souvenir pendant de longues semaines, on ne voit point la poussiere, on ne voit que vos yeux.

Isabelle se renfonca un peu dans les coussins. De nouveau, elle se sentait reprise de cette singuliere faiblesse qui l'avait saisie a Westminster en face de Robert. << Est-il donc vrai qu'il m'aime, pensait-elle, ou bien seulement me fait-il compliments comme il en doit faire a toute femme ? >> Entre les rideaux de la litiere, elle voyait au flanc du cheval pommele l'immense botte rouge et l'eperon dore ; elle voyait cette cuisse de geant dont les muscles roulaient contre l'arcon de la selle ; et elle se demandait si, chaque fois qu'elle se trouverait en presence de cet homme, elle eprouverait ce meme trouble, ce meme desir d'abandon... Elle fit effort pour se dominer. Elle n'etait point la pour elle-meme.

-- Mon cousin, dit-elle, profitons de ce que nous pouvons parler, et mettez-moi au fait de ce que vous avez a m'apprendre.

Rapidement, et feignant de lui commenter le paysage, il lui raconta ce qu'il savait et ce qu'il avait fait, la surveillance dont il avait entoure les princesses royales, le guet-apens de la tour de Nesle.

-- Quels sont ces hommes qui deshonorent la couronne de France ? demanda Isabelle.

-- Ils marchent a vingt pas de vous. Ils sont de l'escorte qui vous fait conduite.

Et il donna les renseignements essentiels sur les freres d'Aunay, leurs fiefs, leur parente, leurs alliances.

-- Je veux les voir, dit Isabelle.

A grands signes, d'Artois appela les deux jeunes gens.

-- La reine vous a remarques, dit-il en leur faisant un gros clin d'oeil.

Les visages des deux garcons s'epanouirent d'orgueil et de plaisir.

D'Artois les poussa vers la litiere, comme s'il etait en train de faire leur fortune, et tandis qu'ils saluaient plus bas que l'encolure de leurs montures, il dit, jouant la jovialite :

-- Madame, voici messires Gautier et Philippe d'Aunay, les plus loyaux ecuyers de votre frere et de votre oncle. Je les recommande a votre bienveillance. Ils sont un peu mes proteges.

Isabelle examina froidement les deux jeunes hommes, se demandant ce qu'ils avaient dans le visage et l'allure qui put detourner de leur devoir des filles de roi. Ils etaient beaux, a coup sur, et la beaute des hommes genait toujours un peu Isabelle. Soudain, elle apercut les aumonieres a la ceinture des deux cavaliers, et ses yeux aussitot chercherent ceux de Robert. Ce dernier eut un bref sourire.

Desormais il pouvait rentrer dans l'ombre. Il n'aurait meme pas a assumer devant la cour le role deplaisant de delateur. << Beau labeur, Robert, beau labeur >>, se disait-il.

Les freres d'Aunay, la tete pleine de reves, allerent reprendre leur place dans le defile.

Les cloches de toutes les eglises de Clermont, de toutes les chapelles, de tous les couvents, sonnaient a la volee, et, de la petite ville en liesse, montaient deja de longues clameurs de bienvenue vers cette reine de vingt-deux ans qui apportait a la cour de France le plus surprenant des malheurs.





VII



TEL PERE, TELLE FILLE


Un chandelier d'argent nielle, somme d'un gros cierge entoure d'une couronne de chandelles, eclairait sur la table la liasse de parchemins dont le roi venait d'achever l'examen. De l'autre cote des fenetres, le parc se dissolvait dans le crepuscule ; Isabelle, le visage tourne vers la nuit, regardait l'ombre prendre les arbres un a un.

Depuis Blanche de Castille, Maubuisson, aux abords de Pontoise, etait demeure royale et Philippe le Bel en avait fait l'une de ses residences habituelles. Il avait du gout pour ce domaine silencieux, clos de hautes murailles, pour son parc, et pour son abbaye ou des soeurs benedictines menaient une vie paisible rythmee par les offices religieux. Le chateau lui-meme n'etait pas grand ; mais Philippe le Bel en appreciait le calme.

-- C'est la que je prends conseil de moi, avait-il declare un jour.

Il y habitait avec sa famille et une cour reduite.

Isabelle etait arrivee l'apres-midi, au terme de son voyage. Elle avait aborde ses trois belles-soeurs, Marguerite, Jeanne et Blanche, avec un visage parfaitement souriant, et repondu d'un ton de circonstance a leurs paroles d'accueil.

Le souper avait ete bref. Et maintenant Isabelle etait enfermee tete a tete avec son pere dans la piece ou il aimait a s'isoler. Le roi Philippe l'observait de ce regard glace dont il contemplait toute creature humaine, fut-ce sa propre enfant. Il attendait qu'elle parlat ; elle n'osait pas. << Je vais lui faire tant de mal >>, pensait-elle. Et soudain, a cause de cette presence, de ce parc, de ces arbres, de ce silence, il vint a Isabelle une grande bouffee de souvenirs d'enfance, en meme temps que de pitie pour elle-meme.

-- Mon pere, dit-elle, mon pere, je suis malheureuse. Ah ! Comme la France me semble loin depuis que je suis reine d'Angleterre ! Et comme j'ai le regret des jours qui ne sont plus !

Elle eut a se defendre contre la tentation des larmes.

-- Est-ce pour m'informer de ceci, Isabelle, que vous avez entrepris ce long voyage ? demanda le roi d'une voix sans chaleur.

-- Si ce n'est a mon pere, a qui dirai-je que je n'ai pas de bonheur ? repondit-elle.

Le roi regarda la fenetre, maintenant obscure, et dont le vent faisait vibrer les vitraux ; puis il regarda les chandelles, puis le feu.

-- Le bonheur... dit-il lentement. Qu'est-ce donc que le bonheur, ma fille, sinon de convenir a notre destinee ?

Ils etaient assis face a face sur des sieges de chene.

-- Je suis reine, il est vrai, dit-elle a voix basse. Mais est-ce qu'on me traite en reine la-bas ?

-- Vous fait-on du tort ?

Il avait mis peu de surprise dans sa question, sachant trop ce qu'elle allait repondre.

-- Ignorez-vous a qui vous m'avez mariee ? dit-elle. Est-ce un mari, celui qui deserte mon lit depuis le premier jour ? A qui ni les soins, ni les egards, ni les sourires qui lui viennent de moi, n'arrachent un mot ? Qui me fuit comme si j'etais affligee de la lepre et distribue, non pas meme a des favorites, mais a des hommes, mon pere, a des hommes, les faveurs qu'il m'a otees ?

Philippe le Bel connaissait tout cela depuis longtemps, et depuis longtemps aussi sa reponse etait prete.

-- Je ne vous ai point mariee a un homme, Isabelle, mais a un roi. Je ne vous ai point sacrifiee par erreur. Est-ce a vous que je dois apprendre ce que nous devons a nos Etats, et que nous ne sommes point nes pour nous laisser aller a nos douleurs de personnes ? Nous ne vivons point nos propres vies, mais celles de nos royaumes, et c'est par la seulement que nous pouvons trouver notre contentement... si nous convenons a notre destinee.

En parlant, il s'etait rapproche du chandelier. La lumiere accusait les reliefs ivoirins de son beau visage.

<< Je n'aurais pu aimer qu'un homme qui lui ressemblat, pensa Isabelle. Et jamais je n'aimerai, car jamais je ne trouverai d'homme a sa semblance. >>

Puis a haute voix :

-- Ce n'est point pour pleurer sur mes maux que je suis venue en France, mon pere. Mais je suis aise que vous m'ayez rappele ce respect de soi qui convient aux personnes royales, et aussi que le bonheur n'est point ce que nous devons poursuivre. J'aimerais seulement qu'autour de vous chacun en pensat autant.

-- Pourquoi etes-vous venue ?

Elle prit son souffle :

-- Parce que mes freres ont epouse des garces, mon pere, que je l'ai su, et que je suis aussi apre que vous a defendre l'honneur.

Philippe le Bel soupira.

-- Vous n'aimez pas, je le sais, vos belles-soeurs. Mais ce qui vous en separe...

-- Ce qui m'en separe, mon pere, c'est l'honnetete. Je sais des choses que l'on vous a cachees. Ecoutez-moi, car je ne vous apporte point seulement des mots. Connaissez-vous le jeune messire Gautier d'Aunay ?

-- Ils sont deux freres que je confonds toujours. Leur pere fut avec moi en Flandre. Celui dont vous me parlez a epouse une Montmorency, n'est-il pas vrai ? Et il est a mon fils Poitiers, comme ecuyer...

-- Il est egalement a votre bru Blanche, mais d'une autre facon. Son frere cadet Philippe, qui est a mon oncle Valois...

-- Oui, dit le roi, oui...

Un leger pli horizontal partageait son front ordinairement depourvu de toute ride.

-- ... Eh bien ! Celui-la est a Marguerite, que vous avez choisie pour etre un jour reine de France. Quant a Jeanne, on ne lui nomme pas d'amant ; mais on sait au moins qu'elle couvre les plaisirs de sa soeur et de sa cousine, protege les visites de leurs galants a la tour de Nesle, et s'acquitte tres bien d'un metier qui a un fort vieux nom... Et apprenez que toute la cour en parle, sauf a vous.

Philippe le Bel leva la main.

-- Vos preuves, Isabelle ?

-- Vous les trouverez a la ceinture des freres d'Aunay. Vous y verrez pendre des aumonieres que j'ai envoyees l'autre mois a mes belles-soeurs et que j'ai reconnues hier, sur ces gentilshommes, dans l'escorte qui m'a menee ici. Je ne m'offense pas du peu de cas que vos brus font de mes presents. Mais de tels joyaux accordes a des ecuyers ne peuvent etre que le paiement d'un service. Cherchez le service. S'il vous faut d'autres faits, je crois pouvoir facilement vous les fournir.

Philippe le Bel regardait sa fille.

Elle avait porte son accusation sans hesiter, sans faiblir, avec au fond des yeux quelque chose de determine, d'irreductible ou il se retrouvait. Elle etait vraiment sa fille.

Il se leva, et resta un long moment debout devant la fenetre.

-- Venez, dit-il enfin. Allons chez elles.

Il ouvrit la porte, traversa une piece sombre, poussa une seconde porte qui donnait sur le chemin de ronde. D'un coup, le vent de la nuit les enveloppa, faisant battre et flotter derriere eux leurs amples vetements. De courtes rafales secouaient les ardoises du toit. D'en bas, montait l'odeur de la terre humide. Devant les pas du roi et de sa fille, des archers se levaient le long des creneaux.

Les trois brus avaient leurs appartements dans l'autre aile du chateau de Maubuisson. Quand il se trouva devant la porte des princesses, Philippe le Bel s'arreta un instant. Il ecouta. Des rires et de petits cris de joie lui parvenaient a travers le vantail de chene. Il regarda Isabelle.

-- Il faut, dit-il.

Isabelle inclina la tete sans repondre. Le roi ouvrit la porte.

Marguerite, Jeanne et Blanche pousserent un cri de surprise, et leurs rires se casserent net.

Elles etaient en train de jouer avec des marionnettes ; elles reconstituaient une scene inventee par elles et qui, reglee par un maitre jongleur, les avait fort diverties un jour, a Vincennes, mais dont le roi s'etait irrite.

Les marionnettes etaient faites a l'image des principaux personnages de la cour. Le petit decor representait la chambre du roi, ou celui-ci figurait, couche dans un lit pare d'un drap d'or. Monseigneur de Valois frappait a la porte et demandait a parler a son frere. Hugues de Bouville, le grand chambellan, repondait que le roi ne voulait parler a personne, et avait defendu qu'on le derangeat. Monseigneur de Valois s'en repartait tout en colere. Venaient ensuite cogner a l'huis les marionnettes de Louis de Navarre et du prince Charles. Bouville faisait aux fils du roi la meme reponse. Enfin, precede de trois sergents massiers, se presentait Enguerrand de Marigny ; aussitot on lui ouvrait la porte tout grand, en lui disant : << Monseigneur, soyez le bienvenu. Le roi a desir de vous voir. >>

Cette satire avait paru deplacee a Philippe le Bel ; il avait interdit qu'on la repetat. Mais les jeunes princesses passaient outre, en secret, y prenant d'autant plus de plaisir que c'etait amusement defendu.

Elles variaient le texte et rencherissaient de trouvailles et de moqueries, surtout quand elles maniaient les marionnettes qui representaient leurs maris.

Elles furent, a l'entree du roi et d'Isabelle, comme trois ecolieres prises en faute. En hate, Marguerite ramassa un surcot qui trainait sur un siege et le revetit pour couvrir sa gorge trop denudee. Blanche releva ses tresses qu'elle avait derangees en simulant le courroux de l'oncle Valois.

Jeanne, qui gardait le mieux son calme, dit vivement :

-- Nous avons fini, Sire, nous avons juste fini ; mais vous auriez pu tout entendre sans qu'il y eut motif a vous courroucer. Nous allons tout ranger.

Elle frappa dans ses mains.

-- Hola ! Beaumont, Comminges, mes bonnes...

-- Inutile d'appeler vos dames, dit brievement le roi.

Il avait a peine regarde leur jeu ; il les regardait, elles. La plus jeune, Blanche, avait dix-huit ans, les deux autres vingt et un. Il les avait vues grandir, embellir, depuis qu'elles etaient arrivees, chacune environ sa douzieme ou treizieme annee, pour epouser l'un de ses fils. Mais elles ne semblaient pas avoir acquis plus de cervelle qu'elles n'en possedaient alors. Elles jouaient encore avec des marionnettes... Se pouvait-il que si grande malice de femme logeat dans ces etres la, qui lui semblaient toujours des enfants ? << Peut-etre, pensa-t-il, je ne connais rien aux femmes. >>

-- Ou sont vos epoux ? demanda-t-il.

-- Dans la salle d'armes, Sire mon pere, dit Jeanne.

-- Vous le voyez, je ne suis pas venu seul, reprit-il. Vous dites souvent que votre belle-soeur ne vous aime point. Et pourtant on me rapporte qu'elle vous a fait a chacune un fort beau present...

Isabelle vit comme une lueur s'eteindre dans les yeux de Marguerite et de Blanche.

-- Voulez-vous, poursuivit lentement Philippe le Bel, me montrer ces aumonieres que vous avez recues d'Angleterre ?

Le silence qui suivit separa le monde en deux. Il y avait d'un cote le roi de France, la reine d'Angleterre, la cour, les barons, les royaumes ; et puis, de l'autre, trois femmes fautives et decouvertes pour lesquelles commencait un long cauchemar.

-- Eh bien mes filles ! dit le roi. Pourquoi ne repondez-vous ?

Il continuait de les regarder fixement, de ses yeux immenses, dont les paupieres ne battaient pas.

-- J'ai laisse mon aumoniere a Paris, dit Jeanne.

-- Moi de meme, moi de meme, dirent aussitot les deux autres.

Philippe le Bel, lentement, se dirigea vers la porte. Ses belles-filles, blemes, observaient ses gestes.

La reine Isabelle s'etait adossee au mur, et respirait a petits coups. Le roi dit, sans se retourner :

-- Puisque ces aumonieres sont a Paris, nous enverrons deux ecuyers les prendre sur-le-champ.

Il ouvrit la porte, appela un homme de garde et lui commanda d'aller querir les freres d'Aunay.

Blanche n'y resista pas. Elle se laissa choir sur un tabouret, la tete videe de sang, le coeur arrete et son front s'inclina de cote, comme si elle defaillait. Jeanne la secoua par le bras pour l'obliger a se ressaisir.

Marguerite, de ses petites mains brunes, tordait machinalement le cou d'une marionnette.

Isabelle ne bougeait pas. Elle sentait sur elle les regards de Marguerite et de Jeanne ; son role de delatrice lui devenait lourd a porter. Elle eprouva soudain une grande fatigue. << J'irai jusqu'au bout >>, pensa-t-elle.

Les freres d'Aunay entrerent, empresses, confus, se bousculant presque dans leur desir de bien servir et de se faire valoir.

Isabelle etendit la main.

-- Mon pere, dit-elle, ces gentilshommes semblent avoir prevenu votre souhait, puisque voici qu'ils apportent, pendues a leurs ceintures, les aumonieres que vous demandiez a voir.

Philippe le Bel se tourna vers ses brus.

-- Pouvez-vous me faire connaitre comment ces ecuyers se trouvent pourvus des presents que vous a faits votre belle-soeur ?

Aucune ne repondit.

Philippe d'Aunay regarda Isabelle avec etonnement, tel un chien qui ne comprend pas pourquoi on le bat, puis tourna les yeux vers son aine, en cherchant protection. Gautier avait la bouche entrouverte.

-- Gardes ! Au roi ! cria Philippe le Bel.

Sa voix fit passer le froid dans l'echine des assistants, et se repercuta, insolite, terrible, a travers le chateau et la nuit. Depuis plus de dix ans, depuis la bataille de Mons-en-Pevele exactement, ou il avait rameute ses troupes et force la victoire, on ne l'avait jamais entendu crier, et l'on ne se rappelait plus qu'il put avoir cette force dans la gorge. Ce furent d'ailleurs les seuls mots qu'il prononca ainsi.

-- Appelez votre capitaine, dit-il a l'un des hommes qui accouraient.

Aux autres, il commanda de se tenir sur la porte. On entendit une lourde galopade le long du chemin de ronde, et, un moment apres, messire Alain de Pareilles entra, tete nue, achevant de se harnacher.

-- Messire Alain, lui dit le roi, saisissez-vous de ces deux ecuyers. Au cachot et aux fers. Ils auront a repondre devant ma justice. Gautier d'Aunay voulut s'elancer.

-- Sire, balbutia-t-il, Sire...

-- Il suffit, dit Philippe le Bel. C'est a messire de Nogaret que vous devrez parler a present... Messire Alain, reprit-il, les princesses seront gardees ici par vos hommes, jusqu'a nouvel avis. Defense a elles de sortir. Defense a quiconque, a leurs servantes, a leurs parents, meme a leurs epoux, de penetrer ceans, ou de parler avec elles. Vous m'en repondrez.

Si surprenants que fussent ces ordres, Alain de Pareilles les entendit sans broncher. Rien ne pouvait etonner l'homme qui avait arrete le grand-maitre des Templiers. La volonte du roi etait sa seule loi.

-- Allons, messires, dit-il aux deux freres en leur designant la porte.

Gautier, se mettant en marche, murmura :

-- Prions Dieu, Philippe ; tout est fini...

Leurs pas, couverts par ceux des hommes d'armes, decrurent sur les dalles.

Marguerite et Blanche ecouterent ce roulement de semelles qui emportait leurs amours, leur honneur, leur fortune, leur vie tout entiere. Jeanne se demandait si elle parviendrait jamais a se disculper. Marguerite, brusquement, jeta dans le feu la marionnette dechiree. Blanche, de nouveau, etait au bord de s'evanouir.

-- Viens, Isabelle, dit le roi.

Ils sortirent. La jeune reine d'Angleterre avait vaincu ; mais elle se sentait lasse, et etrangement emue parce que son pere lui avait dit : << Viens, Isabelle. >> C'etait la premiere fois qu'il la tutoyait depuis le temps de sa petite enfance.

Ils reprirent, l'un suivant l'autre, le chemin de ronde. Le vent d'est poussait dans le ciel d'enormes nuages sombres. Le roi repassa par son cabinet, se saisit du chandelier d'argent, et partit a la recherche de ses fils. Sa grande ombre s'enfonca dans un escalier a vis. Son coeur lui semblait pesant, et il ne sentait pas les gouttes de cire qui coulaient sur ses doigts.





VIII



MAHAUT DE BOURGOGNE


Vers le milieu de la meme nuit, deux cavaliers, qui avaient fait partie de l'escorte d'Isabelle, s'eloignerent du chateau de Maubuisson. C'etaient Robert d'Artois et son serviteur Lormet, a la fois valet, confident, compagnon d'armes et de route, et fidele executeur de toutes besognes.

Transfuge, pour quelque pendable raison, de la maison des comtes de Bourgogne, Lormet le Dolois, depuis que Robert se l'etait attache, n'avait pratiquement pas quitte ce dernier d'une minute ni d'une semelle. C'etait merveille que de voir ce petit homme rond, rable et deja grisonnant, s'inquieter en toute occasion de son jeune geant de maitre, et le suivre pas a pas pour le seconder en toute entreprise, comme il l'avait fait recemment dans le guet-apens tendu aux freres d'Aunay.

Le jour se levait lorsque les deux cavaliers arriverent aux portes de Paris. Ils mirent au pas leurs chevaux fumants, et Lormet bailla une bonne dizaine de fois. A cinquante ans passes, il resistait mieux qu'un jeune ecuyer aux longues courses a cheval, mais le manque de sommeil l'accablait.

Sur la place de Greve se faisait le rassemblement habituel des manoeuvres en quete de travail. Contremaitres des chantiers du roi et patrons mariniers circulaient entre les groupes pour embaucher aides, debardeurs, et commissionnaires. Robert d'Artois traversa la place et s'engagea dans la rue Mauconseil ou habitait sa tante, Mahaut d'Artois.

-- Vois-tu, Lormet, dit le geant, je veux que cette chienne trop grasse entende son malheur de ma propre bouche. Voici un grand moment de plaisir, en ma vie, qui s'approche. Je veux voir la mauvaise gueule de ma tante, lorsque je vais lui conter ce qui se passe a Maubuisson. Et je veux qu'elle vienne a Pontoise ; et je veux qu'elle aide a sa ruine en allant braire devant le roi, et je veux qu'elle en creve de depit.

Lormet bailla un bon coup.

-- Elle crevera, Monseigneur, elle crevera, soyez-en sur, vous faites bien tout ce qu'il faut pour cela, dit-il.

Ils atteignaient l'imposant hotel des comtes d'Artois.

-- N'est-ce point vilenie qu'elle soit a se goberger en ce gros logis que mon grand-pere a fait batir ! reprit Robert. C'est moi qui devrais y vivre !

-- Vous y vivrez, Monseigneur, vous y vivrez.

-- Et je t'en ferai concierge, avec cent livres par an.

-- Merci, Monseigneur, repondit Lormet comme s'il avait deja la haute fonction, et l'argent en poche.

D'Artois sauta au bas de son percheron, lanca la bride a Lormet, et saisit le heurtoir dont il frappa quelques coups a fendre la porte.

Le battant cloute s'ouvrit, livrant passage a un gardien de belle taille, fort eveille, et qui tenait a la main une masse grosse comme le bras.

-- Qui va la ? demanda le gardien, indigne d'un pareil vacarme.

Mais Robert d'Artois le poussa de cote et penetra dans l'hotel. Une dizaine de valets et de servantes s'affairaient au nettoyage matinal des cours, des couloirs et des escaliers. Robert, bousculant tout le monde, gagna l'etage des appartements.

-- Hola !

Un valet accourut, tout effare, un seau a la main.

-- Ma tante, Picard ! Il me faut voir ma tante dans l'instant.

Picard, la tete plate et le cheveu rare, posa son seau et repondit :

-- Elle mange, Monseigneur.

-- Eh bien ! Je n'en suis point derange ! Previens-la de ma venue, et fais vite !

S'etant rapidement compose une mine de douleur et d'emotion, Robert d'Artois suivit le valet jusqu'a la chambre.

Mahaut, comtesse d'Artois, pair du royaume, ex-regente de Franche-Comte, etait une puissante femme entre quarante et quarante-cinq ans, a la carcasse haute et solide, aux flancs massifs. Son visage, au masque engraisse, donnait une impression de force et de volonte. Elle avait le front large et bombe, le cheveu encore bien chatain, la levre un peu trop duvetee, la bouche rouge.

Tout etait grand chez cette femme, les traits, les membres, l'appetit, les coleres, l'avidite a posseder, les ambitions, le gout du pouvoir. Avec l'energie d'un homme de guerre et la tenacite d'un legiste, elle menait sa cour d'Arras comme elle avait mene sa cour de Dole, surveillant l'administration de ses territoires, exigeant l'obeissance de ses vassaux, menageant la force d'autrui, mais frappant sans pitie l'ennemi decouvert.

Douze ans de lutte avec son neveu lui avaient appris a le bien connaitre. Chaque fois qu'une difficulte survenait, chaque fois que les seigneurs d'Artois regimbaient, chaque fois qu'une ville protestait contre l'impot, Mahaut ne tardait pas a deceler quelque action de Robert, en sous-main.

<< C'est un loup sauvage, un grand loup cruel et faux, disait-elle en parlant de lui. Mais je suis plus solide de tete, et il finira par se briser lui-meme a force d'en trop faire. >>

Ils se parlaient a peine depuis de longs mois et ne se voyaient que par obligation, a la cour.

Ce matin-la, assise devant une petite table dressee au pied de son lit, la comtesse Mahaut machait, tranche apres tranche, un pate de lievre qui constituait le debut de son menu de reveil.

De meme que Robert s'appliquait a feindre l'emoi et le chagrin, elle s'appliqua, quand elle le vit entrer, a feindre le naturel et l'indifference.

-- Eh ! Vous voila bien vif a l'aurore, mon neveu. Vous arrivez comme la tempete ! D'ou vient cette hate ?

-- Madame ma tante, s'ecria Robert, tout est perdu !

Sans changer d'attitude, Mahaut s'arrosa tranquillement le gosier d'une pleine timbale de vin d'Arbois, a la belle couleur de rubis, et qu'elle preferait a tout autre.

-- Qu'avez-vous perdu, Robert ? Un autre proces ? demanda-t-elle.

-- Ma tante, je vous jure que ce n'est point l'instant de nous larder de traits. Le malheur qui s'abat sur notre famille ne souffre pas qu'on plaisante.

-- Quel malheur pour l'un de nous pourrait etre un malheur pour l'autre ? dit Mahaut avec un calme cynisme.

-- Ma tante, nous sommes dans la main du roi.

Mahaut laissa paraitre un peu d'inquietude dans son regard. Elle se demandait quel piege on pouvait bien lui tendre, et ce que signifiait tout ce preambule.

D'un geste qui lui etait familier, elle retroussa ses manches sur ses avant-bras fort gras et charnus. Puis elle plaqua la main sur la table et appela :

-- Thierry !

-- Je ne saurais parler devant personne d'autre que vous, s'ecria Robert. Ce que je viens vous apprendre touche a notre honneur.

-- Bah ! Tu peux tout dire devant mon chancelier.

Elle se mefiait et voulait un temoin.

Un court instant, ils se mesurerent du regard, elle attentive, lui se delectant de la comedie qu'il jouait. << Appelle donc ton monde, pensait-il. Appelle, et que chacun entende. >>

C'etait chose singuliere que de voir s'observer, se jauger, s'affronter ces deux etres qui avaient tant de traits en commun, ces deux taureaux de meme espece et de meme sang, qui se ressemblaient si fort et se detestaient si bien.

La porte s'ouvrit et Thierry d'Hirson parut. Chanoine capitulaire de la cathedrale d'Arras, chancelier de Mahaut et un peu aussi son amant, ce petit homme bouffi, au visage rond, au nez pointu et blanc, ne manquait pas d'assurance ni d'autorite.

Il salua Robert et lui dit, le regardant par-dessous les paupieres, ce qui le forcait a tenir la tete tres en arriere :

-- C'est chose rare que votre visite, Monseigneur.

-- Mon neveu a, parait-il, un grave malheur a m'apprendre, dit Mahaut.

-- Helas ! fit Robert en se laissant choir sur un siege.

Il prit un temps ; Mahaut commencait a trahir quelque impatience.

-- Nous avons eu ensemble des differends, ma tante... reprit-il.

-- Bien plus, mon neveu ; de tres vilaines querelles, et qui se sont terminees sans avantage pour vous.

-- Certes, certes, et Dieu m'est temoin que je vous ai souhaite tout le mal possible.

Il reprenait sa ruse favorite, la bonne grosse franchise avec l'aveu de ses mauvaises intentions, pour dissimuler l'arme qu'il tenait en main.

-- Mais jamais je ne vous aurais souhaite cela, continua-t-il. Car vous me savez bon chevalier, et ferme sur tout ce qui touche a l'honneur.

-- Mais qu'est-ce, a la fin ? Parle donc ! s'ecria Mahaut.

-- Vos filles, mes cousines, sont convaincus d'adultere, et arretees sur l'ordre du roi, et Marguerite avec elles.

Mahaut n'accusa pas tout de suite le coup. Elle n'y croyait pas.

-- De qui tiens-tu cette fable ?

-- De moi-meme, ma tante ; et toute la cour a Maubuisson en sait autant. Cela s'est passe a la nuit tombee.

Il prit plaisir a user les nerfs de Mahaut, ne lui livrant l'affaire que bribe apres bribe, ou tout au moins ce qu'il voulait lui en laisser savoir.

-- Ont-elles avoue ? demanda Thierry d'Hirson, toujours regardant par-dessous ses paupieres.

-- Je ne sais, repondit Robert. Mais les jeunes d'Aunay sont, en ce moment, en train d'avouer pour elles entre les mains de votre ami Nogaret.

-- Mon ami Nogaret... repeta lentement Thierry d'Hirson. Seraient-elles innocentes, avec lui elles sortiront plus noires que la poix.

-- Ma tante, reprit Robert, j'ai fait en pleine nuit les dix lieues de Pontoise a Paris pour venir vous avertir, car personne ne songeait a le faire. Croyez-vous encore que ce soient de mauvais sentiments qui m'amenent ?

Mahaut observa son neveu un instant, et dans le drame ou elle se trouvait, pensa : << Peut-etre est-il capable parfois d'un bon mouvement. >>

Puis, d'un ton bourru, elle lui dit :

-- Veux-tu manger ?

A ce seul mot, Robert comprit qu'elle etait vraiment frappee.

Il saisit sur la table un faisan froid qu'il rompit en deux, avec les mains, et dans lequel il commenca de mordre. Soudain, il vit sa tante changer etrangement de couleur. D'abord le haut de sa gorge, au-dessus de la robe bordee d'hermine, devint rouge ecarlate, puis le cou, puis le bas du visage. On voyait le sang lui envahir la face, atteindre le front et le faire virer au cramoisi. La comtesse Mahaut porta la main a sa poitrine.

<< Nous y sommes, pensa Robert. Elle en creve. Elle va crever ! >>

Il fut bientot decu, car la comtesse se dressa, balayant d'un grand geste du bras pate de lievre, timbales et plats d'argent qui allerent rouler au sol avec fracas.

-- Les garces ! hurla-t-elle. Apres tout ce que j'ai fait pour elles, apres les mariages que je leur ai arranges... Se faire pincer comme des ribaudes. Eh bien ! Qu'elles perdent tout ! Qu'on les enferme, qu'on les empale, qu'on les pende !

Le chanoine-chancelier ne bougeait pas. Il avait l'habitude des fureurs de la comtesse.

-- Voyez-vous, c'est tout juste ce que je pensais, ma tante, dit Robert la bouche pleine. C'est bien mal vous remercier de toute votre peine...

-- Il faut que j'aille a Pontoise sur l'heure, dit Mahaut sans l'entendre. Il faut que je les voie et leur souffle ce qu'elles doivent repondre.

-- Je doute que vous y parveniez, ma tante. Elles sont au secret, et nul ne peut...

-- Alors, je parlerai au roi. Beatrice ! Beatrice ! appela-t-elle.

Une tenture se souleva ; une grande fille d'une vingtaine d'annees, brune, la poitrine ronde et ferme, la hanche marquee, la jambe longue, entra sans se presser. Des qu'il l'apercut, Robert d'Artois se sentit de l'appetit pour elle.

-- Beatrice, tu as tout entendu, n'est-ce pas ? demanda Mahaut.

-- Oui... Madame... repondit la jeune fille d'une voix un peu narquoise, qui trainait sur la fin des mots. J'etais derriere la porte... comme de coutume...

Cette curieuse lenteur qu'elle avait dans la voix, dans les gestes, elle l'avait aussi dans la maniere de se deplacer et de regarder. Elle donnait une impression de mollesse onduleuse et d'anormale placidite ; mais l'ironie lui brillait aux yeux, entre de longs cils noirs. Le malheur des autres, leurs luttes et leurs drames devaient surement la rejouir.

-- C'est la niece de Thierry, dit Mahaut a Robert, en la designant. J'en ai fait ma premiere demoiselle de parage.

Beatrice d'Hirson devisageait Robert d'Artois avec une sournoise impudeur. Elle etait visiblement curieuse de connaitre ce geant dont elle avait tant entendu parler comme d'un etre malfaisant.

-- Beatrice, reprit Mahaut, fais atteler ma litiere et seller six chevaux. Nous partons pour Pontoise.

Beatrice continuait de regarder Robert dans les yeux, et l'on eut pu croire qu'elle n'avait pas ecoute. Il y avait chez cette belle fille quelque chose d'irritant et de trouble. Elle etablissait avec les hommes, des le premier abord, une relation d'immediate complicite, comme si elle ne devait leur opposer aucune resistance. Mais en meme temps, elle leur faisait se demander si elle etait completement stupide ou si elle se moquait paisiblement d'eux.

<< Belle gueuse... J'en ferais bien mon passe-temps d'un soir >>, pensa Robert tandis qu'elle sortait sans hate.

Du faisan, il ne restait qu'un os qu'il jeta dans le feu. A present, Robert avait soif. Il prit sur une credence l'aiguiere dont Mahaut s'etait servie, et se versa une grande rasade dans la gorge.

La comtesse marchait de long en large, retroussant ses manches.

-- Je ne vous laisserai pas seule de ce jour, ma tante, dit d'Artois. Je vous accompagne. C'est un devoir de famille.

Mahaut leva les yeux vers lui, encore un peu soupconneuse. Puis elle se decida enfin a lui tendre les mains.

-- Tu m'as ete souvent a nuisance, Robert, et je gage que tu me le seras encore. Mais aujourd'hui, je dois le reconnaitre, tu te conduis comme un brave garcon.





IX



LE SANG DES ROIS


Dans la cave longue et basse du vieux chateau de Pontoise, ou Nogaret venait d'interroger les freres d'Aunay, le jour commencait a penetrer faiblement. Un coq chanta, puis deux, et un vol de passereaux fila au ras des soupiraux que l'on avait ouverts pour renouveler l'air. Une torche fixee au mur gresillait, ajoutant son odeur acre a celle des corps tortures. Guillaume de Nogaret dit, d'une voix lasse :

-- La torche.

L'un des bourreaux se detacha du mur ou il s'appuyait pour se reposer, et alla prendre dans un coin de la cave une torche neuve ; il l'enflamma aux braises d'un trepied ou rougissaient les fers, maintenant inutiles, de la torture. Il ota de son support la torche usee qu'il eteignit, et la remplaca par la torche neuve. Puis il regagna sa place, aupres de son compagnon. Les deux << tourmenteurs >>, comme on les appelait, avaient les yeux cernes de rouge par la fatigue. Leurs avant-bras muscles et velus, macules de sang, pendaient le long de leurs tabliers de cuir. Ils sentaient fort.

Nogaret se leva du tabouret sur lequel il etait reste assis pendant l'interrogatoire, et sa silhouette maigre se doubla d'une ombre tremblante sur les pierres grisatres.

De l'extremite de la cave venait un haletement coupe de sanglots ; les freres d'Aunay gemissaient d'une seule voix.

Nogaret se pencha sur eux. Les deux visages avaient une etrange ressemblance. La peau etait du meme gris, avec des trainees humides, et les cheveux, colles par la sueur et le sang, revelaient la forme des cranes. Un tressaillement accompagnait la plainte continue qui sortait des levres dechirees.

Gautier et Philippe d'Aunay avaient ete des enfants, puis de jeunes hommes heureux. Ils avaient vecu pour leurs desirs et leurs plaisirs, leurs ambitions, leurs vanites. Ils s'etaient, comme tous les garcons de leur rang, entraines au metier des armes ; mais ils n'avaient jamais souffert que de petits maux ou de ceux que s'invente l'esprit. Hier encore, ils faisaient partie du cortege de la puissance, et toutes les esperances leur semblaient legitimes. Une seule nuit avait passe ; ils n'etaient plus rien maintenant que des betes brisees, et, s'ils pouvaient encore souhaiter quelque chose, ils souhaitaient l'aneantissement.

Sans qu'aucune pitie non plus qu'aucun degout se marquassent sur ses traits, Nogaret observa un moment les deux jeunes gens, se redressa. La souffrance des autres, le sang des autres, les insultes de ses victimes, leur haine ou leur desespoir, ne l'atteignaient pas. Cette insensibilite qui etait une disposition naturelle l'aidait a servir les interets superieurs du royaume. Il avait la vocation du bien public comme d'autres ont la vocation de l'amour.

Une vocation, c'est le nom noble d'une passion. Cette ame de plomb et de fer ne connaissait ni doute ni limites lorsqu'il s'agissait de satisfaire a la raison d'Etat. Les individus comptaient pour rien a ses yeux, et lui-meme se comptait pour peu.

Il y a dans l'Histoire une singuliere lignee, toujours renouvelee, de fanatiques de l'ordre. Voues a une idole abstraite et absolue, pour eux les vies humaines ne sont d'aucune valeur si elles attentent au dogme des institutions ; et l'on dirait qu'ils ont oublie que la collectivite qu'ils servent est composee d'hommes.

Nogaret torturant les freres d'Aunay n'entendait pas leurs plaintes ; il reduisait des causes de desordre.

-- Les Templiers ont ete plus durs, dit-il seulement.

Encore n'avait-il eu pour l'assister que les tourmenteurs locaux et non ceux de l'Inquisition de Paris.

Ses reins etaient lourds et une douleur lui barrait le dos. << C'est le froid >>, pensa-t-il.

Il fit fermer les soupiraux et s'approcha du trepied ou la braise vivait encore. Il etendit les mains, les frotta l'une contre l'autre, puis se massa les reins en grognant.

Les deux tourmenteurs, toujours appuyes au mur, semblaient somnoler.

A la table etroite ou il avait ecrit lui-meme toute la nuit - car le roi avait souhaite qu'il n'eut pas de secretaire ni de greffier - il collationna les feuillets de l'interrogatoire, les rangea dans une chemise de velin. Puis, avec un soupir, il se dirigea vers la porte et sortit.

Alors les tourmenteurs vinrent a Gautier et a Philippe d'Aunay qu'ils essayerent de mettre debout. Comme ils ne pouvaient y parvenir, ils prirent dans leurs bras, ainsi qu'on prend des enfants malades, ces corps qu'ils avaient tortures et les porterent jusqu'au cachot voisin.

Le vieux chateau de Pontoise, qui ne servait plus que de capitainerie et de prison, se trouvait a une demi-lieue environ de la residence royale de Maubuisson. Nogaret franchit cette distance a pied, escorte de deux sergents de la prevote. Il marchait rapidement, dans l'air froid du matin charge des parfums de la foret humide.

Sans repondre au salut des archers, il traversa la cour de Maubuisson et penetra dans le logis, n'accordant attention ni aux chuchotements sur son passage, ni aux airs de veillee mortuaire des chambellans et des gentilshommes dans la salle des gardes.

-- Le roi, demanda-t-il.

Un ecuyer se precipita pour le guider vers les appartements, et le garde des Sceaux se trouva face a face avec la famille royale.

Philippe le Bel etait assis, le coude appuye au bras de son siege, le menton dans la main. Des poches bleues se dessinaient sous ses yeux. Aupres de lui se tenait Isabelle ; les deux nattes dorees qui encadraient son visage en accentuaient la durete. Elle etait l'ouvriere du malheur. Elle partageait au regard des autres la responsabilite du drame et, par cet etrange lien qui unit le delateur au coupable, elle se sentait presque en accusation.

Monseigneur de Valois tapotait nerveusement le bord d'une table et balancait la tete comme si quelque chose l'eut gene au col. Le second frere du roi, ou plus precisement son demi-frere, Monseigneur Louis de France, comte d'Evreux, au maintien calme, aux vetements sans eclat, etait present egalement.

Enfin se trouvaient groupes, dans leur commune infortune, les principaux interesses, les trois fils du roi, les trois epoux, sur lesquels venait de s'abattre la catastrophe en meme temps que le ridicule : Louis de Navarre, secoue de quintes nerveuses ; Philippe de Poitiers roidi par l'effort de calme qu'il s'imposait ; Charles enfin, ses beaux traits adolescents ravages par le premier chagrin.

-- Est-ce chose avouee, Nogaret ? demanda Philippe le Bel.

-- Helas, Sire, c'est chose honteuse, affreuse et avouee.

-- Faites-nous lecture.

Nogaret ouvrit la chemise de velin et commenca :

-- << Nous, Guillaume de Nogaret, chevalier, secretaire general du royaume et gardien des Sceaux de France par la grace de notre bien-aime Sire, le roi Philippe quatrieme, avons, sur l'ordre d'icelui, ce jour, vingt-cinquieme d'avril mille trois cent quatorze, entre minuit et prime, au chateau de Pontoise, oui sous la question donnee avec l'assistance des tourmenteurs de la prevote de ladite ville les sires Gautier d'Aunay, bachelier de Monseigneur Philippe, comte de Poitiers, et Philippe d'Aunay, ecuyer de Monseigneur Charles, comte de Valois...>>

Nogaret aimait le travail bien fait. Certes, les deux d'Aunay avaient d'abord nie ; mais le garde des Sceaux avait une maniere de conduire les interrogatoires devant laquelle les scrupules de galanterie ne pouvaient tenir longtemps. Il avait obtenu des jeunes gens des aveux complets et circonstancies. Le temps ou les aventures des princesses avaient commence, les dates des rencontres, les nuits a la tour de Nesle, les noms des serviteurs complices, et tout ce qui, pour les coupables, avait represente passion, fievre et plaisir, etait enumere, consigne, detaille, etale dans les minutes de l'interrogatoire.

Isabelle osait a peine regarder ses freres, et eux-memes hesitaient a se regarder entre eux. Pendant pres de quatre ans, ils avaient ete ainsi bernes, roules, enfarines ; chaque parole de Nogaret les accablait de malheur et de honte.

L'enonce des dates posait a Louis de Navarre une question terrible : << Pendant les six premieres annees de notre mariage, nous n'avons pas eu d'enfant. Il ne nous en est venu qu'apres que ce d'Aunay est entre dans le lit de Marguerite... Alors la petite Jeanne...>> Et il n'entendait plus rien, parce qu'il ne faisait que se repeter, dans un grand bourdonnement de sang qui lui bruissait aux oreilles : << Ma fille n'est pas de moi... Ma fille n'est pas de moi...>>

Le comte de Poitiers, lui, s'efforcait de ne rien perdre de la lecture. Nogaret n'avait pu faire dire aux freres d'Aunay que la comtesse de Poitiers ait eu un amant, ni leur arracher un nom. Or, apres tout ce qu'ils avaient avoue, on pouvait bien penser que ce nom, s'ils l'avaient connu, cet amant, s'il avait existe, ils l'eussent livre. Que la comtesse Jeanne ait joue un role de complicite assez infame n'etait pas douteux... Philippe de Poitiers reflechissait.

-- << Considerant avoir suffisamment eclaire la cause, et la voix des prisonniers devenant inaudible, nous avons decide de clore la question, pour en faire rapport au roi notre Sire. >>

Le garde des Sceaux avait acheve. Il rangea ses feuillets et attendit.

Au bout de quelques instants, Philippe le Bel souleva le menton de dessus sa paume.

-- Messire Guillaume, dit-il, vous nous avez clairement instruit de choses douloureuses. Quand nous aurons juge, vous detruirez ceci...

Il designa la chemise de velin.

-- ... afin qu'il n'en demeure trace que dans le secret de nos memoires.

Nogaret s'inclina et sortit.

Il y eut un long silence, puis quelqu'un, soudain, cria :

-- Non !

C'etait le prince Charles qui s'etait leve. Il repeta : << Non ! >> comme si la verite lui etait impossible a admettre. Ses mains tremblaient ; ses joues etaient marbrees de rose, et il n'arrivait pas a retenir ses larmes.

-- Les Templiers... dit-il, l'air egare.

-- Que dites-vous, Charles ? demanda Philippe le Bel.

Il n'aimait pas qu'on rappelat ce souvenir trop recent. Il avait encore dans l'oreille, comme chacun ici a l'exception d'Isabelle, la voix du grand-maitre... << Maudits jusqu'a la treizieme generation de vos races...>>

Mais Charles ne songeait pas a la malediction.

-- Cette nuit-la, bredouilla-t-il, cette nuit-la, ils etaient ensemble.

-- Charles, dit le roi, vous avez ete un bien faible epoux ; feignez au moins d'etre un prince fort.

Ce fut le seul mot de soutien que le jeune homme recut de son pere.

Monseigneur de Valois n'avait encore rien dit, et c'etait pour lui une penitence que de rester si longtemps silencieux. Il profita de l'instant pour exploser.

-- Par le sang Dieu, s'ecria-t-il, il se passe d'etranges choses dans le royaume, et jusque sous le toit du roi ! La chevalerie se meurt, Sire mon frere, et tout honneur avec elle...

Sur quoi il se lanca dans une grande diatribe dont l'enflure brouillonne etait nourrie d'assez de perfidie. Pour Valois, tout se tenait. Les conseillers du roi, Marigny en tete, avaient voulu abattre les ordres chevaleresques ; mais la bonne morale s'ecroulait du meme coup. Les legistes << nes dans le tout-venant >> inventaient on ne sait quel nouveau droit, tire des institutes romaines, pour remplacer le bon vieux droit feodal. Le resultat ne se laissait point attendre. Au temps des croisades, les femmes demeuraient esseulees pendant de longues annees ; elles savaient garder l'honneur, et nul vassal ne se fut hasarde a le leur ravir. Maintenant, tout n'etait que honte et licence. Comment ? Deux ecuyers...

-- L'un de ces ecuyers appartient a votre hotel, mon frere, dit sechement le roi.

-- Tout comme l'autre, mon frere, est bachelier[17] de votre fils, repliqua Valois en montrant le comte de Poitiers. Celui-ci ecarta ses longues mains.

-- Chacun de nous, dit-il, peut etre dupe de la creature a laquelle il a accorde foi.

-- C'est bien pour ce, s'ecria Valois qui tirait argument de tout, c'est bien pour ce qu'il n'est pire crime de vassal que d'entendre seduction et rapt d'honneur sur la femme de son suzerain. Les d'Aunay ont failli...

-- Considerez-les pour morts, mon frere, interrompit le roi.

Il eut de la main un geste a la fois negligent et tranchant qui valait la plus longue sentence, et poursuivit :

-- Ce qu'il nous faut regler, c'est le sort des princesses adulteres... Souffrez, mon frere, que j'interroge d'abord mes fils... Parlez, Louis.

Au moment d'ouvrir la bouche, Louis de Navarre fut pris d'une quinte de toux et deux plaques rouges lui vinrent aux pommettes. On respecta son etouffement. Lorsqu'il eut enfin reprit son souffle, il s'ecria :

-- On va dire bientot que ma fille est une batarde. Voila ce qu'on va dire ! Une batarde !

-- Si vous etes le premier a le clamer, Louis, repondit le roi, certes d'autres ne se priveront point de le repeter.

-- En verite... dit Charles de Valois qui n'avait pas encore songe a la chose, et dont le gros oeil bleu brilla brusquement d'une bizarre lumiere.

-- Et pourquoi ne pas le crier, si cela est vrai ? reprit Louis, perdant tout controle.

-- Taisez-vous, Louis... dit le roi de France en frappant sur l'accoudoir de son siege. Veuillez seulement dire votre conseil sur le chatiment qu'il faut reserver a votre epouse.

-- Qu'on lui ote la vie ! repondit le Hutin. A elle, et aux deux autres. Toutes trois. La mort, la mort, la mort !

Il repeta : << La mort ! >>, les dents serrees, et sa main dans le vide abattait des tetes.

Alors Philippe de Poitiers, ayant du regard demande la parole a son pere, dit :

-- La douleur vous egare, Louis. Jeanne n'a point sur l'ame si gros peche que Marguerite et Blanche. Certes, elle est grandement coupable d'avoir servi leurs entrainements, et par cela elle a fort demerite. Mais messire de Nogaret n'a point obtenu de preuves qu'elle ait trahi le mariage.

-- Faites-la donc tourmenter par lui, et vous verrez si elle n'avoue pas ! cria Louis. Elle a aide a souiller mon honneur et celui de Charles ; si vous nous aimez, vous lui ferez meme mesure qu'aux deux autres trompeuses.

Philippe de Poitiers prit un temps.

-- Votre honneur m'est cher, Louis, dit-il ; mais la Comte-Franche ne me l'est pas moins.

Les assistants se regarderent, et Philippe enchaina :

-- Vous avez la Navarre en propre, Louis, qui vous vient de notre mere ; vous etes deja roi, et vous aurez, le plus tard possible, a Dieu plaise, la France. Devers moi, je n'ai que Poitiers, que notre pere m'a fait grace de me donner, et je ne suis meme pas pair de France. Mais par Jeanne ma femme, je suis comte palatin de Bourgogne, et sire de Salins dont les mines de sel produisent le plus gros de mes revenus. Que donc Jeanne soit close dans un couvent, pour le temps que se fasse l'oubli, et pour toujours s'il est necessaire a votre honneur, c'est la ce que je propose ; mais qu'on n'attente point a sa vie.

Monseigneur Louis d'Evreux, qui s'etait tu jusque-la, approuva Philippe.

-- Mon neveu a raison, et tant devant Dieu que devant le royaume, dit-il d'une voix penetree mais sans emphase. La mort est chose grave, dont nous avons grand tourment, pour nous-memes, et que nous ne devons pas decider pour autrui dans la colere.

Louis de Navarre lui jeta un mauvais regard.

Il y avait deux clans dans la famille, et cela de longue date. Valois possedait l'affection de ses neveux Louis et Charles, qui etaient faibles, influencables, et beaient un peu devant sa faconde, sa vie d'aventures, et ses trones perdus. Philippe de Poitiers, en revanche, tenait du cote de son oncle d'Evreux, personnage calme, droit, reflechi, qui n'encombrait pas le siecle avec ses ambitions, et se contentait fort bien de ses terres normandes qu'il administrait sagement.

Les assistants ne furent donc pas etonnes de le voir appuyer son neveu prefere ; on connaissait leurs affinites.

Plus surprenante fut l'attitude de Valois qui, apres le discours furibond qu'il venait de faire, laissa Louis de Navarre sans soutien, et se prononca, lui aussi, contre la peine de mort. Le couvent lui paraissait un chatiment trop doux pour les coupables ; mais la prison, la forteresse a vie, et il insista bien sur ce dernier mot, voila ce qu'il conseillait.

Une telle mansuetude, chez l'ex-empereur titulaire de Constantinople, n'etait pas l'expression d'une disposition naturelle. Elle ne pouvait resulter que d'un calcul, calcul qui s'etait immediatement opere quand Louis de Navarre avait prononce le mot de batarde. En effet...

En effet, quel etait l'etat actuel de la descendance royale ? Louis de Navarre n'avait d'autre heritiere que cette petite Jeanne, depuis un instant entachee d'un grave soupcon d'illegitimite, ce qui pouvait mettre obstacle a son accession eventuelle au trone. Charles etait sans posterite, sa femme Blanche n'ayant mis au monde que des enfants mort-nes. Philippe de Poitiers avait trois filles, mais sur lesquelles le scandale pourrait eventuellement rejaillir... Or, si l'on executait les epouses coupables, les trois princes se hateraient de reprendre femme, avec ainsi toutes chances d'avoir d'autres enfants. Tandis que si l'on enfermait leurs epouses a vie, ils allaient demeurer maries, empeches de contracter d'autres unions, et donc de mieux assurer leur lignee.

Charles de Valois etait un prince imaginatif. Pareil a ces capitaines qui, partant pour la guerre, revent de l'eventualite ou tous les officiers, au-dessus d'eux, seraient tues, et se voient deja portes a la tete de l'armee, le frere du roi, regardant la poitrine creuse de son neveu Louis Hutin et la maigreur de son neveu Philippe de Poitiers, pensait que la maladie pouvait faire des ravages bien imprevus. Il y avait aussi les accidents de chasse, les lances qui se rompent dans les tournois, les chevaux qui se renversent ; et il n'etait pas rare que des oncles survecussent a leurs neveux...

-- Charles ! dit l'homme aux paupieres immobiles qui pour l'instant etait le seul et vrai roi de France.

Valois tressaillit, comme s'il craignait d'avoir ete devine. Mais ce n'etait pas a lui, c'etait a son troisieme fils que Philippe le Bel s'adressait.

Le jeune prince ecarta les mains de devant sa figure. Il pleurait.

-- Blanche, Blanche ! Comment est-il possible, mon pere ? Comment a-t-elle pu ?... gemit-il. Elle me disait si fort qu'elle m'aimait ; elle me le prouvait si bellement...

Isabelle eut un mouvement d'impatience et de mepris. << Cet amour des hommes pour les corps qu'ils ont possedes, pensa-t-elle, et cette aisance avec laquelle ils croient le mensonge, pourvu qu'ils aient le ventre qu'ils desirent ! >>

-- Charles... insista le roi, comme s'il parlait a un faible d'esprit. Que conseillez-vous qu'on fasse de votre epouse ?

-- Je ne sais, mon pere, je ne sais. Je veux me cacher, je peux partir, je veux entrer dans un couvent.

C'etait lui bientot qui allait demander chatiment parce que sa femme l'avait trompe.

Philippe le Bel comprit qu'il n'en tirerait rien de plus. Il regardait ses enfants comme s'il ne les avait jamais vus ; il reflechissait sur l'ordre de primogeniture, et se disait que la nature, parfois, servait bien mal le trone. Que de sottises pourrait accomplir a la tete du royaume cet irreflechi, impulsif et cruel, qu'etait Louis, son aine ? Et de quel soutien pourrait lui etre le puine, qui s'effondrait des son premier drame ? Le mieux doue pour regner etait a coup sur Philippe de Poitiers. Mais Louis ne l'ecouterait guere, cela se devinait.

-- Ton conseil, Isabelle ? demanda-t-il a sa fille, assez bas, en se penchant vers elle.

-- Femme qui a failli, repondit-elle, doit etre a jamais ecartee de transmettre le sang des rois. Et le chatiment doit etre connu du peuple, afin qu'on sache que le crime est puni sur femme ou fille de roi plus durement que sur la femme d'un serf.

-- C'est bien pense, dit le roi.

De tous ses enfants, c'etait elle, en verite, qui eut fait le meilleur souverain.

-- Justice sera rendue avant vepres, dit le roi en se levant.

Et il se retira pour aller, comme toujours, consulter sa decision derniere avec Marigny et Nogaret.





X



LE JUGEMENT


Durant tout le trajet de Paris a Pontoise, la comtesse Mahaut, dans sa litiere, chercha des arguments propres a flechir le courroux du roi. Mais elle parvenait mal a fixer ses idees. Trop de pensees l'habitaient, trop de craintes, trop de colere aussi contre la folie de ses filles, contre la betise de leurs maris, contre l'imprudence de leurs amants, contre tous ceux qui par legerete, aveuglement ou quete sensuelle, risquaient de ruiner le laborieux edifice de sa puissance. Mere de princesses repudiees, que deviendrait Mahaut ? Elle etait bien decidee a noircir autant qu'elle le pourrait la reine de Navarre, et a rejeter sur celle-ci toute la culpabilite. Marguerite n'etait pas sa fille. Pour ses propres enfants Mahaut plaiderait l'entrainement, le mauvais exemple...

Robert d'Artois avait mene la troupe bon train, comme s'il voulait faire montre de zele. Il prenait plaisir a voir le chanoine-chancelier rebondir sur sa selle, et surtout a entendre les gemissements de sa tante. Chaque fois que de la grande litiere secouee par les mules s'echappait une plainte, Robert, comme par hasard, faisait forcer l'allure. Aussi, la comtesse eut-elle un rale de soulagement quand apparurent enfin, au-dessus d'une ligne d'arbres, les tourelles de Maubuisson.

Bientot, l'equipage penetra dans la cour du chateau. Un grand silence y regnait, rompu seulement par le pas des archers.

Mahaut descendit de litiere et, a l'officier de garde, demanda ou etait le roi.

-- Il rend justice, Madame, dans la salle capitulaire.

Suivie de Robert, de Thierry d'Hirson et de Beatrice, Mahaut se dirigea vers l'abbaye. En depit de sa fatigue, elle marchait vite et ferme.

La salle capitulaire offrait ce jour-la un spectacle inhabituel. Sous les voutes froides qui abritaient d'ordinaire des assemblees de nonnes, toute la cour de France se tenait figee devant son roi.

Quelques rangs de visages se tournerent, a l'entree de la comtesse Mahaut, et un murmure courut. Une voix, qui etait celle de Nogaret, s'arreta de lire.

Mahaut vit le roi, couronne en tete et sceptre en main, l'oeil grand ouvert, immobile.

Dans la terrible fonction de justice qu'il remplissait, Philippe le Bel semblait absent du monde, ou plutot il semblait communiquer avec un univers plus vaste que le monde visible.

La reine Isabelle, Marigny, Charles de Valois, Louis d'Evreux, ainsi que les trois princes et plusieurs grands barons, etaient assis a ses cotes. Au pied de l'estrade, trois petits moines agenouilles inclinaient vers les dalles leurs cranes rases. Alain de Pareilles se tenait un peu en retrait, debout, les mains croisees sur la garde de son epee.

<< Dieu soit loue, pensa Mahaut. J'arrive a temps. On juge quelque affaire de sorcellerie ou de sodomie. >> Elle s'appretait a gagner l'estrade ou son rang de pair du royaume lui donnait place. Soudain, elle sentit ses jambes se derober. L'un des penitents agenouilles avait leve la tete ; Mahaut reconnut sa fille Blanche. Les trois princesses avaient ete rasees et vetues de bure. Mahaut chancela sous le coup avec un cri sourd, comme si on l'avait frappee au ventre. Machinalement, elle s'accrocha au bras de son neveu, parce que c'etait le premier bras qui se trouvait la.

-- Trop tard, ma tante. Helas ! Nous arrivons trop tard, dit Robert d'Artois qui savourait pleinement sa vengeance.

Le roi fit un signe au garde des Sceaux qui reprit la lecture du jugement.

-- <<... et par lesdits temoignages et aveux ayant ete prouvees adulteres, lesdites dames Marguerite, epouse de Monseigneur le roi de Navarre, et Blanche, epouse de Monseigneur Charles, seront emprisonnees dans la forteresse de Chateau-Gaillard, et ce, pour le restant des jours qu'il plaira a Dieu de leur accorder. >>

-- A vie, murmura Mahaut, elles sont condamnees a vie.

-- << Aussi dame Jeanne, comtesse palatine de Bourgogne et epouse de Monseigneur de Poitiers, etant considere qu'elle n'a point ete convaincue d'avoir forfait le mariage et que ce crime ne peut lui etre impute, mais etant etablies les complaisances coupables qu'elle eut, sera enfermee en le donjon de Dourdan, pour autant qu'il sera necessaire a sa repentance et qu'il plaira au roi. >>

Il y eut un temps de silence pendant lequel Mahaut pensa, en regardant Nogaret : << C'est lui, c'est ce chien qui a tout fait, avec sa rage d'epier, de denoncer et de tourmenter. Il me le paiera. Il me le paiera de sa peau. >> Mais le garde des Sceaux n'avait pas acheve sa lecture.

-- << Aussi les sires Gautier et Philippe d'Aunay, ayant forfait a l'honneur et trahi le lien feodal en commettant l'adultere avec personnes de majeste royale, seront roues, ecorches vifs, chatres, decapites et pendus au gibet public de Pontoise, au matin du jour a suivre celui-ci. Ainsi notre tres sage, tres puissant et tres aime roi notre Sire en a juge. >>

Les epaules des princesses avaient frissonne pendant l'enonce des supplices qui attendaient leurs amants. Nogaret roula son parchemin, et le roi se leva. La salle commenca de se vider, dans un long murmure qui resonnait entre ces murs habitues a la priere. La comtesse Mahaut vit qu'on s'ecartait d'elle et qu'on evitait son regard. Elle voulut aller vers ses filles, mais Alain de Pareilles lui barra le passage.

-- Non, Madame, dit-il. Le roi n'autorise que ses fils, s'ils le desirent, a entendre l'adieu de leurs epouses, et leur repentir.

Elle chercha aussitot a se retourner vers le roi, mais celui-ci etait deja sorti, de meme que Louis de Navarre et Philippe de Poitiers.

Seul des trois epoux, Charles etait reste. Il s'approcha de Blanche.

-- Je ne savais pas... Je ne voulais pas... Charles ! dit celle-ci en eclatant en sanglots.

Le rasoir avait laisse sur sa tete chauve de petites plaques rouges.

Mahaut se tenait a quelques pas, soutenue par son chancelier et sa demoiselle de parage.

-- Ma mere, lui cria Blanche, dites a Charles que je ne savais pas, et qu'il m'accorde pitie !

Jeanne de Poitiers se passait les mains sur les oreilles, qu'elle avait un peu decollees, comme si elle ne s'habituait pas a les sentir nues.

Adosse contre un pilier pres de la porte, Robert d'Artois, les bras croises, contemplait son oeuvre.

-- Charles, Charles ! repetait Blanche.

A ce moment s'eleva la voix dure d'Isabelle d'Angleterre.

-- Point de faiblesse, Charles. Restez prince, dit-elle.

Ces mots provoquerent un sursaut de fureur chez la troisieme condamnee, Marguerite de Bourgogne.

-- Point de faiblesse, Charles ! Point de pitie ! s'ecria-t-elle. Imitez votre soeur Isabelle qui ne peut comprendre les elans d'amour. Elle n'a que haine et fiel dans le coeur. Sans elle, vous n'auriez jamais rien appris. Mais elle me hait, elle vous hait, elle nous hait tous.

Isabelle considera Marguerite avec une colere froide.

-- Dieu vous pardonne vos crimes, dit-elle.

-- Il me pardonnera plus vite mes crimes qu'il ne fera de toi une femme heureuse, lui lanca Marguerite.

-- Je suis reine, repliqua Isabelle. Si je n'ai pas le bonheur, au moins j'ai un sceptre et un royaume, que je respecte.

-- Moi, si je n'ai pas eu le bonheur, au moins j'ai eu le plaisir, qui vaut toutes les couronnes du monde, et je ne regrette rien.

Dressee en face de sa belle-soeur qui portait diademe, Marguerite, le crane denude, le visage ravage par l'angoisse et les larmes, trouvait encore la force d'insulter, de blesser, et de plaider pour son corps.

-- Il y avait le printemps, dit-elle d'une voix pressee, haletante, il y avait l'amour d'un homme, la chaleur et la force d'un homme, la joie de prendre et d'etre prise... tout ce que tu ne connais pas, que tu creves de connaitre et que tu ne connaitras jamais. Ah ! tu ne dois guere etre attirante au lit pour que ton mari prefere chercher son plaisir aupres des garcons !

Bleme, mais incapable de repondre, Isabelle fit un signe a Alain de Pareilles.

-- Non, cria Marguerite. Tu n'as rien a dire a messire de Pareilles. Je l'ai deja commande, et je le commanderai peut-etre de nouveau quelque jour. Il souffrira bien encore une fois de partir a mon ordre.

Elle tourna le dos et indiqua d'un signe au chef des archers qu'elle etait prete. Les trois condamnees sortirent, traverserent sous escorte la cour de Maubuisson, et regagnerent la chambre qui leur servait de cellule.

Quand Alain de Pareilles eut referme la porte sur elles, Marguerite courut au lit et s'y jeta en mordant les draps.

-- Mes cheveux, mes beaux cheveux, sanglotait Blanche.

Jeanne de Poitiers cherchait a se rappeler l'aspect du donjon de Dourdan.





XI



LE SUPPLICE


L'aube fut lente a venir pour ceux qui avaient traverse la nuit sans repos, sans esperance et sans oubli.

Couches cote a cote sur une brassee de paille, dans une cellule de la prevote de Pontoise, les freres d'Aunay attendaient la mort. Sur l'ordre du garde des Sceaux, ils avaient ete soignes ; ainsi leurs plaies ne saignaient plus, leur coeur battait mieux, et dans leurs chairs ecrasees il etait revenu un peu de force afin qu'ils pussent mieux eprouver les supplices auxquels ils etaient promis.

A Maubuisson, ni les princesses condamnees, ni leurs epoux, ni Mahaut, ni le roi lui-meme n'avaient pu trouver le sommeil. Et Isabelle non plus n'avait dormi, obsedee par les paroles de Marguerite.

En revanche Robert d'Artois, apres ses vingt grandes lieues de chevauchee, s'etait ecroule sans meme oter ses bottes sur la premiere couche venue, dans le logis d'accueil. Lormet, un peu avant prime, dut le secouer pour qu'il ne manquat pas le plaisir d'assister au depart de ses victimes.

Dans la cour de l'abbaye, trois grands chariots baches de noir venaient de se ranger, et messire Alain de Pareilles faisait aligner, sous la clarte rose du petit matin, les soixante cavaliers en gambison de cuir, cotte de mailles et chapeau de fer, qui formeraient l'escorte du convoi, vers Dourdan d'abord, puis la Normandie.

Derriere l'une des fenetres du chateau, la comtesse Mahaut regardait, le front appuye au vitrail, et ses larges epaules secouees de soubresauts.

-- Pleurez-vous... Madame ?... demanda Beatrice d'Hirson, de sa voix trainante.

-- Cela peut m'arriver aussi, repondit rudement Mahaut.

Puis, comme Beatrice etait deja tout habillee, robe, coiffe et chape, elle ajouta :

-- Sors-tu donc ?

-- Oui, Madame ; je vais voir le supplice... si vous le permettez...

La place du Martroy, a Pontoise, ou allait avoir lieu l'execution des freres d'Aunay, etait emplie par la foule lorsque Beatrice y arriva. Bourgeois, paysans et soldats y affluaient depuis l'aube. Les proprietaires des maisons qui donnaient sur la place avaient loue a bon prix leurs fenetres de facade, ou les tetes se pressaient sur plusieurs rangs.

Les crieurs publics, la veille, avaient publie le jugement aux quatre coins de la ville... << roues, ecorches vifs, chatres, decapites...>>. Le fait que les condamnes fussent jeunes, qu'ils fussent nobles et riches, et surtout que leur crime fut un grand scandale d'amour eclate dans la famille royale, excitait les curiosites et les imaginations.

L'echafaud avait ete monte dans la nuit. Il s'elevait a une toise du sol et supportait deux roues placees horizontalement, ainsi qu'un billot de chene. En arriere se dressait le gibet.

Deux bourreaux, ceux-la memes qui avaient inflige la question aux d'Aunay, mais a present vetus de bonnets et de surcots rouges, escaladerent la petite echelle qui menait a la plate-forme. Deux aides les suivaient, charges des coffrets noirs qui contenaient les outils. L'un des bourreaux fit tourner les roues qui grincerent. Alors la foule se mit a rire, comme devant un tour de bateleur. On lanca des plaisanteries ; on se cogna du coude ; on fit circuler de bras en bras une cruche de vin qu'on tendit aux bourreaux. Ils y burent, et la foule applaudit.

Lorsque apparut, entouree d'archers, la charrette qui amenait les freres d'Aunay, un grand tumulte monta de la place, et s'amplifia a mesure qu'on distinguait mieux les condamnes. Ni Gautier ni Philippe ne bougeaient. Des cordes les liaient aux montants de la charrette, sans lesquelles ils eussent ete incapables de tenir debout. Les aumonieres brillaient a leur ceinture, sur leurs chausses dechirees.

Un pretre, venu recueillir leur confession bredouillee et leurs dernieres volontes, les accompagnait. Epuises, pantelants, hebetes, ils semblaient n'avoir plus vraiment conscience de ce qui se passait. Les aides-bourreaux les hisserent sur la plate-forme et les devetirent.

A les voir nus entre les mains des bourreaux, la foule alors fut prise de transe et poussa des hurlements. Quolibets et remarques obscenes s'echangeaient a travers la place. Les deux gentilshommes furent couches et lies sur les roues, la face tournee vers le ciel. Puis on attendit.

De longues minutes passerent ainsi. L'un des bourreaux s'etait assis sur le billot ; l'autre eprouvait du pouce le tranchant de la hache. La foule s'impatientait, posait des questions, commencait a devenir houleuse.

Soudain l'on comprit la raison de cette attente. Trois chariots dont on avait a demi releve les baches noires se presentaient a l'entree de la grand-rue. Par un supreme raffinement dans le chatiment, Nogaret, en accord avec le roi, avait ordonne que les princesses assistassent au supplice.

L'interet des spectateurs se trouva partage entre les deux condamnes nus sous les nuages, et les princesses royales prisonnieres et rasees. Il s'ensuivit quelques mouvements de masse que les archers durent contenir.

En apercevant l'echafaud, Blanche s'etait evanouie.

Jeanne, agrippee aux ridelles de son chariot, criait aux gens :

-- Dites a mon epoux, dites a Monseigneur Philippe que je suis innocente !

Jusque-la elle avait tenu ferme ; mais sa resistance venait de ceder. Les badauds se la montraient en riant, telle une bete de menagerie dans sa cage. Des megeres l'insultaient.

Seule, Marguerite de Bourgogne avait le courage de regarder, et ceux qui l'observaient d'assez pres purent se demander si elle n'eprouvait pas un atroce, un affreux plaisir a voir expose aux yeux de tous l'homme qui allait mourir de l'avoir possedee.

Lorsque les bourreaux leverent leurs masses pour rompre les os des condamnes, elle hurla : << Philippe ! >> d'un ton qui n'etait point celui de la douleur.

On entendit des craquements, et le ciel, pour les freres d'Aunay, s'eteignit. D'abord leurs jambes et leurs cuisses furent brisees : ensuite les bourreaux firent pivoter les roues d'un demi-tour, et les masses frapperent les avant-bras et les bras des condamnes. Les rayons et les moyeux repercutaient les coups, et les bois craquaient autant que les os.

Puis les bourreaux, appliquant les peines dans l'ordre prescrit, se munirent d'instruments de fer a plusieurs crocs et arracherent par grands lambeaux la peau des deux corps.

Le sang giclait, ruisselait sur la plate-forme ; l'un des bourreaux dut s'essuyer les yeux. Cette sorte de supplice prouvait assez que la couleur rouge, reglementaire pour les vetements des executeurs, repondait a une necessite.

<<... roues, ecorches vifs, chatres, decapites...>> S'il restait encore quelque vie dans les deux freres d'Aunay, tout sentiment, toute conscience s'etait retiree d'eux.

Une vague d'hysterie agita l'assistance lorsque les bourreaux, a l'aide de longs couteaux de boucher que leur tendirent leurs aides, mutilerent les amants coupables. Les gens se bousculaient pour mieux voir. Des femmes criaient a leurs maris :

-- Tu en meriterais bien autant, gros paillard !

-- Tu vois ce qui t'arrivera, si tu me fais la pareille !

Les bourreaux avaient rarement l'occasion de donner si demonstration de leurs talents, et devant un si chaleureux public. Ils echangerent un coup d'oeil, et ensemble, d'un mouvement bien regle de jongleurs, ils lancerent en l'air, les objets de la faute. Un plaisantin cria, montrant les princesses du doigt :

-- C'est a elles qu'il faut les donner !

Et la foule eclata de rire.

Les supplicies furent descendus des roues et traines vers le billot. La lueur de la hache brilla, par deux fois. Puis les aides porterent jusqu'aux potences ce qui restait de Gautier et de Philippe d'Aunay, de ces deux beaux ecuyers qui l'autre avant-veille caracolaient sur la route de Clermont, deux corps rompus, sanguinolents, sans tete et sans sexe, qui furent hisses et accroches par les aisselles aux fourches du gibet.

Aussitot apres, sur un ordre d'Alain de Pareilles, les trois chariots noirs, encadres par les cavaliers en chapeau de fer, se remirent en marche ; et les sergents de la prevote commencerent a faire evacuer la place.

La foule s'ecoula lentement, chacun voulant passer au plus pres de l'echafaud afin d'y jeter un dernier regard. Puis les gens, par petits groupes et se livrant leurs commentaires, s'en retournerent, qui vers sa forge ou son etal, qui vers son echoppe, qui vers son jardin, pour y reprendre, avec tranquillite, le travail quotidien.

Car en ces siecles ou la moitie des femmes mouraient en couches, et les deux tiers des enfants au berceau, ou les epidemies ravageaient l'age adulte, ou l'enseignement de l'Eglise preparait surtout a quitter la vie, et ou les oeuvres d'art, crucifixions, martyres, mises au tombeau, jugements derniers, offraient constamment la representation du trepas, l'idee de la mort etait familiere aux esprits, et seule une maniere exceptionnelle de mourir pouvait, un moment, les emouvoir.

Devant une poignee de badauds obstines, et tandis que les aides lavaient les outils du supplice, les deux executeurs se partageaient les depouilles de leurs victimes. En effet, ils avaient droit, par coutume, a tout ce qu'ils trouvaient sur les condamnes, de la ceinture aux pieds. Cela faisait partie des profits de leur charge.

Ainsi les aumonieres envoyees par la reine d'Angleterre allaient finir, aubaine rare, aux mains des bourreaux de Pontoise.

Une belle creature brune, vetue en fille de noblesse, s'approcha de ces derniers et, a mi-voix, d'un ton un peu trainant, leur demanda la langue de l'un des supplicies.

-- On dit que c'est bon pour les maux de femme... expliqua-t-elle. La langue de n'importe lequel des deux... cela m'est egal...

Les bourreaux la regarderent d'un air soupconneux. N'y avait-il pas quelque tour de sorcellerie la-dessous ? Car il etait bien connu que la langue d'un pendu, surtout un pendu du jour de vendredi, servait a evoquer le Diable. Mais une langue de decapite pouvait-elle faire meme usage ?

Comme Beatrice d'Hirson avait une belle piece d'or brillante dans le creux de la main, ils accepterent, et, feignant de mieux assujettir l'une des tetes fichees sur le gibet, y preleverent ce qui leur etait demande.

-- C'est seulement la langue que vous voulez ? dit, goguenard, le plus gras des deux bourreaux. Parce que, pour marche egal, on pourrait aussi bien vous fournir le reste.

Rien, decidement, n'etait ordinaire dans cette execution...

Sur la route de Poissy, trois chariots noirs s'en allaient lentement. Dans le dernier, une femme au crane rase, en chaque village traverse, s'obstinait a crier aux paysans surgis sur leurs portes :

-- Dites a Monseigneur Philippe que je suis innocente ! Dites-lui que je ne l'ai pas honni !





XII



LE CHEVAUCHEUR DU CREPUSCULE


Cependant que le sang des freres d'Aunay sechait sur la terre jaune de la place du Martroy ou les chiens venaient renifler en grognant, Maubuisson sortait lentement du drame.

Les trois fils du roi resterent invisibles pendant tout le jour. Personne ne leur fit visite, hors les gentilshommes attaches a leur service.

Mahaut avait tente vainement d'etre recue par Philippe le Bel. Nogaret vint lui declarer que le roi travaillait et souhaitait n'etre pas trouble. << C'est lui, c'est ce dogue, pensa Mahaut, qui a tout machine et qui maintenant m'empeche d'arriver a son maitre. >> Tout persuadait a la comtesse de voir dans le garde des Sceaux le principal artisan de la perte de ses filles et de sa disgrace personnelle.

-- A la pitie de Dieu, messire de Nogaret, a la pitie de Dieu ! lui dit-elle d'un ton de menace, avant de remonter en litiere pour regagner Paris.

D'autres passions, d'autres interets s'agitaient a Maubuisson. Les familiers des princesses exilees cherchaient a renouer les fils invisibles de la puissance et de l'intrigue, fut-ce en reniant les amities dont la veille ils se paraient. Les navettes de la peur, de la vanite et de l'ambition s'etaient mises en marche pour retisser, sur un nouveau dessin, la toile brutalement dechiree.

Robert d'Artois avait l'habilete de ne pas afficher son triomphe ; il attendait d'en recolter les fruits. Mais deja les egards qu'on avait d'ordinaire pour le clan de Bourgogne se deplacaient vers lui.

Le soir, il fut convie au souper du roi ; et l'on vit bien a cela qu'il remontait en faveur.

Petit souper, presque souper de deuil, et qui reunissait seulement les freres de Philippe le Bel, sa fille, Marigny, Nogaret et Bouville. Le silence pesait dans la salle etroite et longue ou le repas etait servi. Charles de Valois lui-meme se taisait ; et le levrier Lombard, comme s'il ressentait la gene des convives, avait quitte les pieds de son maitre pour aller s'allonger devant la cheminee.

Robert d'Artois cherchait avec insistance a rencontrer les yeux d'Isabelle ; mais celle-ci mettait la meme perseverance a derober son regard. Elle ne voulait donner aucun signe a son geant cousin, ayant avec lui pourchasse des passions coupables, d'etre accessible aux memes tentations. Elle n'acceptait de complicite que dans la justice.

<< L'amour n'est pas mon lot, se disait-elle. Je m'y dois resigner. >> Mais il lui fallait s'avouer qu'elle se resignait mal.

Au moment ou les ecuyers, entre deux services, changeaient les tranches de pain, lady Mortimer entra, portant le petit prince Edouard, pour qu'il donnat a sa mere le baiser de bonsoir.

-- Madame de Joinville, dit le roi en appelant lady Mortimer par son nom de naissance, approchez-moi mon seul petit-fils.

Les assistants noterent la facon dont il avait prononce le mot << seul >>.

Philippe le Bel prit l'enfant et le tint un grand moment devant ses yeux, etudiant ce petit visage innocent, rond et rose, ou les fossettes marquaient des ombres. De qui montrerait-il les traits et la nature ? De son pere, changeant, influencable et debauche, ou de sa mere Isabelle ? << Pour l'honneur de mon sang, pensait le roi, j'aimerais que tu sois a la semblance de ta mere ; mais pour le bonheur de la France, fasse le Ciel que tu sois seulement le fils de ton faible pere ! >> Car les questions successorales se posaient forcement a lui. Qu'arriverait-il si un prince d'Angleterre se trouvait un jour en position de reclamer le trone de France ?

-- Edouard ! Souriez a Sire votre grand-pere, dit Isabelle.

Le petit prince ne paraissait avoir aucune peur du regard loyal. Soudain, avancant son poing minuscule, il le plongea dans les cheveux dores du souverain, et tira sur une meche qui bouclait. Ce fut Philippe le Bel qui sourit.

Alors, il y eut chez tous les convives un soupir de soulagement ; chacun s'empressa de rire, et l'on osa enfin parler.

Le repas acheve, le roi congedia ses hotes, a l'exception de Marigny et de Nogaret. Il vint s'asseoir pres de la cheminee, et fut un grand moment sans rien dire. Ses conseillers respecterent son silence.

-- Les chiens sont creatures de Dieu. Mais ont-ils conscience de Dieu ? demanda-t-il subitement.

-- Sire, repondit Nogaret, nous savons beaucoup des hommes parce que nous sommes hommes nous-memes ; mais nous connaissons bien peu du reste de la nature...

Philippe le Bel se tut a nouveau, interrogeant les yeux fauves cernes de noir du grand levrier allonge devant lui, le museau sur les pattes. Le chien battait par instants des paupieres ; le roi pas.

Comme il arrive souvent aux hommes de pouvoir, lorsqu'ils viennent d'assumer de tragiques responsabilites, le roi Philippe meditait autour de problemes universels et vagues, quetant dans l'invisible la certitude d'un ordre ou s'inscrivissent sans erreur sa vie et ses actions.

Enfin, il se redressa et dit :

-- Enguerrand, je pense que nous avons bien juge. Mais ou va le royaume ? Mes fils n'ont point d'heritiers.

Marigny repondit :

-- Ils en auront s'ils reprennent femme, Sire.

-- Ils ont femme devant Dieu.

-- Dieu peut les en delivrer.

-- Dieu n'obeit pas aux seigneurs de la terre.

-- Le pape peut delier, dit Marigny.

Le regard du roi se tourna vers Nogaret.

-- L'adultere n'est point motif d'annulation du mariage, dit aussitot le garde des Sceaux.

-- Nous n'avons pourtant pas d'autre recours, dit Philippe le Bel. Et je n'ai point a considerer la loi commune, fut-elle aux mains du pape. Un roi doit prevoir qu'il peut mourir a toute heure. Je ne puis m'en remettre a d'eventuels veuvages pour assurer la lignee royale.

Nogaret leva sa grande main maigre et plate.

-- Alors, Sire, dit-il, que n'avez-vous fait executer vos brus, deux tout au moins ?

-- Je l'eusse fait a coup sur, repondit froidement Philippe le Bel, si par cela je ne me fusse, d'evidence, aliene les deux Bourgognes. La succession au trone est certes chose importante ; mais l'unite du royaume ne l'est pas moins.

Marigny approuva du front, silencieusement.

-- Messire Guillaume, poursuivit le roi, vous allez donc vous rendre aupres du pape Clement, et vous saurez lui representer qu'une union de roi n'est pas union d'homme ordinaire. Mon fils Louis est mon successeur ; il doit etre le premier delie.

-- J'y emploierai mon zele, Sire, repondit Nogaret. Mais ne doutez pas que la duchesse de Bourgogne ne mette tout en oeuvre pour nous faire obstacle aupres du Saint-Pere.

On entendit un bruit de galop aux abords du chateau, puis les grincements des barres et des ferrures de la porte principale. Marigny s'approcha de la fenetre, tout en disant :

-- Le Saint-Pere nous doit trop, et d'abord sa tiare, pour ne pas entendre nos raisons. Le droit canon offre assez de motifs...

Les fers d'un cheval sonnerent sur les paves de la cour.

-- Un chevaucheur, Sire, dit Marigny. Il semble avoir parcouru un long chemin.

-- De qui vient-il ? dit le roi.

-- Je ne sais pas ; je ne distingue point ses armes[18]... Il conviendrait aussi, continua Marigny, de chapitrer un peu Monseigneur Louis, pour qu'il n'allat pas, par quelque demarche mal ordonnee, gacher sa propre affaire.

-- J'y veillerai, Enguerrand, dit le roi.

A ce moment Hugues de Bouville entra.

-- Sire, un messager de Carpentras. Il demande a etre recu par vous-meme.

-- Qu'il vienne.

-- Le courrier du pape, dit Nogaret.

La coincidence n'avait rien qui dut les surprendre. Entre le Saint-Siege et la cour, la correspondance etait frequente, sinon quotidienne.

Le chevaucheur, un garcon de vingt-cinq ans environ, de grande taille et large d'epaules, etait couvert de poussiere et de boue. La croix et la clef, largement brodees sur sa cotte jaune et noir, designaient un serviteur de la papaute. Il tenait a la main gauche son couvre-chef et son baton de fonction. Il s'avanca vers le roi, mit le genou en terre, et detacha de sa ceinture la boite d'ebene et d'argent qui contenait le message.

-- Sire, dit-il, le pape Clement est mort.

Les assistants eurent le meme sursaut. Le roi et Nogaret, particulierement, se regarderent et palirent. Le roi ouvrit la boite d'ebene, sortit une lettre dont il brisa le sceau qui etait celui du cardinal Arnaud d'Auch. Il lut avec attention, comme pour bien s'assurer de la verite de la nouvelle.

-- Le pape que nous avions fait est maintenant a Dieu, murmura-t-il en tendant le parchemin a Marigny.

-- Quand a-t-il passe ? demanda Nogaret.

-- Voila six jours francs, repondit Marigny. Dans la nuit du 19 au 20.

-- Un mois apres, dit le roi.

-- Oui, Sire, un mois apres... dit Nogaret.

Ils avaient fait, ensemble, le meme calcul. Le 18 mars, au milieu des flammes, le grand-maitre des Templiers leur avait crie : << Pape Clement, chevalier Guillaume, roi Philippe, avant un an, je vous cite a paraitre au tribunal de Dieu...>> Et voici que le premier deja etait mort.

-- Dis-moi, reprit le roi s'adressant au chevaucheur et lui faisant signe de se relever ; comment est mort notre Saint-Pere ?

-- Sire, le pape Clement etait chez son neveu, messire de Got, a Carpentras, quand il fut saisi de fievres et d'angoisses. Alors il dit qu'il voulait retourner en Guyenne, pour y mourir au lieu de sa naissance, a Villandraut. Mais il ne put aller plus loin que la premiere etape, et dut se fermer a Roquemaure pres Chateauneuf. Ses physiciens ont tout essaye pour le garder en vie, jusques a lui faire manger des emeraudes pilees en poudre, qui sont remede le meilleur, a ce qu'il parait, pour le mal qu'il avait. Mais rien n'a fait. L'etouffement l'a pris. Les cardinaux etaient autour de lui. Je ne sais rien d'autre.

Il se tut.

-- Va, dit le roi.

Le chevaucheur sortit. Il n'y eut plus, dans la salle, d'autre bruit que le souffle du grand levrier qui dormait devant le feu.

Le roi et Nogaret n'osaient se regarder. << Serait-il possible vraiment, pensaient-ils, que nous soyons maudits ?... Auquel de nous deux, maintenant ? >>

Le monarque etait d'une paleur impressionnante, et il avait, dans sa longue robe royale, la raideur glacee des gisants.





TROISIEME PARTIE



LA MAIN DE DIEU





I



LA RUE DES BOURDONNAIS


Le peuple de Paris ne mit que huit jours a construire, autour de la condamnation des princesses adulteres, une legende de debauche et de cruaute. Imaginations de carrefours et vantardises de boutiques : tel affirmait tenir la verite, de premiere bouche, d'un sien compere qui livrait les epices a l'hotel de Nesle ; tel autre avait un cousin a Pontoise... L'affabulation populaire s'etait surtout emparee de Marguerite de Bourgogne et lui faisait tenir un role extravagant. Ce n'etait plus un amant qu'on attribuait a la reine de Navarre, mais dix, mais cinquante ; un par soiree... On se montrait, avec force recits et une sorte de fascination craintive, la tour de Nesle devant laquelle des gardes veillaient a present, de jour et de nuit, afin d'ecarter les curiosites. Car l'affaire n'etait pas terminee. Plusieurs cadavres avaient ete repeches dans les parages. On affirmait que l'heritier du trone, enferme dans son hotel, tourmentait ses serviteurs pour leur faire avouer ce qu'ils savaient de l'inconduite de sa femme, et ensuite expediait leurs corps a la Seine.

Un matin, vers tierce, la belle Beatrice d'Hirson sortit de l'hotel d'Artois. On etait au debut de mai et le soleil jouait sur les vitres des maisons. Sans se hater, Beatrice avancait, satisfaite de sentir le vent tiede lui caresser le front. Elle savourait l'odeur du printemps naissant, et prenait plaisir a provoquer le regard des hommes, surtout lorsqu'ils etaient de petite condition.

Elle gagna le quartier Saint-Eustache et s'engagea dans la rue des Bourdonnais. Les ecrivains publics y avaient leurs echoppes, et aussi les marchands de cire qui fabriquaient les tablettes a ecrire, en meme temps que les chandelles et encaustiques. Mais il s'y pratiquait d'autres trafics. Au fond de certaines maisons, on cedait a prix d'or, avec des precautions extremes, les ingredients necessaires a toutes sorcelleries : poudre de serpent, crapauds piles, cervelles de chats, poils de ribaudes, ainsi que les plantes, cueillies au juste temps de la lune, avec lesquelles on fabriquait les philtres d'amour ou les poisons destines a << enherber >> un ennemi. Et l'on appelait souvent la << rue aux Sorcieres >> cette voie etroite ou le Diable tenait marche autour de la cire d'abeille, matiere premiere des envoutements.

L'air detache, le regard glissant, Beatrice d'Hirson entra dans une boutique qui avait pour enseigne un grand cierge de tole peinte.

La boutique, etroite de facade, etait longue et sombre. Au plafond pendaient des cierges de toutes tailles et, sur les casiers qui garnissaient les murs, des chandelles etaient empilees, ainsi que les pains bruns, rouges ou verts utilises pour les sceaux. L'air sentait fortement la cire, et tout objet etait un peu collant sous le doigt.

Le marchand, vieil homme coiffe d'un gros bonnet de laine ecrue, faisait ses comptes a l'aide d'un boulier. A l'arrivee de Beatrice, son visage s'ouvrit d'un sourire edente.

-- Maitre Engelbert... dit Beatrice, je viens vous payer la depense de l'hotel d'Artois...

-- Ah ! C'est une bonne action, ma noble dame, c'est une bonne action. Car l'argent, ces temps-ci, court plus vite a sortir qu'a rentrer. Chacun qui nous fournit veut etre paye sur l'heure. Et puis surtout, c'est la maltote qui nous etrangle ! Quand je vous vends pour une livre, je dois verser un denier. Le roi gagne plus que moi sur mon travail[19].

Il chercha parmi ses tablettes de comptes celle qui concernait l'hotel d'Artois, et l'approcha de ses yeux de souris.

-- Alors nous avons quatre livres huit sous, sauf a m'etre trompe. Et quatre deniers, se hata-t-il d'ajouter, car il avait pris l'habitude de faire supporter a l'acheteur cette maltote dont il se plaignait tant.

-- Moi... j'ai compte six livres... dit doucement Beatrice en posant deux ecus sur le comptoir.

-- Ah ! Voila une bonne pratique, comme il nous en faudrait grand nombre !

Il porta les pieces a ses levres, puis ajouta, la mine complice :

-- Vous voulez sans doute voir votre protege ? J'en suis bien satisfait. Il est fort serviable ; il parle peu... Maitre Evrard !

L'homme qui entra, venant de l'arriere-boutique, boitait. Il avait une trentaine d'annees ; il etait maigre, mais solidement bati, avec le visage osseux, la paupiere creuse et sombre.

Aussitot, maitre Engelbert se souvint d'une livraison urgente.

-- Mettez la clenche derriere moi. Je serai absent une petite heure, dit-il au boiteux.

Celui-ci, des qu'il fut seul avec Beatrice, la prit par les poignets.

-- Venez, dit-il.

Elle le suivit vers le fond de la boutique, passa sous un rideau qu'il souleva, et se trouva dans la resserre ou l'on entreposait les pains de cire brute, les tonnelets de suif, les paquets de meches. On y voyait aussi une etroite paillasse coincee entre un vieux coffre et le mur salpetre.

-- Mon chateau, mes domaines, la commanderie du chevalier Evrard ! dit le boiteux avec une ironie amere en designant ce miserable habitacle. Mais cela vaut mieux que la mort, n'est-ce pas ?

Et, saisissant Beatrice aux epaules :

-- Et toi, souffla-t-il, tu vaux mieux que l'eternite.

Autant la voix de Beatrice etait lente et calme, autant celle d'Evrard etait precipitee.

Beatrice souriait, de cet air qu'elle avait de toujours se moquer vaguement des choses et des gens. Elle eprouvait une delectation perverse a sentir les etres dependre d'elle. Or, cet homme etait doublement a sa merci.

Elle l'avait decouvert un matin, et pareil a une bete traquee, dans un coin d'ecurie a l'hotel d'Artois. Il tremblait et defaillait de peur et de faim. Ancien Templier d'une commanderie du nord de la France, cet Evrard etait parvenu a s'evader de prison, la veille d'etre brule. Il avait echappe au bucher, mais non aux tortures. De la question trois fois appliquee, il gardait la jambe a jamais tordue, et aussi la raison un peu derangee. Parce qu'on lui avait brise les os pour lui faire confesser des pratiques demoniaques dont il etait innocent, il avait decide, par represailles, de se convertir au Diable. En apprenant la haine, il avait desappris la foi.

Il ne revait que sorcellerie, sabbats et hosties profanees. La rue des Bourdonnais pour cela etait une residence de choix. Beatrice l'avait place chez Engelbert qui le nourrissait, le logeait, et surtout lui fournissait un alibi au regard de la prevote. Ainsi Evrard, dans son antre suiffe, se prenant pour une veritable incarnation des puissances sataniques, s'entretenait d'espoirs de vengeance et de visions de luxure.

Sans un tic qui par instants lui deformait brusquement le visage, il n'eut pas ete depourvu d'une certaine et rude seduction. Son regard avait de l'ardeur et de l'eclat. Tandis qu'il parcourait Beatrice des mains, febrilement, et qu'elle le laissait faire, toujours placide, elle dit :

-- Tu dois etre content... Le pape est mort...

-- Oui ! oui ! dit Evrard avec une joie mechante. Ses physiciens lui ont fait digerer des emeraudes pilees. Bon remede, qui tranche les boyaux. Quels qu'ils soient, ces medecins-la sont de mes amis. La malediction de maitre Jacques commence a s'accomplir. Un de creve deja ! La main de Dieu frappe vite, quand la main des hommes y aide.

-- Et aussi celle du Diable, dit-elle en souriant.

Il avait releve sa jupe sans qu'elle eut le moins du monde proteste. Les doigts gantes de cire de l'ancien Templier caressaient une belle cuisse ferme, lisse et chaude.

-- Veux-tu l'aider a frapper encore ? reprit-elle.

-- Qui ?

-- Ton pire ennemi... a qui tu dois ton pied brise...

-- Nogaret..., murmura Evrard.

Il recula un peu, et son tic par trois fois lui tordit le visage.

Ce fut elle qui se rapprocha.

-- Tu peux te venger... si tu le desires... N'est-ce point ici qu'il se fournit en lumiere ? Vous lui vendez ses chandelles ?

-- Oui, dit-il.

-- Comment sont-elles faites ?

-- Des chandelles tres longues, en cire blanche, avec des meches traitees a part qui donnent peu de fumee. Pour son hotel il use de grands cierges jaunes qu'il ne prend pas chez nous. Ces chandelles-la, qu'on appelle des chandelles a legiste, il les emploie seulement lorsqu'il est a ecrire dans son cabinet, et il en brule deux douzaines la semaine.

-- En es-tu sur ?

-- Son concierge les vient querir par grosses. Il designa un casier.

-- Sa prochaine provision est deja appretee, et celle de Marigny a cote, et celle de Maillard, le secretaire du roi. C'est avec cela qu'ils eclairent tous les crimes que fabriquent leurs cervelles. Je voudrais pouvoir cracher dessus le venin du Diable.

Beatrice continuait de sourire.

-- Je peux te donner aussi bien... dit-elle. Moi, je sais le moyen d'empoisonner une chandelle...

-- Est-ce possible ? demanda Evrard.

-- Si on en respire la flamme une heure, on n'en regarde plus jamais d'autre... sinon celle de l'Enfer. C'est un moyen qui ne laisse point de trace et n'a pas de remede.

-- Comment le connais-tu ?

-- Ah... Voila... fit Beatrice en ondulant des epaules et en baissant les paupieres. Une poudre qu'il suffit de meler a la cire...

-- Et pourquoi desires-tu frapper Nogaret ? demanda Evrard.

Toujours se dandinant comme par coquetterie, elle repondit :

-- Peut-etre parce que d'autres gens que toi veulent aussi s'en venger. Tu ne risques rien...

Evrard reflechit un instant. Son regard se faisait plus aigu, plus luisant.

-- Alors, il ne faudrait pas tarder, dit-il en precipitant ses mots. Il se pourrait que j'aie a partir bientot. Ne le repete point, surtout ; mais le neveu du grand-maitre, messire Jean de Longwy, a commence de nous compter. Il a jure, lui aussi, de venger messire de Molay. Nous ne sommes point tous morts, malgre le maudit qui nous occupe. J'ai recu l'autre jour un de mes anciens freres, Jean du Pre, qui me portait un message, m'informant de me tenir pret a m'en aller vers Langres. Ce serait belle chose que d'amener en present a messire de Longwy l'ame de Nogaret... Quand pourrai-je avoir cette poudre ?

-- Je l'ai la... dit calmement Beatrice en ouvrant son aumoniere.

Elle tendit a Evrard un sachet, qu'il ouvrit avec prudence, et qui contenait deux matieres mal melees, l'une grise, l'autre cristalline et blanchatre.

-- C'est de la cendre, dit Evrard en montrant la poudre grise.

-- Oui... la cendre de la langue d'un homme que Nogaret a fait perir... Je l'ai mise a dessecher dans un four, a la minuit... C'est pour appeler le Diable...

Puis elle designa la poudre blanche :

-- Et la, c'est du serpent de Pharaon[20]... Cela ne tue qu'en brulant.

-- Et tu dis qu'en mettant les deux dans une chandelle ?...

Beatrice abaissa le front avec assurance. Evrard fut un moment hesitant ; son regard allait du sachet a Beatrice.

-- Mais il faut que ce soit fait devant moi, ajouta-t-elle.

L'ancien Templier alla chercher un rechaud dont il attisa les chardons. Puis il tira une chandelle de la provision preparee pour le garde des Sceaux, la placa dans un moule et la mit a mollir. Ensuite il la fendit avec une lame et versa le long de la meche le contenu du sachet.

Beatrice tournait autour de lui, en marmonnant des paroles de conjuration ou revint trois fois le prenom de Guillaume. Le moule fut remis au feu, puis refroidi dans un bac rempli d'eau.

La chandelle ressoudee ne gardait aucune trace de l'operation.

-- Pour un homme qu'on a plutot habitue a manier l'epee, ce n'est point mauvais travail, dit Evrard, l'air cruel et content de lui.

Et il alla remettre la chandelle ou il l'avait prise, en ajoutant :

-- Qu'elle soit bonne messagere d'eternite.

La chandelle empoisonnee, au milieu du paquet, et sans qu'on put la distinguer des autres, etait maintenant comme le gros lot d'une abominable loterie. Quel jour le valet charge de garnir les chandeliers du garde des Sceaux la tirerait-il ? Beatrice eut un petit rire. Mais deja Evrard revenait vers elle et la saisissait a pleins bras.

-- Il se peut que nous nous voyions pour la derniere fois.

-- Peut-etre oui... peut-etre non... dit-elle.

Il l'entraina vers le grabat.

-- Comment faisais-tu... quand tu etais Templier... pour rester chaste ? demanda-t-elle.

-- Je n'ai jamais pu le demeurer, repondit-il d'une voix sourde.

Alors, la belle Beatrice leva les yeux vers les solives, ou pendaient les cierges d'eglise, et elle se laissa penetrer de l'illusion d'etre prise par le Diable. Au reste, Evrard n'etait-il pas boiteux ?





II



LE TRIBUNAL DES OMBRES


Chaque nuit, messire de Nogaret, chevalier, legiste et garde des Sceaux, travaillait fort tard en son cabinet, comme il l'avait fait toute sa vie. Et chaque matin la comtesse d'Artois apprenait que son ennemi avait ete vu en parfaite sante, semblait-il, et se rendant d'un bon pied, ses portefeuilles sous le bras, a l'hotel du roi. La comtesse posait alors un regard lourd sur sa demoiselle de parage.

-- Patientez, Madame... Une grosse, cela fait douze douzaines. A raison de deux douzaines la semaine...

Mais la patience n'etait pas le fort de Mahaut, qui commencait a prendre tres petite opinion des vertus mortiferes du serpent de Pharaon. A savoir seulement si la chandelle empoisonnee etait bien allee chez son destinataire, s'il n'y avait pas eu echange ou erreur, ou si quelque valet n'avait pas laisse choir precisement cette chandelle-la. Pour etre certain de reussir, il eut fallu pouvoir la planter soi-meme dans le candelabre.

-- La langue ne peut pas se tromper, Madame... assurait Beatrice.

Mahaut croyait peu a la sorcellerie.

-- Couteuses manigances, pour pietres resultats. D'abord un bon poison, decretait-elle, s'administre par la bouche et non par fumee.

Neanmoins, lorsque Beatrice lui portait son bougeoir, le soir, elle ne manquait pas de lui demander avec un peu d'inquietude ;

-- Ce ne sont point des chandelles a legiste ?

-- Mais non... Madame... repondait Beatrice.

Or un matin de la fin mai, Nogaret, contrairement a ses habitudes, arriva en retard au Conseil ; il penetra dans la salle alors que deja le roi etait assis.

Nogaret s'inclina tres bas en offrant ses excuses ; ce faisant, un vertige le saisit et il dut se rattraper a la table.

La plus urgente affaire etait l'election papale.

Le siege pontifical etait vacant maintenant depuis quatre semaines, et les cardinaux, reunis en conclave a Carpentras selon les instructions dernieres de Clement V, se livraient un combat qui ne paraissait pas pres de finir.

On connaissait fort bien la position et la pensee du roi de France. Philippe le Bel voulait que la papaute restat en Avignon, la ou il l'avait installee, a portee de sa main ; il voulait que le pape si possible fut francais ; il voulait que l'enorme organisation politique que constituait l'Eglise ne put jouer, comme elle l'avait fait souvent, contre le royaume.

Les vingt-trois cardinaux assembles a Carpentras, et qui venaient de partout, d'Italie, de France, d'Espagne, de Sicile, d'Allemagne, etaient dechires en presque autant de camps qu'il y avait de chapeaux.

Les disputes theologiques, les rivalites d'interet, les rancunes de famille alimentaient leurs luttes. Chez les cardinaux italiens surtout, entre les Caetani, les Colonna et les Orsini, existaient des haines inexpiables.

-- Ces huit cardinaux italiens, dit Marigny, ne sont accordes que dans leur volonte de ramener a Rome la papaute. Par bonheur, ils ne le sont sur le nom d'aucun papable.

-- Cet accord peut se faire avec le temps, remarqua Monseigneur de Valois.

-- C'est pourquoi il ne faut point leur en donner, repondit Marigny.

Nogaret sentit a ce moment comme une nausee qui lui alourdissait l'estomac et genait sa respiration. Il voulut se redresser sur son siege et il eprouva de la difficulte pour commander a ses muscles. Puis, son malaise disparut ; il respira largement et s'essuya le front.

-- Rome est la ville du pape pour tous les chretiens, dit Charles de Valois. Le centre du monde est a Rome.

-- Chose qui convient aux Italiens, sans doute, mais non au roi de France, dit Marigny.

-- Vous ne pouvez tout de meme refaire l'oeuvre des siecles, messire Enguerrand, et empecher que le trone de saint Pierre ne soit la ou il l'a fonde.

-- Mais quand le pape veut se tenir a Rome, il ne peut y rester ! s'ecria Marigny. Il est force de fuir devant les factions qui dechirent la ville, et doit s'aller refugier dans quelque chateau sous la protection de troupes qui ne lui appartiennent point. Il se trouve beaucoup mieux veille par notre bonne forteresse de Villeneuve, de l'autre cote du Rhone.

-- Le pape demeurera en son etablissement d'Avignon, dit le roi.

-- Je connais bien Francesco Caetani, reprit Charles de Valois. C'est un homme de grand savoir et de grand merite sur qui je puis avoir de l'influence.

-- Je ne souhaite point ce Caetani, dit le roi. Il est de la famille de Boniface, et reprendrait les errements de la bulle Unam Sanctam[21].

Philippe de Poitiers, penchant son long buste, montra qu'il approuvait pleinement son pere.

-- Je pense qu'il y a dans cette affaire, dit-il, assez d'intrigues pour qu'elles s'aneantissent l'une l'autre. A nous d'etre les plus tenaces et les plus fermes.

Apres un instant de silence, Philippe le Bel se tourna vers Nogaret. Celui-ci, le visage tres pale, respirait avec peine.

-- Votre conseil, Nogaret ?

-- Oui... Sire, dit le garde des Sceaux avec effort. Il passa une main tremblante sur son front.

-- Veuillez me pardonner... Cette lourde chaleur...

-- Mais il ne fait pas chaud, dit Hugues de Bouville.

Nogaret, a grand effort, prononca d'une voix lointaine :

-- L'interet du royaume et celui de la foi commandent d'agir en ce sens.

Puis il se tut ; on s'etonna qu'il eut parle si peu, et pour exprimer une pensee si vague.

-- Votre conseil, Marigny ?

-- Je proposerais, Sire, qu'on prit pretexte de ramener en Guyenne les restes du pape Clement, selon la volonte qu'il en a montree, pour aller presser un peu le conclave. Messire de Nogaret pourrait etre charge de cette pieuse mission, nanti des pouvoirs necessaires, et accompagne d'une bonne escorte, armee comme il convient. L'escorte garantira les pouvoirs.

Charles de Valois detourna la tete ; il desapprouvait cette epreuve de force.

-- Mon annulation en sera-t-elle hatee ? demanda Louis de Navarre.

-- Taisez-vous, Louis... dit le roi. C'est aussi a cela que nous travaillons.

-- Oui, Sire... dit Nogaret sans meme avoir conscience de parler.

Sa voix etait rauque et basse. Il eprouvait un grand trouble dans l'esprit, et les choses se deformerent devant ses yeux. Les voutes de la salle lui parurent devenir hautes comme celles de la Sainte-Chapelle ; puis, soudain, elles se rapprocherent jusqu'a devenir aussi basses que celles des caveaux ou il avait coutume d'interroger les prisonniers.

-- Qu'advient-il ? demanda-t-il en essayant de desserrer son surcot.

Il s'etait brusquement ramasse sur lui-meme, les genoux contre le ventre, la tete baissee, les mains crispees sur la poitrine. Le roi se leva, imite de tous les assistants... Nogaret poussa un cri etouffe et s'ecroula en vomissant.

Ce fut Hugues de Bouville, le grand chambellan, qui le ramena a son hotel ou il fut aussitot visite par les medecins du roi.

Ceux-ci consulterent longuement. Rien ne fut revele de leur rapport au souverain. Mais bientot, a la cour et dans toute la ville, on parla d'une maladie inconnue. Le poison ? On affirmait avoir essaye des plus puissants antidotes.

Les affaires du royaume, ce jour-la, resterent comme suspendues.

Lorsque la comtesse Mahaut apprit la nouvelle, elle dit seulement :

-- Bon ! Il paie.

Et elle se mit a table. Mais elle promit a Beatrice une robe complete, c'est-a-dire les six pieces, chemise, robe de dessous, robe de dessus, surcot, manteau et chape, le tout de la plus fine etoffe, avec en plus une belle bourse pendue a la ceinture, si le garde des Sceaux trepassait.

Nogaret, effectivement, payait. Depuis plusieurs heures, il ne reconnaissait plus personne. Il etait sur son lit, le corps secoue de spasmes, et il crachait du sang. Il n'avait meme plus la force de se pencher au-dessus d'un bassin ; le sang coulait de sa bouche sur un gros drap plie qu'un valet changeait de temps en temps.

La chambre etait pleine. Amis et serviteurs se relayaient aupres du malade. Dans un coin, petit groupe sournois et chuchotant, quelques parents pensaient a la curee en evaluant le mobilier.

Nogaret ne les distinguait que comme de vagues spectres qui s'agitaient tres loin, sans raison et sans but. D'autres presences, visibles de lui seul, etaient en train de l'assaillir.

Au cure de la paroisse, qui vint l'administrer, il ne confessa que des rales ou des paroles inintelligibles.

-- Arriere, arriere ! hurla-t-il d'une voix epouvantee quand on l'oignit des saintes huiles.

Les medecins se precipiterent. Nogaret, hagard, se tordait sur sa couche, les yeux revulses, repoussant des ombres... Il etait entre dans les affres.

Sa memoire, qui n'aurait plus a lui faire de service, se vidait d'un coup comme une bouteille retournee qu'on va jeter, et lui presentait toutes les agonies auxquelles il avait assiste, tous les trepas qu'il avait ordonnes. Morts pendant les interrogatoires, morts dans les prisons, morts dans les flammes, morts sur la roue, morts aux cordes des gibets, se bousculaient en lui et venaient y mourir une deuxieme fois.

Les mains a la gorge, il s'efforcait d'ecarter les fers rougis dont il avait vu bruler tant de poitrines nues. Ses jambes furent saisies de crampes ; on l'entendit crier :

-- Les tenailles ! Otez-les, par pitie !

L'odeur du sang qu'il vomissait lui semblait l'odeur du sang de ses victimes.

Il arrivait a Nogaret, pour sa derniere heure, de se sentir enfin a la place des autres ; et c'etait cela son chatiment.

-- Je n'ai rien fait en mon nom ! Le roi seul... j'ai servi le roi...

Ce legiste, devant le tribunal de l'agonie, tentait une ultime procedure.

Les assistants, avec moins d'emotion que de curiosite, et plus de degout que de compassion, regardaient s'enfoncer dans l'au-dela l'un des vrais maitres du royaume.

Vers le soir la chambre se vida. Un barbier et un frere de saint Dominique resterent seuls aupres de Nogaret. Les serviteurs se coucherent a meme le sol, dans l'antichambre, et la tete sous leurs manteaux.

Bouville eut a les enjamber, lorsqu'il vint dans la nuit, de la part du roi. Il interrogea le barbier.

-- Rien n'a pu agir, dit celui-ci a voix basse. Il vomit moins, mais ne cesse de delirer. Nous n'avons plus qu'a attendre que Dieu le prenne !

Ralant faiblement, Nogaret etait seul a voir les Templiers morts qui l'attendaient au fond des tenebres. La croix cousue sur l'epaule, ils se tenaient le long d'une route nue, bordee de precipices, et qu'eclairait la lueur des buchers.

-- Aymon de Barbonne... Jean de Fumes... Pierre Suffet... Brintinhiac... Ponsard de Gizy...

Les morts se servaient de sa voix, qu'il ne reconnaissait plus, pour se faire reconnaitre de lui.

-- Oui, Sire... Je partirai demain...

Bouville, vieux serviteur de la couronne, eut le coeur serre en percevant ce murmure qu'il se promit de rapporter au roi.

Mais soudain Nogaret se dressa, le menton en avant, le cou tendu, et lui cria, effrayant :

-- Fils de Cathare !

Bouville regarda le dominicain, et tous deux se signerent.

-- Fils de Cathare ! repeta Nogaret.

Et il retomba sur ses oreillers. Dans l'immense, le tragique paysage de montagnes et de vallees qu'il portait en lui et qui le conduisait vers le jugement dernier, Nogaret etait reparti pour sa grande expedition. Il chevauchait, un jour de septembre, sous l'eblouissant soleil d'Italie, a la tete de six cents cavaliers et d'un millier de fantassins, vers le rocher d'Anagni. Sciarra Colonna, l'ennemi mortel du pape Boniface VIII, l'homme qui avait prefere ramer trois ans au banc d'une galere barbaresque plutot que risquer d'etre rendu a la papaute, marchait a cote de lui. Et Thierry d'Hirson etait de l'expedition. La petite cite d'Anagni ouvrait d'elle-meme ses portes ; les assaillants, passant par l'interieur de la cathedrale, envahissaient le palais Caetani et les appartements pontificaux. La, le vieux pape de quatre-vingt-huit ans, tiare en tete, croix en main, seul dans une immense salle desertee, voyait entrer cette horde en armures. Somme d'abdiquer, il repondait : << Voila mon cou, voila ma tete ; je mourrai, mais je mourrai pape. >> Sciarra Colonna le giflait de son gantelet de fer. Et Boniface lancait a Nogaret : << Fils de Cathare ! Fils de Cathare ! >>.

-- J'ai empeche qu'on ne le tuat, gemit Nogaret.

Il plaidait encore. Mais bientot il se mit a sangloter, comme avait sanglote Boniface jete au bas de son trone ; il etait de nouveau a la place de l'autre...

La raison du vieux pape n'avait pas resiste a l'attentat et a l'outrage. Tandis qu'on le ramenait a Rome, Boniface continuait de pleurer comme un enfant. Puis il etait tombe dans une demence furieuse, insultant quiconque l'approchait, et se trainant a quatre pattes dans la chambre ou on le gardait. Un mois plus tard il mourait en repoussant, dans une crise de rage, les derniers sacrements...

Penche sur Nogaret et multipliant les signes de croix, le frere dominicain ne comprenait pas pourquoi l'ancien excommunie s'obstinait a refuser une extreme-onction qu'il avait recue quelques heures plus tot.

Bouville partit. Le barbier, se sachant inutile jusqu'au moment ou il aurait a proceder a la toilette funeraire, s'etait endormi sur son siege et dodelinait la tete. Le dominicain de temps a autre abandonnait son chapelet pour moucher la chandelle.

Vers quatre heures du matin les levres de Nogaret articulerent faiblement :

-- Pape Clement... chevalier Guillaume... roi Philippe...

Ses grands doigts bruns et plats grattaient le drap.

-- Je brule, dit-il encore.

Puis les fenetres devinrent grises de la timide lueur de l'aube, et une cloche tinta, de l'autre cote de la Seine. Les serviteurs remuerent dans le vestibule. L'un deux entra, trainant les pieds, et vint ouvrir une croisee. Paris sentait le printemps et les feuilles. La ville s'eveillait dans une rumeur confuse.

Nogaret etait mort et un filet de sang sechait sous ses narines. Le frere de saint Dominique dit :

-- Dieu l'a pris !





III



LES DOCUMENTS D'UN REGNE


Une heure apres que Nogaret eut rendu l'ame, messire Alain de Pareilles, accompagne de Maillard, le secretaire du roi, vint se saisir de tous les documents, pieces et dossiers qui se trouvaient en la demeure du garde des Sceaux.

Puis le roi lui-meme fit une derniere visite a son ministre. Il ne resta devant le corps qu'un temps assez bref. Ses yeux pales fixaient le mort, sans ciller, comme lorsqu'il lui posait sa question habituelle : << Votre conseil, Nogaret ? >> Et il semblait decu de ne plus avoir reponse.

Philippe le Bel, ce matin-la, n'accomplit point sa quotidienne promenade a travers les rues et les marches. Il rentra directement au Palais ou il commenca, aide de Maillard, l'examen des dossiers pris chez Nogaret et qu'on avait deposes dans son cabinet.

Bientot, Enguerrand de Marigny se presenta chez le roi. Le souverain et son coadjuteur se regarderent, et le secretaire sortit.

-- Le pape, au bout d'un mois... dit le roi. Et un mois apres, Nogaret...

Il y avait de l'angoisse, presque de la detresse, dans la facon dont il avait prononce ces mots. Marigny s'assit sur le siege que le souverain lui designait. Il resta un moment silencieux, puis dit :

-- Certes, ce sont d'etranges coincidences, Sire. Mais de semblables choses arrivent sans doute chaque jour, dont nous ne sommes pas frappes parce que nous les ignorons.

-- Nous avancons en age, Enguerrand. C'est une malediction suffisante.

Il avait quarante-six ans, Marigny quarante-neuf. Peu d'hommes, a cette epoque, atteignaient la cinquantaine.

-- Il faut faire tri de tout ceci, reprit le roi en montrant les dossiers.

Ils se mirent au travail. Une partie des pieces seraient deposees aux Archives du royaume, dans le Palais meme[22]. D'autres, qui concernaient des affaires en cours, seraient conservees par Marigny ou remises a ses legistes ; d'autres enfin, par prudence, iraient au feu.

Le silence regnait dans le cabinet, a peine trouble par les cris lointains des marchands et la rumeur de Paris.

Le roi se penchait sur les liasses ouvertes. C'etait tout son regne qu'il voyait repasser devant lui, vingt-neuf annees pendant lesquelles il avait administre le sort de millions d'hommes, et impose son influence a l'Europe entiere.

Et brusquement cette suite d'evenements, de problemes, de conflits, de decisions, lui parut comme etrangere a sa propre vie, a son propre destin. Une autre lumiere eclairait ce qui avait fait le travail de ses jours et le souci de ses nuits.

Car il decouvrait soudain ce que les autres pensaient et ecrivaient de lui ; il se voyait de l'exterieur. Nogaret avait garde des lettres d'ambassadeurs, des minutes d'interrogatoires, des rapports de police. Toutes ces lignes faisaient apparaitre un portrait du roi que celui-ci ne reconnaissait pas, l'image d'un etre lointain, dur, etranger a la peine des hommes, inaccessible aux sentiments, une figure abstraite incarnant l'autorite au-dessus et a l'ecart de ses semblables. Plein d'etonnement, il lisait deux phrases de Bernard de Saisset, cet eveque qui avait ete a l'origine de la grande querelle avec Boniface VIII : << Il a beau etre le plus bel homme du monde, il ne sait que regarder les gens sans rien dire. Ce n'est ni un homme ni une bete, c'est une statue. >>

Et il lut aussi ces mots, d'un autre temoin de son regne : << Rien ne le fera ployer, c'est un roi de fer. >>

-- Un roi de fer, murmura Philippe le Bel. Ai-je donc su si bien cacher mes faiblesses ? Comme les autres nous connaissent peu, et comme je serai mal juge !

Un nom rencontre le fit se souvenir de l'extraordinaire ambassade qu'il avait recue tout au debut de son regne. Rabban Kaumas, eveque nestorien chinois, etait venu lui proposer de la part du grand Khan de Perse, descendant de Gengis Khan, la conclusion d'une alliance, une armee de cent mille hommes et la guerre contre les Turcs.

Philippe le Bel avait alors vingt ans. Quelle griserie, pour un jeune homme, que la perspective d'une croisade ou participeraient l'Europe et l'Asie, quelle entreprise digne d'Alexandre ! Ce jour-la pourtant, il avait choisi une autre voie. Plus de croisades, plus d'aventures guerrieres ; c'etait sur la France et la paix qu'il avait resolu d'exercer ses efforts. Avait-il eu raison ? Quelle eut ete sa vie, et quel empire eut-il fonde s'il avait accepte l'alliance avec le Khan de Perse ? Il reva, un instant, d'une gigantesque conquete des terres chretiennes qui aurait assure sa gloire dans la suite des siecles... Mais Louis VII, mais Saint Louis avaient poursuivi de semblables reves, qui s'etaient tournes en desastres.

Il revint au reel, souleva une nouvelle pile de parchemins. Sur le dossier, il lisait une date : 1305. C'etait l'annee de la mort de son epouse la reine Jeanne, qui avait apporte la Navarre au royaume, et a lui le seul amour qu'il eut connu. Il n'avait jamais desire d'autre femme ; depuis neuf ans qu'elle etait disparue, il n'en avait plus regarde d'autre. Or, a peine avait-il depouille l'habit de deuil, qu'il devait affronter les emeutes. Paris, souleve contre ses ordonnances, le forcait a se refugier au Temple. Et l'annee suivante, il faisait arreter ces memes Templiers qui lui avaient fourni asile et protection... Nogaret avait conserve ses notes concernant la conduite du proces.

Et maintenant ? Apres tant d'autres, le visage de Nogaret allait s'effacer du monde. Il ne restait de lui que ces liasses d'ecriture, temoignages de son labeur.

<< Que de choses promises a l'oubli dorment ici, pensa le roi. Tant de procedures, de tortures, de morts...>>

Les yeux fixes, il meditait.

<< Pourquoi ? se demandait-il encore. Pour quelle fin ? Ou sont mes victoires ? Gouverner est une oeuvre qui ne connait point d'achevement. Peut-etre n'ai-je que quelques semaines a vivre. Et qu'ai-je fait qui soit assure de durer apres moi...>>

Il ressentait la grande vanite d'agir qu'eprouve l'homme assailli par l'idee de sa propre mort.

Marigny, le poing sous son large menton, restait immobile, inquiet de la gravite du roi. Tout etait relativement aise au coadjuteur dans l'exercice de ses charges et taches, sauf de comprendre les silences du souverain.

-- Nous avons fait canoniser mon grand-pere le roi Louis par le pape Boniface, dit Philippe le Bel ; mais etait-il vraiment un saint ?

-- Sa canonisation etait utile au royaume, Sire, repondit Marigny. Une famille de rois est mieux respectee si elle compte un saint.

-- Mais fallait-il, dans la suite, employer la force contre Boniface ?

-- Il etait sur le point de vous excommunier, Sire, parce que vous ne pratiquiez point dans vos Etats la politique qu'il voulait. Vous n'avez pas manque au devoir des rois. Vous etes reste a la place ou Dieu vous avait mis, et vous avez proclame que vous ne teniez votre royaume de personne, fors de Dieu.

Philippe le Bel designa un long parchemin.

-- Et les Juifs ? N'en avons-nous pas brule trop ? Ils sont creatures humaines, souffrantes et mortelles comme nous. Dieu ne l'ordonnait pas.

-- Vous avez suivi l'exemple de Saint Louis, Sire ; et le royaume avait besoin de leurs richesses.

Le royaume, le royaume, sans cesse le royaume. << Il le fallait, pour le royaume... Nous le devons, pour le royaume...>>

-- Saint Louis aimait la foi et la grandeur de Dieu. Moi, qu'ai-je donc aime ? dit Philippe le Bel a voix basse.

-- La justice, Sire, la justice qui est necessaire au commun bien, et qui frappe tous ceux qui ne suivent pas le train du monde.

-- Ceux qui ne suivent pas le train du monde ont ete nombreux le long de mon regne, et ils seront nombreux encore si tous les siecles se ressemblent.

Il soulevait les dossiers de Nogaret et les reposait sur la table, l'un apres l'autre.

-- Le pouvoir est chose amere, dit-il.

-- Rien n'est grand, Sire, qui n'ait sa part de fiel, repondit Marigny, et le Seigneur Christ l'a su. Vous avez regne grandement. Songez que vous avez reuni a la couronne Chartres, Beaugency, la Champagne, la Bigorre, Angouleme, la Marche, Douai, Montpellier, la Comte-Franche, Lyon, et une part de Guyenne. Vous avez fortifie vos villes, comme votre pere Monseigneur Philippe III le souhaitait, pour qu'elles ne soient plus a la merci d'autrui, du dehors comme du dedans... Vous avez refait la loi d'apres les lois de l'ancienne Rome. Vous avez donne au Parlement sa regle pour qu'il rende de meilleurs arrets. Vous avez octroye a beaucoup de vos sujets la bourgeoisie du roi[23]. Vous avez affranchi des serfs dans maints bailliages et senechaussees. Non, Sire, c'est a tort que vous craignez d'avoir erre. D'un royaume partage, vous avez fait un pays qui commence a n'avoir qu'un seul coeur.

Philippe le Bel se leva. La conviction sans faille de son coadjuteur le rassurait, et il s'appuyait sur elle pour lutter contre une faiblesse qui n'etait pas dans sa nature.

-- Peut-etre dites-vous vrai, Enguerrand. Mais si le passe vous satisfait, que dites-vous du present ? Hier des gens ont du etre tenus au calme par les archers, rue Saint-Merri. Lisez ce qu'ecrivent les baillis de Champagne, de Lyon et d'Orleans. Partout on crie, partout on se plaint du rencherissement du ble et des maigres salaires. Et ceux-la qui crient, Enguerrand, ne peuvent comprendre que ce qu'ils reclament, et que je voudrais leur donner, depend du temps et non de ma volonte. Ils oublieront mes victoires pour ne se souvenir que de mes impots, et l'on m'accablera de ne point les avoir nourris, du temps qu'ils vivaient...

Marigny ecoutait, plus inquiet maintenant des paroles du roi que de ses silences. Jamais il ne l'avait entendu avouer de semblables incertitudes, ni manifester un tel decouragement.

-- Sire, dit-il, il faut que nous decidions en plusieurs matieres.

Philippe le Bel regarda encore un instant, epars sur la table, les documents de son regne. Puis il se redressa, comme s'il venait de se donner un ordre.

-- Oui, Enguerrand, dit-il, il faut.

Le propre des hommes forts n'est pas d'ignorer les hesitations et les doutes qui sont le fonds commun de la nature humaine, mais seulement de les surmonter plus rapidement.





IV



L'ETE DU ROI


Avec la mort de Nogaret, Philippe le Bel parut avoir penetre dans un pays ou personne ne pouvait le rejoindre. Le printemps rechauffait la terre et les maisons ; Paris vivait dans le soleil ; mais le roi etait comme exile dans un hiver interieur. La prophetie du grand-maitre ne quittait plus guere son esprit.

Souvent, il partait pour l'une de ses residences de campagne, ou il suivait de longues chasses, sa seule distraction apparente. Mais il etait vite rappele a Paris par des rapports alarmants. La situation alimentaire, dans le royaume, etait mauvaise. Le cout des vivres augmentait ; les regions prosperes n'acceptaient pas de diriger leurs excedents vers les regions pauvres. On disait volontiers : << Trop de sergents, et pas assez de froment. >> On refusait de payer les impots, et l'on se revoltait contre les prevots et les receveurs de finances. A la faveur de cette crise, les ligues de barons, en Bourgogne et en Champagne, se reconstituaient pour soutenir de vieilles pretentions feodales. Robert d'Artois, mettant a profit le scandale des princesses royales et le mecontentement general, recommencait a fomenter des troubles sur les terres de la comtesse Mahaut.

-- Mauvais printemps pour le royaume, dit un jour Philippe le Bel devant Monseigneur de Valois.

-- Nous sommes dans la quatorzieme annee du siecle, mon frere, repondit Valois, une annee que le sort a toujours marquee pour le malheur.

Il rappelait par la une troublante constatation faite a propos des annees 14, au cours des ages : 714, invasion des musulmans d'Espagne ; 814, mort de Charlemagne et dechirement de son empire ; 914, invasion des Hongrois, accompagnee de la grande famine ; 1114, perte de la Bretagne ; 1214, la coalition d'Othon IV, vaincue de justesse a Bouvines... une victoire au bord de la catastrophe. Seule, l'annee 1014 manquait a l'appel des drames.

Philippe le Bel regarda son frere comme s'il ne le voyait pas. Il laissa tomber la main sur le cou du levrier Lombard, qu'il caressa a rebrousse-poil.

-- Or le malheur cette fois, mon frere, est le produit de votre mauvais entourage, reprit Charles de Valois. Marigny ne connait plus de mesure. Il use de la confiance que vous lui faites pour vous tromper, et vous engager toujours plus avant dans la voie qui le sert mais qui nous perd. Si vous aviez ecoute mon conseil dans la question de Flandre...

Philippe le Bel haussa les epaules, d'un mouvement qui voulait dire : << A cela, je ne puis rien. >>

Les difficultes avec la Flandre resurgissaient, periodiquement. Bruges la riche, irreductible, encourageait les soulevements communaux. Le comte de Flandre, de statut mal defini, refusait d'appliquer la loi generale. De traites en derobades, de negociations en revoltes, cette affaire flamande etait une plaie inguerissable a l'epaule du royaume. Que restait-il de la victoire de Mons-en-Pevele ? Une fois encore, il allait falloir employer la force.

Mais la levee d'une armee exigeait des fonds. Et si l'on repartait en campagne, le compte du Tresor depasserait sans doute celui de 1299, demeure dans les memoires comme le plus eleve que le royaume eut connu : 1 642 649 livres de depenses, accusant un deficit de pres de 70 000 livres. Or, depuis quelques annees, les recettes ordinaires s'equilibraient autour de 500 000 livres. Ou trouver la difference ?

Marigny, contre l'avis de Charles de Valois, fit alors convoquer une assemblee populaire pour le 1er aout 1314, a Paris. Il avait deja eu recours a de pareilles consultations, mais surtout a l'occasion des conflits avec la papaute. C'etait en aidant le pouvoir royal a se degager de l'obedience au Saint-Siege que la bourgeoisie avait conquis son droit de parole. Maintenant, on demandait son approbation en matiere de finances.

Marigny prepara cette reunion avec le plus grand soin, envoyant dans les villes messagers et secretaires, multipliant entrevues, demarches, promesses.

L'Assemblee se tint dans la Galerie merciere dont les boutiques, ce jour-la, furent fermees. Une grande estrade avait ete dressee ou s'installerent le roi, les membres de son Conseil, ainsi que les pairs et les principaux barons.

Marigny prit la parole, debout, non loin de son effigie de marbre, et sa voix semblait plus assuree encore qu'a l'accoutumee, plus certaine d'exprimer la verite du royaume. Il etait sobrement vetu ; il avait, de l'orateur, la prestance et le geste. Son discours, dans la forme, s'adressait au roi ; mais il le prononcait tourne vers la foule qui, de ce fait, se sentait un peu souveraine. Dans l'immense nef a deux voutes, plusieurs centaines d'hommes, venus de toute la France, ecoutaient.

Marigny expliqua que si les vivres se faisaient rares, donc plus chers, on ne devait point s'en montrer trop surpris. La paix qu'avait maintenue le roi Philippe favorisait l'accroissement en nombre de ses sujets. << Nous mangeons le meme ble, mais nous sommes plus a le partager. >> Il fallait donc semer davantage ; et pour semer, il fallait la tranquillite de l'Etat, l'obeissance aux ordonnances, la participation de chaque region a la prosperite de tous.

Or qui menacait la paix ? La Flandre. Qui refusait de contribuer au bien general ? La Flandre. Qui gardait ses bles et ses draps, preferant les vendre a l'etranger plutot que de les diriger vers l'interieur du royaume ou sevissait la penurie ? La Flandre. En refusant d'acquitter les tailles et droits de << traites >>, les villes flamandes aggravaient forcement la proportion des charges, pour les autres sujets du roi. La Flandre devait ceder ; on l'y contraindrait par la force. Mais pour cela, il fallait des subsides ; toutes les villes, ici representees par leurs bourgeois, devaient donc, dans leur propre interet, accepter une levee exceptionnelle d'impots.

-- Ainsi se feront voir, acheva Marigny, ceux qui donneront aide a aller contre les Flamands.

Une rumeur s'eleva, bientot dominee par la voix d'Etienne Barbette.

Barbette, maitre de la Monnaie de Paris, echevin, prevot des marchands, et fort riche d'un commerce de toiles et de chevaux, etait l'allie de Marigny. Son intervention avait ete preparee. Au nom de la premiere ville du royaume, Barbette promit l'aide requise. Il entraina l'assistance, et les deputes de quarante-trois << bonnes villes >> acclamerent d'une meme voix le roi, Marigny, et Barbette.

Si l'Assemblee avait ete une victoire, les resultats financiers se montrerent assez decevants. L'armee fut mise sur pied avant que la subvention ait ete recouvree.

Le roi et son coadjuteur souhaitaient faire une demonstration rapide d'autorite plutot que conduire une vraie guerre. L'expedition fut une imposante promenade militaire. Marigny, a peine les troupes en marche, fit connaitre a l'adversaire qu'il etait pret a negocier, et se hata de conclure, les premiers jours de septembre, la convention de Marquette.

Mais aussitot l'armee partie, Louis de Nevers, fils de Robert de Bethune, comte de Flandre, denonca la convention. Pour Marigny, c'etait l'echec. Valois, qui en venait a se rejouir d'une defaite pour le royaume si cette defaite nuisait au coadjuteur, accusait ce dernier, publiquement, de s'etre laisse acheter par les Flamands.

La note de la campagne demeurait a payer ; et les officiers royaux continuaient donc de percevoir, a grand-peine et au vif mecontentement des provinces, l'aide exceptionnelle consentie pour une entreprise deja close, et par l'insucces.

Le Tresor s'epuisait et Marigny devait envisager de nouveaux expedients.

Les Juifs avaient ete spolies par deux fois ; les tondre a nouveau donnerait peu de laine. Les Templiers n'existaient plus, et leur or etait depuis longtemps fondu. Restaient les Lombards.

Deja, en 1311, on les avait decretes d'expulsion, sans intention veritable d'executer l'ordonnance, mais pour les obliger de racheter, fort cher, leur droit de sejour. Cette fois, il ne pouvait s'agir de rachat ; c'etait la saisie de tous leurs biens, et leur renvoi de France, que Marigny meditait. Le trafic qu'ils maintenaient avec la Flandre, au mepris des instructions royales, et l'appui financier qu'ils apportaient aux ligues seigneuriales, justifiaient la mesure en preparation.

Mais le morceau etait de taille. Les banquiers et negociants italiens, bourgeois du roi, avaient reussi a tres solidement s'organiser, en << compagnies >>, avec a leur tete un << capitaine general >> elu. Ils controlaient le commerce vers l'etranger et regnaient sur le credit. Les transports, le courrier prive et meme certains recouvrements d'impots passaient par leurs mains. Ils pretaient aux barons, aux villes, aux rois. Ils faisaient meme l'aumone, lorsqu'il le fallait.

Aussi Marigny passa-t-il plusieurs semaines a mettre au point son projet. Il etait homme tenace, et la necessite l'aiguillonnait.

Mais Nogaret n'etait plus la. D'autre part, les Lombards de Paris, gens bien informes et instruits par l'experience, payaient cher les secrets du pouvoir.

Tolomei, de son seul oeil ouvert, veillait.





V



L'ARGENT ET LE POUVOIR


Un soir de la mi-octobre, une trentaine d'hommes tenaient reunion, toutes portes closes, chez messer Spinello Tolomei.

Le plus jeune, Guccio Baglioni, neveu de la maison, avait dix-huit ans. Le plus age en comptait soixante-quinze ; c'etait Boccanegra, capitaine general des compagnies lombardes. Si differents qu'ils fussent d'age et de traits, il y avait entre tous ces personnages une curieuse ressemblance dans l'attitude, la mobilite de visage et de geste, la maniere de porter le vetement.

Eclaires par de gros cierges fiches dans des candelabres forges, ces hommes de teint brun formaient une famille au langage commun. Une tribu en guerre aussi, et dont la puissance etait egale a celle des grandes ligues de noblesse ou des assemblees de bourgeois.

Il y avait la les Peruzzi, les Albizzi, les Guardi, les Bardi avec leur principal commis et voyageur Boccace, les Pucci, les Casinelli, tous originaires de Florence comme le vieux Boccanegra. Il y avait les Salimbene, les Buonsignori, les Allerani et les Zaccaria, de Genes ; il y avait les Scotti, de Piacenza ; il y avait le clan siennois autour de Tolomei. Entre tous ces hommes existaient des rivalites de prestige, des concurrences commerciales, et meme parfois des haines solides pour raisons de famille ou affaires d'amour. Mais dans le peril ils se retrouvaient comme freres.

Tolomei venait d'exposer la situation avec calme, sans en dissimuler la gravite. Ce n'etait d'ailleurs pour personne une totale surprise. Il y avait peu d'imprevoyants parmi ces hommes de banque, et la plupart avaient deja mis a l'abri, hors de France, une partie de leur fortune. Mais il est des choses qui ne se peuvent emporter et chacun songeait avec angoisse ou colere ou dechirement a ce qu'il allait devoir abandonner : la belle demeure, les biens fonciers, les marchandises en magasin, la situation acquise, la clientele, les habitudes, les amities, la jolie maitresse, le fils naturel...

-- Je possede peut-etre, dit alors Tolomei, un moyen d'enchainer le Marigny, sinon meme de l'abattre.

-- Alors, n'hesite pas : ammazzalo[24] dit Buonsignori, le chef de la plus grosse compagnie genoise.

-- Quel est ton moyen ? questionna le representant des Scotti.

Tolomei secoua la tete :

-- Je ne puis le dire encore.

-- Des dettes sans doute ? s'ecria Zaccaria. Et apres ? Est-ce que cela a jamais gene cette sorte de gens ? Au contraire ! Ils auront, s'ils nous expulsent, une bonne occasion d'oublier ce qu'ils nous doivent...

Zaccaria etait amer ; il ne possedait qu'une petite compagnie et enviait a Tolomei sa clientele de grands seigneurs. Tolomei se tourna vers lui et, sur un ton de profonde conviction, repondit :

-- Beaucoup plus que des dettes, Zaccaria ! Une arme empoisonnee, et dont je ne veux pas eventer le venin. Mais, pour l'utiliser, j'ai besoin de vous tous, mes amis. Car il me faudra traiter avec le coadjuteur de force a force. Je tiens une menace ; il me faut pouvoir l'assortir d'une offre... afin que Marigny choisisse ou l'entente ou le combat.

Il developpa son idee. Si l'on voulait spolier les Lombards, c'etait pour combler le deficit des finances publiques. Marigny devait a tout prix remplir le Tresor. Les Lombards allaient feindre de se montrer bons sujets, et proposer spontanement un pret tres important a faible interet. Si Marigny refusait, Tolomei sortait l'arme du fourreau.

-- Tolomei, il faut nous eclairer, dit l'aine des Bardi. Quelle est cette arme dont tu parles tant ?

Apres un instant d'hesitation, Tolomei dit :

-- Si vous y tenez, je puis la reveler a notre capitano, mais a lui seul. Un murmure courut, et l'on se consulta du regard.

-- Si... d'accorda, facciamo cosi...[25] entendit-on.

Tolomei attira Boccanegra dans un coin de la piece. Les autres guettaient le visage au nez mince, aux levres rentrees, aux yeux uses, du vieux Florentin ; ils saisirent seulement les mots de fratello, et farcivescovo[26].

-- Deux mille livres, bien placees, n'est-ce pas ? murmura enfin Tolomei. Je savais qu'elles me serviraient un jour.

Boccanegra eut un petit rire gargouillant au fond de sa vieille gorge ; puis il reprit sa place et dit simplement en designant du doigt Tolomei :

-- Abbiatefiducia[27].

Alors Tolomei, tablette et stylet en mains, commenca d'interroger chacun sur le chiffre de la subvention qu'il pouvait consentir.

Boccanegra s'inscrivit le premier pour une somme considerable : dix mille et treize livres.

-- Pourquoi les treize livres ? lui demanda-t-on.

-- Perportar loro scarogna[28].

-- Peruzzi, combien peux-tu faire ? demanda Tolomei. Peruzzi calculait.

-- Je vais te dire... dans un moment, repondit-il.

-- Et toi, Salimbene ?

Les Genois, autour de Salimbene et de Buonsignori, avaient la mine d'hommes a qui l'on arrache un morceau de chair. Ils etaient connus pour etre les plus retors en affaires. On disait d'eux : << Si un Genois te regarde seulement la bourse, elle est deja vide. >> Pourtant, ils s'executerent. Certains des assistants se confiaient :

-- Si Tolomei reussit a nous tirer de la, c'est lui un jour qui succedera a Boccanegra.

Tolomei s'approcha des deux Bardi qui parlaient bas avec Boccace.

-- Combien faites-vous, pour votre compagnie ?

L'aine des Bardi sourit :

-- Autant que toi, Spinello.

L'oeil gauche du Siennois s'ouvrit.

-- Alors, ce sera le double de ce que tu pensais.

-- Ce serait encore bien plus lourd de tout perdre, dit le Bardi en haussant les epaules. N'est-ce pas vrai, Boccacio ?

Celui-ci inclina la tete. Mais il se leva pour prendre Guccio a part. Leur rencontre sur la route de Londres avait etabli entre eux des liens d'amitie.

-- Est-ce que ton oncle a vraiment le moyen de briser le cou d'Enguerrand ?

Guccio, de son air le plus serieux, repondit :

-- Je n'ai jamais entendu mon oncle faire une promesse qu'il ne pouvait tenir.

Quand on leva la seance, le Salut etait acheve dans les eglises, et la nuit tombait sur Paris. Les trente banquiers sortirent de l'hotel Tolomei. Eclaires par les torches que tenaient leurs valets, ils se raccompagnerent de porte en porte, a travers le quartier des Lombards, formant dans les rues sombres une etrange procession de la fortune menacee, la procession des penitents de l'or.

Dans son cabinet, Spinello Tolomei, seul avec Guccio, faisait le total des sommes promises, comme on compte des troupes avant une bataille. Quand il eut termine, il sourit. L'oeil mi-clos, les mains nouees sur les reins, regardant le feu ou les buches devenaient cendre, il murmura :

-- Messire de Marigny, vous n'avez pas encore vaincu.

Puis, a Guccio :

-- Et si nous reussissons, nous demanderons de nouveaux privileges en Flandre.

Car, si pres du desastre, Tolomei songeait deja, s'il l'evitait, a en tirer profit. Il se dirigea vers son coffre, l'ouvrit.

-- La decharge signee par l'archeveque, dit-il en prenant le document. Si l'on venait a nous faire ce qu'on fit aux Templiers, je prefererais que les sergents de messire Enguerrand ne la puissent trouver ici. Tu vas sauter sur le meilleur cheval, et partir aussitot pour Neauphle, ou tu mettras ceci en cache, dans notre comptoir. Tu resteras la-bas.

Il regarda Guccio bien en face, et ajouta gravement :

-- S'il m'arrivait quelque malheur...

Tous deux firent les cornes avec leurs doigts, et toucherent du bois.

-- ... tu remettrais cette piece a Monseigneur d'Artois, pour qu'il la remette au comte de Valois, lequel en saurait faire bon usage. Sois defiant, car le comptoir de Neauphle ne sera pas non plus a l'abri des archers...

-- Mon oncle, mon oncle, dit vivement Guccio, j'ai une idee. Plutot que de loger au comptoir, je pourrais aller a Cressay dont les chatelains restent nos obliges. Je leur ai naguere ete fort secourable, et nous avons toujours creance sur eux. J'imagine que la fille, si les choses n'ont point change, ne refusera pas de m'aider.

-- C'est bien pense, dit Tolomei. Tu muris, mon garcon ! Chez un banquier, le bon coeur doit toujours servir a quelque chose... Fais donc ainsi. Mais puisque tu as besoin de ces gens, il te faut arriver avec des cadeaux. Emporte quelques aunes d'etoffe, et de la dentelle de Bruges, pour les femmes. Il y a aussi deux garcons, m'as-tu dit ? Et qui aiment a chasser ? Prends les deux faucons qui nous sont arrives de Milan.

Il retourna au coffre.

-- Voici quelques billets souscrits par Monseigneur d'Artois, reprit-il. Je pense qu'il ne refuserait pas de t'aider, si le besoin s'en faisait sentir. Mais son appui sera encore plus sur si tu lui presentes ta requete d'une main et ses comptes de l'autre... Et voici la creance du roi Edouard... Je ne sais pas, mon neveu, si tu seras riche avec tout cela, mais au moins tu pourras te rendre redoutable. Allons ! Ne t'attarde plus maintenant. Va faire seller ton cheval, et preparer ton bagage. Ne prends qu'un seul valet d'escorte, pour n'etre point remarque. Mais dis-lui de s'armer.

Il glissa les documents dans un etui de plomb qu'il remit a Guccio, en meme temps qu'un sac d'or.

-- Le sort de nos compagnies est a present moitie entre tes mains, moitie entre les miennes, ajouta-t-il. Ne l'oublie pas.

Guccio embrassa son oncle avec emotion. Il n'avait pas besoin, cette fois, de se creer un personnage ni de s'inventer un role ; le role venait a lui.

Une heure plus tard, il quittait la rue des Lombards.

Alors, messer Spinello Tolomei mit son manteau double de fourrure, car l'octobre etait frais ; il appela un serviteur auquel il fit prendre torche et dague, et se rendit a l'hotel de Marigny.

Il attendit un long moment, d'abord dans la conciergerie, puis dans une salle des gardes qui servait d'antichambre. Le coadjuteur menait train royal, et il y avait grand mouvement en sa demeure, jusque fort tard. Messer Tolomei etait homme patient. Il rappela sa presence, a plusieurs reprises, en insistant sur la necessite qu'il avait d'entretenir le coadjuteur en personne.

-- Venez, messer, lui dit enfin un secretaire.

Tolomei traversa trois grandes salles et se trouva en face d'Enguerrand de Marigny qui, seul dans son cabinet, finissait de souper tout en travaillant.

-- Voici une visite imprevue, dit Marigny froidement. Quelle est votre affaire ?

Tolomei repondit d'une voix aussi froide :

-- Affaire du royaume, Monseigneur.

Marigny lui designa un siege.

-- Eclairez-moi, dit-il.

-- Il est bruit depuis quelques jours, Monseigneur, d'une certaine mesure qui se preparerait en Conseil du roi, et qui toucherait aux privileges des compagnies lombardes. Le bruit, a se repandre, nous inquiete, et gene fort le commerce. La confiance est suspendue, les acheteurs se font rares ; les fournisseurs exigent paiement sur l'heure ; nos debiteurs different de s'acquitter.

-- Cela n'est point affaire du royaume, repondit Marigny.

-- A voir, Monseigneur, a voir. Beaucoup de gens, ici et ailleurs, s'emeuvent. On en parle meme hors de France...

Marigny se frotta le menton et la joue.

-- On parle trop. Vous etes un homme raisonnable, messer Tolomei, et vous ne devez pas accorder foi a ces bruits, dit-il en regardant tranquillement un des hommes qu'il s'appretait a abattre.

-- Si vous me l'affirmez, Monseigneur... Mais la guerre flamande a coute fort cher, et le Tresor peut se trouver en necessite d'or frais. Aussi avons-nous prepare un projet...

-- Votre commerce, je le repete, n'est point affaire qui me concerne.

Tolomei leva la main comme pour dire : << Patience, vous ne savez pas tout...>> et poursuivit :

-- Si nous n'avons pas pris parole a la grande Assemblee, nous n'en sommes pas moins desireux de fournir aide a notre roi bien-aime. Nous sommes disposes a un gros pret auquel participeraient toutes les compagnies lombardes, sans limite de temps, et au plus faible interet. Je suis ici pour vous en donner avis.

Puis Tolomei se pencha et murmura un chiffre. Marigny tressaillit, mais aussitot pensa : << S'ils sont prets a s'amputer de cette somme, c'est qu'il y a vingt fois plus a prendre. >>

A lire beaucoup et a veiller ainsi qu'il le faisait, ses yeux se fatiguaient et il avait les paupieres rouges.

-- C'est bonne pensee et louable intention dont je vous sais gre, dit-il apres un silence. Il convient toutefois que je vous temoigne ma surprise... Il m'est venu aux oreilles que certaines compagnies auraient dirige vers l'Italie des convois d'or... Cet or ne saurait etre en meme temps ici et la-bas.

Tolomei ferma tout a fait l'oeil gauche.

-- Vous etes un homme raisonnable, Monseigneur, et vous ne devez pas accorder foi a ces bruits-la, dit-il en reprenant les propres paroles du coadjuteur. Notre offre n'est-elle pas la preuve de notre bonne foi ?

-- Je souhaite pouvoir donner croyance a ce que vous m'assurez. Car, si cela n'etait, le roi ne saurait souffrir ces breches a la fortune de la France, et il lui faudrait y mettre terme...

Tolomei ne broncha pas. La fuite des capitaux lombards avait commence du fait de la menace de spoliation, et cet exode allait servir a Marigny pour justifier la mesure. C'etait le cercle vicieux.

-- Je vois qu'en cela au moins, vous considerez notre negoce comme affaire du royaume, repondit le banquier.

-- Nous nous sommes dit, je crois, ce qu'il fallait, messer Tolomei, conclut Marigny.

-- Certes, Monseigneur...

Tolomei se leva et fit un pas. Puis, soudain, comme si quelque chose lui revenait en memoire :

-- Monseigneur l'archeveque de Sens est-il en la ville ? demanda-t-il.

-- Il y est.

Tolomei hocha la tete, pensivement.

-- Vous avez plus que moi occasion de le voir. Votre Seigneurie aurait-elle l'obligeance de lui faire savoir que je souhaiterais l'entretenir des demain, et quelle que soit l'heure, du sujet qu'il sait. Mon avis lui importera.

-- Qu'avez-vous a lui dire ? J'ignorais qu'il eut affaire avec vous !

-- Monseigneur, dit Tolomei en s'inclinant, la premiere vertu d'un banquier, c'est de savoir se taire. Toutefois, comme vous etes frere a Monseigneur de Sens, je puis vous confier qu'il s'agit de son bien, du notre... et de celui de notre Sainte-Mere l'Eglise.

Puis, comme il allait sortir, il repeta sechement :

-- Des demain, s'il lui plait.





VI



TOLOMEI GAGNE


Tolomei, cette nuit-la, ne dormit pour ainsi dire pas. << Marigny aura-t-il averti son frere ? se demandait-il. Et l'archeveque lui aura-t-il avoue ce qu'il a laisse en mes mains ? Ne vont-ils pas se hater d'obtenir dans la nuit le seing du roi, afin de me devancer ? Ou bien ne vont-ils pas se concerter pour m'assassiner ? >>

Se retournant dans son insomnie, Tolomei pensait avec amertume a sa seconde patrie qu'il considerait avoir si bien servie de son travail et de son argent. Parce qu'il s'y etait enrichi, il tenait a la France plus qu'a sa Toscane natale et l'aimait vraiment, a sa maniere. Ne plus sentir sous ses semelles le pave de la rue des Lombards, ne plus entendre a midi le bourdon de Notre-Dame, ne plus respirer l'odeur de la Seine, ne plus se rendre aux reunions du Parloir aux Bourgeois[29], tous ces renoncements lui dechiraient le coeur. << Aller recommencer une fortune ailleurs, a mon age... si encore on me laisse la vie pour recommencer ! >>

Il ne s'assoupit qu'avec l'aube, pour etre bientot reveille par des coups de heurtoir et des bruits de pas dans sa cour. Il crut qu'on venait l'arreter, et se jeta dans ses vetements. Un valet tout effare parut.

-- Monseigneur l'archeveque est en bas, dit-il.

-- Qui l'accompagne ?

-- Quatre serviteurs en froc, mais qui ressemblent plus a des sergents de prevote qu'a des clercs de chapitre.

Tolomei fit une moue.

-- Ote les volets de mon cabinet, dit-il.

Monseigneur Jean de Marigny montait deja l'escalier. Tolomei l'attendit, debout sur le palier. Mince, une croix d'or lui battant la poitrine, l'archeveque affronta aussitot le banquier.

-- Que veut dire, messer, cet etrange message que mon frere m'a fait tenir dans la soiree ?

Tolomei eleva ses mains grasses et pointues, d'un geste apaisant.

-- Rien qui vous doive troubler, Monseigneur, ni qui meritait votre derangement. Je me serais rendu a votre convenance au palais episcopal... Voulez-vous entrer dans mon cabinet ?

Le valet achevait de decrocher les volets interieurs, ornementes de peintures. Il mit du bois menu sur les braises du foyer, et bientot des flammes monterent avec un petillement. Tolomei avanca un siege a son visiteur.

-- Vous etes venu en compagnie, Monseigneur, dit-il. Etait-ce bien utile ? N'avez-vous point confiance en moi ? Pensez-vous courir ici quelque peril ? Vous m'aviez, je dois dire, habitue a d'autres manieres...

Sa voix s'efforcait d'etre cordiale, mais son accent toscan etait plus prononce que de coutume.

Jean de Marigny s'assit en face du feu vers lequel il tendit sa main baguee.

<< Cet homme-la n'est pas sur de lui et ne sait comment me prendre, pensa Tolomei. Il arrive avec un grand fracas, comme s'il allait tout briser, et puis maintenant il se regarde les ongles. >>

-- Votre hate a me voir m'a donne sujet d'inquietude, dit enfin l'archeveque. J'aurais prefere choisir le temps de ma visite.

-- Mais vous l'avez choisi, Monseigneur, vous l'avez choisi... Vous vous rappelez avoir recu de moi deux mille livres, en avance sur des... articles, fort precieux, qui provenaient des biens du Temple, et que vous m'avez confies a la vente.

-- Ont-ils ete vendus ? demanda l'archeveque.

-- En partie, Monseigneur, en bonne partie. Ils ont ete envoyes hors de France, comme nous en etions convenus, puisque nous ne pouvions les ecouler ici... J'attends l'avis de compte. J'espere qu'il y aura dessus argent a vous revenir.

Tolomei, son gros corps bien campe, les mains croisees sur le ventre, hochait la tete avec bonhomie.

-- La decharge que je vous ai signee ne vous est donc plus necessaire ? dit Jean de Marigny.

Il cachait son inquietude, mais il la cachait mal.

-- N'avez-vous pas froid, Monseigneur ? Vous avez le visage bien blanc, dit Tolomei qui se baissa pour mettre une buche dans le feu.

Puis, comme s'il avait oublie la question posee par l'archeveque, il reprit :

-- Que pensez-vous, Monseigneur, de la question dont on a cette semaine debattu en Conseil ? Est-il possible qu'on projette de nous voler nos biens, de nous reduire a la misere, a l'exil, a la mort ?...

-- Je n'ai pas d'avis, dit l'archeveque. Ce sont affaires du royaume.

Tolomei secoua le front.

-- J'ai transmis, hier, a Monseigneur le coadjuteur, une proposition dont il ne me semble pas qu'il ait bien apercu l'avantage. C'est regrettable. On se dispose a nous spolier parce que le royaume est a court de monnaie. Or, nous offrons de servir le royaume par un pret enorme, Monseigneur, et votre frere reste muet. Ne vous en a-t-il point touche mot ? C'est regrettable, bien regrettable, en verite !

Jean de Marigny se deplaca un peu sur son siege.

-- Je n'ai pas titre a discuter les decisions du roi, dit-il.

-- Ce ne sont point encore decisions, repliqua Tolomei. Ne pouvez-vous remontrer au coadjuteur que les Lombards, sommes de donner leur vie, qui est toute au roi croyez-le, et leur or, qui est a lui tout egalement, voudraient, s'il se peut, garder la vie ? J'entends par la vie leur droit a demeurer en ce royaume. Ils offrent l'or, de bon gre, alors qu'on le leur veut prendre de force. Pourquoi ne pas les entendre ? C'est a cette fin, Monseigneur, que je souhaitais vous voir.

Un silence se fit. Jean de Marigny, immobile, semblait regarder au-dela des murs.

-- Que me disiez-vous tout a l'heure ? reprit Tolomei. Ah oui... cette decharge.

-- Vous allez me la rendre, dit l'archeveque.

Tolomei se passa la langue sur les levres.

-- Qu'en feriez-vous, Monseigneur, si vous etiez a ma place ? Imaginez un instant... ce n'est qu'etrange imagination, assurement... mais imaginez que l'on menace de vous ruiner, et que vous possediez... quelque chose... un talisman, c'est cela, un talisman ! Qui puisse vous servir a eviter cette ruine...

Il alla vers la fenetre, car il entendait du bruit dans la cour. Des porteurs delivraient des caisses et des ballots d'etoffes. Tolomei evalua machinalement le montant des marchandises qui allaient entrer chez lui ce jour-la, et soupira.

-- Oui... un talisman contre la ruine, murmura-t-il.

-- Vous ne voulez pas dire...

-- Si, Monseigneur, je veux le dire et je le dis, prononca nettement Tolomei. Cette decharge temoigne que vous avez trafique des biens du Temple, qui etaient sous sequestre royal. Elle temoigne que vous avez vole, et vole le roi.

Il regardait l'archeveque bien en face. << Cette fois, pensa-t-il, tout est fait. C'est a qui flechira le premier. >>

-- Vous serez tenu pour mon complice ! dit Jean de Marigny.

-- Alors, nous nous balancerons ensemble a Montfaucon, comme deux larrons, repondit Tolomei froidement. Mais je ne me balancerai pas seul...

-- Vous etes un bien fort coquin ! s'ecria Jean de Marigny.

Tolomei haussa les epaules.

-- Je ne suis pas archeveque, Monseigneur, et ce n'est pas moi qui ai detourne les ostensoirs d'or ou les Templiers presentaient le corps du Christ. Je ne suis qu'un marchand, et en ce moment nous traitons un marche, que cela vous convienne ou non. Voila la seule verite de toutes nos paroles. Point de spoliation des Lombards, et point de scandale sur vous. Mais si je tombe, Monseigneur, vous tomberez aussi. Et de plus haut. Et votre frere, qui a trop de fortune pour n'avoir que des amis, sera entraine a votre suite.

L'archeveque s'etait leve. Il avait les levres blanches ; son menton, ses mains et tout son corps tremblaient.

-- Rendez-moi la decharge, dit-il, en saisissant le bras de Tolomei.

Celui-ci se degagea doucement.

-- Non, dit-il.

-- Je vous rembourse les deux mille livres que vous m'avez donnees, dit Jean de Marigny, et vous gardez tous les fruits de la vente.

-- Non.

-- Je vous donne d'autres objets pour meme valeur.

-- Non.

-- Cinq mille livres ! Je vous donne cinq mille livres contre cette decharge !

Tolomei sourit.

-- Et ou les prendriez-vous ? Il faudrait encore que je vous les prete !

Jean de Marigny, les poings serres, repeta :

-- Cinq mille livres ! Je les trouverai. Mon frere m'aidera.

-- Mais qu'il vous aide donc comme je vous en requiers, dit Tolomei en ouvrant les mains. J'offre pour ma seule quote-part dix-sept mille livres au Tresor royal !

L'archeveque comprit qu'il lui fallait changer de tactique.

-- Et si j'obtiens de mon frere que vous soyez excepte de l'ordonnance ? On vous laisse emporter toute votre fortune, on vous rachete vos biens immeubles...

Tolomei reflechit un instant. On lui donnait le moyen de se sauver seul. Tout homme sense, a qui l'on fait une proposition de cette sorte, la considere, et n'en a que plus de merite lorsqu'il la repousse.

-- Non, Monseigneur, repondit-il. Je subirai le sort qui sera fait a tous. Je ne veux point recommencer ailleurs, et n'ai point de raison de le faire. Je suis de France, maintenant, autant que vous l'etes. Je suis bourgeois du roi. Je veux rester dans cette maison que j'ai construite, a Paris. J'y ai passe trente-deux ans de ma vie, Monseigneur, et, si Dieu veut, c'est ici que ma vie s'achevera... Du reste, ajouta-t-il, eusse-je le desir de vous restituer la decharge, je ne le pourrais pas ; je ne l'ai plus en main.

-- Vous mentez ! s'ecria l'archeveque.

-- Non, Monseigneur.

Jean de Marigny porta la main a sa croix pectorale et la serra comme s'il allait la briser. Il eut un regard vers la fenetre, puis vers la porte.

-- Vous pouvez appeler votre escorte et faire fouiller ma demeure, dit Tolomei. Vous pouvez meme me mettre les pieds a rotir dans la cheminee, ainsi que cela se pratique dans vos tribunaux d'Inquisition. Vous causerez grand tapage et scandale, mais vous repartirez tel que vous etes venu, que je sois mort ou vif. Mais si d'aventure j'etais mort, sachez que cela ne vous rapporterait guere. Car mes parents de Sienne ont ordre, s'il m'arrivait de trepasser trop tot, d'avoir a faire connaitre cette decharge au roi et aux grands barons.

Dans son corps gras, le coeur battait vite, et la sueur lui coulait sur les reins.

-- A Sienne ? dit l'archeveque. Mais vous m'aviez assure que cette piece ne sortirait pas de vos coffres ?

-- Elle n'en est pas sortie, Monseigneur. Ma famille et moi, c'est tout un.

L'archeveque flechissait. Tolomei sentit en ce moment precis qu'il avait gagne, et que les choses allaient a present s'enchainer comme il le souhaitait.

-- Alors ? demanda Marigny.

-- Alors, Monseigneur, dit Tolomei calmement, je n'ai rien d'autre a vous dire que ce que je vous ai declare tout a l'heure. Parlez au coadjuteur et pressez-le d'accepter l'offre que je lui ai faite, pendant qu'il en est temps. Sinon...

Le banquier, sans achever sa phrase, alla vers la porte et l'ouvrit.

La scene qui, le jour meme, opposa l'archeveque a son frere, fut terrible. Mis brusquement face a face, dans la nudite de leurs natures, les deux Marigny qui, jusqu'alors, avaient marche d'un meme pas, se dechiraient.

Le coadjuteur accabla son cadet de reproches et de mepris, et le cadet se defendit comme il put, avec lachete.

-- Vous avez bonne mine de m'ecraser ! s'ecria-t-il. D'ou vous est venue votre richesse ? De quels Juifs ecorches ? De quels Templiers grilles ? Je n'ai fait que vous imiter. Je vous ai assez servi dans vos manoeuvres ; servez-moi a votre tour.

-- Si j'avais su qui vous etiez, je ne vous aurais point fait archeveque, dit Enguerrand.

-- Vous ne trouviez personne qui acceptat de condamner le grand-maitre !

Oui, le coadjuteur savait que l'exercice du pouvoir oblige a des collusions indignes. Mais il etait ecrase soudain d'en voir l'effet dans sa propre famille. Un homme qui acceptait de vendre sa conscience contre une mitre pouvait aussi bien voler, aussi bien trahir. Cet homme etait son frere, voila tout...

Enguerrand de Marigny prit son projet d'ordonnance contre les Lombards et, de rage, le jeta dans le feu.

-- Tant de travail pour rien, dit-il, tant de travail !





VII



LES SECRETS DE GUCCIO


Cressay, dans la lumiere du printemps, avec ses arbres aux feuilles transparentes et le fremissement argente de la Mauldre, etait reste pour Guccio une vision heureuse. Mais quand, ce matin d'octobre, le jeune Siennois, qui se retournait sans cesse pour s'assurer qu'il n'avait pas d'archers a ses trousses, arriva sur les hauteurs de Cressay, il se demanda un instant s'il ne s'etait pas trompe. Il semblait que l'automne eut rapetisse le manoir. << Les tourelles etaient-elles donc si basses ? se disait Guccio. Et suffit-il d'une demi-annee pour vous changer a ce point la memoire ? >> La cour etait devenue une mare boueuse ou son cheval enfoncait jusqu'au paturon. << Au moins, pensa Guccio, il y a peu de chances qu'on me vienne trouver ici. >> Il jeta les renes a son valet.

-- Qu'on bouchonne les chevaux et qu'on leur donne a manger !

La porte du manoir s'ouvrit et Marie de Cressay apparut.

L'emotion la forca de s'appuyer au chambranle.

<< Comment elle est belle ! pensa Guccio ; et elle n'a point cesse de m'aimer. >> Alors les lezardes des murs s'effacerent, et les tours du manoir reprirent pour Guccio les proportions du souvenir.

Mais deja Marie criait vers l'interieur de la maison :

-- Mere ! C'est messire Guccio qui est revenu !

Dame Eliabel fit grande fete au jeune homme, le baisa aux joues et le serra contre sa forte poitrine. L'image de Guccio avait souvent peuple ses nuits. Elle le prit par les mains, le fit asseoir, commanda qu'on lui apportat du cidre et des pates.

Guccio accepta de bon coeur cet accueil, et il expliqua sa venue de la facon qu'il avait meditee. Il arrivait a Neauphle pour remettre en ordre le comptoir qui souffrait d'une mauvaise gestion. Les commis ne faisaient pas rentrer a temps les creances... Aussitot dame Eliabel s'inquieta.

-- Vous nous aviez donne toute une annee, dit-elle. L'hiver vient apres une bien chetive recolte et nous n'avons pas encore...

Guccio resta dans le vague. Les chatelains de Cressay etant de ses amis, il ne permettrait pas qu'on les inquietat. Mais il se rappelait leur invitation a sejourner... Dame Eliabel s'en rejouit. Nulle part au bourg, assura-t-elle, il ne trouverait plus d'aises ni meilleure compagnie. Guccio reclama son porte-manteau, qui chargeait le cheval de son valet.

-- J'ai la, dit-il, quelques etoffes qui vous plairont, j'espere... Quant a Pierre et Jean, j'ai pour eux deux faucons bien dresses, qui leur feront faire meilleures chasses, s'il est possible.

Les etoffes, les dentelles, les faucons eblouirent la maison et furent recus avec des cris de gratitude. Pierre et Jean, leurs vetements toujours impregnes d'une forte odeur de terre, de cheval et de gibier, poserent a Guccio cent questions. Ce compagnon miraculeusement surgi, alors qu'ils se preparaient au long ennui des mauvais mois, leur parut encore plus digne d'affection qu'a son premier passage. On eut dit qu'ils se connaissaient depuis toujours.

-- Et notre ami le prevot Portefruit, que devient-il ? demanda Guccio.

-- Il continue de piller autant qu'il peut, mais plus chez nous, grace a Dieu... et grace a vous.

Marie glissait dans la piece, ployant le buste devant le feu qu'elle attisait, ou disposant de la paille fraiche sur le bat-flanc a courtine ou dormaient ses freres. Elle ne parlait pas, mais ne cessait de regarder Guccio. Celui-ci, au premier instant qu'il fut seul avec elle, la prit doucement par les coudes et l'attira vers lui.

-- N'y a-t-il rien dans mes yeux pour vous rappeler le bonheur ? dit-il, empruntant sa phrase a un recit de chevalerie qu'il avait lu recemment.

-- Oh ! Si, messire ! repondit Marie d'une voix tremblante. Je n'ai point cesse de vous voir ici, aussi loin que vous fussiez. Je n'ai rien oublie, ni rien defait.

Il se chercha une excuse a n'etre pas revenu de six mois, et a n'avoir donne aucun message. Mais, a sa surprise, Marie, loin de lui faire reproche, le remercia d'un retour plus prompt qu'elle ne le prevoyait.

-- Vous aviez dit que vous reviendrez au bout de l'an, pour les interets, dit-elle. Je ne vous esperais point avant. Mais vous ne seriez point venu que je vous aurais attendu toute ma vie.

Guccio avait emporte de Cressay le leger regret d'une aventure inachevee a laquelle, pour etre bien franc, il avait peu songe pendant tous ces mois. Or, il retrouvait un amour ebloui, qui avait grandi, pareil a une plante, au long du printemps et de l'ete. << Que j'ai de chance ! pensait-il. Elle pourrait m'avoir oublie, s'etre mariee...>>

Les hommes de nature infidele, si infatues qu'ils paraissent, sont souvent assez modestes en amour, parce qu'ils imaginent les autres d'apres eux-memes. Guccio s'emerveillait d'avoir inspire, l'entretenant si peu, un sentiment aussi puissant, et aussi rare.

-- Moi non plus, Marie, je n'ai cesse de vous voir, et rien ne m'a delie de vous, dit-il avec toute la chaleur que reclamait un si gros mensonge.

Ils se tenaient l'un devant l'autre, egalement emus, egalement embarrasses de leurs paroles et de leurs gestes.

-- Marie, reprit Guccio, je ne suis point venu ici pour le comptoir, ni pour aucune creance. Mais a vous je ne peux ni ne puis rien cacher. Ce serait offenser l'amour qui nous lie. Le secret que je vais vous confier engage la vie de beaucoup, et la mienne propre... Mon oncle et des amis puissants m'ont charge de dissimuler en lieu sur des pieces ecrites qui importent au royaume et a leur propre salut... A cette heure, des archers sont surement a ma recherche.

Cedant a son penchant, il recommencait a gonfler un peu son personnage.

-- J'avais vingt places ou chercher un refuge, mais c'est vers vous, Marie, que je suis venu. Ma vie depend de votre silence.

-- C'est moi, dit Marie, qui depends de vous, mon seigneur. Je n'ai foi qu'en Dieu, et en celui qui le premier m'a tenue dans ses bras. Ma vie est votre vie. Votre secret est le mien. Je celerai ce que vous voudrez celer, je tairai ce que vous voudrez taire, et le secret mourra avec moi.

Des larmes embuaient ses prunelles bleu sombre.

-- Ce que je dois cacher, dit Guccio, est contenu dans un coffret de plomb a peine grand comme les deux mains. Y a-t-il quelque place ici ?

Marie reflechit un instant.

-- Dans le four de la vieille etuve, peut-etre... repondit-elle. Non ; je sais un meilleur endroit. Dans la chapelle. Nous irons demain matin. Mes freres quittent la maison a l'aube, pour la chasse. Demain, ma mere les suivra de peu, car elle doit se rendre au bourg. Si elle voulait m'emmener, je me plaindrais de douleurs au gosier. Feignez de dormir longtemps.

Guccio fut loge a l'etage, dans la grande piece propre et froide qu'il avait deja occupee. Il se coucha, sa dague au flanc, et la boite de plomb sous la tete. Il ignorait qu'a la meme heure les deux freres Marigny avaient deja eu leur dramatique entrevue, et que l'ordonnance contre les Lombards n'etait plus que cendre.

Il fut reveille par le depart des deux freres. S'etant approche de la croisee, il vit Pierre et Jean de Cressay, montes sur de mauvais bidets, qui passaient le porche leurs faucons sur le poing. Puis des portes battirent. Un peu plus tard, une jument grise, assez fatiguee par l'age, fut amenee a dame Eliabel qui s'eloigna a son tour, escortee du valet boiteux. Alors Guccio enfila ses bottes et attendit.

Quelques instants apres, Marie l'appela du rez-de-chaussee. Guccio descendit, le coffret glisse sous sa cotte.

La chapelle etait une petite piece voutee, a l'interieur du manoir, et dans la partie tournee vers l'est. Les murs en etaient blanchis a la chaux.

Marie alluma un cierge a la lampe a huile qui brulait devant une statue de bois, assez grossiere, de saint Jean l'Evangeliste. Dans la famille Cressay, l'aine des fils portait toujours le prenom de Jean.

Elle amena Guccio sur le cote de l'autel.

-- Cette pierre se souleve, dit-elle en designant une dalle de petite dimension, munie d'un anneau rouille.

Guccio eut quelque peine a deplacer la dalle. A la lueur du cierge, il apercut un crane et quelques debris d'ossements.

-- Qui est-ce ? demanda-t-il en faisant les cornes avec les doigts.

-- Un aieul, dit Marie. Je ne sais pas lequel.

Guccio deposa dans le trou, pres du crane blanchatre, la boite de plomb. Puis la pierre fut remise en place.

-- Notre secret est scelle aupres de Dieu, dit Marie.

Guccio la prit dans ses bras et voulut l'embrasser.

-- Non, pas ici, dit-elle avec un accent de crainte, pas dans la chapelle.

Ils regagnerent la grand-salle ou une servante achevait de placer sur la table le lait et le pain du premier repas. Guccio se mit dos a la cheminee jusqu'a ce que, la servante partie, Marie vint aupres de lui.

Alors ils nouerent leurs mains ; Marie posa la tete sur l'epaule de Guccio, et elle demeura ainsi un long moment a apprendre, a deviner ce corps d'homme, auquel il etait decide, entre elle et Dieu, qu'elle appartiendrait.

-- Je vous aimerai toujours, meme si vous deviez ne plus m'aimer, dit-elle.

Puis elle alla verser le lait chaud dans les ecuelles et y rompit le pain. Chacun de ses gestes etait un geste heureux.

Quatre jours passerent. Guccio accompagna les freres a la chasse et n'y fut pas maladroit. Il fit au comptoir de Neauphle plusieurs visites, afin de justifier son sejour. Une fois, il rencontra le prevot Portefruit qui le reconnut et le salua avec servilite. Ce salut rassura Guccio. Si quelque mesure avait ete decretee contre les Lombards, messire Portefruit n'eut pas use de tant de politesse. << Et si c'est lui qui doit un prochain jour venir m'arreter, pensa Guccio, l'or que j'ai emporte m'aidera bien a lui fourrer la paume. >>

Dame Eliabel, apparemment, ne soupconnait rien de l'aventure de sa fille avec le jeune Siennois. Guccio en fut convaincu par une conversation qu'il surprit, un soir, entre la chatelaine et son fils cadet. Guccio etait dans sa chambre a l'etage ; dame Eliabel et Pierre de Cressay parlaient aupres du feu, dans la grand-salle, et leurs voix montaient par la cheminee.

-- Il est dommage en verite que Guccio ne soit point noble, disait Pierre. Il fournirait un bon epoux a ma soeur. Il est bien fait, instruit, et place avantageusement dans le monde... Je me demande si ce n'est point chose a considerer.

Dame Eliabel prit fort mal la suggestion.

-- Jamais ! s'ecria-t-elle. L'argent te fait perdre la tete, mon fils. Nous sommes pauvres presentement, mais notre sang nous donne droit aux meilleures alliances, et je n'irai point donner ma fille a un garcon de roture qui, par surcroit, n'est meme pas de France. Ce damoiseau, certes, est plaisant, mais qu'il ne s'avise point de fleureter avec Marie. J'y mettrais bon ordre... Un Lombard ! D'ailleurs il n'y songe. Si l'age ne me rendait modeste, je t'avouerais qu'il a plus d'yeux pour moi que pour elle, et que c'est la raison pour laquelle le voila installe ici comme un greffon sur l'arbre.

Guccio, s'il sourit des illusions de la chatelaine, fut blesse du mepris dans lequel elle tenait et sa naissance et son metier. << Ces gens-la vous empruntent de quoi manger, ne vous payent point ce qu'ils vous doivent, mais ils vous considerent pour moins que leurs manants. Et comment feriez-vous, bonne dame, sans les Lombards ? se disait Guccio fort agace. Eh bien ! Essayez donc de marier votre fille a un grand seigneur et voyez comment elle acceptera. >>

Mais en meme temps, il se sentait assez fier d'avoir si bien seduit une fille de noblesse ; et ce fut ce soir-la qu'il decida de l'epouser, en depit de tous les obstacles qu'on pourrait y mettre.

Au repas qui suivit, il regardait Marie en pensant : << Elle est a moi ; elle est a moi ! >> Tout dans ce visage, les beaux cils releves, les levres entrouvertes, tout semblait lui repondre : << Je suis a vous. >> Et Guccio se demandait : << Mais comment les autres ne voient-ils pas ? >>

Le lendemain, Guccio recut a Neauphle un message de son oncle ou celui-ci lui faisait savoir que le peril etait pour l'heure conjure, et l'invitait a rentrer aussitot.

Le jeune homme dut donc annoncer qu'une affaire importante le rappelait a Paris. Dame Eliabel, Pierre et Jean montrerent de vifs regrets. Marie ne dit rien et continua l'ouvrage de broderie auquel elle etait occupee. Mais, lorsqu'elle fut seule avec Guccio, elle laissa paraitre son angoisse. Etait-il arrive un malheur ? Guccio etait-il menace ?

Il la rassura. Au contraire, grace a lui, grace a elle, les hommes qui voulaient la perte des financiers italiens etaient vaincus.

Alors Marie eclata en sanglots parce que Guccio allait partir.

-- Vous me quittez, dit-elle, et c'est comme si je mourais.

-- Je reviendrai, aussitot que je pourrai, dit Guccio.

En meme temps, il couvrait de baisers le visage de Marie. Le salut des compagnies lombardes ne le rejouissait qu'a moitie. Il eut voulu que le danger durat encore.

-- Je reviendrai, belle Marie, repeta-t-il, je vous le jure, car je n'ai point au monde plus grand desir que de vous.

Et cette fois il etait sincere. Il etait arrive cherchant un refuge ; il repartait avec un amour au coeur.

Comme son oncle, dans le message, ne lui parlait point des documents caches, Guccio feignit de comprendre qu'il devait les laisser a Cressay. Il menageait ainsi le pretexte a un retour.





VIII



LE RENDEZ-VOUS

DE PONT-SAINTE-MAXENCE


Le 4 novembre, Philippe le Bel devait chasser en foret de Pont-Sainte-Maxence. Avec son premier chambellan, Hugues de Bouville, son secretaire Maillard et quelques familiers, il avait dormi au chateau de Clermont, a deux lieues du rendez-vous.

Le roi semblait detendu et de meilleure humeur qu'on ne l'avait vu depuis longtemps. Les affaires du royaume le laissaient en repos. Le pret consenti par les Lombards avait remis le Tresor a flot. L'hiver allait ramener au calme les seigneurs agites de Champagne ainsi que les communaux de Flandre.

La neige etait tombee dans la nuit, premiere neige de l'annee, precoce, presque insolite ; le gel de l'aube avait fixe cette poudre blanche sur les champs et les bois, transformant le paysage en une immense etendue givree, et inversant les couleurs du monde.

Le souffle des hommes, des chiens et des chevaux s'epanouissait dans l'air gele en grosses fleurs cotonneuses.

Lombard trottait derriere la monture du roi. Bien que ce fut un chien a lievre, il participait aussi aux courres de cerf, travaillant a son compte, mais remettant souvent la meute sur la voie. Les levriers, s'ils sont apprecies pour leur oeil et leur train, sont generalement reputes pour ne sentir rien ; or celui-la avait du nez comme un chien poitevin.

Dans la clairiere du rendez-vous, au milieu des aboiements, des hennissements, des claquements de fouets, le roi passa un bon moment a regarder sa magnifique meute, a demander des nouvelles des lices qui avaient mis bas, et a parler a ses chiens.

-- Oh ! Mes valets ! Hola, mes beaux ! Haoh, haoh !

Le maitre des chasses vint lui faire le rapport. On avait rembuche plusieurs cerfs, dont un grand dix-cors qui, au dire des valets de limiers, portait ses douze andouillers, un dix-cors royal, le plus noble animal de foret qui se put rencontrer. De surcroit, il semblait que ce fut un de ces cerfs dits << pelerins >> qui vont, sans harde, de foret en foret, plus forts et plus sauvages d'etre seuls.

-- Qu'on l'attaque, dit le roi.

Les chiens, decouples, furent conduits a la brisee et mis a la voie ; les chasseurs s'egaillerent vers les points ou le cerf pouvait sauter.

-- Taille-hors ! Taille-hors ![30] entendit-on bientot crier.

Le cerf avait ete apercu ; la foret s'emplit de la voix des chiens, des appels de cors, et de grands fracas de galopades et de branches rompues.

D'ordinaire, les cerfs se font chasser un certain temps autour de l'endroit ou on les a leves, tournent en foret, rusent, brouillent leurs voies, cherchent un cerf plus jeune pour faire change et tromper le nez des chiens, reviennent a l'enceinte d'attaque.

Celui-ci surprit son monde et, sans buissonner, courut droit vers le nord. Sentant le danger, il repartait d'instinct vers la lointaine foret des Ardennes d'ou sans doute il venait.

Il emmena ainsi la chasse une heure, deux heures, sans trop se hater, maintenant juste le train qu'il fallait pour distancer les chiens. Puis quand il sentit que la meute commencait a flechir, il forca brusquement son allure et disparut.

Le roi, fort anime, coupa a travers bois pour prendre les grands devants, gagner la lisiere et attendre le cerf a sa sortie en plaine.

Or rien ne se perd plus vite qu'une chasse. On se croit a cent toises des chiens et des autres veneurs qu'on entend clairement ; et l'instant d'apres on se trouve dans un silence total, une solitude absolue, au milieu d'une cathedrale d'arbres, sans savoir ou s'est evanouie cette meute qui criait si fort, ni quelle fee, quel sortilege a efface vos compagnons.

De plus, ce jour-la, l'air portait mal les sons, et les chiens chassaient difficilement, a cause du givre partout repandu qui refroidissait les odeurs.

Le roi etait perdu. Il contemplait une grande plaine blanche, ou tout, jusqu'a l'horizon, les prairies, les haies courtes, les chaumes de la recolte passee, les toits d'un village, les lointains moutonnements de la foret suivante, tout etait recouvert d'une meme couche scintillante immaculee. Le soleil avait perce.

Le roi se sentit soudain comme etranger a l'univers ; il eprouva une sorte d'etourdissement, de vacillement sur sa selle. Il n'y prit pas garde, car il etait robuste et ses forces ne l'avaient jamais trahi.

Tout preoccupe de savoir si son cerf avait debuche ou non, il suivit la lisiere du bois, au pas, cherchant a distinguer sur le sol le pied de l'animal. << Dans ce givre, je le devrais voir aisement >>, se disait-il.

Il apercut un paysan qui marchait non loin.

-- Hola, l'homme !

Le paysan se retourna et vint vers lui. C'etait un manant d'une cinquantaine d'annees ; il avait les jambes protegees par des guetres de grosse toile et tenait un gourdin dans la main droite. Il ota son bonnet, decouvrant des cheveux grisonnants.

-- N'as-tu pas vu un grand cerf fuyant ? lui demanda le roi.

L'homme hocha la tete et repondit :

-- Oui-da, mon Sire. Un animal comme vous le dites m'a passe au nez, tout a l'heure. Il portait la hotte et tirait la langue. C'est surement votre bete. Vous n'aurez point long a courir ; comme il etait, il cherchait l'eau. N'en trouvera qu'aux etangs des Fontaines.

-- Avait-il les chiens apres lui ?

-- Point de chiens, mon Sire. Mais vous reprendrez sa voie, aupres de ce grand hetre, la-bas. Il va aux etangs.

Le roi s'etonna.

-- Tu as l'air de savoir le pays et la chasse, dit-il.

Le visage du manant se fendit d'un bon sourire. De petits yeux marron et malins fixaient le roi.

-- Je sais le pays et la chasse, un peu, dit l'homme, et je souhaite qu'un aussi grand roi que vous etes y goute longtemps son plaisir, tant que Dieu veuille.

-- Tu m'as donc reconnu ?

L'autre hocha la tete de nouveau et dit fierement :

-- Je vous ai vu passer, lors d'autres chasses, et aussi Monseigneur de Valois votre frere, quand il est venu affranchir les serfs du comte.

-- Tu es homme libre ?

-- Grace a vous, mon Sire, et point serf comme je suis ne. Je sais mes chiffres, et tenir le stylet pour compter s'il le faut.

-- Es-tu content d'etre libre ?

-- Content... sur qu'on l'est. C'est-a-dire qu'on se sent autrement, on cesse d'etre comme des morts en notre vivant. Et nous savons bien, nous autres, que c'est a vous qu'on doit les ordonnances. On se les repete souvent, comme notre priere sur la terre : << Attendu que toute creature humaine qui est formee a l'image de Notre-Seigneur doit generalement etre franche par droit naturel...>> C'est bon d'entendre ca, quand on se croyait pour toujours ni plus ni moins que les betes.

-- Combien as-tu paye ta franchise ?

-- Soixante-cinq livres.

-- Tu les possedais ?

-- Le travail d'une vie, mon Sire.

-- Comment te nommes-tu ?

-- Andre... l'Andre du bois, on m'appelle, parce que c'est par la que j'habite.

Le roi, qui n'etait point ordinairement genereux, eprouva le desir de donner quelque chose a cet homme. Point une aumone, un present.

-- Sois toujours bon serviteur du royaume, Andre du bois, lui dit-il, et garde ceci qui te fera souvenir de moi.

Il detacha son cor, un beau morceau d'ivoire sculpte, serti d'or, et d'un prix plus eleve que celui dont l'homme avait achete sa liberte.

Les mains du paysan tremblerent d'orgueil et d'emotion.

-- Oh ! Ca... oh ! Ca... murmura-t-il. Je le mettrai sous la statue de Madame la Vierge, pour qu'il protege la maison. Que Dieu vous ait en garde, mon Sire.

Le roi s'eloigna, empli d'une joie comme il n'en avait pas connu depuis bien des mois. Un homme lui avait parle dans la solitude des champs, un homme qui, grace a lui, etait libre et heureux. La lourde traine du pouvoir et des annees s'en trouvait allegee d'un coup. Il avait bien fait son travail de roi. << On sait toujours, du haut d'un trone, qui l'on frappe, se disait-il ; mais on ne sait jamais si le bien qu'on a voulu est vraiment fait, ni a qui. >> Cette approbation qui lui venait, inattendue, des profondeurs de son peuple, lui etait plus precieuse et plus douce que toutes les louanges de cour. << J'aurais du etendre la franchise a tous les bailliages... Cet homme que je viens de voir, si on l'avait instruit au jeune age, aurait pu faire un prevot ou un capitaine de ville meilleur que beaucoup. >>

Il songeait a tous les Andre du bois, du val ou du pre, les Jean-Louis des champs, les Jacques du hamel ou bien du clos, dont les enfants, sortis de la condition serve, constitueraient une grande reserve d'hommes et de forces pour le royaume. << Je vais voir avec Enguerrand a reprendre les ordonnances. >>

A ce moment, il entendit un << raou... raou >> rauque, bref, sur sa droite, et il reconnut la voix de Lombard.

-- Beau, mon valet, beau ! Rallie la-haut, rallie la-haut ! s'ecria-t-il.

Lombard etait sur la voie, courant d'une foulee longue, le nez a quelques pouces du sol. Ce n'etait point le roi qui avait perdu la chasse, mais tout le reste de la compagnie. Philippe le Bel ressentit un plaisir de jeune homme a penser qu'il allait forcer le grand dix-cors, seul avec son chien prefere.

Il remit son cheval au galop et, sans notion du temps, a travers champs et vallons, sautant les talus et les barrieres, il suivit Lombard. Il avait chaud et la sueur lui ruisselait tout le long du dos.

Soudain, il apercut une masse sombre qui fuyait sur la plaine blanche.

-- Taille-hors ! hurla le roi. A la tete, mon Lombard, a la tete !

C'etait bien le cerf d'attaque, un grand animal noir a ventre beige. Il n'avait plus son allure legere du debut de la chasse ; son echine dessinait cette forme de hotte dont avait parle le paysan, et qui decelait la fatigue ; il s'arretait, regardait en arriere, repartait d'un bond pesant.

Lombard aboyait plus fort de chasser a vue, et gagnait du terrain.

La ramure du dix-cors intriguait le roi. Quelque chose y brillait par instants, puis s'eteignait. Le cerf n'avait rien pourtant des betes fabuleuses dont les legendes etaient pleines, tel le cerf de saint Hubert, infatigable, avec sa croix d'eglise plantee sur le front. Celui-ci n'etait qu'un grand animal epuise, qui avait fait une chasse sans finesse, filant droit devant sa peur a travers la campagne, et qui serait bientot aux abois.

Ayant Lombard aux jarrets, il penetra dans un boqueteau de hetres et n'en ressortit point. Et bientot la voix de Lombard prit cette sonorite plus longue, plus haute, a la fois furieuse et poignante, que les chiens emettent quand l'animal qu'ils poursuivent est hallali.

Le roi a son tour entra dans le boqueteau ; a travers les branches passaient les rayons d'un soleil sans chaleur qui rosissait le givre.

Le roi s'arreta, degagea la poignee de sa courte epee ; il sentait entre ses jambes cogner le coeur de son cheval ; lui-meme etait haletant et aspirait l'air froid a grandes goulees. Lombard ne cessait de hurler. Le grand cerf etait la, adosse a un arbre, la tete basse et le mufle presque a ras du sol ; son pelage ruisselait et fumait. Entre ses bois immenses, il portait une croix, un peu de travers, et qui brillait. Ce fut la vision qu'eut le roi l'espace d'un instant, car aussitot sa stupeur tourna au pire effroi : son corps avait cesse de lui obeir. Il voulait descendre, mais son pied ne quittait pas l'etrier ; ses jambes etaient devenues deux bottes de marbre. Ses mains, laissant echapper les renes, restaient inertes. Il tenta d'appeler, mais aucun son ne sortit de sa gorge.

Le cerf, la langue pendante, le regardait de ses grands yeux tragiques. Dans ses ramures, la croix s'eteignit, puis brilla de nouveau. Les arbres, le sol et l'ensemble du monde se deformerent devant les yeux du roi, qui ressentit comme un effroyable eclatement dans la tete ; puis un noir total se fit en lui.

Quelques moments plus tard, quand le reste de la chasse arriva, on decouvrit le roi de France gisant aux pieds de son cheval. Lombard aboyait toujours le grand cerf pelerin dont on remarqua que les andouillers etaient charges de deux branches mortes, accrochees dans quelque sous-bois, et qui luisaient au soleil sous leur vernis de givre.

Mais on ne perdit point de temps a se soucier du cerf. Tandis que les piqueurs arretaient la meute, il prit la fuite, un peu repose, suivit seulement de quelques chiens acharnes qui erreraient avec lui, jusqu'a la nuit, ou le conduiraient se noyer dans un etang.

Hugues de Bouville, penche sur Philippe le Bel, s'ecria :

-- Le roi vit !

Avec deux baliveaux tailles sur place a coups d'epee, et entre lesquels on noua ceintures et manteaux, on fabriqua une civiere de fortune, ou l'on etendit le roi. Celui-ci ne remua un peu que pour vomir et se vider de toutes parts comme un canard qu'on etouffe. Il avait les yeux vitreux et mi-clos.

On le porta ainsi jusqu'a Clermont ou, dans la nuit, il recouvra partiellement l'usage de la parole. Les medecins, aussitot mandes, l'avaient saigne.

A Bouville, qui le veillait, son premier mot peniblement articule fut :

-- La croix... la croix...

Et Bouville, pensant que le roi voulait prier, alla lui chercher un crucifix.

Puis Philippe le Bel dit :

-- J'ai soif.

A l'aube, il demanda en begayant d'etre conduit a Fontainebleau, ou il etait ne. Le pape Clement V lui aussi, se sentant mourir, avait voulu revenir vers le lieu de sa naissance.

On decida de faire voyager le roi par eau, pour qu'il fut moins secoue ; on l'installa dans une grande barque plate qui descendit l'Oise. Les familiers, les serviteurs et les archers d'escorte suivaient dans d'autres barques, ou bien a cheval le long des berges.

La nouvelle devancait l'etrange cortege, et les riverains accouraient pour voir passer la grande statue abattue. Les paysans otaient leurs coiffures, comme lorsque la procession des Rogations traversait leurs champs. A chaque village, des archers allaient querir des bassines de braises qu'on deposait dans la barque, pour rechauffer l'air autour du roi. Le ciel etait uniformement gris, lourd de nuees neigeuses.

Le sire de Vaureal vint de son manoir, qui commandait une boucle de l'Oise, pour saluer le roi ; il lui trouva un teint de mort repandu sur le visage. Le roi ne lui repondit que des paupieres. Ou etait l'athlete qui naguere faisait ployer deux hommes d'armes rien qu'en leur pesant sur les epaules ?

Le jour finissait tot. On alluma de grandes torches, a l'avant des barques, dont la lumiere rouge et dansante se projetait sur les berges ; et l'on eut dit du cortege une grotte de flammes qui traversait la nuit.

On arriva ainsi au confluent de la Seine et, de la, jusqu'a Poissy. Le roi fut porte au chateau.

Il demeura la une dizaine de jours, au bout desquels il parut un peu retabli. La parole lui etait revenue. Il pouvait se tenir debout, avec des gestes encore gourds. Il insista pour continuer vers Fontainebleau, et, faisant un grand effort de volonte, il exigea qu'on le mit a cheval. Il alla de la sorte, prudemment, jusqu'a Essonne ; mais la, il dut abandonner ; le corps n'obeissait plus au vouloir.

Il acheva le trajet dans une litiere. La neige tombait a nouveau, le pas des chevaux s'y etouffait.

A Fontainebleau, la cour etait deja rassemblee. Des feux flambaient dans toutes les cheminees du chateau. Le roi, quand il entra, murmura :

-- Le soleil, Bouville, le soleil...





IX



UNE GRANDE OMBRE SUR LE ROYAUME


Pendant une douzaine de jours, le roi erra en lui-meme comme un voyageur perdu. Par moments, encore qu'il se fatiguat tres vite, il paraissait reprendre son activite, s'inquietait des affaires du royaume, exigeait de controler les comptes, demandait avec une impatience autoritaire qu'on presentat toutes les lettres et ordonnances a sa signature : il n'avait jamais montre un tel appetit de signer. Puis, brusquement, il retombait dans l'hebetude, prononcant de rares mots sans suite et sans objet. Il passait sur son front une main amollie dont les doigts pliaient mal.

On disait a la cour qu'il etait absent de soi. En fait, il commencait d'etre absent du monde.

De cet homme de quarante-six ans, la maladie, en trois semaines, avait fait un vieillard aux traits effondres qui ne vivait plus qu'a demi au fond d'une chambre du chateau de Fontainebleau.

Et toujours cette soif qui le poignait et lui faisait reclamer a boire !

Les medecins assuraient qu'il n'en rechapperait pas, et l'astrologue Martin, en termes prudents, annonca une terrible epreuve a subir vers le bout du mois par un puissant monarque d'Occident, epreuve qui coinciderait avec une eclipse de soleil. << Il se fera ce jour-la, ecrivait maitre Martin, une grande ombre sur le royaume...>>

Et soudain, un soir, Philippe le Bel eprouva de nouveau sous le crane ce terrible eclatement noir et cette chute dans les tenebres qu'il avait connus dans la foret de Pont-Sainte-Maxence. Cette fois, il n'y avait plus ni cerf ni croix. Il n'y avait qu'un grand corps prostre dans un lit, et sans aucun sentiment des soins qu'on lui prodiguait.

Lorsqu'il emergea de cette nuit de la conscience, dont il etait incapable de savoir si elle avait dure une heure ou deux jours, la premiere chose que distingua le roi fut une large forme blanche surmontee d'une etroite couronne noire, et qui se penchait sur lui. Il entendit aussi une voix qui lui parlait.

-- Ah ! Frere Renaud, dit le roi faiblement, je vous reconnais bien... Mais vous me paraissez comme entoure de brume. Et puis aussitot, il ajouta :

-- J'ai soif.

Frere Renaud, des dominicains de Poissy, humecta les levres du malade d'un peu d'eau benite.

-- A-t-on mande l'eveque Pierre ? Est-il arrive ? demanda alors le roi.

Par un de ces mouvements de l'esprit frequents chez les mourants et qui les reportent vers leurs plus lointains souvenirs, c'avait ete l'obsession du roi dans les derniers jours que de reclamer a son chevet l'un de ses compagnons d'enfance, Pierre de Latille, eveque de Chalons et membre de son Conseil. On s'interrogeait sur ce desir, auquel on cherchait des motifs caches, alors qu'on aurait du n'y voir qu'un accident de la memoire.

-- Oui, Sire, on l'a fait mander, repondit frere Renaud.

Il avait effectivement depeche un chevaucheur vers Chalons, mais le plus tard possible, avec l'espoir que l'eveque n'arriverait pas a temps.

Car frere Renaud avait un role a jouer dont il n'entendait se dessaisir au profit d'aucun autre ecclesiastique. En effet, le confesseur du roi etait en meme temps le grand inquisiteur de France ; leurs consciences partageaient les memes lourds secrets. Le monarque tout-puissant ne pouvait requerir l'ami de son choix pour l'assister au grand passage.

-- Me parliez-vous depuis longtemps, frere Renaud ? demanda le roi.

Frere Renaud, le menton efface dans la chair, l'oeil attentif, etait charge, a present, sous le couvert des volontes divines, d'obtenir du roi ce que les vivants attendaient encore de lui.

-- Sire, dit-il, Dieu vous saurait gre de laisser bien en ordre les affaires du royaume.

Le roi resta un instant sans repondre.

-- Frere Renaud, ai-je dit ma confession ? demanda-t-il.

-- Mais oui, Sire, avant-hier, repondit le dominicain. Une belle confession, et qui a fait notre grande admiration et fera celle de tous vos sujets. Vous vous etes repenti d'avoir harasse votre peuple, et surtout l'Eglise, de trop d'impots ; et aussi vous avez declare que vous n'aviez point a implorer pardon des morts ordonnees par votre justice, parce que la Foi et la Justice se doivent assistance.

Le grand inquisiteur avait eleve la voix pour que les assistants l'entendissent bien.

-- Ai-je dit cela ? demanda le roi.

Il ne savait plus. Avait-il vraiment prononce ces paroles, ou bien frere Renaud etait-il en train de lui inventer cette fin edifiante que doit faire tout grand personnage ? Il murmura simplement :

-- Les morts...

-- Il faudrait que vous nous instruisiez de vos volontes dernieres, Sire, insista frere Renaud.

Il s'ecarta un peu, et le roi s'apercut que la chambre etait pleine.

-- Ah ! dit-il, je vous reconnais bien, vous tous qui etes ici.

Il paraissait surpris d'avoir conserve cette faculte d'identifier les visages.

Ils etaient tous la autour de lui, ses physiciens, son chambellan, son frere Charles a la stature avantageuse, son frere Louis un peu en retrait, le col penche, et Enguerrand, et Philippe le Convers, son legiste, et son secretaire Maillard, le seul assis, a une petite table, contre les draps... tous immobiles, et tellement silencieux, et tellement estompes qu'ils semblaient arretes dans une irrealite eternelle.

-- Oui, oui, repeta-t-il, je vous reconnais bien.

Ce geant, au loin, dont la tete emergeait au-dessus de tous les fronts, c'etait Robert d'Artois, son turbulent parent... Une haute femme, a quelque distance, retroussait ses manches d'un geste d'accoucheuse. La vue de la comtesse Mahaut rappela au roi les princesses condamnees.

-- Le pape est-il elu ? demanda-t-il.

-- Non, Sire.

Plusieurs problemes se bousculaient, s'enchevetraient dans son esprit epuise.

Chaque homme, parce qu'il croit un peu que le monde est ne en meme temps que lui, souffre, au moment de quitter la vie, de laisser l'univers inacheve. A plus forte raison un roi.

Philippe le Bel chercha du regard son fils aine.

Louis de Navarre, Philippe de Poitiers, Charles de France se tenaient au chevet du lit, flanc a flanc, et comme soudes devant l'agonie de leur geniteur. Le roi dut renverser la tete pour les voir.

-- Pesez, Louis, pesez, murmura-t-il, ce que c'est que d'etre le roi de France ! Sachez au plus tot l'etat de votre royaume.

La comtesse Mahaut manoeuvrait pour se rapprocher, et l'on devinait bien quels pardons ou quelles graces elle se disposait a arracher au mourant.

Frere Renaud adressa au comte de Valois un regard qui signifiait : << Monseigneur, intervenez. >>

Louis de Navarre dans quelques moments serait roi de France, et nul n'ignorait que Valois le dominait completement. Aussi l'autorite de ce dernier croissait-elle a proportion, et le grand inquisiteur se tournait vers lui comme vers la puissance veritable.

Valois, coupant la route a Mahaut, vint se placer entre elle et le lit.

-- Mon frere, dit-il, n'avez-vous rien a changer dans votre testament de 1311 ?

-- Nogaret est mort, repondit le roi.

Valois hocha le front, tristement, vers le grand inquisiteur, lequel, aussi tristement, ecarta les mains comme pour deplorer qu'on eut trop attendu. Mais le roi ajouta :

-- Il etait executeur de mes volontes.

-- Il vous faut alors dicter un codicille pour nommer a nouveau vos executeurs, mon frere, dit Valois.

-- J'ai soif, murmura Philippe le Bel.

On lui remit un peu d'eau benite sur les levres.

Valois reprit :

-- Vous desirez toujours, je pense, que je veille au respect de vos volontes.

-- Certes... Et vous aussi, Louis, mon frere, dit le roi en regardant le comte d'Evreux.

Maillard avait commence d'ecrire, prononcant a mi-voix les formules rituelles des testaments royaux.

Apres Louis d'Evreux, le roi designa ses autres executeurs testamentaires, a mesure que ses yeux, plus impressionnants encore maintenant que leur large paleur se troublait, rencontraient certains visages autour de lui. Il nomma ainsi Philippe le Convers, et puis Pierre de Chambly, qui etait un familier de son second fils, et encore Hugues de Bouville.

Alors, Enguerrand de Marigny s'avanca et fit en sorte que sa massive personne fut bien en vue du mourant.

Le coadjuteur savait que, depuis deux semaines, Charles de Valois ressassait devant le souverain affaibli ses griefs et ses accusations. << C'est Marigny, mon frere, qui est cause de votre souci... C'est Marigny qui a mis le Tresor au pillage... C'est Marigny qui a deshonnetement marchande la paix de Flandre... C'est Marigny qui vous a conseille de bruler le grand-maitre...>>

Philippe le Bel allait-il, comme chacun d'evidence s'y attendait, citer Marigny parmi ses executeurs, lui donnant par la meme une ultime confirmation de sa confiance ?

Maillard, la plume levee, observait le roi. Mais Valois dit tres vite :

-- Le nombre y est, je crois, mon frere.

Et il eut pour Maillard un geste imperatif qui signifiait de clore la liste. Marigny, bleme, serra les poings sur sa ceinture et, forcant la voix, prononca :

-- Sire !... Je vous ai toujours fidelement servi. Je vous demande de me recommander a Monseigneur votre fils.

Entre ces deux rivaux qui se disputaient son esprit, entre Valois et Marigny, entre son frere et son premier ministre, le roi eut un moment de flottement. Comme ils pensaient a eux-memes, et bien peu a lui !

-- Louis, dit-il avec lassitude, qu'on ne lese point Marigny s'il prouve qu'il a ete fidele.

Alors Marigny comprit que les calomnies avaient porte. Devant un abandon si flagrant, il se demanda si Philippe le Bel l'avait jamais aime.

Mais Marigny connaissait les pouvoirs dont il disposait. Il avait en main l'administration, les finances, l'armee. Il savait, lui, << l'etat du royaume >>, et qu'on ne pouvait, sans lui, gouverner. Il croisa les bras, releva son large menton et, regardant Valois et Louis de Navarre de l'autre cote du lit ou agonisait son souverain, il parut defier le regne suivant.

-- Sire, avez-vous d'autres desirs ? dit frere Renaud.

Hugues de Bouville replantait sur un candelabre un cierge qui menacait de s'effondrer.

-- Pourquoi fait-il si sombre ? demanda le roi. Est-ce encore la nuit, et le jour ne s'est-il point leve ?

Bien qu'on fut au milieu de la journee, une obscurite rapide, anormale, angoissante, enveloppait le chateau. L'eclipse annoncee etait en cours et, maintenant totale, couvrait de son ombre le royaume de France.

-- Je rends a ma fille Isabelle, dit brusquement le roi, la bague dont elle me fit present et qui porte le gros rubis qu'on nomme la Cerise.

Il s'interrompit un instant, puis demanda une nouvelle fois :

-- Pierre de Latille est-il arrive ?

Comme personne ne repondait, il ajouta :

-- Je lui donne ma belle emeraude.

Il continua en leguant a diverses eglises, a Notre-Dame de Boulogne, parce que sa fille s'y etait mariee, a Saint-Martin de Tours, a Saint-Denis, des fleurs de lis d'or, << d'un prix de mille livres >>, precisa-t-il pour chacune.

Frere Renaud se pencha et lui dit a l'oreille :

-- Sire, n'oubliez point notre prieure de Poissy.

Sur le visage effondre de Philippe le Bel, on vit passer une expression d'agacement.

-- Frere Renaud, dit-il, je donne a votre couvent la belle bible que j'ai annotee de ma main. Elle vous sera bien utile, a vous et a tous les confesseurs des rois de France.

Le grand inquisiteur, bien qu'il attendit davantage, sut cacher son depit.

-- A vos soeurs de saint Dominique, a Poissy, je legue la grande croix des Templiers. Et mon coeur aussi y sera porte.

Le roi avait termine la liste de ses dons. Maillard relut a haute voix le codicille. Quand il arriva aux derniers mots : << de par le roi >>, Valois attirant a lui l'heritier du trone et lui serrant fermement le bras, dit :

-- Ajoutez : << et du consentement du roi de Navarre >>.

Philippe le Bel abaissa le menton, presque imperceptiblement, d'un mouvement d'approbation resignee. Son regne etait clos.

Il fallut lui guider la main pour qu'il signat au bas du parchemin. Il murmura :

-- Est-ce tout ?

Non ; la derniere journee d'un roi de France n'etait pas encore achevee.

-- Il faut maintenant, Sire, que vous remettiez le miracle royal, dit frere Renaud.

Il invita l'assistance a se retirer afin que le roi transmit a son fils le pouvoir, mysterieusement attache a la personne royale, de guerir les ecrouelles.

Renverse sur ses coussins, Philippe le Bel gemit :

-- Frere Renaud, regardez ce que vaut le monde. Voici le roi de France !

A l'instant qu'il mourait, on exigeait encore de lui un effort pour qu'il investit son successeur de la capacite, reelle ou supposee, de soulager une affection benigne.

Ce ne fut point Philippe le Bel qui enseigna les formules et prieres du miracle ; il les avait oubliees. Ce fut frere Renaud. Et Louis de Navarre, agenouille aupres de son pere, ses mains trop chaudes jointes aux mains glacees du roi, recueillit l'heritage secret.

Ce rite accompli, la cour fut a nouveau admise dans la chambre, et frere Renaud commenca de reciter les prieres des agonisants.

La cour reprenait le verset << In manus tuas, Domine... Entre tes mains, Seigneur, je remets mon esprit...>>, lorsqu'une porte s'ouvrit ; l'eveque Pierre de Latille, l'ami d'enfance du roi, arrivait. Tous les regards se dirigerent vers lui, tandis que toutes les levres continuaient de marmonner.

-- In manus tuas, Domine, dit l'eveque Pierre reprenant avec les autres.

On se retourna vers le lit, et les prieres s'arreterent dans les gorges ; le Roi de fer etait mort.

Frere Renaud s'approcha pour lui fermer les yeux. Mais les paupieres qui n'avaient jamais battu se releverent d'elles-memes. Par deux fois, le grand inquisiteur essaya vainement de les abaisser. On dut couvrir d'un bandeau le regard de ce monarque qui entrait les yeux ouverts dans l'Eternite.

PROLOGUE


Au debut du quatorzieme siecle, Philippe IV, roi d'une beaute legendaire, regnait sur la France en maitre absolu. Il avait vaincu l'orgueil guerrier des grands barons, vaincu les Flamands revoltes, vaincu l'Anglais en Aquitaine, vaincu meme la Papaute qu'il avait installee de force en Avignon. Les Parlements etaient a ses ordres et les conciles a sa solde.

Trois fils majeurs assuraient sa descendance. Sa fille etait mariee au roi Edouard II d'Angleterre. Il comptait six autres rois parmi ses vassaux, et le reseau de ses alliances s'etendait jusqu'a la Russie.

Aucune richesse n'echappait a sa main. Il avait tour a tour taxe les biens de l'Eglise, spolie les Juifs, frappe les compagnies de banquiers lombards. Pour faire face aux besoins du Tresor, il pratiquait l'alteration des monnaies. Du jour au lendemain, l'or pesait moins lourd et valait plus cher. Les impots etaient ecrasants ; la police foisonnait. Les crises economiques engendraient ruines et penuries qui, elles-memes, engendraient des emeutes etouffees dans le sang. Les revoltes s'achevaient aux fourches des gibets. Tout devait s'incliner, plier ou rompre devant l'autorite royale.

Mais l'idee nationale logeait dans la tete de ce prince calme et cruel pour qui la raison d'Etat dominait toutes les autres. Sous son regne, la France etait grande et les Francais malheureux.

Un seul pouvoir avait ose lui tenir tete : l'Ordre souverain des chevaliers du Temple. Cette colossale organisation, a la fois militaire, religieuse et financiere, devait aux croisades, dont elle etait issue, sa gloire et sa richesse.

L'independance des Templiers inquietait Philippe le Bel, en meme temps que leurs biens immenses excitaient sa convoitise. Il monta contre eux le plus vaste proces dont l'Histoire ait garde le souvenir, puisque ce proces pesa sur pres de quinze mille inculpes. Toutes les infamies y furent perpetrees, et il dura sept ans.

C'est au terme de cette septieme annee que commence notre recit.





PREMIERE PARTIE



LA MALEDICTION





I



LA REINE SANS AMOUR


Un tronc entier, couche sur un lit de braises incandescentes, flambait dans la cheminee. Les vitraux verdatres, cloisonnes de plomb, filtraient un jour de mars avare en lumiere.

Assise dans un haut siege de chene au dossier surmonte des trois lions d'Angleterre, la reine Isabelle, le menton sur la paume, contemplait vaguement les lueurs du foyer.

Elle avait vingt-deux ans. Ses cheveux d'or, tordus en longues tresses relevees, formaient comme deux anses d'amphore.

Elle ecoutait une de ses dames francaises lui lire un poeme du duc Guillaume d'Aquitaine.



-- D'amour ne dois plus dire bien

Car je n'en ai ni peu ni rien,

Car plus n'en ai qui me convient...



La voix chantante de la dame de parage se perdait dans cette salle trop grande pour que des femmes y puissent vivre heureuses.



-- Il m'a toujours ete ainsi.

De ce que j'aime n'ai pas joui,

Ne le ferai ni ne le fis...



La reine sans amour soupira.

-- Que voila donc touchantes paroles, dit-elle, et qu'on croirait tout juste faites pour moi. Ah ! Le temps n'est plus ou les grands seigneurs comme ce duc Guillaume etaient aussi exerces a la poesie qu'a la guerre. Quand m'avez-vous dit qu'il vivait ? Deux cents annees ? On jugerait de ce lai qu'il est ecrit d'hier. Et pour elle-meme elle repeta :



-- D'amour ne dois plus dire bien

Car je n'en ai ni peu ni rien...



Elle demeura un moment songeuse.

-- Poursuivrai-je, Madame ? demanda la lectrice, le doigt pose sur la page enluminee.

-- Non, ma mie, repondit la reine. Je me suis assez fait pleurer l'ame pour aujourd'hui. Elle se redressa et, changeant de ton :

-- Mon cousin Monseigneur d'Artois m'a fait annoncer sa venue. Veillez a ce qu'on le conduise ici aussitot qu'il se presentera.

-- Il arrive de France ? Alors vous allez etre contente, Madame.

-- Je souhaite l'etre... si les nouvelles qu'il me porte sont bonnes.

Une autre dame de parage entra vivement, le visage anime d'un grand air de joie. Elle s'appelait de naissance Jeanne de Joinville et etait l'epouse de sir Roger Mortimer, l'un des premiers barons d'Angleterre.

-- Madame, Madame ! s'ecria-t-elle, il a parle.

-- Vraiment, Madame ? repondit la reine. Et qu'a-t-il dit ?

-- Il a frappe la table, Madame, et il a dit : << Veux ! >>

Une expression d'orgueil passa sur le beau visage d'Isabelle.

-- Conduisez-le devers moi, dit-elle.

Lady Mortimer sortit, toujours courant, et revint un instant apres, portant un enfant de quinze mois, rond, rose et gras, qu'elle deposa aux pieds de la reine. Il etait vetu d'une robe grenat, brodee d'or, et fort lourde pour un si petit etre.

-- Alors, messire mon fils, vous avez dit : << Je veux >>, dit Isabelle en se penchant pour lui caresser la joue. J'aime que cela ait ete votre premier mot : c'est parole de roi.

L'enfant lui souriait, en dodelinant la tete.

-- Et pourquoi l'a-t-il dit ? reprit la reine.

-- Parce que je lui refusais un morceau de galette, repondit lady Mortimer.

Isabelle eut un sourire vite efface.

-- Puisqu'il commence a parler, dit-elle, je demande qu'on ne l'encourage point a begayer et prononcer des niaiseries, comme on fait d'ordinaire avec les enfants. Peu importe qu'il dise << papa >> ou << maman >>, je prefere qu'il connaisse les mots de << roi >> et de << reine >>.

Elle avait dans la voix une grande autorite naturelle.

-- Vous savez, ma mie, continua-t-elle, quelles raisons m'ont fait vous choisir pour gouverner mon fils. Vous etes petite-niece de messire Joinville le grand, qui fut a la croisade aupres de mon aieul Monseigneur Saint Louis. Vous saurez enseigner a cet enfant qu'il est de France autant que d'Angleterre.

Lady Mortimer s'inclina. A ce moment, la premiere dame francaise revint, annoncant Monseigneur le comte Robert d'Artois.

La reine s'adossa, bien droite, a son siege et croisa les mains sur la poitrine, dans une attitude d'idole. Le souci d'etre toujours royale ne parvenait pas a la vieillir.

Un pas de deux cents livres ebranla le plancher.

L'homme qui entra avait six pieds de haut, des cuisses comme des troncs de chene, des poings comme des masses d'armes. Ses bottes rouges, de cuir cordouan, etaient souillees d'une boue mal brossee ; le manteau qui lui pendait aux epaules etait assez vaste pour couvrir un lit. Il suffisait qu'il eut une dague au cote pour avoir la mine de s'en aller en guerre. Des qu'il apparaissait, tout semblait autour de lui devenir faible, fragile, friable. Il avait le menton rond, le nez court, la machoire large, l'estomac fort. Il lui fallait plus d'air a respirer qu'au commun des hommes. Ce geant avait vingt-sept ans, mais son age disparaissait sous le muscle, et on lui aurait donne tout aussi bien dix annees de plus.

Il ota ses gants en s'avancant vers la reine, mit un genou en terre avec une souplesse surprenante chez un tel colosse, et se releva avant qu'on ait eu le temps de l'y inviter.

-- Alors, messire mon cousin, dit Isabelle, avez-vous fait bonne traversee de mer ?

-- Execrable, Madame, horrifique, repondit Robert d'Artois. Une tempete a rendre les tripes et l'ame. J'ai cru ma derniere heure venue, au point que je me suis mis a confesser mes peches a Dieu. Par chance il y en avait si grand nombre que le temps d'en dire la moitie, nous etions arrives. J'en garde assez pour le retour.

Il eclata de rire, ce qui fit trembler les vitraux.

-- Mais par la mordieu, continua-t-il, je suis mieux fait pour courir les terres que pour chevaucher l'eau salee. Et si ce n'etait pour l'amour de vous, Madame ma cousine, et pour les choses d'urgence que j'ai a vous dire...

-- Vous permettrez que j'acheve, mon cousin, dit Isabelle l'interrompant.

Elle montra l'enfant.

-- Mon fils commence a parler aujourd'hui.

Puis a lady Mortimer :

-- J'entends qu'il soit accoutume aux noms de sa parente, et qu'il sache, des que se pourra, que son grand-pere Philippe est le beau roi de France. Commencez a dire devant lui le Pater et l'Ave, et aussi la priere a Monseigneur Saint Louis. Ce sont choses qu'il faut lui installer dans le coeur avant meme qu'il les comprenne par la raison.

Elle n'etait pas mecontente de montrer a l'un de ses parents, lui-meme descendant d'un frere de Saint Louis, la maniere dont elle veillait a l'education de son fils.

-- C'est bel enseignement que vous allez donner a ce jeune homme, dit Robert d'Artois.

-- On n'apprend jamais assez tot a regner, repondit Isabelle. L'enfant s'essayait a marcher, du pas precautionneux et titubant qu'ont les bebes.

-- Se peut-il que nous ayons nous-memes ete ainsi ! dit d'Artois.

-- A vous regarder, mon cousin, dit la reine en souriant, on l'imagine mal.

Un instant, contemplant Robert d'Artois, elle songea au sentiment que pouvait connaitre la femme, petite et menue, qui avait engendre cette forteresse humaine ; puis elle reporta les yeux sur son fils.

L'enfant avancait, les mains tendues vers le foyer, comme s'il eut voulu saisir une flamme dans son poing minuscule.

Robert d'Artois lui barra le chemin en avancant la jambe. Nullement effraye, le petit prince saisit cette botte rouge dont ses bras arrivaient a peine a faire le tour, et s'y assit a califourchon. Le geant se mit a balancer le pied, elevant et abaissant l'enfant qui, ravi de ce jeu imprevu, riait.

-- Ah ! Messire Edouard, dit d'Artois, oserai-je plus tard, quand vous serez puissant seigneur, vous rappeler que je vous ai fait ainsi chevaucher ma botte ?

-- Vous le pourrez, mon cousin, vous le pourrez toujours, si toujours vous vous montrez notre loyal ami... Qu'on nous laisse maintenant, dit Isabelle.

-- Alors, veuillez reprendre terre, messire, dit d'Artois en posant le pied.

Les dames francaises se retirerent dans la piece attenante, emmenant l'enfant qui, si le destin suivait un cours naturel, deviendrait un jour le roi d'Angleterre.

D'Artois attendit un instant.

-- Eh bien ! Madame, dit-il, pour parfaire les lecons que vous donnez a votre fils, vous pourrez lui enseigner que Marguerite de Bourgogne, petite-fille de Saint Louis, reine de Navarre et future reine de France, est en bon chemin d'etre appelee par son peuple Marguerite la Putain.

-- En verite ? dit Isabelle. Ce que nous pensions etait donc vrai ?

-- Oui, ma cousine. Et point seulement pour Marguerite. Pour vos deux autres belles-soeurs pareillement.

-- Jeanne et Blanche ?...

-- Blanche, j'en suis assure. Jeanne...

Robert d'Artois, de son immense main, fit un geste d'incertitude.

-- Elle est plus matoise que les autres, dit-il ; mais j'ai toutes raisons de la croire aussi fieffee garce.

Il bougea de trois pas, et se campa pour lancer :

-- Vos trois freres sont cocus, Madame, cocus comme des manants !

La reine s'etait levee, les joues un peu colorees.

-- Si ce que vous m'annoncez est sur, je ne le tolererai pas. Je ne tolererai pas semblable honte, et que ma famille soit objet de risee.

-- Les barons de France, croyez-le, ne le supporteront pas non plus.

-- Avez-vous les noms, les preuves ?

D'Artois respira un grand coup.

-- Quand vous vintes en France, l'ete passe, avec messire votre epoux, pour ces fetes qui furent donnees ou j'eus l'honneur d'etre arme chevalier en meme temps que vos freres... car vous savez qu'on ne marchande pas les honneurs qui ne coutent rien... a ce moment-la, je vous ai confie mes soupcons et vous m'avez dit les votres. Vous m'avez demande de veiller et de vous renseigner. Je suis votre allie ; j'ai fait l'un et je viens accomplir l'autre.

-- Alors ? Qu'avez-vous appris ? demanda Isabelle impatiente.

-- D'abord, que certains joyaux disparaissaient de la cassette de votre douce belle-soeur Marguerite. Or, quand une femme se defait secretement de ses bijoux, c'est ou bien pour combler un galant, ou bien pour s'acheter un complice. Sa gueuserie est claire, ne trouvez-vous pas ?

-- Elle peut pretendre en avoir fait l'aumone a l'Eglise.

-- Pas toujours. Pas si certain fermail, par exemple, a ete echange chez un certain marchand lombard contre un certain poignard de Damas...

-- Et vous avez decouvert a quelle ceinture etait pendu ce poignard ?

-- Helas ! Non, repondit d'Artois. J'ai cherche, mais j'ai perdu la trace. Nos belles sont habiles. Je n'ai jamais couru cerfs dans mes forets de Conches qui s'entendissent mieux a brouiller leur voie et a prendre les faux-fuyants.

Isabelle eut une mine decue. Robert d'Artois prevint ce qu'elle allait dire en etendant les bras.

-- Attendez, attendez, s'ecria-t-il. Je suis bon veneur et manque rarement mon animal d'attaque... L'honnete, la pure, la chaste Marguerite s'est fait amenager en petit logis la vieille tour de l'hotel de Nesle, afin, selon son dire, de s'y retirer pour oraison. Mais il parait bien qu'elle y fait oraison tout particulierement les nuits ou votre frere Louis de Navarre est absent. Et la lumiere y brille assez tard. Sa cousine Blanche, parfois sa cousine Jeanne, l'y viennent rejoindre. Rouees, les donzelles ! Si l'on venait a questionner l'une, elle aurait beau jeu de dire : << Comment ? De quoi m'accusez-vous ? Mais j'etais avec l'autre. >> Une femme fautive, cela se defend mal. Trois catins acoquinees, c'est un chateau fort. Seulement, voila ; ces memes nuits ou Louis est absent, ces memes nuits ou la tour de Nesle est eclairee, il se fait sur la berge, au pied de la Tour, en cet endroit ordinairement desert a pareille heure, un peu trop de mouvement. On a vu sortir des hommes qui n'etaient pas habilles en moines, et qui, s'ils venaient de chanter le salut, seraient passes par une autre porte. La cour se tait, mais le peuple commence a jaser, parce que les valets bavardent avant les maitres...

Tout en parlant, il s'agitait, gesticulait, marchait, faisait vibrer le sol et battait l'air a grands coups de manteau. L'etalage de son exces de force etait, chez Robert d'Artois, un moyen de persuasion. Il cherchait a convaincre avec ses muscles autant qu'avec ses mots ; il enfermait l'interlocuteur dans un tourbillon ; et la grossierete de son langage, si bien en rapport avec toute son apparence, semblait la preuve d'une rude bonne foi. Pourtant, a y regarder de plus pres, on pouvait se demander si tout ce mouvement n'etait pas parade de bateleur et jeu de comedien. Une haine attentive, tenace, luisait dans ses yeux gris. La jeune reine s'appliquait a bien garder sa clarte de jugement.

-- En avez-vous parle au roi mon pere ? dit-elle.

-- Ma bonne cousine, vous connaissez le roi Philippe mieux que je ne le connais. Il croit tant a la vertu des femmes qu'il faudrait lui montrer vos belles-soeurs vautrees avec leurs galants pour qu'il consentit a m'entendre. Et je ne suis pas si bien en cour, depuis que j'ai perdu mon proces...

-- Je sais, mon cousin, qu'on vous a fait tort ; s'il ne tenait qu'a moi, ce tort vous serait repare.

Robert d'Artois se precipita sur la main de la reine pour y poser les levres.

-- Mais precisement en raison de ce proces, reprit doucement Isabelle, ne pourrait-on pas croire que vous agissez a present par vengeance ?

Le geant se redressa vivement.

-- Mais bien sur, Madame, j'agis par vengeance !

Il etait d'une franchise desarmante. On pensait lui tendre un piege, le prendre en defaut, et il s'ouvrait a vous, tout largement, comme une fenetre.

-- On m'a vole l'heritage de mon comte d'Artois, s'ecria-t-il, pour le donner a ma tante Mahaut de Bourgogne... la chienne, la gueuse, qu'elle creve ! Que la lepre lui mange la bouche, que la poitrine lui tombe en charogne ! Et pourquoi a-t-on fait cela ? Parce qu'a force de ruser, d'intriguer et de fourrer la paume en belles livres sonnantes aux conseillers de votre pere, elle est parvenue a marier vos trois freres a ses deux catins de filles et son autre catin de cousine.

Il se mit a contrefaire un discours imaginaire de sa tante Mahaut, comtesse de Bourgogne et d'Artois, au roi Philippe le Bel.

-- << Mon cher seigneur, mon parent, mon compere, si nous unissions ma chere petite Jeanne a votre fils Louis ?... Non, cela ne vous convient plus. Vous preferez lui reserver Margot. Alors, donnez donc Jeanne a Philippe, et puis ma douce Blanchette a votre beau Charles. Le plaisir que ce sera qu'ils s'aiment tous ensemble ! Et puis, si l'on m'accorde l'Artois qu'avait mon defunt pere, alors ma Comte-Franche de Bourgogne ira a l'une de ses oiselles, a Jeanne, si vous le voulez ; ainsi votre second fils devient comte palatin de Bourgogne et vous pouvez le pousser vers la couronne d'Allemagne. Mon neveu Robert ? Qu'on donne un os a ce chien ! Le chateau de Conches, la terre de Beaumont, cela suffira bien a ce rustre. >> Et je souffle malice dans l'oreille de Nogaret, et j'envoie mille merveilles a Marigny... et j'en marie une, et j'en marie deux, et j'en marie trois. Et pas plus tot fait, mes petites garces se mettent a comploter, a s'envoyer messages, a se fournir d'amants, et s'emploient a bien hausser de cornes la couronne de France... Ah ! Si elles etaient irreprochables, Madame, je rongerais mon frein. Mais a se conduire si bassement apres m'avoir autant nui, les filles de Bourgogne sauront ce qu'il en coute, et je me vengerai sur elles de ce que la mere m'a fait[1].

Isabelle demeurait songeuse sous cet ouragan de paroles. D'Artois se rapprocha d'elle et, baissant la voix :

-- Elles vous haissent.

-- Il est vrai que pour ma part, je ne les ai guere aimees, des le debut, et sans savoir pourquoi, repondit Isabelle.

-- Vous ne les aimez point parce qu'elles sont fausses, ne pensent qu'au plaisir et n'ont point le sens de leur devoir. Mais elles, elles vous haissent parce qu'elles vous jalousent.

-- Mon sort n'a pourtant rien de bien enviable, dit Isabelle en soupirant, et leur place me semble plus douce que la mienne.

-- Vous etes une reine, Madame ; vous l'etes dans l'ame et dans le sang ; vos belles-soeurs peuvent bien porter la couronne, elles ne le seront jamais. C'est pour cela qu'elles vous traiteront toujours en ennemie.

Isabelle leva vers son cousin ses beaux yeux bleus, et d'Artois, cette fois, sentit qu'il avait touche juste. Isabelle etait definitivement de son cote.

-- Avez-vous les noms de... des hommes auxquels mes belles-soeurs...

Elle n'avait pas le langage cru de son cousin, et se refusait a prononcer certains mots.

-- Je ne peux rien faire sans cela, poursuivit-elle. Obtenez-les, et je vous promets bien, alors, de me rendre aussitot a Paris sous un quelconque pretexte, pour y faire cesser ce desordre. En quoi puis-je vous aider ? Avez-vous prevenu mon oncle Valois ?

-- Je m'en suis bien garde, repondit d'Artois. Monseigneur de Valois est mon plus fidele protecteur et mon meilleur ami ; mais il ne sait rien taire. Il irait clabauder partout ce que nous voulons cacher ; il donnerait l'eveil trop tot, et quand nous voudrions pincer les ribaudes, nous les trouverions sages comme des nonnes...

-- Que proposez-vous ?

-- Deux actions, dit d'Artois. La premiere, c'est de nous faire nommer aupres de Madame Marguerite une nouvelle dame de parage qui soit tout a notre discretion et qui nous puisse renseigner fidelement. J'ai pense a madame de Comminges qui vient d'etre veuve et a qui l'on doit des egards. Pour cela, votre oncle Valois va pouvoir nous servir. Faites-lui tenir une lettre lui exprimant votre souhait. Il a grande influence sur votre frere Louis, et fera promptement entrer madame de Comminges a l'hotel de Nesle. Nous aurons ainsi une creature a nous dans la place ; et, comme nous disons entre gens de guerre, un espion dans les murs vaut mieux qu'une armee dehors.

-- Je ferai cette lettre et vous l'emporterez, dit Isabelle. Ensuite ?

-- Il faudrait dans le meme temps endormir la defiance de vos belles-soeurs a votre endroit, et leur faire douce mine en leur envoyant d'aimables cadeaux, poursuivit d'Artois. Des presents qui puissent convenir aussi bien a des hommes qu'a des femmes, et que vous leur feriez parvenir secretement, sans en avertir ni pere ni epoux, comme un petit mystere d'amitie entre vous. Marguerite pille sa cassette pour un bel inconnu ; ce serait vraiment malchance si, la munissant d'un present dont elle n'aura point de compte a rendre, nous ne retrouvions notre objet agrafe sur le gaillard que nous cherchons. Fournissons-les d'occasions d'imprudence.

Isabelle reflechit une seconde, puis elle frappa des mains. La premiere dame francaise parut.

-- Ma mie, dit la reine, veuillez querir cette aumoniere que le marchand Albizzi m'a mandee ce matin.

Pendant la breve attente, Robert d'Artois sortit enfin de ses machinations et de ses complots, et prit le temps de regarder la salle ou il se trouvait, les fresques religieuses peintes sur les murs, l'immense plafond boise en forme de carene. Tout etait assez neuf, triste et froid. Le mobilier etait beau, mais peu abondant.

-- Ce n'est guere riant, le lieu ou vous vivez, ma cousine, dit-il. On se croirait plutot dans une cathedrale que dans un chateau.

-- Plaise encore a Dieu, repondit Isabelle a mi-voix, que ceci ne me devienne pas une prison. Comme la France me manque, souvent !

La dame francaise revint, apportant une grande bourse de soie, brodee au fil d'or et d'argent de figures en relief, et ornee au rabat de trois pierres cabochons grosses comme des noix.

-- Merveille ! s'ecria d'Artois. Tout juste ce qu'il nous faut. Un peu lourd pour etre parure de dame, un peu leger pour moi, a qui une giberne sied mieux qu'une bougette[2] ; voila bien l'objet qu'un jouvenceau de cour reve de s'accrocher a la ceinture pour se faire valoir...

-- Vous allez commander au marchand Albizzi, deux autres aumonieres semblables, dit Isabelle a sa suivante, et le presser de me les envoyer.

Puis, quand la dame de parage fut sortie, elle ajouta :

-- Ainsi pourrez-vous, mon cousin, les rapporter en France.

-- Et nul ne saura qu'elles auront passe par mes mains.

On entendit du bruit a l'exterieur, des cris et des rires. Robert d'Artois s'approcha d'une fenetre. Dans la cour, une equipe de macons etait en train de hisser une lourde clef de voute. Des hommes tiraient sur des cordes a poulies ; d'autres, juches sur un echafaudage, s'appretaient a saisir le bloc de pierre, et tout ce travail semblait s'executer dans une extreme bonne humeur.

-- Eh bien ! dit Robert d'Artois, il parait que le roi Edouard aime toujours la maconnerie.

Il venait de reconnaitre, parmi les ouvriers, Edouard II, le mari d'Isabelle, assez bel homme d'une trentaine d'annees, aux cheveux ondules, aux larges epaules, aux hanches souples. Ses vetements de velours etaient souilles de platre.

-- Il y a plus de quinze ans qu'on a commence de rebatir Westmoutiers ! dit Isabelle avec colere.

Comme toute la cour, elle prononcait Westmoutiers pour Westminster, a la francaise.

-- Depuis six ans que je suis mariee, reprit-elle, je vis dans les truelles et le mortier. On ne cesse de defaire ce qu'on a fait le mois d'avant. Ce n'est pas la maconnerie qu'il aime, ce sont les macons ! Croyez-vous seulement qu'ils lui disent << Sire >> ? Ils l'appellent Edouard, ils le moquent, et lui s'en trouve ravi. Tenez, regardez-le !

Dans la cour, Edouard II donnait des ordres tout en s'appuyant a un jeune ouvrier qu'il tenait par le cou. Il regnait autour de lui une familiarite suspecte.

-- Je croyais, reprit Isabelle, avoir connu le pire avec le chevalier de Gaveston. Ce Bearnais insolent et vantard gouvernait si bien mon epoux qu'il s'etait mis a gouverner le royaume. Edouard lui donnait tous les joyaux de ma cassette de mariage. C'est decidement une coutume dans nos familles que de voir, de facon ou d'autre, les bijoux des femmes finir en parure d'hommes !

Ayant aupres d'elle un parent, un ami, Isabelle s'abandonnait a avouer ses peines et ses humiliations. En verite, les moeurs du roi Edouard II etaient connues de toute l'Europe.

-- Les barons et moi, l'autre annee, sommes parvenus a abattre Gaveston ; il a eu la tete tranchee et je me rejouissais que son corps fut a pourrir chez les dominicains, a Oxford. Eh bien ! J'en arrive, mon cousin, a regretter le chevalier de Gaveston, car, depuis, comme pour se venger de moi, Edouard attire au palais tout ce qu'il y a de plus bas et de plus infame dans les hommes de son peuple. On le voit courir les bouges du port de Londres, s'asseoir avec les truands, rivaliser a la lutte avec les debardeurs, et a la course avec les palefreniers. Les beaux tournois, en verite, qu'il nous donne la ! Pendant ce temps, commande qui veut son royaume, pourvu qu'on organise ses plaisirs et qu'on les partage. Pour l'heure, ce sont les barons Despenser qui ont sa faveur, le pere gouvernant le fils, qui sert de femme a mon epoux. Quant a moi, Edouard ne m'approche plus, et s'il lui arrive de s'aventurer dans ma couche, j'en eprouve une telle honte que j'en reste toute froide.

Elle avait baisse le front.

-- Une reine est la plus miserable des sujettes du royaume, si son mari ne l'aime point, ajouta-t-elle. Il suffit qu'elle ait assure la descendance ; sa vie ensuite ne compte plus. Quelle femme de baron, quelle femme de bourgeois ou de vilain supporterait ce que je dois tolerer... parce que je suis reine ! La derniere lavandiere du royaume a plus de droits que moi : elle peut venir me demander appui.

-- Ma cousine, ma belle cousine, moi, je veux vous servir d'appui ! dit d'Artois avec chaleur.

Elle leva tristement les epaules, comme pour dire : << Que pouvez-vous pour moi ? >> Ils etaient face a face. Il avanca les mains, la prit par les coudes, aussi doucement qu'il put, en murmurant :

-- Isabelle...

Elle posa les mains sur les bras du geant. Ils se regarderent et furent saisis d'un trouble qu'ils n'avaient pas prevu. D'Artois semblait soudain etrangement emu, et gene d'une force qu'il craignait d'utiliser avec maladresse. Il souhaita brusquement devouer son temps, son corps, sa vie, a cette reine fragile. Il la desirait, d'un desir immediat et robuste, qu'il ne savait comment exprimer. Ses gouts ne le portaient pas, ordinairement, vers les femmes de qualite, et il excellait peu aux graces de galanterie.

-- Ce qu'un roi dedaigne, faute d'en reconnaitre la perfection, dit-il, bien d'autres hommes en remercieraient le ciel a deux genoux. A votre age, si fraiche, si belle, se peut-il que vous soyez privee des joies de nature ? Se peut-il que ces levres ne soient jamais baisees ? Que ces bras... ce doux corps... Ah ! Prenez un homme, Isabelle, et que cet homme soit moi.

Il y allait assez rudement pour dire ce qu'il esperait, et son eloquence ressemblait peu a celle des poemes du duc Guillaume d'Aquitaine. Mais Isabelle ne detachait pas son regard du sien. Il la dominait, l'ecrasait de toute sa stature. Il sentait la foret, le cuir, le cheval et l'armure. Il n'avait ni la voix ni l'apparence d'un seducteur, et, pourtant, elle etait seduite. Il etait un homme, vraiment, un male rude et violent, au souffle profond. Isabelle sentait toute volonte la fuir, et n'avait plus qu'une envie : appuyer sa tete a sa poitrine de buffle et s'abandonner... etancher cette grande soif... Elle tremblait un peu. Elle se degagea d'un coup.

-- Non, Robert, s'ecria-t-elle, je ne vais point faire ce que je reproche a mes belles-soeurs. Je ne le veux pas, je ne le dois pas. Mais quand je songe a ce que je m'impose et me refuse, alors que ces carognes, elles, ont telle chance d'etre a des maris qui bien les aiment... Ah ! Non ! Il faut qu'elles soient chatiees, fort chatiees !

Sa pensee s'acharnait sur les coupables, faute de s'autoriser a etre coupable elle-meme. Elle revint s'asseoir dans la grande cathedre de chene. Robert d'Artois la rejoignit.

-- Non, Robert, repeta-t-elle en etendant les bras. Ne profitez point de ma defaillance ; vous me facheriez.

L'extreme beaute inspire le respect autant que la majeste ; le geant obeit.

Mais l'instant ecoule ne s'effacerait plus de leur memoire.

<< Je puis donc etre aimee >>, se disait Isabelle, et elle en eprouvait comme de la reconnaissance pour l'homme qui venait de lui donner cette certitude.

-- Etait-ce la tout ce que vous aviez a m'apprendre, mon cousin, et ne m'apportez-vous pas d'autres nouvelles ? dit-elle en faisant effort pour se reprendre.

Robert d'Artois, qui se demandait s'il n'aurait pas du poursuivre son avantage, mit un temps a repondre.

-- Si, Madame, dit-il, j'ai aussi un message de votre oncle Valois.

Le lien nouveau qui s'etait noue entre eux donnait a leurs paroles une autre resonance, et ils ne pouvaient etre completement attentifs a ce qu'ils disaient.

-- Les dignitaires du Temple vont etre juges bientot, continua d'Artois, et l'on craint fort que votre parrain, le grand-maitre Jacques de Molay, ne soit mis a mort. Monseigneur de Valois vous demande d'ecrire au roi pour l'inviter a la clemence.

Isabelle ne repondit pas. Elle avait repris sa pose coutumiere, le menton dans la paume.

-- Comme vous lui ressemblez, ainsi ! dit d'Artois.

-- A qui ?

-- Au roi Philippe, votre pere...

Elle leva les yeux et demeura songeuse.

-- Ce que decide le roi mon pere est bien decide, repondit-elle enfin. Je puis agir pour ce qui tient a l'honneur de la famille, mais non pour ce qui touche au gouvernement du royaume.

-- Jacques de Molay est un vieil homme. Il fut noble et il fut grand. S'il a commis des fautes, il les a assez expiees. Rappelez-vous qu'il vous a tenue sur les fonts du bapteme... Croyez-moi, c'est grand mefait qu'on va encore commettre la, et qu'on doit une fois de plus a Nogaret et a Marigny ! En frappant le Temple, c'est toute la chevalerie et les hauts barons que ces hommes sortis de rien ont voulu frapper.

La reine demeurait perplexe ; l'affaire visiblement la depassait.

-- Je n'en puis pas juger, dit-elle, je n'en puis pas juger.

-- Vous savez que j'ai grande dette envers votre oncle ; il me saurait gre si j'obtenais cette lettre de vous. Et puis la pitie ne messied jamais a une reine ; c'est sentiment de femme, et vous n'en pourrez etre que louee. D'aucuns vous reprochent d'avoir le coeur dur ; vous leur donnerez la bonne replique. Faites-le pour vous, Isabelle, et faites-le pour moi.

Elle lui sourit.

-- Vous etes bien habile, mon cousin Robert, sous vos airs de loup-garou. Allez, je vous ferai cette lettre que vous desirez, et vous pourrez l'emporter aussi. Quand repartirez-vous ?

-- Quand vous me l'ordonnerez, ma cousine.

-- Les aumonieres, je pense, seront livrees demain. C'est bientot.

Il y avait du regret dans la voix de la reine. Ils se regarderent a nouveau et, a nouveau, Isabelle se troubla.

-- J'attendrai un messager de vous pour savoir s'il faut me mettre en route pour la France. Adieu, mon cousin. Nous nous reverrons au souper.

D'Artois prit conge, et la piece, apres qu'il fut sorti, parut a la reine etrangement calme, comme une vallee de montagne apres le passage d'une tornade. Isabelle ferma les yeux et resta un grand moment immobile.

Les hommes appeles a jouer un role decisif dans l'histoire des nations ignorent le plus souvent quels destins collectifs s'incarnent en eux. Les deux personnages qui venaient d'avoir cette longue entrevue, un apres-midi de mars 1314, au chateau de Westminster, ne pouvaient pas imaginer qu'ils seraient, par l'enchainement de leurs actes, les premiers artisans d'une guerre qui durerait, entre la France et l'Angleterre, plus de cent ans.





II



LES PRISONNIERS DU TEMPLE


La muraille etait couverte de salpetre. Une clarte fumeuse, jaunatre, commencait a descendre dans la salle voutee, creusee en sous-sol.

Le prisonnier qui sommeillait, les bras replies sous la barbe, frissonna et se dressa brusquement, hagard, le coeur battant. Il vit la brume du matin qui coulait par le soupirail. Il ecouta. Distinctes, bien qu'etouffees par l'epaisseur des murs, il percevait les cloches annoncant les premieres messes, cloches parisiennes de Saint-Martin, de Saint-Merry, de Saint-Germain-l'Auxerrois, de Saint-Eustache et de Notre-Dame ; cloches campagnardes des villages de la Courtille, de Clignancourt et du Mont-Martre.

Le prisonnier n'entendit aucun bruit qui put l'inquieter. C'etait l'angoisse qu'il retrouvait a chaque reveil, comme dans chaque sommeil il retrouvait un cauchemar.

Il prit, sur le sol, une ecuelle de bois et y but une longue gorgee d'eau pour calmer cette fievre qui ne le quittait pas depuis des jours et des jours. Ayant bu, il laissa l'eau reposer et se pencha sur elle comme sur un miroir. L'image qu'il parvint a saisir, imprecise et sombre, etait celle d'un centenaire. Il demeura ainsi quelques instants, cherchant ce qui pouvait rester de son ancienne apparence dans ce visage flottant, cette barbe d'ancetre, ces levres avalees par la bouche edentee, ce long nez amaigri, qui tremblaient au fond de l'ecuelle.

Puis il se leva, lentement, et fit deux pas jusqu'a ce qu'il sentit se tendre la chaine qui le liait a la muraille. Alors il se mit brusquement a hurler :

-- Jacques de Molay ! Jacques de Molay ! Je suis Jacques de Molay !

Rien ne lui repondit ; rien, il le savait, ne devait lui repondre. Mais il avait besoin de crier son propre nom, pour empecher son esprit de se dissoudre, pour se rappeler qu'il avait commande des armees, gouverne des provinces, qu'il avait detenu une puissance egale a celle des souverains, et que, tant qu'il garderait un souffle de vie, il continuerait d'etre, meme dans ce cachot, le grand-maitre de l'Ordre des chevaliers du Temple.

Par un surcroit de cruaute, ou de derision, il s'etait vu assigner pour prison une salle basse de la grande tour de l'hotel du Temple, la maison mere de l'Ordre.

-- Et c'est moi qui ai fait renover cette tour ! murmura le grand-maitre avec colere, en frappant du poing la muraille.

Son geste lui arracha un cri. Il avait oublie son pouce ecrase par les tortures. Mais quelle etait la place de son corps qui ne fut pas une plaie, ou le siege d'une douleur ? Le sang circulait mal dans ses membres, et il souffrait d'abominables crampes depuis qu'on l'avait soumis au supplice des brodequins... Les jambes enfermees dans les planches de chene, que les << tourmenteurs >> resserraient en enfoncant des coins a coups de maillet, il entendait la voix froide, insistante de Guillaume de Nogaret, le garde des Sceaux du royaume, qui l'engageait a avouer. A avouer quoi ?... Il s'etait evanoui.

Sur ses chairs lacerees, dechirees, la crasse, l'humidite, le manque de nourriture avaient fait leur oeuvre.

Mais de toutes les tortures endurees, la plus horrible, certainement, avait ete celle de << l'etirement >>. Un poids de cent quatre-vingts livres attache au pied droit, on l'avait hisse, par une corde a poulie, jusqu'au plafond. Et toujours la voix sinistre de Guillaume de Nogaret : << Mais avouez donc, messire...>> Et comme il s'obstinait a nier, on avait tire, toujours plus fort, toujours plus vite, du sol aux voutes. Sentant ses membres se disjoindre, ses articulations s'arracher, son ventre, sa poitrine eclater, il avait fini par crier qu'il avouait, oui, tout, n'importe quel crime, tous les crimes du monde. Oui, les Templiers se livraient entre eux a la sodomie ; oui, pour entrer dans l'Ordre, ils devaient cracher sur la Croix ; oui, ils adoraient une idole a tete de chat ; oui, ils s'adonnaient a la magie, a la sorcellerie, au culte du Diable ; oui, ils avaient fomente un complot contre le pape et le roi... Et quoi d'autre encore ?

Jacques de Molay se demandait comment il avait pu survivre a tout cela. Sans doute parce que les tourments, savamment doses, n'avaient jamais ete pousses jusqu'au point qu'il en dut mourir, et aussi parce qu'un vieux chevalier, entraine aux armes et a la guerre, avait plus de resistance qu'il ne l'eut cru lui-meme.

Il s'agenouilla, les yeux tournes vers le rayon de clarte du soupirail.

-- Seigneur mon Dieu, prononca-t-il, pourquoi m'avez-vous mis moins de force dans l'ame que dans la carcasse ? Etais-je bien digne de commander l'Ordre ? Vous ne m'avez pas evite de tomber dans la lachete ; epargnez-moi, Seigneur Dieu, de tomber dans la folie. Je ne saurai guere tenir davantage, je ne saurai guere.

Enchaine depuis sept annees, il ne sortait que pour etre traine devant les commissions d'enquete, et subir toutes les menaces des legistes, toutes les pressions des theologiens. On pouvait bien, a pareil regime, craindre de devenir fou. Souvent le grand-maitre perdait la notion du temps. Pour se distraire, il avait essaye d'apprivoiser un couple de rats qui venaient chaque nuit ronger les restes de son pain. Il passait de la colere aux larmes, des crises de devotion aux desirs de violence, de l'hebetude a la fureur.

-- Ils en creveront, ils en creveront, se repetait-il.

Qui creverait ? Clement, Guillaume, Philippe... Le pape, le garde des Sceaux, le roi. Ils mourraient, Molay ne savait comment, mais surement dans des souffrances abominables, pour expier leurs crimes. Et il remachait sans cesse leurs trois noms abhorres.

Toujours a genoux, et la barbe vers le soupirail, le grand-maitre murmura :

-- Merci, Seigneur mon Dieu, de m'avoir laisse la haine. C'est la seule force qui me soutienne encore.

Il se releva avec peine et regagna le banc de pierre, cimente a la muraille, et qui lui servait a la fois de siege et de lit.

Qui aurait pu jamais imaginer qu'il en arriverait la ? Sa pensee le reportait constamment vers sa jeunesse, vers l'adolescent qu'il avait ete, cinquante ans plus tot, et qui descendait les pentes de son Jura natal pour courir la grande aventure.

Comme tous les cadets de noblesse a cette epoque, il avait reve d'endosser le long manteau blanc a croix rouge qui constituait l'uniforme du Temple. Le seul nom de Templier evoquait alors l'Orient et l'epopee, les navires aux voiles gonflees cinglant sur des mers toujours bleues, les charges au galop dans des pays de sable, les tresors d'Arabie, les captifs ranconnes, les villes enlevees et pillees, les chateaux forts gigantesques. On racontait meme que les Templiers avaient des ports secrets d'ou ils s'embarquaient pour des continents inconnus... [3]Et Jacques de Molay avait vecu son reve ; il avait navigue, il avait combattu, et habite de grandes forteresses blondes ; il avait marche fierement, dans des rues qui sentaient les epices et l'encens, vetu du superbe manteau dont les plis tombaient jusqu'a ses eperons d'or.

Il s'etait eleve dans la hierarchie de l'Ordre plus haut qu'il n'eut jamais ose l'esperer, franchissant toutes les dignites pour etre enfin porte, par le choix de ses freres, a la fonction supreme de grand-maitre de France et d'Outre-mer, et au commandement de quinze mille chevaliers.

Et tout cela aboutissait a cette cave, cette pourriture, ce denuement. Peu de destins montraient une si prodigieuse fortune suivie d'un si grand abaissement...

Jacques de Molay, a l'aide d'un maillon de sa chaine, tracait dans le salpetre du mur de vagues traits qui figuraient les lettres de << Jerusalem >>, lorsqu'il entendit des pas lourds et des bruits d'armes dans l'etroit escalier qui descendait a son cachot.

L'angoisse a nouveau l'etreignit, mais cette fois motivee.

La porte grinca en s'ouvrant ; Molay apercut, derriere le geolier, quatre archers en tunique de cuir et la pique a la main. Leur haleine s'epanouissait, blanche, autour de leurs visages.

-- Nous venons vous chercher, messire, dit l'un d'eux.

Molay se leva sans prononcer un mot. Le geolier s'approcha et, a grands coups de marteau et de burin, fit sauter le rivet qui reliait la chaine aux bracelets de fer dans lesquels etaient enfermees les chevilles du prisonnier.

Celui-ci serra sur ses epaules decharnees son manteau de gloire, qui n'etait plus maintenant qu'une guenille grisatre ; la croix, sur l'epaule, s'en allait en lambeaux.

Dans ce vieillard epuise, chancelant, qui gravissait, les pieds alourdis par les fers, les marches de la tour, il restait encore quelque chose du chef de guerre qui, de Chypre, commandait a tous les chretiens d'Orient.

<< Seigneur mon Dieu, donnez-moi la force... >> murmurait-il interieurement ; donnez-moi un peu de force. Et pour trouver cette force, il se repetait les noms de ses trois ennemis : Clement, Guillaume, Philippe...

La brume emplissait la vaste cour du Temple, encapuchonnait les tourelles du mur d'enceinte, se glissait entre les creneaux, ouatait la fleche de l'eglise de l'Ordre.

Une centaine de soldats se tenaient l'arme au pied, entourant un grand chariot ouvert et carre.

Par-dela les murailles, on entendait la rumeur de Paris, et parfois le hennissement d'un cheval s'elevait avec une tristesse dechirante.

Au milieu de la cour, messire Alain de Pareilles, capitaine des archers du roi, l'homme qui assistait a toutes les executions, qui accompagnait tous les condamnes vers les jugements et les supplices, marchait a pas lents, le visage ferme par un grand air d'ennui. Ses cheveux couleur d'acier retombaient en meches courtes sur son front carre. Il portait la cotte de mailles, une epee au cote, et tenait son casque au creux du bras.

Il se retourna en entendant sortir le grand-maitre, et celui-ci, l'apercevant, se sentit palir, si palir lui etait encore possible.

D'ordinaire, pour les interrogatoires, on ne deployait pas si grand appareil ; il n'y avait ni ce chariot ni tous ces hommes d'armes. Quelques sergents royaux venaient querir les accuses pour les passer en barque de l'autre cote de la Seine, le plus souvent a la nuit tombante.

-- Alors, c'est chose jugee ? demanda Molay au capitaine des archers.

-- Ce l'est, messire, repondit celui-ci.

-- Et savez-vous, mon fils, dit Molay apres une hesitation, ce que contient le jugement ?

-- Je l'ignore, messire ; j'ai ordre de vous conduire a Notre-Dame pour en entendre lecture. Il y eut un silence, puis Jacques de Molay dit encore :

-- Quel jour nous trouvons-nous ?

-- Le lundi apres la Saint-Gregoire.

Ce qui correspondait au 18 mars, le 18 mars 1314[4].

<< Est-ce a la mort que l'on me mene ? >> se demanda Molay.

La porte de la tour s'ouvrit a nouveau et, escortes de gardes, trois autres dignitaires apparurent : le visiteur general, le precepteur de Normandie, le commandeur d'Aquitaine.

Les cheveux blancs, eux aussi, la barbe broussailleuse, le corps flottant dans leurs manteaux en haillons, ils resterent immobiles un moment, les paupieres battantes, et pareils a de grands oiseaux de nuit que la lumiere empeche de voir.

Ce fut le precepteur de Normandie, Geoffroy de Charnay, qui, le premier, s'empetrant dans ses fers, se precipita vers le grand-maitre et l'etreignit. Une longue amitie unissait les deux hommes ; Jacques de Molay avait fait toute la carriere de Charnay, de dix ans son cadet et dans lequel il voyait son successeur.

Charnay avait le front entaille d'une profonde cicatrice, et le nez devie, restes d'un combat ancien ou un coup d'epee avait entame son heaume. Cet homme rude, au visage modele par la guerre, vint enfoncer son front dans l'epaule du grand-maitre, pour cacher ses larmes.

-- Courage, mon frere, courage, dit Molay en le serrant dans ses bras. Courage, mes freres, repeta-t-il en donnant ensuite l'accolade aux deux autres dignitaires.

Un geolier s'approcha.

-- Vous avez le droit d'etre deferges, messires, dit-il. Le grand-maitre ecarta les mains d'un geste amer et las.

-- Je n'ai pas le denier, repondit-il.

Car, pour qu'on leur otat leurs fers, a chaque sortie, les Templiers devaient donner un denier, sur le sou qui leur etait journellement alloue et avec lequel ils etaient censes payer leur ignoble nourriture, la paille de leur geole et le lavage de leur chemise. Supplementaire cruaute, et bien dans la maniere proceduriere de Nogaret !... Ils etaient inculpes, non condamnes ; ils avaient droit a une indemnite d'entretien, mais calculee de telle sorte qu'ils jeunaient quatre jours sur huit, dormaient sur la pierre et pourrissaient dans la crasse.

Geoffroy de Charnay prit dans une vieille bourse de cuir pendue a sa ceinture les deux deniers qui lui restaient et les jeta sur le sol, un pour ses fers, un pour ceux du grand-maitre.

-- Mon frere ! dit Jacques de Molay avec un geste de refus.

-- Pour le service qu'il me ferait, a present..., repondit Charnay. Acceptez, mon frere ; je n'y ai meme pas de merite.

-- Si l'on nous deferge, c'est peut-etre bon signe, dit le visiteur general. Peut-etre le pape a-t-il decide notre grace.

Les dents qui lui restaient, inegalement brisees, rendaient sa parole chuintante, et il avait les mains gonflees et tremblantes.

Le grand-maitre haussa les epaules et montra les cent archers alignes.

-- Preparons-nous a mourir, mon frere, repondit-il.

-- Voyez, voyez ce qu'ils m'ont fait, gemit le commandeur d'Aquitaine en relevant sa manche.

-- Nous avons tous ete tourmentes, dit le grand-maitre.

Il detourna les yeux, comme chaque fois qu'on lui rappelait les tortures. Il avait cede, il avait signe de faux aveux et ne se le pardonnait pas.

Il parcourut du regard l'immense enceinte qui avait ete le siege et le symbole de la puissance du Temple.

<< Pour la derniere fois...>>, pensa-t-il.

Pour la derniere fois, il contemplait cet ensemble formidable, avec son donjon, son eglise, ses palais, ses maisons, ses cours et ses vergers, veritable ville forte en plein Paris[5].

C'etait la que les Templiers depuis deux siecles avaient vecu, prie, dormi, juge, compte, decide de leurs expeditions lointaines ; c'etait la que le Tresor du royaume de France, confie a leur garde et a leur gerance, avait ete longtemps depose ; et la aussi, apres les desastreuses expeditions de Saint Louis, apres la perte de la Palestine et de Chypre, qu'ils etaient rentres, trainant a leur suite leurs ecuyers, leurs mulets charges d'or, leur cavalerie de chevaux arabes, leurs esclaves noirs...

Jacques de Molay revoyait ce retour de vaincus qui conservait encore une allure d'epopee.

<< Nous etions devenus inutiles, et nous ne le savions pas, pensait le grand-maitre. Nous parlions toujours de nouvelles croisades et de reconquetes... Nous avions peut-etre garde trop de morgue et de privileges, sans plus les justifier. >>

De milice permanente de la Chretiente, ils etaient devenus les banquiers tout-puissants de l'Eglise et des rois. A entretenir beaucoup de debiteurs, on se cree beaucoup d'ennemis.

Ah ! certes, la manoeuvre royale avait ete bien conduite ! On pouvait dater l'origine du drame, en verite, du jour ou Philippe le Bel avait demande a faire partie de l'Ordre dans l'intention evidente d'en devenir le grand-maitre. Le chapitre avait repondu par un refus distant et sans appel.

<< Ai-je eu tort ? se demandait Jacques de Molay pour la centieme fois. N'ai-je pas ete trop jaloux de mon autorite ? Mais non ; je ne pouvais agir autrement. Notre regle etait formelle et nous interdisait d'admettre aucun prince souverain dans nos commanderies. >>

Le roi Philippe n'avait jamais oublie cet echec. Il avait commence par ruser, continuant d'accabler Jacques de Molay de faveurs et d'amities. Le grand-maitre n'etait-il pas le parrain d'un de ses enfants ? Le grand-maitre n'etait-il pas le soutien du royaume ?

Mais bientot une ordonnance transferait le Tresor royal de la tour du Temple a la tour du Louvre. En meme temps une sourde, une venimeuse campagne de denigrement etait montee contre les Templiers. On disait et faisait dire, dans les lieux publics et les marches, qu'ils speculaient sur les grains, qu'ils etaient responsables des famines, qu'ils songeaient davantage a grossir leurs biens qu'a reprendre aux paiens le Tombeau du Christ. Comme ils avaient le rude langage des militaires, on les accusait d'etre blasphemateurs. On avait fait locution d'usage du terme << jurer comme un Templier. >> De blasphemateur a heretique, la distance est breve. On affirmait qu'ils avaient des moeurs hors nature et que leurs esclaves noirs etaient des sorciers...

<< Bien sur, tous nos freres ne se conduisaient pas en saints et, a beaucoup, l'inaction ne valait guere. >>

On disait surtout qu'au cours des ceremonies de reception, on obligeait les neophytes a renier le Christ, a cracher sur la Croix, et qu'on les soumettait a des pratiques obscenes.

Sous le pretexte de mettre fin a ces rumeurs, Philippe avait offert au grand-maitre, pour l'honneur de l'Ordre, d'ouvrir une enquete.

<< Et j'ai accepte..., pensait Molay. J'ai ete abominablement abuse, j'ai ete trompe. >>

Car, un jour d'octobre 1307... Ah ! Comme Molay se souvenait de ce jour-la... << C'etait un vendredi 13... La veille encore il m'embrassait et m'appelait son frere, en me donnant la premiere place aux obseques de sa belle-soeur l'imperatrice de Constantinople...>>

Donc, le vendredi 13 octobre 1307, le roi Philippe, par un gigantesque coup de filet policier prepare de longue main, faisait arreter a l'aube tous les Templiers de France, au nom de l'Inquisition, sous l'inculpation d'heresie. Et le garde des Sceaux Nogaret venait lui-meme se saisir de Jacques de Molay et des cent quarante chevaliers de la maison mere...

Un ordre fut lance qui fit sursauter le grand-maitre. Les archers serraient les rangs. Messire Alain de Pareilles avait coiffe son casque ; un soldat tenait son cheval et lui presentait l'etrier.

-- Allons, dit le grand-maitre.

Les prisonniers furent pousses vers le chariot. Molay y monta le premier. Le commandeur d'Aquitaine, l'homme qui avait repousse les Turcs a Saint-Jean-d'Acre, semblait frappe d'hebetude. Il fallut le hisser. Le visiteur general remuait les levres, sans arret. Lorsque Geoffroy de Charnay grimpa a son tour dans la voiture, un chien invisible se mit a hurler, quelque part du cote des ecuries.

Puis, tire par quatre chevaux de file, le lourd chariot s'ebranla. Le grand portail s'ouvrit et une immense clameur s'eleva. Plusieurs centaines de personnes, tous les habitants du quartier du Temple et des quartiers voisins, s'ecrasaient contre les murs. Les archers de tete durent s'ouvrir chemin a coups de manches de pique.

-- Place aux gens du roi ! criaient les archers.

Droit sur son cheval, l'air impassible et toujours ennuye, Alain de Pareilles dominait le tumulte.

Mais quand les Templiers parurent, la clameur tomba d'un coup. Devant ces quatre vieux hommes decharnes, que le cahot des roues pleines jetait les uns contre les autres, les Parisiens eurent un moment de stupeur muette, de compassion spontanee.

Puis il y eut des cris : << A mort ! A mort, les heretiques ! >> lances par des sergents royaux meles a la foule. Alors, les gens qui sont toujours prets a crier avec le pouvoir et a faire les orageux quand ils ne risquent rien commencerent un beau concert de gueule :

-- A mort !

-- Voleurs !

-- Idolatres !

-- Voyez-les ! Ils ne sont plus si fiers, aujourd'hui, ces paiens ! A mort !

Insultes, moqueries, menaces s'elevaient le long du cortege. Mais cette fureur restait maigre. La plus grande partie de la foule continuait a se taire, et son silence, pour prudent qu'il fut, n'en etait pas moins significatif.

Car, en sept ans, le sentiment populaire s'etait modifie. On savait comment avait ete conduit le proces. On avait vu des Templiers, a la porte des eglises, montrer aux passants les os qui leur etaient tombes du pied apres les tortures. On avait vu, dans plusieurs villes de France, mourir les chevaliers par dizaines sur les buchers. On savait que certaines commissions ecclesiastiques s'etaient refusees a prononcer les condamnations, et qu'il avait fallu y nommer de nouveaux prelats, comme le frere du premier ministre Marigny, pour accomplir cette besogne. On disait que le pape Clement V lui-meme n'avait cede que contre son gre, parce qu'il etait dans la dependance du roi, et qu'il avait craint de subir le meme sort que son predecesseur, le pape Boniface, gifle sur son trone. Et puis, en ces sept ans, le ble ne s'etait pas fait plus abondant, le pain avait encore encheri, et il fallait bien admettre que ce n'etait plus la faute des Templiers...

Vingt-cinq archers, l'arc en bandouliere et la pique sur l'epaule, marchaient devant le chariot, vingt-cinq allaient sur chaque flanc, et autant fermaient le cortege.

<< Ah ! Si seulement il nous restait un peu de force au corps ! >> pensait le grand-maitre. A vingt ans, il eut saute sur un soldat, lui eut arrache sa pique et eut tente de s'echapper, ou bien se fut battu sur place jusqu'a la mort.

Derriere lui, le frere visiteur marmonnait entre ses dents cassees :

-- Ils ne nous condamneront pas. Je ne peux pas croire qu'ils nous condamnent. Nous ne sommes plus dangereux.

Et le commandeur d'Aquitaine, emergeant de son hebetude, disait :

-- C'est bonne chose de sortir ; c'est bonne chose de respirer l'air frais. N'est-ce pas, mon frere ?

Le precepteur de Normandie toucha le bras du grand-maitre.

-- Messire mon frere, dit-il a voix basse, je vois des gens pleurer dans cette foule et d'autres faire le signe de la croix. Nous ne sommes point seuls dans notre calvaire.

-- Ces gens-la peuvent nous plaindre, mais ils ne peuvent rien pour nous sauver, repondit Jacques de Molay. Ce sont d'autres visages que je cherche.

Le precepteur comprit l'esperance ultime, insensee, a laquelle le grand-maitre se raccrochait. Instinctivement, il se mit lui aussi a scruter la multitude.

Car, parmi les quinze mille chevaliers du Temple, un nombre appreciable avaient echappe aux arrestations de 1307. Les uns s'etaient refugies dans les couvents, d'autres s'etaient defroques et vivaient clandestins, dans les campagnes ou les villes ; d'autres encore avaient gagne l'Espagne ou le roi d'Aragon, refusant d'obeir aux injonctions du roi de France et du pape, avait laisse aux Templiers leurs commanderies et fonde avec eux un nouvel Ordre. Il y avait ceux egalement que certains tribunaux relativement clements avaient confies a la garde des Hospitaliers. Beaucoup de ces anciens chevaliers, demeures en liaison, avaient constitue une sorte de reseau secret.

Et Jacques de Molay se disait que peut-etre...

Peut-etre un complot s'etait-il monte... Peut-etre qu'en un point du parcours, au coin de la rue des Blancs-Manteaux, ou de la rue de la Bretonnerie, ou du cloitre Saint-Merry, un groupe d'hommes allait surgir et, sortant des armes de dessous leur cotte, fondre sur les archers, tandis que d'autres conjures, postes aux fenetres, lanceraient des projectiles. Avec une charrette, poussee en travers de la chaussee, on pouvait bloquer la voie et completer la panique...

<< Et pourquoi nos anciens freres feraient-ils cela ? pensa Molay. Pour delivrer leur grand-maitre qui les a trahis, qui a renie l'Ordre, qui a cede aux tortures...>>

Pourtant, il s'obstinait a observer la foule, le plus loin qu'il pouvait, et il n'apercevait que des peres de famille qui avaient hisse leurs petits enfants sur leurs epaules, des enfants qui, plus tard, quand on prononcerait devant eux le nom de Templiers, ne se souviendraient que de quatre vieillards barbus et grelottants, encadres de gens d'armes comme des malfaiteurs publics.

Le visiteur general continuait de parler tout seul, en chuintant, et le heros de Saint-Jean-d'Acre de repeter qu'il faisait bon se promener matin.

Le grand-maitre sentit se former en lui une de ces coleres a demi dementes qui le saisissaient si souvent dans sa prison et le faisaient hurler en frappant les murs. Il allait surement accomplir quelque chose de violent et de terrible... il ne savait quoi... mais il avait besoin de l'accomplir.

Il acceptait sa mort, presque comme une delivrance ; mais il n'acceptait pas de mourir injustement, ni de mourir deshonore. La longue habitude de la guerre remuait une derniere fois son vieux sang. Il voulait mourir en se battant.

Il chercha la main de Geoffroy de Charnay, son ami, son compagnon, le dernier homme fort qu'il eut a cote de lui, et il etreignit cette main.

Le precepteur de Normandie, vit, sur les tempes creusees du grand-maitre, les arteres qui se gonflaient comme des couleuvres bleues.

Le cortege atteignait le pont Notre-Dame.





III



LES BRUS DU ROI


Une savoureuse odeur de farine, de beurre chaud et de miel flottait autour de l'eventaire.

-- Chaudes, chaudes les oublies ! Tout le monde n'en aura pas. Allez, bourgeois, mangez ! Chaudes les oublies ! criait le marchand qui s'agitait derriere un fourneau en plein air.

Il faisait tout a la fois, etalait la pate, retirait du feu les crepes cuites, rendait la monnaie, surveillait les gamins pour les empecher de chaparder.

-- Chaudes les oublies !

Il etait si affaire qu'il ne remarqua pas le client dont la main blanche laissa glisser une piecette de cuivre, en paiement d'une crepe doree, croustillante et roulee en cornet. Il vit seulement la meme main reposer l'oublie dans laquelle on n'avait mordu qu'une bouchee.

-- En voila bien un degoute, dit le marchand en tisonnant son feu. On leur en baillera : pur froment et beurre de Vaugirard...

A ce moment, il se releva et resta bouche bee, son dernier mot arrete dans la gorge, en apercevant le client auquel il s'adressait. Cet homme de tres haute taille, aux yeux immenses et pales, qui portait chaperon blanc et tunique demi longue...

Avant que le marchand ait pu amorcer une courbette ou balbutier une excuse, l'homme au chaperon blanc s'etait deja eloigne, et l'autre, bras ballants tandis que sa nouvelle fournee d'oublies etait en train de bruler, le regardait s'enfoncer dans la foule.

Les rues marchandes de la Cite, au dire des voyageurs qui avaient parcouru l'Afrique et l'Orient, ressemblaient assez aux souks d'une ville arabe. Meme grouillement incessant, memes echoppes minuscules tassees les unes contre les autres, memes senteurs de graisse cuite, d'epices et de cuir, meme marche lente des chalands genant le passage des anes et des portefaix. Chaque rue, chaque venelle, avait sa specialite, son metier particulier ; ici les tisserands dont on apercevait les metiers dans les arriere-boutiques, la les savetiers tapant sur les pieds de fer, et plus loin les selliers tirant sur l'alene, et ensuite les menuisiers tournant les pieds d'escabelles.

Il y avait la rue aux Oiseaux, la rue aux Herbes et aux Legumes, la rue des Forgerons toute resonnante du bruit des enclumes. Les orfevres, installes le long du quai qui portait leur nom, travaillaient devant leurs petits rechauds.

On apercevait de minces bandes de ciel entre les maisons de bois et de torchis, aux pignons rapproches. Le sol etait couvert d'une fange assez malodorante ou les gens trainaient, selon leur condition, leurs pieds nus, leurs patins de bois ou leurs souliers de cuir.

L'homme aux hautes epaules et au chaperon blanc continuait d'avancer lentement dans la cohue, les mains derriere le dos, insoucieux semblait-il de se faire bousculer. Beaucoup de passants, d'ailleurs, s'effacaient devant lui et le saluaient. Il leur repondait d'un bref signe de tete. Il avait une carrure d'athlete ; ses cheveux blond roux, soyeux, termines en rouleaux, lui tombaient presque jusqu'au col, encadrant un visage regulier et d'une rare beaute de traits.

Trois sergents royaux, en habit bleu, et portant au creux du bras un baton somme d'une fleur de lis, suivaient ce promeneur a quelque distance mais sans jamais le perdre des yeux, s'arretant lorsqu'il s'arretait, se remettant en marche en meme temps que lui[6].

Soudain, un jeune homme en justaucorps serre, entraine par trois grands levriers qu'il menait en laisse, deboucha d'une ruelle et vint se jeter contre le flaneur, manquant de le renverser. Les chiens se melerent, hurlerent.

-- Mais prenez donc garde ou vous cheminez ! s'ecria le jeune homme avec un fort accent italien. Pour un peu, vous tombiez sur mes chiens. Il m'aurait plu qu'ils vous mordissent.

Dix-huit ans au plus, bien pris dans sa petite taille, les yeux noirs et le menton fin, il forcait la voix pour faire l'homme.

Tout en depetrant la laisse, il continuait :

-- Non sipuo vedere un cretino peggiore...[7]

Mais deja les trois sergents l'encadraient ; l'un d'eux le prit par le bras et lui dit un mot a l'oreille. Aussitot le jeune homme ota son bonnet et s'inclina avec un grand geste de respect.

Un rassemblement discret s'etait forme.

-- Voila de beaux chiens de courre ; a qui sont-ils ? demanda le promeneur en devisageant le garcon de ses yeux immenses et froids.

-- A mon oncle, le banquier Tolomei... pour vous servir, repondit le jeune homme en s'inclinant une seconde fois.

Sans rien ajouter, l'homme au chaperon blanc poursuivit son chemin. Quand il se fut un peu eloigne, ainsi que les sergents, les gens s'esclafferent autour du jeune Italien. Celui-ci n'avait pas bouge de place et semblait avoir quelque peine a digerer sa meprise ; les chiens eux-memes se tenaient cois.

-- Eh bien ! Il n'est plus tout faraud ! disait-on en riant.

-- Regardez-le ! Il a manque jeter le roi par terre, et de surcroit il l'a injurie.

-- Tu peux t'appreter a coucher cette nuit en prison, mon garcon, avec trente coups de fouet.

L'Italien fit front aux badauds.

-- Eh quoi ! Je ne l'avais jamais vu ; comment le pouvais-je reconnaitre ? Et puis apprenez, bonnes gens, que je suis d'un pays ou il n'y a pas de roi pour qui l'on doive se coller contre les murs. Dans ma ville de Sienne, chaque citoyen peut etre roi a son tour. Et qui veut prendre en gire Guccio Baglioni n'a qu'a le dire !

Il avait lance son nom comme un defi. L'orgueil susceptible des Toscans assombrissait son regard. Il portait au cote une dague ciselee. Personne n'insista ; le jeune homme claqua des doigts pour relancer ses chiens et continua sa route, moins assure qu'il ne voulait le paraitre, en se demandant si sa sottise n'aurait pas de facheuses consequences.

Car c'etait bien le roi Philippe le Bel qu'il venait de bousculer. Ce souverain que nul n'egalait en puissance aimait ainsi marcher a travers sa ville, comme un simple bourgeois, se renseignant sur les prix, goutant les fruits, tatant les etoffes, ecoutant les propos. Il prenait le pouls de son peuple. Des etrangers, parfois, s'adressaient a lui pour trouver leur chemin. Un soldat, un jour, l'avait arrete lui reclamant un arriere de paye. Aussi avare de paroles que d'argent, il lui arrivait rarement, au cours de sa promenade, de prononcer plus de trois phrases, ou de depenser plus de trois sols.

Le roi passait par le marche a la viande, lorsque le bourdon de Notre-Dame se mit a sonner, en meme temps qu'une grande rumeur s'elevait.

-- Les voila ! Les voila ! cria-t-on dans la rue.

La rumeur se rapprochait ; des passants se mirent a courir dans sa direction.

Un gros boucher sortit de derriere son etal, le tranchet a la main, en hurlant :

-- A mort les heretiques !

Sa femme l'accrocha par la manche.

-- Heretiques ? Pas plus que toi, dit-elle. Reste donc ici a servir la pratique, tu seras plus utile, grand faineant.

Ils se prirent de bec. Aussitot un attroupement se fit autour d'eux.

-- Ils ont avoue devant les juges ! continuait le boucher.

-- Les juges ? repliqua quelqu'un. On n'en connait que d'une sorte. Ils jugent a la commande de ceux qui les payent.

Chacun voulut alors faire entendre son avis.

-- Les Templiers sont de saints hommes. Ils ont toujours bien fait l'aumone.

-- Il fallait leur prendre leur argent, mais point les torturer.

-- C'etait le roi leur plus fort debiteur. Plus de Templiers, plus de dette.

-- Le roi a bien fait.

-- Le roi ou les Templiers, dit un apprenti, c'est du pareil au meme. Faut laisser les loups se manger entre eux ; pendant ce temps-la, ils ne nous devorent pas.

Une femme, a ce moment, se retourna, palit, et fit signe aux autres de se taire. Philippe le Bel etait derriere eux et les observait de son regard glacial. Les sergents s'etaient insensiblement rapproches, prets a intervenir. En un instant l'attroupement se dispersa, et ceux qui le composaient partirent au pas de course en criant bien fort :

-- Vive le roi ! A mort les heretiques !

On aurait pu croire que le roi n'avait pas entendu. Rien dans son visage n'avait bouge, rien n'y avait paru. S'il prenait plaisir a surprendre les gens, c'etait un plaisir secret.

La clameur grossissait toujours. Le cortege des Templiers passait a l'extremite de la rue, et le roi put voir un instant, par l'echappee entre les maisons, le chariot et ses quatre occupants. Le grand-maitre se tenait droit ; il avait l'air d'un martyr, mais non d'un vaincu.

Laissant la foule se precipiter au spectacle, Philippe le Bel, d'un pas egal, par les rues brusquement videes, revint vers son palais.

Le peuple pouvait bien maugreer un peu, et le grand-maitre redresser son vieux corps torture. Dans une heure tout serait termine, et la sentence dans l'ensemble bien accueillie. Dans une heure, l'oeuvre de sept annees serait accomplie, parachevee. Le Tribunal episcopal avait statue : les archers etaient nombreux ; les sergents gardaient les rues. Dans une heure, l'affaire des Templiers serait effacee des soucis publics, et le pouvoir royal en sortirait grandi et renforce.

<< Meme ma fille Isabelle sera satisfaite. J'aurai fait droit a sa priere, et de la sorte contente tout le monde. Mais il etait temps d'en finir >>, se disait le roi Philippe.

Il rentra dans sa demeure par la Galerie merciere.

Tant de fois remanie, au cours des siecles, sur ses vieilles fondations romaines, le Palais venait d'etre entierement renove par Philippe, et sensiblement agrandi.

L'epoque etait a la construction, et les princes rivalisaient sur ce point. Ce qui se faisait a Westminster etait, a Paris, deja termine.

Des edifices anciens, Philippe n'avait garde intacte que la Sainte-Chapelle batie par son grand-pere Saint Louis. Le nouvel ensemble de la Cite, avec ses grandes tours blanches se refletant dans la Seine, etait imposant, massif, ostentatoire.

Fort regardant a la petite depense, le roi Philippe ne lesinait pas des lors qu'il s'agissait d'affirmer la puissance de l'Etat. Mais comme il ne negligeait aucun profit, il avait concede aux merciers, moyennant redevance annuelle, le privilege de tenir boutique dans la grande galerie du Palais, qu'on appelait de ce fait la Galerie merciere, avant de l'appeler la Galerie marchande[8].

Cet immense vestibule, haut et vaste comme une cathedrale a deux nefs, faisait l'admiration des voyageurs. Sur les chapiteaux des piliers se dressaient quarante statues figurant les quarante rois qui, depuis Pharamond et Merovee, s'etaient succede a la tete du royaume franc. Face a l'effigie de Philippe le Bel avait ete placee celle d'Enguerrand de Marigny, coadjuteur et recteur du royaume, qui avait inspire et dirige les travaux.

Ouverte a tout venant, la Galerie constituait un lieu de promenade, de negoce et de rencontres galantes. On y pouvait faire ses emplettes et en meme temps y cotoyer les princes. La mode se decidait la. Une foule incessamment deambulait entre les eventaires, au-dessous des grandes statues royales. Broderies, dentelles, soieries, velours et camelins, passementeries, articles de parure et de petite joaillerie s'entassaient, chatoyaient, miroitaient sur les comptoirs de chene dont le soir on relevait l'abattant, ou chargeaient des tables a treteaux, ou pendaient a des perches. Dames de la cour, bourgeoises, servantes allaient d'un etalage a l'autre. On palpait, on discutait, on revait, on flanait. L'endroit bruissait de discussions, de marchandages, de conversations, de rires, domines par le boniment des vendeurs racolant la pratique. Nombreuses etaient les voix aux accents etrangers, surtout des accents d'Italie et de Flandre.

Un gaillard efflanque proposait des mouchoirs brodes, disposes sur une bache de chanvre, a meme le sol.

-- Ah ! N'est-ce point pitie, belles dames, criait-il, que de se moucher dans ses doigts ou dans sa manche, quand vous avez pour ce faire des toiles si finement adornees, que vous pouvez nouer avec grace autour de votre bras ou de votre aumoniere !

Un autre amuseur, a quelques pas, jonglait avec des bandes de dentelles de Malines et les lancait si haut que leurs arabesques blanches montaient jusqu'aux eperons de pierre de Louis le Gros.

-- On brade, on donne ! Six deniers l'aune. Laquelle de vous n'a six deniers pour se faire les tetons aguicheurs ?

Philippe le Bel traversa la Galerie dans toute la longueur. La plupart des hommes, sur son passage, s'inclinaient ; les femmes amorcaient une reverence.

Sans qu'il le montrat, le roi aimait l'animation de la Galerie merciere et les marques de deference qu'il y recueillait.

Le bourdon de Notre-Dame continuait a tinter ; mais le son n'en parvenait ici qu'attenue, assourdi.

A l'extremite de la Galerie, non loin des degres du grand escalier, se tenaient un groupe de trois personnes, deux tres jeunes femmes, un jeune homme, dont la beaute, la mise et aussi l'assurance attiraient l'attention discrete des passants.

Les jeunes femmes etaient deux des belles-filles du roi, celles qu'on appelait << les soeurs de Bourgogne >>. Elles se ressemblaient peu. L'ainee, Jeanne, mariee au second fils de Philippe le Bel, le comte de Poitiers, avait a peine vingt et un ans. Elle etait grande, elancee, avec des cheveux blond cendre, un maintien un peu compose, et un long oeil oblique de levrier. Elle se vetait avec une simplicite qui etait presque une recherche. Ce jour-la, elle portait une robe de velours gris clair, aux manches collantes, sur laquelle etait passe un surcot borde d'hermine qui s'arretait aux hanches.

Sa soeur Blanche, epouse de Charles de France, le cadet des princes royaux, etait plus petite, plus ronde, plus rose, plus spontanee. gee de dix-huit ans, elle gardait aux joues les fossettes de l'enfance. Elle avait une blondeur chaude, des yeux marron clair, tres brillants, et de petites dents transparentes. S'habiller etait pour elle plus qu'un jeu, une passion. Elle s'y livrait avec une extravagance qui ne relevait pas forcement du meilleur gout. Elle s'ornait le front, le col, les manches, la ceinture du plus de bijoux qu'elle pouvait. Sa robe etait brodee de perles et de fils d'or. Mais elle avait tant de grace et semblait si contente d'elle-meme qu'on lui pardonnait volontiers cette profusion naive.

Le jeune homme qui se trouvait aupres des deux princesses etait vetu comme il convenait a un officier de maison souveraine.

Il etait question dans ce petit groupe d'une affaire de cinq jours dont on discutait a mi-voix avec une agitation contenue.

-- Est-il raisonnable de se mettre en telle peine pour cinq jours ? disait la comtesse de Poitiers.

Le roi surgit de derriere une colonne qui avait masque son approche.

-- Bonjour, mes filles, dit-il.

Les jeunes gens se turent brusquement. Le beau garcon salua tres bas et s'ecarta d'un pas, gardant les yeux a terre. Les deux jeunes femmes, apres qu'elles eurent flechi le genou, demeurerent muettes, rougissantes, un peu embarrassees. Ils avaient l'air tous trois pris en faute.

-- Eh bien ! Mes filles, demanda le roi, ne dirait-on pas que je suis de trop dans votre babil ? Que contiez-vous donc ?

Il n'etait nullement surpris de cet accueil car il avait accoutume de voir les gens, et meme ses familiers ou ses plus proches parents, intimides par sa presence. Une sorte de mur de glace le separait d'autrui. Il ne s'en etonnait plus, mais s'en affligeait. Il croyait faire tout le necessaire pour se rendre avenant et aimable.

Ce fut la jeune Blanche qui reprit le plus rapidement assurance.

-- Il faut nous pardonner, Sire, dit-elle, mais nos paroles ne sont guere aisees a vous repeter !

-- Pourquoi cela ?

-- C'est que... nous disions du mal de vous.

-- En verite ? dit Philippe le Bel, ne sachant comment il devait entendre la plaisanterie.

Il arreta son regard sur le jeune homme, qui demeurait en retrait, et, le designant du menton :

-- Qui est ce damoiseau ? demanda-t-il.

-- Messire Philippe d'Aunay, ecuyer de notre oncle Valois, repondit la comtesse de Poitiers.

Le jeune homme salua de nouveau.

-- N'avez-vous pas un frere ? dit le roi s'adressant a l'ecuyer.

-- Oui, Sire, un frere qui est a Monseigneur de Poitiers, repondit le jeune d'Aunay, rougissant et la voix mal assuree.

-- C'est cela ; je vous confonds toujours, dit le souverain. Puis revenant a Blanche :

-- Alors, quel mal disiez-vous de moi, ma fille ?

-- Jeanne et moi etions d'accord pour vous en vouloir beaucoup, Sire mon pere, car voici cinq nuits de suite que nos maris ne nous sont point de service, tant vous les retenez tard aux seances du Conseil, ou les envoyez loin pour les affaires du royaume.

-- Mes filles, mes filles, ce ne sont point paroles a prononcer tout haut ! dit le roi.

Il etait pudique de nature, et on le disait observer une stricte chastete depuis neuf ans qu'il etait veuf.

Mais il semblait qu'il ne put sevir contre Blanche. La vivacite de celle-ci, sa gaiete, son audace a tout dire, le desarmaient. Il etait a la fois amuse et choque. Il sourit, ce qui ne lui arrivait pas une fois le mois.

-- Et la troisieme, que dit-elle ? ajouta-t-il.

Par la troisieme, il entendait Marguerite de Bourgogne, cousine de Jeanne et de Blanche, et mariee a l'heritier du trone, Louis, roi de Navarre.

-- Marguerite ? s'ecria Blanche. Elle s'enferme, elle fait son oeil noir, et elle dit que vous etes aussi mechant que vous etes beau.

Cette fois encore, le roi resta un peu indecis, comme s'il s'interrogeait sur la maniere de prendre ce dernier trait. Mais le regard de Blanche etait si limpide, si candide ! Elle etait la seule personne qui osat lui parler d'un tel ton et qui ne tremblat pas en sa presence.

-- Eh bien ! Rassurez Marguerite, et rassurez-vous, Blanche. Mes fils Louis et Charles pourront vous tenir compagnie ce soir. Aujourd'hui est une bonne journee pour le royaume, dit Philippe le Bel. Il n'y aura pas conseil ce soir. Quant a votre epoux, Jeanne, qui est alle a Dole et a Salins veiller aux affaires de votre comte, je ne pense pas qu'il demeure encore absent plus d'une semaine.

-- Alors je m'apprete a feter son retour, dit Jeanne en courbant son beau cou.

C'etait pour le roi Philippe une tres longue conversation que celle qu'il venait de tenir. Il tourna les talons brusquement, sans dire adieu, et gagna le grand escalier qui menait a ses appartements.

-- Dieu soit loue ! dit Blanche, la main sur la poitrine, en le regardant disparaitre. Nous l'avons echappe belle.

-- J'ai cru defaillir de peur, dit Jeanne.

Philippe d'Aunay etait rouge jusqu'aux cheveux, non plus de confusion a present, mais de colere.

-- Grand merci, dit-il sechement a Blanche. Ce sont choses agreables a entendre que celles que vous avez dites.

-- Et que vouliez-vous que je fisse ? s'ecria Blanche. Avez-vous trouve mieux, vous ? Vous etes reste court et tout bredouillant. Il nous arrive sus sans qu'on l'ait vu. Il a l'oreille la plus fine du royaume. Si jamais il a surpris nos propos, c'etait bien la seule facon de lui donner le change. Et plutot que de recriminer encore, Philippe, vous feriez mieux de me feliciter.

-- Ne recommencez point, dit Jeanne. Marchons, rapprochons-nous des boutiques ; quittons cet air de complot.

Ils avancerent, repondant aux saluts dont on les honorait.

-- Messire, reprit Jeanne a mi-voix, je vous ferai remarquer que c'est vous, par votre sotte jalousie, qui etes cause de cette alarme. Si vous ne vous etiez pas mis a si fort vous plaindre au propos de Marguerite, nous n'eussions point couru le risque que le roi en entendit trop.

Philippe d'Aunay gardait la mine sombre.

-- En verite, dit Blanche, votre frere est plus agreable que vous.

-- C'est sans doute qu'il est mieux traite, et j'en suis heureux pour lui, repondit le jeune homme. En effet, je suis un bien grand sot de me laisser humilier par une femme qui me traite en valet, m'appelle dans son lit quand l'envie lui en prend, m'eloigne quand l'envie lui passe, me laisse des jours sans me donner signe de vie, et qui feint de ne pas me reconnaitre quand elle me croise. Quel jeu joue-t-elle, a la parfin ?

Philippe d'Aunay, ecuyer de Monseigneur de Valois, etait depuis quatre ans l'amant de Marguerite de Bourgogne, l'ainee des belles-filles de Philippe le Bel. S'il osait en parler de la sorte devant Blanche de Bourgogne, epouse de Charles de France, c'etait parce que Blanche se trouvait etre la maitresse de son frere, Gautier d'Aunay, ecuyer du comte de Poitiers. Et s'il pouvait s'en ouvrir devant Jeanne de Bourgogne, comtesse de Poitiers, c'etait parce que celle-ci, bien qu'elle ne fut encore la maitresse de personne, favorisait pourtant, moitie par faiblesse, moitie par amusement, l'intrigue des deux autres brus royales, combinait les rendez-vous, facilitait les rencontres.

Ainsi, en cet avant-printemps 1314, le jour meme ou l'on allait juger les Templiers et ou cette grave affaire etait le principal souci de la couronne, deux fils de France, l'aine, Louis, et le puine, Charles, portaient les cornes par la grace de deux ecuyers appartenant l'un a la maison de leur oncle, l'autre a la maison de leur frere, et ceci sous la garde de leur belle-soeur Jeanne, epouse constante mais entremetteuse benevole, qui prenait un trouble plaisir a vivre les amours d'autrui.

-- En tout cas, ce soir, point de tour de Nesle, dit Blanche.

-- Pour moi, cela ne fera guere de difference avec les jours precedents, repondit Philippe d'Aunay. Mais j'enrage a penser que cette nuit, entre les bras de Louis de Navarre, Marguerite aura sans doute les meme mots...

-- Ah ! Mon ami, c'est aller trop loin, dit Jeanne avec beaucoup de hauteur. Tout a l'heure vous accusiez Marguerite, sans raison, d'avoir d'autres amants. Maintenant vous voudriez empecher qu'elle ait un epoux. Les faveurs qu'elle vous consent vous font trop oublier qui vous etes. Je pense que demain je vais conseiller a notre oncle de vous envoyer quelques mois dans son comte de Valois, ou sont vos terres, pour vous mettre l'esprit en repos.

Du coup, le beau Philippe d'Aunay se trouva calme.

-- Oh ! Madame, murmura-t-il. Je crois que j'en mourrais.

Il etait bien plus seduisant ainsi que dans la colere. On l'eut effraye a plaisir, rien que pour voir s'abaisser ses longs cils soyeux et trembler legerement son menton blanc. Il etait soudain si malheureux, si pitoyable, que les deux jeunes femmes, oubliant leurs alertes, ne purent s'empecher de sourire.

-- Vous direz a votre frere Gautier que ce soir je soupirerai bien apres lui, dit Blanche de la plus douce facon du monde. On ne pouvait savoir si elle parlait sincerement.

-- Ne faudrait-il pas... dit d'Aunay un peu hesitant, prevenir Marguerite de ce que nous venons d'apprendre dans le cas ou pour ce soir elle aurait prevu...

-- Que Blanche en decide ; moi, je ne me charge plus de rien, dit Jeanne. J'ai eu trop peur. Je ne veux plus etre melee a vos affaires. Un jour cela finira mal, et vraiment c'est me compromettre a plaisir, pour rien.

-- Il est vrai, dit Blanche, que tu ne profites guere des aubaines. De nos trois maris, c'est le tien qui s'absente le plus souvent. Si Marguerite et moi avions cette chance...

-- Mais je n'en ai pas le gout, repliqua Jeanne.

-- Ou pas le courage, dit Blanche.

-- Il est vrai que meme si je le voulais, je n'ai pas ton habilete a dissimuler, ma soeur, et je suis sure que je me trahirais tout de suite.

Ayant dit cela, Jeanne resta songeuse un instant. Non, certes, elle n'avait pas envie de tromper Philippe de Poitiers ; mais elle etait lasse de passer pour prude...

-- Madame, lui dit Philippe, ne pourriez-vous me charger... d'un message pour votre cousine ?

Jeanne considera le jeune homme, de biais, avec une indulgence attendrie.

-- Vous ne pouvez donc plus vivre sans la belle Marguerite ? repondit-elle. Allons, je vais etre bonne. Je vais acheter pour Marguerite quelque piece de parure que vous irez lui porter de ma part. Mais c'est la derniere fois.

Ils s'approcherent d'un eventaire. Tandis que les deux jeunes femmes se consultaient, Blanche allant tout droit aux objets les plus chers, Philippe d'Aunay repensait a la brusque apparition du roi.

<< Chaque fois qu'il me voit, il me demande mon nom. Cela fait bien la sixieme fois. Et toujours il fait allusion a mon frere. >>

Il eut une sourde apprehension et se demanda pourquoi il eprouvait toujours un si vif malaise devant le souverain. A cause de son regard sans doute, a cause de ces yeux trop grands, immobiles, et de leur etrange couleur incertaine, entre le gris et le bleu pale, pareille a celle de la glace des etangs les matins d'hiver, des yeux qu'on ne cessait de revoir pendant des heures apres les avoir rencontres.

Aucun des trois jeunes gens n'avait remarque un seigneur d'immense stature, portant des bottes rouges, et qui, arrete a mi-marches, sur le grand escalier, les observait depuis un moment.

-- Messire Philippe, je n'ai point assez d'argent sur moi ; voulez-vous payer ?

C'etait Jeanne qui venait de parler, tirant Philippe d'Aunay de ses reflexions. L'ecuyer s'executa avec empressement. Jeanne avait choisi pour Marguerite une ceinture de velours sur laquelle etaient cousus des motifs d'argent filigrane.

-- Oh ! Je voudrais la meme, dit Blanche.

Mais elle non plus n'avait pas d'argent, et Philippe regla egalement son achat.

Il en etait toujours ainsi lorsqu'il les accompagnait. Elles l'assuraient de le rembourser, mais elles oubliaient aussitot, et il etait trop gentilhomme pour le leur rappeler.

-- Prends garde, mon fils, lui avait dit un jour messire Gautier d'Aunay le pere ; les femmes les plus riches sont celles qui coutent le plus cher.

Il en faisait la constatation a ses depens. Mais il s'en moquait. Les d'Aunay pouvaient se dispenser de compter ; leurs domaines de Vemars et d'Aunay-les-Bondy, entre Pontoise et Luzarches, leur assuraient d'importants revenus.

A present, Philippe d'Aunay tenait son pretexte a courir vers l'hotel de Nesle, ou demeuraient le roi et la reine de Navarre, de l'autre cote de l'eau. En passant par le pont Saint-Michel, il n'en avait que pour quelques minutes.

Il salua les deux princesses et se dirigea vers les portes de la Galerie merciere.

Le seigneur aux bottes rouges le suivit du regard, un regard de chasseur. Ce seigneur etait Robert d'Artois, revenu depuis quelques jours d'Angleterre. Il parut reflechir ; puis il descendit l'escalier et, a son tour, gagna la rue.

Dehors, le bourdon de Notre-Dame s'etait tu, et il regnait sur l'ile de la Cite un silence inhabituel, impressionnant. Que se passait-il a Notre-Dame ?





IV



NOTRE-DAME ETAIT BLANCHE


Les archers s'etaient formes en cordon pour maintenir la foule en deca de l'etroit parvis. A toutes les fenetres, des tetes curieuses se pressaient.

La brume s'etait levee et un pale soleil eclairait les pierres blanches de Notre-Dame de Paris. Car la cathedrale n'etait achevee que depuis soixante-dix ans, et l'on travaillait sans cesse a l'embellir. Elle avait encore l'eclat du neuf, et la lumiere faisait ressortir l'arc des ogives, la dentelle de la rosace centrale, accentuait le fourmillement des statues au-dessus des porches.

On avait repousse contre les maisons les marchands de poulets qui, chaque matin, vendaient devant l'eglise. Le criaillement d'une volaille etouffant dans son cageot dechirait le silence, cet anormal silence qui venait de surprendre le comte d'Artois a la sortie de la Galerie merciere.

Le capitaine Alain de Pareilles se tenait immobile devant ses soldats.

En haut des marches qui montaient du parvis, les quatre dignitaires du Temple etaient debout, dos a la foule et face au Tribunal ecclesiastique installe entre les vantaux ouverts du grand portail. Eveques, chanoines, clercs siegeaient alignes sur deux rangs.

La curiosite de la foule se portait principalement sur les trois cardinaux specialement envoyes par le pape pour bien signifier que la sentence serait sans appel ni recours devant le Saint-Siege, ainsi que sur Monseigneur Jean de Marigny, le jeune archeveque de Sens, frere du recteur du royaume, et qui, avec le grand inquisiteur de France, avait conduit toute l'affaire.

Les robes brunes ou blanches d'une trentaine de moines apparaissaient derriere les membres du Tribunal. Seul laic de cette assemblee, le prevot de Paris, Jean Ployebouche, personnage d'une cinquantaine d'annees, courtaud, au visage contracte, paraissait peu satisfait de se trouver la. Il representait le pouvoir royal et etait charge du maintien de l'ordre. Ses yeux allaient de la foule au capitaine des archers, et du capitaine a l'archeveque de Sens.

Le faible soleil jouait sur les mitres, les crosses, la pourpre des robes cardinalices, l'amarante des capes episcopales, l'hermine des camails, l'or des croix pectorales, l'acier des cottes de mailles, des casques et des armes. Ces scintillements, ces couleurs, cet eclat rendaient plus violent le contraste avec les accuses pour lesquels tout ce grand appareil avait ete commande, les quatre vieux Templiers guenilleux, serres les uns contre les autres, et dont le groupe semblait sculpte dans la cendre.

Monseigneur Arnaud d'Auch, cardinal d'Albano, premier legat, lisait debout les attendus du jugement. Il le faisait avec lenteur et emphase, savourant sa propre voix, satisfait de lui-meme et de se donner en spectacle devant un auditoire populaire. Par instants, il jouait a l'homme horrifie par l'enormite des crimes qu'il avait a enoncer ; puis il reprenait une majeste onctueuse pour relater un nouveau grief, un nouveau forfait.

-- ... Entendu les freres Geraud du Passage et Jean de Cugny qui affirment apres maints autres qu'on leur fit force, a leur reception dans l'Ordre, de cracher sur la Croix, pour ce, leur dit-on, que c'etait un morceau de bois et que le vrai Dieu etait au ciel... Entendu le frere Guy Dauphin a qui il fut enjoint, si l'un de ses freres superieurs etait tourmente par la chair et se voulait satisfaire sur lui, de consentir a tout ce qui lui serait demande... Entendu le grand-maitre Jacques de Molay qui, sous la question, a reconnu et avoue...

La foule devait tendre l'oreille pour saisir les mots deformes par un debit emphatique. Le legat en faisait trop et il etait trop long. Le peuple commencait a s'impatienter.

A la relation des accusations, des faux temoignages, des aveux extorques, Jacques de Molay murmurait pour lui-meme :

<< Mensonge... mensonge... mensonge...>>

La colere qui l'avait saisi pendant le trajet ne faisait que croitre. Le sang battait de plus en plus fort a ses tempes decharnees.

Rien ne s'etait produit qui vint arreter le deroulement du cauchemar. Aucun groupe d'anciens Templiers n'avait surgi de la foule.

-- ... Entendu le frere Hugues de Payraud qui reconnait avoir fait obligation aux novices de renier le Christ par trois fois...

Le visiteur general tourna vers Jacques de Molay un visage douloureux et prononca :

-- Mon frere, mon frere, est-ce jamais moi qui ai dit cela ?

Les quatre dignitaires etaient seuls, abandonnes du ciel et des hommes, pris comme dans une tenaille geante entre les troupes et le Tribunal, entre la force royale et la force de l'Eglise. Chaque parole du cardinal-legat resserrait l'etau.

Comment les commissions d'enquete, bien qu'on le leur eut explique cent fois, n'avaient-elles pas voulu admettre, voulu comprendre que cette epreuve du reniement n'etait imposee aux novices que pour assurer leur attitude s'ils etaient pris par les musulmans et sommes d'abjurer ?

Le grand-maitre avait une envie furieuse de sauter a la gorge du prelat, de le gifler, l'etrangler. Et ce n'etait pas seulement le legat qu'il eut voulu etriper, mais aussi le jeune Marigny, ce bellatre mitre qui prenait des poses alanguies. Et surtout il eut voulu atteindre ses trois vrais ennemis, ceux qui n'etaient pas la : le roi, le garde des Sceaux, le pape.

La rage de l'impuissance lui faisait danser un voile rouge devant les yeux. Il fallait qu'il arrivat quelque chose... Un vertige si fort le saisit qu'il craignit de s'abattre sur la pierre. Il ne voyait pas qu'une fureur egale avait gagne son compagnon Geoffroy de Charnay, et que la cicatrice du precepteur de Normandie etait devenue toute blanche au milieu d'un front cramoisi.

Le legat prit un temps dans sa declamation, abaissa le grand parchemin, inclina legerement la tete a droite et a gauche vers ses assesseurs, rapprocha le parchemin de son visage, y souffla comme pour en chasser une poussiere.

-- ... Considerant que les accuses ont avoue et reconnu, les condamnons... au mur et au silence pour le reste de leurs jours, afin qu'ils obtiennent la remission de leurs fautes par les larmes du repentir. In nomine Patris...

Le legat fit un lent signe de croix et s'assit, plein de superbe, en roulant le parchemin, qu'il tendit ensuite a un clerc.

La foule demeura d'abord sans reaction. Apres une telle enumeration de crimes, la peine de mort etait si evidemment attendue que la condamnation au mur - c'est-a-dire la prison a perpetuite, le cachot, les chaines, le pain et l'eau - paraissait une mesure de clemence.

Philippe le Bel avait bien ajuste son coup. L'opinion populaire allait admettre sans difficulte, presque platement, ce point final a une tragedie qui l'avait agitee pendant sept ans. Le premier legat et le jeune archeveque de Sens echangerent un imperceptible sourire de connivence.

-- Mes freres, mes freres, bredouilla le visiteur general, ai-je bien entendu ? On ne nous tue point ! On nous fait grace !

Il avait les yeux pleins de larmes, et sa bouche aux dents cassees s'ouvrait comme s'il allait rire.

Ce fut cette affreuse joie qui declencha tout.

Soudain on entendit une voix proferer du haut des marches :

-- Je proteste !

Et cette voix etait si puissante que l'on ne crut pas d'abord qu'elle appartenait au grand-maitre.

-- Je proteste contre une sentence inique, et j'affirme que les crimes dont on nous charge sont crimes inventes !

Une sorte d'immense soupir s'eleva de la foule. Le Tribunal s'agita. Les cardinaux se regarderent, stupefaits. Personne ne s'attendait a cela. Jean de Marigny s'etait leve d'un bond. C'en etait fini des poses alanguies ; il etait bleme et tremblant de colere.

-- Vous mentez ! cria-t-il au grand-maitre. Vous avez avoue devant la commission.

Les archers, d'instinct, s'etaient resserres, attendant un ordre.

-- Je ne suis coupable, repondit Jacques de Molay, que d'avoir cede a vos cajoleries, menaces et tourments. J'affirme, devant Dieu qui nous entend, que l'Ordre est innocent et saint.

Et Dieu semblait l'entendre en effet. Car la voix du grand-maitre, lancee vers l'interieur de la cathedrale et repercutee par les voutes, revenait en echo, comme si une autre voix plus profonde, au fond de la nef, avait repris chaque parole.

-- Vous avez avoue la sodomie ! dit Jean de Marigny.

-- Dans la torture ! repliqua Molay.

<<... dans la torture...>>, relanca la voix qui paraissait se former dans le Tabernacle.

-- Vous avez confesse l'heresie !

-- Dans la torture !

<<... dans la torture...>>, repeta le Tabernacle.

-- Je retire tout ! dit le grand-maitre.

<<... tout...>>, repondit en grondant la cathedrale entiere.

Un nouvel interlocuteur entra dans cet etrange dialogue. Geoffroy de Charnay, a son tour, s'en prenait a l'archeveque de Sens.

-- On a abuse de notre affaiblissement, disait-il. Nous sommes victimes de vos complots et de vos fausses promesses. C'est votre haine et votre vindicte qui nous perdent ! Mais je l'affirme aussi devant Dieu, nous sommes innocents, et ceux qui disent autrement en ont menti par la bouche.

Alors les moines qui se tenaient derriere le Tribunal se mirent a crier :

-- Heretiques ! Au feu ! Au feu, les heretiques !

Mais leurs invectives n'eurent pas le resultat escompte. Avec ce mouvement d'indignation genereuse qui le porte souvent au secours du courage malheureux, le peuple en majorite prenait parti pour les Templiers.

On montrait le poing aux juges. Des bagarres eclataient a tous les coins de la place. On hurlait aux fenetres. L'affaire menacait de tourner a l'emeute.

Sur un commandement d'Alain de Pareilles, la moitie des archers s'etaient formes en chaine, se tenant par les bras pour resister a la poussee de la foule, tandis que les autres, piques abaissees, faisaient face.

Les sergents royaux, de leurs batons a fleur de lis, frappaient a l'aveuglette dans la presse. Les cageots des marchands de poulets avaient ete renverses, et les cris de la volaille pietinee se melaient a ceux du public.

Le Tribunal etait debout. Jean de Marigny se concertait avec le prevot de Paris.

-- N'importe quoi, Monseigneur, decidez n'importe quoi, disait le prevot ; mais il ne faut point les laisser la. Nous allons tous etre emportes. Vous ne connaissez point les Parisiens lorsqu'ils s'agitent.

Jean de Marigny leva sa crosse episcopale pour signifier qu'il allait parler. Mais personne ne voulait plus l'entendre. On l'accablait d'insultes.

-- Tourmenteur ! Faux eveque ! Dieu te punira !

-- Parlez, Monseigneur, parlez, lui disait le prevot.

Il craignait pour sa situation et pour sa peau ; il se souvenait des emeutes de 1306 ou l'on avait pille les hotels des bourgeois.

-- Deux des condamnes sont declares relaps ! dit l'archeveque forcant vainement la voix. Ils sont retombes dans leurs heresies. Ils ont rejete la justice de l'Eglise ; l'Eglise les rejette et les remet a la justice du roi.

Ses paroles se perdirent dans le vacarme. Puis tout le Tribunal, comme un troupeau de pintades affolees, rentra dans Notre-Dame dont le portail fut aussitot ferme.

Sur un geste du prevot a Alain de Pareilles, un groupe d'archers se precipita vers les marches ; le chariot fut amene et les condamnes pousses dedans a coups de manches de pique. Ils se laisserent faire avec une grande docilite. Le grand-maitre et le precepteur de Normandie se sentaient a la fois epuises et detendus. Ils etaient enfin en paix avec eux-memes. Les deux autres ne comprenaient plus rien.

Les archers ouvrirent le chemin au chariot, tandis que le prevot Ployebouche donnait des instructions a ses sergents pour qu'on nettoyat la place au plus vite. Il virait sur lui-meme, completement deborde.

-- Ramenez les prisonniers au Temple ! cria-t-il a Alain de Pareilles. Pour moi, je cours en aviser le roi.





V



MARGUERITE DE BOURGOGNE, REINE DE NAVARRE


Pendant ce temps, Philippe d'Aunay etait arrive a l'hotel de Nesle. On l'avait prie d'attendre dans l'antichambre des appartements de la reine de Navarre. Les minutes n'en finissaient plus. Philippe se demandait si Marguerite etait retenue par des importuns ou si, simplement, elle prenait plaisir a le laisser languir. Elle avait des tours de cette maniere. Et peut-etre au bout d'une heure a pietiner, s'asseoir, se relever, s'entendrait-il dire qu'elle n'etait pas visible. Il enrageait.

Voila quelque quatre annees, dans les debuts de leur liaison, elle n'eut pas agi de la sorte. Ou peut-etre si. Il ne se souvenait plus. Tout a l'emerveillement d'une aventure commencante ou la vanite avait autant de part que l'amour, il eut alors fait volontiers le pied de grue cinq heures de rang pour seulement apercevoir sa maitresse, lui effleurer les doigts ou recevoir d'elle, d'un mot chuchote, la promesse d'un autre rendez-vous.

Les temps avaient change. Les difficultes qui font la saveur d'un amour naissant deviennent intolerables a un amour de quatre ans ; et souvent la passion meurt de ce qui l'a fait naitre. La perpetuelle incertitude des rencontres, les entrevues decommandees, les obligations de la cour, a quoi s'ajoutaient les etrangetes du caractere de Marguerite, avaient pousse Philippe a un sentiment exaspere qui ne s'exprimait plus guere que par la revendication et la colere.

Marguerite paraissait mieux prendre les choses. Elle savourait le double plaisir de tromper son mari et d'irriter son amant. Elle etait de ces femmes qui ne trouvent de renouvellement dans le desir qu'au spectacle des souffrances qu'elles infligent, jusqu'a ce que ce spectacle meme leur devienne lassant.

Il ne se passait pas de jour que Philippe ne se dit qu'un grand amour n'avait pas d'accomplissement dans l'adultere, et qu'il ne se jurat de rompre un lien devenu si blessant.

Mais il etait faible, il etait lache, il etait pris. Pareil au joueur qui s'enferre en courant apres sa mise, il courait apres ses reves de naguere, ses vains presents, son temps dilapide, son bonheur enfui. Il n'avait pas le courage de se lever de la table en disant : << J'ai assez perdu. >>

Et il etait la, tout morfondu de depit et de chagrin, a attendre qu'on voulut bien lui dire d'entrer.

Pour distraire son impatience, il s'assit sur un banc de pierre, dans l'embrasure d'une fenetre, et regarda le mouvement des palefreniers qui sortaient les chevaux de selle pour aller les detendre sur le Petit-Pre-aux-Clercs, l'entree des portefaix charges de quartiers de viande et de ballots de legumes.

L'hotel de Nesle se composait de deux monuments accoles, mais distincts ; d'une part l'Hotel proprement dit, qui etait de construction recente, et d'autre part la Tour, anterieure d'un bon siecle, qui appartenait au systeme des remparts de Philippe Auguste. Philippe le Bel avait acquis l'ensemble, six ans plus tot, du comte Amaury de Nesle, pour le donner comme residence au roi de Navarre, son fils aine[9].

La Tour, dans le passe, n'avait guere servi que de corps de garde ou de resserre. C'etait Marguerite qui, recemment, avait decide d'y faire installer des pieces de sejour, afin, pretendait-elle, de s'y retirer et d'y mediter sur ses livres d'heures. Elle affirmait avoir besoin de solitude. Comme elle etait reputee de caractere fantasque, Louis de Navarre ne s'en etait pas etonne. En fait, elle n'avait decide de cet amenagement que pour pouvoir recevoir plus aisement le beau d'Aunay.

Ce dernier en avait concu une inegalable fierte. Une reine, pour lui, avait transforme une forteresse en chambre d'amour.

Puis, quand son frere aine Gautier etait devenu l'amant de Blanche, la Tour avait egalement servi d'asile au nouveau couple. Le pretexte etait aise ; Blanche venait rendre visite a sa cousine et belle-soeur ; et Marguerite ne demandait qu'a etre tout a la fois complaisante et complice.

Mais maintenant, lorsque Philippe regardait le grand edifice sombre, au toit crenele, aux etroites et rares ouvertures en hauteur, il ne pouvait s'empecher de se demander si d'autres hommes ne connaissaient pas aupres de sa maitresse les memes nuits tumultueuses... Ces cinq jours qui venaient de s'ecouler sans qu'il eut recu aucune nouvelle, alors que les soirees se fussent si bien pretees a rencontres, n'autorisaient-ils pas tous les doutes ?

Une porte s'ouvrit et une chambriere invita Philippe a la suivre. Il etait decide cette fois a ne pas s'en laisser conter. Il traversa plusieurs salles ; puis la chambriere s'effaca, et Philippe entra dans une piece basse, encombree de meubles, et ou flottait un entetant parfum qu'il connaissait bien, une essence de jasmin que les marchands recevaient d'Orient.

Il fallut un instant a Philippe pour s'habituer a la penombre et a la chaleur. Un grand feu aux braises epaisses ardait dans la cheminee de pierre.

-- Madame... dit-il.

Une voix vint du fond de la piece, une voix un peu rauque, comme endormie.

-- Approchez, messire.

Marguerite osait-elle le recevoir dans sa chambre, sans temoin ? Philippe d'Aunay fut bien vite tranquillise et decu ; la reine de Navarre n'etait pas seule. A demi cachee par la courtine du lit, une dame de parage, le menton et les cheveux emprisonnes dans la guimpe blanche des veuves, brodait. Marguerite, pour sa part, etait allongee sur le lit, dans une robe de maison doublee de fourrure d'ou sortaient ses pieds nus, petits et poteles. Recevoir un homme en pareille tenue et pareille posture etait en soi une audace.

Philippe s'avanca et prit un ton de cour, que dementait l'expression de son visage, pour dire que la comtesse de Poitiers l'envoyait prendre nouvelles de la reine de Navarre, lui porter compliment, et lui remettre un present.

Marguerite ecouta, sans bouger ni tourner les yeux.

Elle etait petite, de cheveu noir, de teint ambre. On disait qu'elle avait le plus beau corps du monde et elle n'etait pas la derniere a le faire savoir.

Philippe regardait cette bouche ronde, sensuelle, ce menton court, partage d'une fossette, cette gorge charnue qui soulevait l'echancrure de la robe, ce bras replie et haut recouvert par la large emmanchure. Philippe se demanda si Marguerite etait entierement nue sous la fourrure.

-- Posez ce present sur la table, dit-elle, je vais le voir dans un instant.

Elle s'etira, bailla, montrant ses courtes dents blanches, sa langue effilee, son palais rose et plisse ; elle baillait comme font les chats.

Elle n'avait pas encore une seule fois regarde le jeune homme. En revanche, il se sentait observe par la dame de parage. Il ne connaissait pas, parmi les suivantes de Marguerite, cette veuve au visage long et aux yeux trop rapproches. Il fit effort pour contenir une irritation qui ne cessait de croitre.

-- Dois-je transmettre, demanda-t-il, une reponse a Madame de Poitiers ?

Marguerite consentit enfin a regarder Philippe. Elle avait des yeux admirables, sombres et veloutes, qui caressaient les choses et les etres.

-- Dites a ma belle-soeur de Poitiers... prononca-t-elle.

Philippe, s'etant un peu deplace, fit un geste nerveux, du bout des doigts, pour inviter Marguerite a ecarter la veuve. Mais Marguerite ne sembla pas comprendre ; elle souriait, non pas particulierement a Philippe ; elle souriait dans le vide.

-- Ou bien non, reprit-elle. Je vais lui ecrire un message que vous lui remettrez.

Puis, a la dame de parage :

-- Ma bonne, il va etre temps de me vetir. Veuillez vous assurer que ma robe est appretee.

La veuve passa dans la piece voisine, mais sans fermer la porte.

Marguerite se leva, decouvrant un beau genou lisse ; et passant aupres de Philippe, elle lui chuchota dans un souffle :

-- Je t'aime.

-- Pourquoi ne t'ai-je pas vue depuis cinq jours ? demanda-t-il de la meme facon.

-- Oh ! La belle chose ! s'ecria-t-elle en deployant la ceinture qu'il lui avait apportee. Que Jeanne a donc de gout, et comme ce present me ravit !

-- Pourquoi ne t'ai-je pas vue ? repeta Philippe a voix basse.

-- Elle va convenir a merveille pour y pendre ma nouvelle aumoniere, reprit Marguerite bien fort. Messire d'Aunay, avez-vous le temps d'attendre que j'ecrive ce mot de merci ?

Elle s'assit a une table, prit une plume d'oie, une feuille de papier[10], et ne traca qu'un mot. Elle fit signe a Philippe de s'approcher, et il put lire sur la feuille : << Prudence. >>

Puis, elle cria, en direction de la piece voisine :

-- Madame de Comminges, allez chercher ma fille ; je ne l'ai point embrassee de tout le matin.

On entendit la dame de parage sortir.

-- La prudence, dit alors Philippe, est une bonne excuse pour eloigner un amant et en accueillir d'autres. Je sais bien que vous me mentez.

Elle eut une expression a la fois de lassitude et d'enervement.

-- Et moi, je vois bien que vous ne comprenez rien, repondit-elle. Je vous prie de prendre mieux garde a vos paroles, et meme a vos regards. C'est toujours quand deux amants commencent a se quereller ou a se lasser qu'ils trahissent leur secret devant leur entourage. Controlez-vous mieux.

Marguerite, ce disant, ne jouait pas. Depuis quelques jours elle sentait autour d'elle un vague parfum de soupcon. Louis de Navarre avait fait allusion devant elle, a ses succes, aux passions qu'elle allumait ; plaisanterie de mari ou le rire sonnait faux. Les impatiences de Philippe avaient-elles ete remarquees ? Du portier et de la chambriere de la tour de Nesle, deux domestiques qui venaient de Bourgogne et qu'elle terrorisait en meme temps qu'elle les couvrait d'or, Marguerite pouvait se croire sure autant que d'elle-meme. Mais nul n'est jamais a l'abri d'une imprudence de langage. Et puis il y avait cette dame de Comminges, qu'on lui avait imposee pour complaire a Monseigneur de Valois, et qui rodait partout dans ses tristes atours...

-- Vous avouez donc que vous etes lassee ? dit Philippe d'Aunay.

-- Oh ! Vous etes ennuyeux, vous savez, repliqua-t-elle. On vous aime et vous ne cessez de gronder.

-- Eh bien ! Ce soir, je n'aurai pas lieu d'etre ennuyeux, repondit Philippe. Il n'y aura pas conseil ; le roi nous l'a dit lui-meme. Vous pourrez ainsi rassurer votre epoux tout a votre aise.

Au visage qu'elle montra, Philippe, s'il n'avait pas ete aveugle par la colere, aurait pu comprendre que sa jalousie, de ce cote au moins, n'avait pas a s'alarmer.

-- Et moi, j'irai chez les ribaudes ! ajouta-t-il.

-- Fort bien, dit Marguerite. Ainsi vous me raconterez comment font ces filles. J'y prendrai plaisir.

Son regard s'etait allume ; elle se lissait les levres du bout de la langue, ironiquement.

<< Garce ! Garce ! Garce ! >> pensa Philippe. Il ne savait comment la prendre ; tout coulait sur elle comme l'eau sur un vitrail.

Elle alla vers un coffret ouvert, et y prit une bourse que Philippe ne lui connaissait pas.

-- Cela va faire merveille, dit Marguerite en glissant la ceinture dans les passants, et en allant se poser, la bourse contre la taille, devant un grand miroir d'etain.

-- Qui t'a donne cette aumoniere ? demanda Philippe.

-- C'est...

Elle allait repondre ingenument la verite. Mais elle le vit si crispe, si soupconneux, qu'elle ne put resister a s'amuser de lui.

-- C'est... quelqu'un.

-- Qui ?

-- Devinez.

-- Le roi de Navarre ?

-- Mon epoux n'a pas de ces generosites !

-- Alors, qui ?

-- Cherchez.

-- Je veux savoir, j'ai le droit de savoir, dit Philippe s'emportant. C'est un present d'homme, et d'homme riche, et d'homme amoureux... parce qu'il a des raisons de l'etre, j'imagine.

Marguerite continuait de se regarder dans le miroir, essayant l'aumoniere sur une hanche, puis sur l'autre, puis au milieu de la ceinture, tandis que, dans ce mouvement balance, la robe fourree lui couvrait et lui decouvrait la jambe.

-- C'est Monseigneur d'Artois, dit Philippe.

-- Oh ! quel mauvais gout vous me pretez, messire ! dit-elle. Ce grand butor, qui sent toujours le gibier...

-- Le sire de Fiennes, alors, qui tourne autour de vous, comme de toutes les femmes ? reprit Philippe.

Marguerite pencha la tete de cote, prenant une pose songeuse.

-- Le sire de Fiennes ? dit-elle. Je n'avais pas remarque qu'il me portat interet. Mais puisque vous me le dites... Merci de m'en aviser.

-- Je finirai bien par savoir.

-- Quand vous aurez cite toute la cour de France...

Elle allait ajouter : << Vous penserez peut-etre a la cour d'Angleterre >> ; mais elle fut interrompue par le retour de madame de Comminges qui poussait devant elle la princesse Jeanne. La petite fille agee de trois ans marchait lentement, engoncee dans une robe brodee de perles. Elle ne tenait de sa mere que son front bombe, rond, presque bute. Mais elle etait blonde, avec un nez mince, de longs cils battant sur des yeux clairs, et elle pouvait etre aussi bien de Philippe d'Aunay que du roi de Navarre. Sur ce sujet non plus, Philippe n'avait jamais pu connaitre la verite ; et Marguerite etait trop habile pour se trahir en une question si grave.

Chaque fois que Philippe voyait l'enfant, il se demandait : << Est-elle de moi ? >> Il se rememorait les dates, cherchait des indices. Et il pensait que plus tard il aurait a s'incliner bien bas devant une princesse qui etait peut-etre sa fille, et qui peut-etre aussi monterait sur les deux trones et de Navarre et de France, puisque Louis et Marguerite n'avaient pour l'instant d'autre descendance.

Marguerite souleva la petite Jeanne, la baisa au front, constata qu'elle avait la mine fraiche, et la remit a la dame de parage en disant :

-- Voila, je l'ai embrassee ; vous pouvez la reconduire.

Elle lut dans les yeux de madame de Comminges que celle-ci n'etait pas dupe. << Il faut me debarrasser de cette veuve >> se dit-elle.

Une autre dame entra, demandant si le roi de Navarre etait la.

-- Ce n'est point chez moi habituellement qu'on le trouve a cette heure, repondit Marguerite.

-- C'est qu'on le cherche par tout l'hotel. Le roi le fait mander dans l'instant.

-- Et sait-on pour quel motif ?

-- J'ai cru comprendre. Madame, que les Templiers ont rejete la sentence. Le peuple s'agite autour de Notre-Dame, et partout la garde est doublee. Le roi a convoque conseil...

Marguerite et Philippe echangerent un regard. La meme idee leur etait venue, qui n'avait rien a voir avec les affaires du royaume. Les evenements obligeraient peut-etre Louis de Navarre a passer une partie de la nuit au Palais.

-- Il se peut que la journee ne s'acheve point comme prevu, dit Philippe.

Marguerite l'observa un instant et jugea qu'elle l'avait assez fait souffrir. Il avait repris un maintien respectueux et distant ; mais son regard mendiait le bonheur. Elle en fut emue, et se sentit du desir pour lui.

-- Il se peut, messire, dit-elle.

La complicite, entre eux, etait retablie.

Elle alla prendre le papier ou elle avait ecrit << prudence >> et le jeta au feu en ajoutant :

-- Ce message ne convient point. J'en ferai tenir un autre, plus tard, a la comtesse de Poitiers ; j'espere avoir de meilleures choses a lui dire. Adieu, messire.

Le Philippe d'Aunay qui sortit de l'hotel de Nesle n'etait plus le meme que celui qui y etait entre. Pour une seule parole d'espoir, il avait repris confiance en sa maitresse, en lui-meme, en l'existence entiere, et cette fin de matinee lui semblait radieuse.

<< Elle m'aime toujours ; je suis injuste envers elle >>, pensait-il.

En franchissant le corps de garde, il se heurta a Robert d'Artois. On aurait pu croire que le geant suivait le jeune ecuyer a la piste. Il n'en etait rien. D'Artois, pour l'heure, avait d'autres problemes.

-- Monseigneur de Navarre est-il en sa demeure ? demanda-t-il a Philippe.

-- Je sais qu'on le cherche pour le Conseil du roi, dit Philippe.

-- Le veniez-vous prevenir ?

-- Oui, repondit Philippe pris de court.

Et aussitot il pensa que ce mensonge, trop aisement verifiable, etait une sottise.

-- Je le cherche pour le meme motif, dit l'Artois. Monseigneur de Valois voudrait l'entretenir auparavant.

Ils se separerent. Mais cette rencontre fortuite donna l'eveil au geant. << Serait-ce lui ? >> se demanda-t-il tandis qu'il traversait la grande cour pavee. Il avait apercu Philippe une heure plus tot dans la Galerie merciere, en compagnie de Jeanne et de Blanche. Il le retrouvait maintenant a la porte de Marguerite... << Ce damoiseau leur sert-il de messager, ou bien est-il l'amant d'une des trois ? Si cela est, je ne tarderai pas a en etre averti. >>

Car madame de Comminges ne manquerait pas de le renseigner. En outre, il avait un homme a lui charge de surveiller, la nuit, les abords de la tour de Nesle. Les filets etaient tendus. Tant pis pour cet oiseau au joli plumage s'il venait a s'y faire prendre !





VI



LE CONSEIL DU ROI


Le prevot de Paris, accourant tout essouffle chez le roi, avait trouve celui-ci de bonne humeur. Philippe le Bel etait occupe a admirer trois grands levriers qui venaient de lui etre envoyes avec la lettre suivante, ou se reconnaissait sans peine une plume italienne :



<< Moult aime et redoute roi, notre Sire,



Un mien neveu, tout penitent de son forfait, m'est venu confesser que ces trois chiens a lievre qu'il guidait ont heurte Votre Seigneurie dans son passage. Si indignes qu'ils soient de Lui etre presentes, je ne me sens point suffisance de merite pour les conserver davantage, maintenant qu'ils ont touche si haute et puissante personne telle qu'Elle est. Ils me sont arrives depuis peu, par la trafique de Venise. Adoncques, je requiers en grace Votre Seigneurie de les recevoir et les tenir, pour ce qu'il Lui plaira, en gage de tres devotieuse humilite.



SPINELLO TOLOMEI,

Siennois. >>



-- L'habile homme que ce Tolomei ! avait dit Philippe le Bel.

Lui qui refusait tout present ne resistait pas a accepter des chiens. Il possedait les plus belles meutes du monde, et c'etait flatter sa seule passion que de lui faire don de chiens de courre aussi magnifiques que ceux qu'il avait devant les yeux.

Tandis que le prevot lui expliquait ce qui s'etait passe a Notre-Dame, Philippe le Bel avait continue de s'interesser aux trois levriers, de leur relever les babines pour examiner leurs crocs blancs et leur gueule noire, de palper leur poitrine profonde au pelage couleur de sable. Des betes directement importees d'Orient, sans aucun doute.

Entre le roi et les animaux, les chiens surtout, il existait un accord immediat, secret, silencieux. A la difference des hommes, les chiens n'avaient point peur de lui. Et deja le plus grand des trois levriers etait venu poser la tete sur le genou de son nouveau maitre.

-- Bouville ! avait appele Philippe le Bel.

Hugues de Bouville, le premier chambellan, homme d'une cinquantaine d'annees, aux cheveux curieusement partages en meches blanches et en meches noires qui le faisaient ressembler a un cheval pie, etait apparu.

-- Bouville, qu'on assemble sur l'heure le Conseil etroit.

Puis congediant le prevot, en lui laissant entendre qu'il jouait sa vie s'il se produisait le moindre trouble dans la ville, Philippe le Bel etait reste a mediter en compagnie de ses chiens.

-- Alors, mon Lombard, qu'allons-nous faire ? avait-il murmure en caressant la tete du grand levrier, lui donnant ainsi son nouveau nom.

Car on appelait Lombards, indistinctement, tous les banquiers ou marchands originaires d'Italie. Et puisque ce chien venait de l'un d'eux, le mot s'etait impose au roi, comme allant de soi, pour le designer.

Maintenant, le Conseil etroit etait reuni, non pas dans la vaste Chambre de Justice, qui pouvait contenir plus de cent personnes et qu'on utilisait seulement pour les Grands Conseils, mais dans une petite piece attenante, ou un feu brulait.

Autour d'une table longue, les membres de ce Conseil restreint avaient pris place, pour decider du sort des Templiers. Le roi siegeait au haut bout, le coude appuye au bras de sa cathedre, et le menton dans la main. A sa droite etaient assis Enguerrand de Marigny, coadjuteur et recteur du royaume, puis Guillaume de Nogaret, garde des Sceaux, Raoul de Presles, maitre au Parlement de Justice, et trois autres legistes, Guillaume Dubois, Michel de Bourdenai, et Nicole Le Loquetier ; a sa gauche, son fils aine, le roi de Navarre, qu'on avait enfin trouve, Hugues de Bouville, le grand chambellan, et le secretaire prive Maillard. Deux places resteraient vides : celle du comte de Poitiers qui etait en Bourgogne, et celle du prince Charles, le dernier fils du roi, parti le matin pour la chasse et qui n'avait pu etre joint. Il manquait encore Monseigneur de Valois, qu'on avait envoye querir a son hotel et qui devait y comploter, comme a son habitude avant chaque conseil. Le roi avait decide qu'on commencerait sans lui.

Enguerrand de Marigny parla le premier. Ce tout-puissant ministre, et tout-puissant de par son entente profonde avec le souverain, n'etait pas ne noble. C'etait un bourgeois normand, qui s'appelait Le Portier avant de devenir sire de Marigny ; il avait suivi une carriere prodigieuse qui lui valait autant de jalousie que de respect. Le titre de coadjuteur, cree pour lui, en avait fait l'alter ego du roi. Il avait quarante-neuf ans, une carrure solide, le menton large, la peau grumeleuse, et il vivait avec magnificence sur l'immense fortune qu'il s'etait acquise. Il passait pour avoir la parole la plus habile du royaume et possedait une intelligence politique qui dominait de tres haut son epoque.

Il ne lui fallut que quelques minutes pour fournir un tableau complet de la situation ; il venait d'ouir plusieurs rapports, dont celui de son frere l'archeveque de Sens.

-- Le grand-maitre et le precepteur de Normandie ont ete remis, Sire, entre vos mains, par la commission de l'Eglise, dit-il. Il vous est desormais loisible de disposer d'eux totalement, sans en referer a personne, fut-ce au pape. N'est-ce pas ce que nous pouvions esperer de mieux ?

Il s'interrompit ; la porte venait de s'ouvrir sur Monseigneur de Valois, frere du roi et ex-empereur de Constantinople, qui faisait une entree en coup de vent. Ayant seulement esquisse une inclinaison de tete en direction du souverain, et sans prendre la peine de s'informer de ce qui avait ete dit en son absence, le nouvel arrivant s'ecria :

-- Qu'entends-je, Sire mon frere ? Messire Le Portier de Marigny (il avait bien insiste sur Le Portier) trouve que tout va pour le mieux ? Eh bien ! Mon frere, vos conseillers se contentent de peu. Je me demande quel jour ils trouveront que tout va mal !

De deux ans le cadet de Philippe le Bel, mais paraissant l'aine, et aussi agite que son frere etait calme, Charles de Valois, le nez gras, les joues couperosees par la vie des camps et les exces de table, poussait devant lui une arrogante panse, et s'habillait avec une somptuosite orientale qui, sur tout autre, eut paru ridicule. Il avait ete beau.

Ne au plus pres du trone de France, et ne se consolant pas de ne pas l'occuper, ce prince brouillon s'etait employe a courir l'univers pour trouver un autre trone ou s'asseoir. Il avait, dans son adolescence, recu, mais sans pouvoir la garder, la couronne d'Aragon. Puis il avait tente de reconstituer a son profit le royaume d'Arles. Puis il s'etait porte candidat a l'empire d'Allemagne, mais avait echoue assez piteusement a l'election. Veuf d'une princesse d'Anjou-Sicile, il etait, par son remariage avec Catherine de Courtenay, heritiere de l'Empire latin d'Orient, devenu empereur de Constantinople, mais empereur titulaire seulement, car un veritable souverain, Andronic II Paleologue, regnait alors a Byzance. Or meme ce sceptre illusoire, par suite d'un second veuvage, venait de lui echapper l'annee precedente pour passer a l'un de ses gendres, le prince de Tarente.

Ses meilleurs titres de gloire etaient sa campagne eclair de Guyenne en 1297, et sa campagne de Toscane en 1301, ou, soutenant les Guelfes contre les Gibelins, il avait ravage Florence et exile le poete Dante. Ce pourquoi le pape Boniface VIII l'avait fait comte de Romagne.

Valois menait train royal, avait sa cour et son chancelier. Il detestait Enguerrand de Marigny pour vingt raisons, pour l'extraction roturiere de celui-ci, pour sa dignite de coadjuteur, pour sa statue dressee parmi celles des rois dans la Galerie merciere, pour sa politique hostile aux grands feodaux, pour tout. Valois ne parvenait pas a admettre, lui petit-fils de Saint Louis, que le royaume fut gouverne par un homme sorti du commun.

Ce jour-la il etait vetu de bleu et d'or, depuis le chaperon jusqu'aux souliers.

-- Quatre vieillards a demi morts, reprit-il, dont on nous avait assure que le sort etait regle... de quelle facon, helas !... tiennent en echec l'autorite royale, et tout est pour le mieux. Le peuple crache sur le tribunal... quel tribunal ! Recrute pour le besoin, convenons-en ; mais enfin, c'est une assemblee d'Eglise... et tout est pour le mieux. La foule hurle a la mort, mais contre qui ? Contre les prelats, contre le prevot, contre les archers, contre vous, mon frere !... et tout va pour le mieux. Eh bien ! Soit, rejouissons-nous ; tout est au mieux.

Il eleva les mains, qu'il avait belles et toutes chargees de bagues, et puis s'assit, non point a la place qui lui avait ete reservee, mais sur le premier siege a sa portee, au bas bout de la table, comme pour bien affirmer, par cet exil, son desaccord.

Enguerrand de Marigny etait reste debout, un pli d'ironie cernant son large menton.

-- Monseigneur de Valois doit etre mal renseigne, dit-il calmement. Sur les quatre vieillards dont il parle, deux seulement ont proteste contre la sentence qui les condamnait. Quant au peuple, tous les rapports m'assurent qu'il est fort partage d'opinion.

-- Partage ! s'ecria Charles de Valois. Mais c'est scandale deja qu'il puisse etre partage ! Qui demande au peuple son opinion ? Vous, messire de Marigny, et l'on comprend pourquoi. Voila tout le resultat de votre belle invention d'avoir assemble les bourgeois, les vilains et autres manants pour leur faire approuver les decisions du roi. A present le peuple s'arroge le droit de juger.

En toute epoque et tout pays, il y eut toujours deux partis : celui de la reaction et celui du progres. Deux tendances s'affrontaient au Conseil du roi. Charles de Valois, se considerant comme le chef naturel des grands barons, incarnait la reaction feodale. Son evangile politique tenait a quelques principes qu'il defendait avec acharnement : droit de guerre privee entre les seigneurs, droit, pour les grands feudataires, de battre monnaie sur leurs territoires, maintien de l'ordre moral et legal de la chevalerie, soumission au Saint-Siege considere comme supreme puissance arbitrale. Toutes institutions ou coutumes heritees des siecles passes, mais que Philippe le Bel, inspire par Marigny, avait abolies, ou qu'il travaillait a abolir.

Enguerrand de Marigny representait le progres. Ses grandes idees etaient la decentralisation du pouvoir et de l'administration, l'unification des monnaies, l'independance du gouvernement vis-a-vis de l'Eglise, la paix exterieure par la fortification des villes clefs et l'etablissement de garnisons permanentes, la paix interieure par un renforcement general de l'autorite royale, l'augmentation de la production par la securite des echanges et du trafic marchand. On appelait les dispositions prises ou promues par lui les << novelletes >>. Mais ces medailles avaient leur revers. La police, qui proliferait, coutait cher a nourrir, et les forteresses cher a construire.

Battu en breche par le parti feodal, Enguerrand s'etait efforce de donner au roi l'appui d'une classe qui, en se developpant, prenait conscience de son importance : la bourgeoisie. Il avait en plusieurs occasions difficiles, et particulierement a propos de conflits avec le Saint-Siege, convoque au palais de la Cite les bourgeois de Paris en meme temps que les barons et les prelats. Il avait fait de meme dans les villes de province. L'Angleterre, ou depuis un demi-siecle deja fonctionnait regulierement une Chambre des Communes, lui servait d'exemple.

Il n'etait pas encore question, pour les assemblees francaises, de discuter les decisions royales, mais seulement d'en entendre les raisons et de les approuver[11].

Valois, tout brouillon qu'il fut, etait le contraire d'un sot. Il ne manquait pas une occasion de tenter de discrediter Marigny. Leur opposition, sourde pendant longtemps, s'etait muee, dans les mois recents, en lutte ouverte.

-- Si les hauts barons, dont vous etes le plus haut, Monseigneur, dit Marigny, s'etaient soumis de meilleur gre aux ordonnances royales, nous n'aurions pas eu besoin de nous appuyer sur le peuple.

-- Bel appui en verite ! cria Valois. Les emeutes de 1306, ou le roi et vous-meme avez du, contre Paris souleve, vous refugier au Temple... oui, je vous le rappelle, au Temple !... ne vous ont guere servi de lecon. Je vous predis qu'avant qu'il soit longtemps, si l'on continue de ce train, les bourgeois se passeront de roi pour gouverner, et ce seront vos assemblees qui feront les ordonnances.

Le roi se taisait, le menton dans la main, et les yeux grands ouverts fixes droit devant lui. Il ne battait que tres rarement des paupieres ; ses cils restaient en place, immuablement, pendant de longues minutes ; et c'etait cela qui donnait a son regard l'etrange fixite dont tant de gens s'effrayaient.

Marigny se tourna vers lui, comme s'il lui demandait d'user de son autorite pour arreter une discussion qui s'egarait.

Philippe le Bel souleva legerement la tete et dit :

-- Mon frere, ce ne sont point des assemblees, mais des Templiers que, ce jour, nous nous occupons.

-- Soit, dit Valois en tapotant la table. Occupons-nous des Templiers.

-- Nogaret ! murmura le roi.

Le garde des Sceaux se leva. Depuis le debut du conseil, il etait brule d'une colere qui n'attendait que l'instant d'eclater. Fanatique du bien public et de la raison d'Etat, l'affaire des Templiers etait son affaire, et il y apportait une passion qui ne connaissait ni limite ni repos. C'etait d'ailleurs a ce proces du Temple que Guillaume de Nogaret devait, depuis la Saint-Maurice de l'an 1307, sa haute charge dans l'Etat.

Ce jour-la, au cours d'un conseil qui se tenait a Maubuisson, l'archeveque de Narbonne, Gilles Aycelin, alors garde des Sceaux royaux, s'etait refuse, tragiquement, a apposer ceux-ci sur l'ordonnance d'arrestation des Templiers. Philippe le Bel, sans un mot, avait pris les sceaux des mains de l'archeveque pour les mettre devant Nogaret, faisant de ce legiste le second personnage de l'administration royale.

Nogaret etait ardent, austere, et implacable comme la faux de la mort. Osseux, noir, le visage en longueur, il tripotait sans cesse quelque partie de son vetement ou bien rongeait l'ongle d'un de ses doigts plats.

-- Sire, la chose monstrueuse, la chose horrible a penser et terrible a entendre qui vient de se produire, commenca-t-il d'un ton a la fois emphatique et precipite, prouve que toute indulgence, toute clemence accordee a des suppots du Diable, est une faiblesse qui se renverse contre vous.

-- Il est vrai, dit Philippe le Bel en se tournant vers Valois, que la clemence que vous m'avez conseillee, mon frere, et que ma fille d'Angleterre m'a demandee par message, ne semble guere porter de bons fruits... Continuez, Nogaret.

-- On laisse a ces chiens pourris une vie qu'ils ne meritent pas ; au lieu de benir leurs juges, ils en profitent pour insulter aussitot et l'Eglise et le roi. Les Templiers sont des heretiques...

-- Etaient... laissa tomber Charles de Valois.

-- Vous dites, Monseigneur ? demanda Nogaret, impatient.

-- Je dis etaient, messire, car si j'ai bonne memoire, sur les milliers qu'ils se comptaient en France, et que vous avez bannis, ou claustres, ou roues, ou rotis, il ne vous en reste plus que quatre entre les mains... assez embarrassants, je vous l'accorde, puisque apres sept ans de procedure ils viennent encore clamer leur innocence ! Il semble que naguere, messire de Nogaret, vous alliez plus vite en besogne, lorsque vous saviez, d'un seul soufflet, faire disparaitre un pape.

Nogaret fremit, et la peau de son visage devint plus foncee sous le poil bleu de sa barbe. Car il demeurait l'homme qui avait conduit, jusqu'au coeur du Latium, la sinistre expedition destinee a deposer le vieux Boniface VIII, et au bout de laquelle ce pape de quatre-vingt-huit ans avait ete gifle sous la tiare pontificale. Nogaret s'etait vu, en retour, frappe d'excommunication, et il avait fallu tout le pouvoir de Philippe le Bel sur Clement V, deuxieme successeur de Boniface, pour obtenir la levee de la sentence. Cette penible affaire n'etait pas tellement ancienne ; elle ne datait que de onze ans ; et les adversaires de Nogaret ne manquaient jamais l'occasion de la lui rappeler.

-- Nous savons, Monseigneur, repliqua-t-il, que vous avez toujours appuye les Templiers. Sans doute comptiez-vous sur eux pour reconquerir, fut-ce a la grand-ruine de la France, ce trone fantome de Constantinople sur lequel il apparait que vous ne vous etes guere assis.

Il avait rendu outrage pour outrage, et son teint reprit une meilleure couleur.

-- Tonnerre ! s'ecria Valois en se dressant et en renversant son siege derriere lui.

Un aboiement, parti de dessous la table, fit sursauter les assistants, sauf Philippe le Bel, et eclater de rire nerveusement Louis de Navarre. L'aboiement venait du grand levrier que le roi avait garde pres de lui, et qui n'etait pas encore habitue a ces eclats.

-- Louis... taisez-vous, dit Philippe le Bel en posant sur son fils un regard glace.

Puis il claqua des doigts en disant : << Lombard... a bas ! >> et ramena contre sa cuisse la tete du chien.

Louis de Navarre, que l'on commencait a surnommer Louis Hutin, c'est-a-dire le Disputeur et le Confus, Louis la Brouille, baissa le nez pour etouffer son fou rire. Il avait vingt-cinq ans, mais pour la cervelle il n'en comptait pas quinze. Il montrait quelques traits de ressemblance physique avec son pere, mais son regard etait fuyant, et ses cheveux sans lustre.

-- Sire, dit Charles de Valois solennellement, apres que le grand chambellan lui eut releve son siege, Sire mon frere, Dieu m'est temoin que je n'ai jamais songe qu'a vos interets et a votre gloire.

Philippe le Bel tourna les yeux vers lui, et Charles de Valois se sentit moins assure dans sa parole. Neanmoins il poursuivit :

-- C'est a vous seulement, mon frere, que je pense encore lorsque je vois detruire a plaisir ce qui a fait la force du royaume. Sans le Temple, refuge de la chevalerie, comment pourrez-vous entreprendre une nouvelle croisade, s'il vous fallait la faire ?

Ce fut Marigny qui se chargea de repondre.

-- Sous le sage regne de notre roi, dit-il, nous n'avons pas eu croisade, justement parce que la chevalerie etait calme, Monseigneur, et qu'il n'etait point necessaire de la conduire outre la mer depenser ses ardeurs.

-- Et la foi, messire ?

-- L'or repris aux Templiers a grossi davantage le Tresor, Monseigneur, que tout ce grand commerce qui se trafiquait sous les oriflammes de la foi ; et les marchandises circulent aussi bien sans croisades.

-- Messire, vous parlez comme un mecreant !

-- Je parle comme un serviteur du royaume, Monseigneur !

Le roi frappa legerement la table.

-- Mon frere, c'est des Templiers qu'il s'agit ce jour... Je vous demande votre conseil.

-- Mon conseil... mon conseil ? repeta Valois, pris de court.

Il etait toujours pret a reformer l'univers, mais jamais a fournir un avis precis.

-- Eh bien ! Mon frere, que ceux qui ont si bien conduit l'affaire (il designa Nogaret et Marigny) vous inspirent comment la terminer. Pour moi...

Et il fit le geste de Pilate.

-- Louis... votre conseil, demanda le roi.

Louis de Navarre tressaillit, et mit un moment a repondre.

-- Si l'on confiait ces Templiers au pape ? dit-il enfin.

-- Louis... taisez-vous, dit le roi.

Et il echangea avec Marigny un regard de commiseration.

Renvoyer le grand-maitre devant le pape, c'etait tout recommencer depuis le debut, tout remettre en cause, le fond et la forme, effacer les dessaisissements si durement arraches a plusieurs conciles, annuler sept annees d'efforts, rouvrir la voie a toutes les contestations.

<< Faut-il que ce soit ce sot, ce pauvre esprit incompetent, qui doive me succeder sur le trone, pensait Philippe le Bel. Enfin, esperons que d'ici la il aura muri. >>

Une averse de mars vint crepiter sur les vitres enchassees de plomb.

-- Bouville ? dit le roi.

Le grand chambellan n'etait que devouement, obeissance, fidelite, souci de plaire, mais n'avait pas la pensee tournee a l'initiative. Il se demandait quelle reponse le souverain souhaitait.

-- Je reflechis, Sire, je reflechis... repondit-il.

-- Nogaret... votre conseil ?

-- Que ceux qui sont retombes dans l'heresie subissent le chatiment des heretiques, et sans delai, repondit le garde des Sceaux.

-- Le peuple ?... demanda Philippe le Bel en deplacant son regard vers Marigny.

-- Son agitation, Sire, tombera aussitot que ceux qui en sont la cause auront cesse d'exister, dit le coadjuteur.

Charles de Valois tenta un dernier effort.

-- Mon frere, dit-il, considerez que le grand-maitre avait rang de prince souverain, et que toucher a sa tete, c'est attenter au respect qui protege les tetes royales...

Le regard du roi lui coupa la parole.

Il y eut un temps de silence pesant, puis Philippe le Bel prononca :

-- Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay seront brules ce soir dans l'ile aux Juifs, face au jardin du Palais. La rebellion a ete publique ; le chatiment sera public. Messire de Nogaret redigera l'arret. J'ai dit.

Il se leva et tous les assistants l'imiterent.

-- J'entends que tous ici vous assistiez au supplice, mes seigneurs, et que notre fils Charles y soit present aussi. Qu'on l'en avertisse, ajouta-t-il.

Puis il appela :

-- Lombard !

Et il sortit, le chien marchant dans ses pas.

A ce conseil auquel avaient participe deux rois, un ex-empereur, un vice-roi et plusieurs dignitaires, deux grands seigneurs a la fois de guerre et d'Eglise venaient d'etre condamnes a mourir par le feu. Mais pas un instant, on n'avait eu le sentiment qu'il fut question de vies et de chairs humaines ; il ne s'etait agi que de principes.

-- Mon neveu, dit Charles de Valois a Louis Hutin, nous aurons assiste ce jour a la fin de la chevalerie.





VII



LA TOUR DES AMOURS


La nuit etait tombee. Un vent faible charriait des odeurs de terre mouillee, de vase, de seve en travail, et chassait de gros nuages noirs dans le ciel sans etoiles.

Une barque qui venait de quitter la rive, a hauteur de la tour du Louvre, avancait sur la Seine dont l'eau luisait comme un bouclier bien graisse.

Deux passagers etaient assis a l'arriere de la barque, le pan de leur manteau rejete sur l'epaule.

-- Un vrai temps de mecreant, ce jour d'hui, dit le batelier qui pesait lentement sur ses rames. Au matin on se reveille avec une brume qu'on n'y voyait pas a deux toises. Et puis sur tierce[12], voila le soleil qui se montre ; alors on pense : le printemps est en route. Pas plus tot dit, c'est les giboulees qui recommencent pour toute la vespree. A present, le vent vient de se lever, et qui va forcer, pour sur... Un temps de mecreant.

-- Plus vite, bonhomme, dit l'un des passagers.

-- On fait du mieux qu'on peut. C'est que je suis vieux, vous savez ; cinquante-trois a la Saint-Michel, j'aurai. Je ne suis plus fort comme vous l'etes, mes jeunes seigneurs, repondit le batelier.

Il etait vetu de loques et paraissait se complaire a prendre un ton geignard.

A distance, vers la gauche, on voyait des lumieres sautiller sur l'ilot des Juifs, et, plus loin, les fenetres allumees du Palais de la Cite. Il y avait grand mouvement de barques de ce cote-la.

-- Alors, mes gentilshommes, vous n'allez donc point voir griller les Templiers ? reprit le batelier. Il parait que le roi y sera, avec ses fils. C'est-il vrai ?

-- Il parait, fit le passager.

-- Et les princesses, y seront-elles de meme ?

-- Je ne sais pas... sans doute, dit le passager en detournant la tete pour signifier qu'il ne tenait pas a poursuivre la conversation.

Puis, a son compagnon, il dit a voix basse :

-- Ce bonhomme ne me plait pas, il parle trop.

Le second passager haussa les epaules avec indifference. Puis, apres un silence, il chuchota :

-- Comment as-tu ete prevenu ?

-- Par Jeanne, comme toujours.

-- Chere comtesse Jeanne, que de graces nous lui devons.

A chaque coup de rame, la tour de Nesle se rapprochait, haute masse noire dressee contre le ciel noir.

-- Gautier, reprit le premier passager en posant la main sur le bras de son voisin, ce soir je suis heureux. Et toi ?

-- Moi aussi, Philippe, je me sens bien aise.

Ainsi parlaient les deux freres d'Aunay, se dirigeant vers le rendez-vous que Blanche et Marguerite leur avaient donne aussitot qu'elles avaient su que leurs epoux seraient absents pour la soiree. Et c'etait la comtesse de Poitiers, serviable une fois de plus aux amours des autres, qui s'etait chargee du message.

Philippe d'Aunay avait peine a contenir sa joie. Toutes ses alarmes du matin etaient effacees, tous ses soupcons lui paraissaient vains. Marguerite l'avait appele ; Marguerite l'attendait ; dans quelques instants il tiendrait Marguerite entre ses bras, et il se jurait d'etre l'amant le plus tendre, le plus gai, le plus ardent qui se puisse trouver.

La barque aborda au talus dans lequel s'enfoncaient les assises de la Tour. La derniere crue du fleuve y avait laisse une couche de vase.

Le passeur tendit le bras aux deux jeunes gens pour les aider a prendre pied.

-- Alors, bonhomme, c'est bien convenu, lui dit Gautier d'Aunay ; tu nous attends sans t'eloigner, et sans te laisser voir.

-- Toute la vie si vous voulez, mon jeune seigneur, du moment que vous me payez pour cela, repondit le passeur.

-- La moitie de la nuit sera assez, dit Gautier.

Il lui donna un sou d'argent, douze fois plus que ne valait la course, et lui en promit autant pour le retour. Le passeur salua bien bas.

Prenant garde a ne pas glisser ni trop se crotter, les deux freres franchirent les quelques pas qui les separaient d'une poterne a laquelle ils frapperent selon un signal convenu. La porte s'entrouvrit. Une chambriere qui tenait un lumignon au poing leur livra passage et, apres avoir rebarricade la porte, les preceda dans un escalier a vis.

La grande piece ronde ou elle les fit penetrer n'etait eclairee que par les lueurs du feu, dans la cheminee a hotte. Et ces lueurs allaient se perdre dans la croisee d'ogive d'un plafond a voute.

Ici, comme dans la chambre de Marguerite, flottait une odeur d'essence de jasmin ; tout en etait impregne, les etoffes brochees d'or tendues sur la muraille, les tapis, les fourrures fauves repandues en abondance sur des lits bas, a la mode orientale.

Les princesses n'etaient pas la. La chambriere sortit en disant qu'elle allait les avertir.

Les deux jeunes gens, ayant ote leurs manteaux, s'approcherent de la cheminee et tendirent machinalement les mains a la flamme.

Gautier d'Aunay etait d'une vingtaine de mois l'aine de son frere Philippe, auquel il ressemblait fort, mais en plus court, plus solide et plus blond. Il avait le cou large, les joues rosees, et prenait la vie avec amusement. Il ne semblait pas, comme Philippe, tour a tour ravage ou exalte par la passion. Il etait marie, et bien marie, a une Montmorency, dont il avait deja trois enfants.

-- Je me demande toujours, dit-il, en se chauffant, pourquoi Blanche m'a pris pour amant, et pourquoi meme elle a un amant. De la part de Marguerite, cela s'explique sans peine. Il suffit de voir le Hutin, avec son regard bas, et sa poitrine creuse, et de te contempler a cote, pour comprendre aussitot. Et puis il y a tout le reste que nous savons...

Il faisait allusion, par la, a des secrets d'alcove, au peu de vigueur amoureuse du jeune roi de Navarre et a la discorde sourde qui existait entre les epoux.

-- Mais Blanche, je ne comprends point, reprit Gautier d'Aunay. Son mari est beau, bien plus que je ne le suis... Mais non, mon frere, ne proteste pas ; Charles est plus beau ; il a toute l'apparence du roi Philippe. Blanche est aimee de lui, et je pense bien, quoi qu'elle m'en dise, qu'elle l'aime aussi. Alors pourquoi ? Je savoure ma chance, mais n'en vois point la raison. Serait-ce simplement parce que Blanche veut agir en tout comme sa cousine ?

Il y eut de legers bruits de pas et de chuchotements dans la galerie qui reliait la Tour a l'Hotel, et les deux princesses apparurent.

Philippe s'elanca vers Marguerite, mais s'arreta net dans son mouvement. A la ceinture de sa maitresse, il avait apercu l'aumoniere qui l'avait tant irrite, le matin.

-- Qu'as-tu, mon beau Philippe ? demanda Marguerite, les bras tendus et la bouche offerte. N'es-tu pas heureux ?

-- Je le suis, Madame, repondit-il froidement.

-- Que se passe-t-il encore ? Quelle nouvelle mouche...

-- Est-ce... pour me narguer ? dit Philippe en designant l'aumoniere.

Elle eut un beau rire chaud.

-- Que tu es sot, que tu es jaloux, que tu me plais ! Tu n'as donc pas compris que j'agissais par jeu ? Mais je te la donne, cette bourse, si cela doit t'apaiser.

Elle detacha prestement l'aumoniere de sa ceinture. Philippe eut un geste pour protester.

-- Voyez-moi ce fol, continua-t-elle, qui prend feu au moindre propos.

Et grossissant la voix, elle s'amusa a contrefaire la colere de Philippe.

-- Un homme ! Quel est cet homme ? Je veux savoir !... C'est Robert d'Artois... c'est le sire de Fiennes...

A nouveau son beau rire roula dans sa gorge.

-- C'est une parente qui me l'a envoyee, messire l'ombrageux, puisque vous voulez tout savoir, reprit-elle. Et Blanche a recu la meme, et Jeanne aussi. Si c'etait un present d'amour, songerais-je a te l'offrir ? C'en est un, a present, pour toi.

A la fois penaud et comble, Philippe d'Aunay admirait l'aumoniere que Marguerite lui avait mise presque de force dans la main.

Se tournant vers sa cousine, Marguerite ajouta :

-- Blanche, montre ton aumoniere a Philippe. Je lui ai donne la mienne.

Et a l'oreille de Philippe, elle murmura :

-- Je gage fort qu'avant qu'il soit longtemps, ton frere aura recu meme present.

Blanche etait allongee sur l'un des lits bas ; et Gautier un genou en terre, aupres d'elle, lui couvrait de baisers la gorge et les mains. Se soulevant a demi, elle demanda, la voix rendue un peu lointaine par l'attente du plaisir :

-- N'est-ce pas bien imprudent, Marguerite, ce que tu fais la ?

-- Mais non, repondit Marguerite. Personne ne sait, et nous ne les avons pas encore portees. Il suffira d'avertir Jeanne. Et puis le don d'une bourse n'est-il pas la meilleure maniere de remercier de bons gentilshommes du service qu'ils nous font ?

-- Alors, s'ecria Blanche, je ne veux pas que mon bel amant soit moins aime et moins pare que le tien.

Et elle delia son aumoniere, que Gautier accepta sans peine ni gene, puisque son frere l'avait fait.

Marguerite regarda Philippe d'un air qui signifiait : << Ne te l'avais-je pas dit ? >>

Philippe lui sourit. Il ne pourrait jamais la deviner, ni se l'expliquer. Etait-ce la meme femme qui, le matin, cruelle, coquette, perfide, s'ingeniait a le faire defaillir de jalousie, et qui maintenant, lui offrant un cadeau de vingt livres, se tenait entre ses bras, soumise, tendre, presque tremblante ?

-- Si je t'aime si fort, murmura-t-il, je crois bien que c'est parce que je ne te comprends pas.

Aucun compliment ne pouvait toucher davantage Marguerite. Elle en remercia Philippe en enfouissant les levres dans son cou. Puis, se degageant, et l'oreille soudain attentive, elle s'ecria :

-- Entendez-vous ? Les Templiers... On les amene-au bucher.

Le regard brillant, le visage anime d'une curiosite trouble, elle entraina Philippe Vers la fenetre, haute meurtriere taillee en biais dans l'epaisseur du mur, et elle ouvrit l'etroit vitrail.

Une grande rumeur de foule penetra dans la piece.

-- Blanche, Gautier, venez voir ! dit Marguerite.

Mais Blanche repondit, dans un gemissement heureux :

-- Ah ! Non, je ne veux bouger d'ici ; je suis trop bien.

Entre les deux princesses et leurs amants, toute pudeur etait depuis longtemps abolie, et ils avaient accoutume de se livrer les uns devant les autres a tous les jeux de la passion. Si Blanche parfois detournait les yeux, et refugiait sa nudite dans les coins d'ombre, Marguerite, au contraire, prenait un surcroit de plaisir a contempler l'amour des autres, comme a s'offrir a leurs regards.

Mais pour l'instant, collee a la fenetre, elle etait retenue par le spectacle qui se deroulait au milieu de la Seine. La-bas, sur l'ile aux Juifs, cent archers disposes en cercle elevaient des torches allumees ; et la flamme de toutes ces torches, vacillant dans le vent, formait une grotte de clarte ou l'on voyait nettement l'immense bucher et les aides-bourreaux qui escaladaient les piles de rondins. En deca des archers, l'ilot, simple prairie ou l'on menait d'ordinaire paitre vaches et chevres, etait couvert d'une foule pressee ; et une nuee de barques sillonnaient le fleuve, chargees de gens qui voulaient assister au supplice.

Partie de la rive droite, une barque, plus lourde que les autres et montee par des hommes d'armes debout, venait d'accoster a l'ilot. Deux hautes silhouettes grises, coiffees d'etranges chapeaux, en descendirent. Devant elles, se profilait une croix. Alors la rumeur de la foule grossit, devint clameur.

Presque au meme instant, une loggia s'eclaira dans une tour, dite de l'Eau, batie a la pointe du jardin du Palais. Bientot l'on vit des ombres se profiler dans cette loggia. Le roi et son Conseil venaient d'y prendre place.

Marguerite eclata de rire, d'un long rire module, cascadant, qui n'en finissait pas.

-- Pourquoi ris-tu ? demanda Philippe.

-- Parce que Louis est la-bas, repondit-elle, et que, s'il faisait jour, il pourrait me voir.

Ses yeux luisaient ; ses boucles noires dansaient sur son front bombe. D'un mouvement rapide, elle fit surgir hors de sa robe ses belles epaules ambrees, et laissa choir ses vetements a terre comme si elle avait voulu, a travers la distance et la nuit, narguer le mari qu'elle detestait. Elle attira sur ses hanches les mains de Philippe.

Au fond de la salle, Blanche et Gautier etaient etendus l'un pres de l'autre, dans un enlacement indistinct, et le corps de Blanche avait des reflets de nacre.

La-bas, au milieu du fleuve, la clameur croissait. On liait les Templiers sur le bucher auquel, dans un instant, on mettrait le feu.

Marguerite frissonna sous l'air nocturne, et se rapprocha de la cheminee. Elle resta un moment a regarder fixement le foyer, s'exposant a l'ardeur des braises jusqu'a ce que la caresse de la chaleur devint insupportable. Les flammes moiraient sa peau de lueurs dansantes.

-- Ils vont bruler, ils vont griller, dit-elle d'une voix haletante et rauque, et nous pendant ce temps...

Ses yeux cherchaient dans le coeur du feu d'infernales images pour nourrir son plaisir.

Elle se retourna brusquement, faisant face a Philippe, et s'offrit a lui, debout, comme les nymphes de la legende s'offraient au desir des faunes.

Sur le mur, leur ombre se projetait, immense, jusqu'aux voutes du plafond.





VIII



<< JE CITE AU TRIBUNAL DE DIEU...>>


Le jardin du Palais n'etait separe de l'ile aux Juifs que par un mince bras du fleuve12. Le bucher avait ete dresse de maniere a faire face a la loggia royale de la tour de l'Eau.

Les curieux ne cessaient d'affluer sur les deux berges boueuses de la Seine, et l'ilot lui-meme disparaissait sous le pietinement de la foule. Les passeurs, ce soir, faisaient fortune.

Mais les archers etaient bien alignes ; les sergents truffaient les rassemblements ; des piquets d'hommes d'armes avaient ete postes sur les ponts et aux issues de toutes les rues qui aboutissaient a la rive.

-- Marigny, vous pourrez complimenter le prevot, dit le roi a son coadjuteur.

L'agitation, dont on avait pu redouter le matin qu'elle ne tournat a la revolte, s'achevait en fete populaire, en liesse foraine, en divertissement tragique offert par le roi a sa capitale. Il regnait une atmosphere de kermesse. Des truands se melaient aux bourgeois qui s'etaient deranges en famille ; les << filles follieuses >> etaient accourues, fardees et teintes, des ruelles, derriere Notre-Dame, ou elles exercaient leur commerce. Des gamins se faufilaient entre les pieds des gens pour gagner les premiers rangs. Quelques Juifs, serres en groupes timides, la rouelle jaune sur leur manteau, etaient venus regarder ce supplice dont, pour une fois, ils ne faisaient pas les frais. Et de belles dames en surcots fourres, queteuses d'emotions fortes, se serraient contre leurs galants en poussant de petits cris nerveux.

L'air etait presque froid ; le vent soufflait par courtes rafales. La lueur des torches repandait sur le fleuve des marbrures rouges.

Messire Alain de Pareilles, chapeau de fer en tete, l'air ennuye comme toujours, se tenait a cheval, en avant de ses archers.

Autour du bucher, dont la hauteur depassait la taille d'un homme, les bourreaux et leurs aides, encapuchonnes de rouge, s'affairaient, rectifiaient l'alignement des rondins, preparaient les fagots de reserve, avec le souci du travail bien fait.

Au sommet du bucher, le grand-maitre des Templiers et le precepteur de Normandie etaient deja lies, cote a cote, a leurs poteaux. On leur avait mis sur la tete l'infamante mitre de papier des heretiques.

Un moine tendait vers leurs visages un crucifix a longue hampe, et leur adressait ses dernieres exhortations. La foule fit silence, pour entendre le moine.

-- Dans un instant vous allez comparaitre devant Dieu. Il est temps encore de confesser vos fautes et de vous repentir... Je vous en adjure pour la derniere fois...

La-haut, les condamnes, immobiles entre ciel et terre et la barbe tordue par le vent, ne repondirent pas.

-- Ils refusent de se confesser ; ils ne se repentent point, murmura-t-on dans l'assistance.

Le silence devint plus dense, plus profond. Le moine s'etait agenouille au pied du bucher, et recitait les prieres en latin. Le maitre bourreau prit de la main d'un de ses aides le brandon d'etoupe allumee qu'il fit tournoyer plusieurs fois pour en aviver la flamme.

Un enfant se mit a pleurer et l'on entendit claquer le bruit d'une gifle.

Alain de Pareilles se tourna vers la loggia royale comme s'il demandait un ordre ; tous les regards, toutes les tetes se dirigerent du meme cote. Et toutes les respirations resterent en suspens.

Philippe le Bel etait debout contre la balustrade, avec les membres de son Conseil alignes de part et d'autre de sa personne, et formant sous la lumiere des torches comme un bas-relief au flanc de la tour.

Les condamnes eux-memes avaient leve les yeux vers la loggia. Le regard du roi et celui du grand-maitre se croiserent, se mesurerent, s'accrocherent, se retinrent.

Personne ne pouvait savoir quelles pensees, quels sentiments, quels souvenirs roulaient sous le front des deux ennemis. Mais la foule percut instinctivement que quelque chose de grandiose, de terrible, de surhumain etait en train de se jouer dans cet affrontement muet entre ces deux princes de la terre, l'un tout-puissant, l'autre qui l'avait ete.

Le grand-maitre du Temple allait-il enfin s'humilier et demander pitie ? Et le roi Philippe le Bel allait-il, dans un mouvement d'ultime clemence, gracier les condamnes ?

Le roi fit un geste de la main, et l'on vit etinceler une bague a son doigt. Alain de Pareilles repeta le geste a l'intention du bourreau et celui-ci enfonca le brandon d'etoupe dans les fagots. Un immense soupir s'echappa de milliers de poitrines, soupir de soulagement et d'horreur, de trouble joie et d'epouvante, d'angoisse, de repulsion et de plaisir meles.

Plusieurs femmes hurlerent. Des enfants se cacherent la tete dans les vetements de leurs parents. Une voix d'homme cria :

-- Je t'avais bien dit de ne pas venir !

La fumee commenca de s'elever en spirales epaisses qu'une rafale de vent rabattit vers la loggia.

Monseigneur de Valois toussa, y mettant le plus d'ostentation qu'il put. Il recula entre Guillaume de Nogaret et Marigny et dit :

-- Si cela continue, nous serons etouffes avant que vos Templiers ne brulent. Vous auriez pu, au moins, faire prendre du bois sec.

Nul ne fit echo a sa remarque. Nogaret, les muscles tendus, l'oeil ardent, savourait aprement son triomphe. Ce bucher, c'etait l'aboutissement de sept annees de luttes, de voyages epuisants, de milliers de paroles prononcees pour convaincre, de milliers de pages ecrites pour prouver. << Allez, grillez, flambez, pensait-il. Vous m'avez assez tenu en echec. J'avais raison, et vous etes vaincus. >>

Enguerrand de Marigny, copiant son attitude sur celle du roi, se forcait a demeurer impassible et a considerer ce supplice comme une necessite du pouvoir. << Il le fallait, il le fallait >>, se repetait-il. Mais il ne pouvait eviter, en voyant des hommes mourir, de songer a la mort, de songer a sa mort. Les deux condamnes cessaient d'etre, enfin, des abstractions politiques.

Hugues de Bouville priait sans se faire remarquer.

Le vent vira, et la fumee, de seconde en seconde plus epaisse et plus haute, environna les condamnes, les cachant presque a la foule. On entendit les deux vieux hommes tousser et hoqueter contre leurs poteaux.

Louis de Navarre se mit a rire niaisement, en frottant ses yeux rougis.

Son frere Charles, le cadet des fils du roi, detournait la tete. Le spectacle, visiblement, lui etait penible. Il avait vingt ans ; il etait elance, blond et rose, et ceux qui avaient connu son pere au meme age disaient qu'il lui ressemblait de maniere saisissante, mais en moins vigoureux, en moins imposant aussi, comme une copie affaiblie d'un grand modele. L'apparence etait la, mais la trempe manquait, et les dons de l'esprit egalement.

-- Je viens de voir apparaitre des lumieres chez toi, dans la tour de Nesle, dit-il a Louis, a mi-voix.

-- Ce sont les gardiens sans doute qui veulent se regaler l'oeil, eux aussi.

-- Je leur cederais volontiers ma place, murmura Charles.

-- Quoi ? Cela ne t'amuse-t-il donc pas de voir rotir le parrain d'Isabelle ? dit Louis de Navarre.

-- Il est vrai que messire Jacques fut le parrain de notre soeur... murmura Charles.

-- Louis... taisez-vous, fit le roi.

Le jeune prince Charles, pour dissiper le malaise qui le gagnait, s'efforca d'occuper sa pensee d'un objet rassurant. Il se mit a songer a sa femme Blanche, a se representer le merveilleux sourire de Blanche, les bras legers de Blanche entre lesquels, tout a l'heure, il irait demander l'oubli de cette atroce vision. Mais il ne put eviter que s'interposat un souvenir malheureux, le souvenir des deux enfants que Blanche lui avait donnes et qui etaient morts presque aussitot qu'apparus, deux petites creatures qu'il revoyait, inertes, dans leurs langes brodes. Le sort lui accorderait-il d'avoir de Blanche d'autres enfants, et qui vecussent ?...

Le hurlement de la foule le fit sursauter. Les flammes venaient de jaillir du bucher. Sur un ordre d'Alain de Pareilles, les archers eteignirent leurs torches dans l'herbe, et la nuit ne fut plus eclairee que par le brasier.

Le precepteur de Normandie fut atteint le premier. Il eut un pathetique mouvement de recul quand le feu courut vers lui, et ses levres s'ouvrirent largement comme s'il cherchait en vain a aspirer un air qui le fuyait. Son corps, malgre la corde, se plia presque en deux ; sa mitre de papier tomba et fut en un instant consumee. Le feu tournait autour de lui. Puis une vague de fumee l'enveloppa. Quand elle se dissipa, Geoffroy de Charnay etait en flammes, hurlant et haletant, et tentant de s'arracher au poteau qui tremblait sur sa base. Le grand-maitre inclinait le visage vers son compagnon, et lui parlait ; mais la foule grondait si fort, a present, pour surmonter son horreur, que l'on ne put rien entendre sinon le mot de << frere >> par deux fois lance.

Les aides-bourreaux couraient en se bousculant, puisant dans la reserve de buches et attisant le foyer avec de longs crocs de fer.

Louis de Navarre, dont la pensee avait des retours assez lents, demanda a son frere :

-- Es-tu bien sur d'avoir vu des lumieres dans la tour de Nesle ? Je n'en apercois point.

Et un souci, un moment, sembla l'habiter.

Enguerrand de Marigny s'etait mis la main devant les yeux, comme pour se proteger de l'eclat des flammes.

-- Belle image de l'Enfer que vous nous donnez la, messire de Nogaret ! dit le comte de Valois. Est-ce a votre vie future que vous songez ?

Guillaume de Nogaret ne repondit pas.

Geoffroy de Charnay n'etait plus qu'un objet qui noircissait, crepitait, se gonflait de bulles, s'effondrait lentement dans la cendre, devenait cendre.

Des femmes s'evanouirent. D'autres s'approchaient de la berge, a la hate, pour aller vomir dans l'eau, presque sous le nez du roi. La foule, d'avoir tant hurle, s'etait calmee, et l'on commencait a crier au miracle parce que le vent, s'obstinant a souffler dans le meme sens, couchait les flammes devant le grand-maitre, et que celui-ci n'avait pas encore ete atteint. Comment pouvait-il tenir si longtemps ? Le bucher de son cote paraissait intact.

Puis, soudain, il y eut un effondrement du brasier et, ravivees, les flammes bondirent devant le condamne.

-- Ca y est, lui aussi ! s'ecria Louis de Navarre.

Les vastes yeux froids de Philippe le Bel, meme en ce moment, ne cillaient pas.

Et tout a coup, la voix du grand-maitre s'eleva a travers le rideau de feu et, comme si elle se fut adressee a chacun, atteignit chacun en plein visage. Avec une force stupefiante, ainsi qu'il l'avait fait devant Notre-Dame, Jacques de Molay criait :

-- Honte ! Honte ! Vous voyez des innocents qui meurent. Honte sur vous tous ! Dieu vous jugera.

La flamme le flagella, brula sa barbe, calcina en une seconde sa mitre de papier et alluma ses cheveux blancs.

La foule terrifiee s'etait tue. On eut dit qu'on brulait un prophete fou.

De ce visage en feu, la voix effrayante profera :

-- Pape Clement !... Chevalier Guillaume !... Roi Philippe !... Avant un an, je vous cite a paraitre au tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste chatiment ! Maudits ! Maudits ! Tous maudits jusqu'a la treizieme generation de vos races !...

Les flammes entrerent dans la bouche du grand-maitre, et y etoufferent son dernier cri. Puis, pendant un temps qui parut interminable, il se battit contre la mort.

Enfin il se plia. La corde se rompit. Il s'effondra dans la fournaise, et l'on vit sa main qui demeurait levee entre les flammes. Elle resta ainsi jusqu'a ce qu'elle fut toute noire.

La foule demeurait sur place, et n'etait que murmures, attente sans raison, consternation, angoisse. Tout le poids de la nuit et de l'horreur etait tombe sur elle ; les derniers craquements des braises la faisaient tressaillir. Les tenebres gagnaient sur les lueurs declinantes du bucher.

Les archers voulurent repousser les gens ; mais ceux-ci ne se decidaient pas a partir. Ils chuchotaient :

-- Ce n'est pas nous qu'il a maudits ; c'est le roi, n'est-ce pas... c'est le pape, c'est Nogaret...

Les regards se levaient vers la loggia. Le roi etait toujours contre la balustrade. Il regardait la main noire du grand-maitre plantee dans la cendre rouge. Une main brulee ; tout ce qui restait de l'Ordre illustre des chevaliers du Temple. Mais cette main etait immobilisee dans le geste de l'anatheme.

-- Eh bien ! Mon frere, dit Monseigneur de Valois, avec un mauvais sourire ; vous voici content, je pense ?

Philippe le Bel se retourna.

-- Non, mon frere, dit-il. Je ne le suis point. J'ai commis une erreur.

Valois se gonfla, deja pret a triompher.

-- Vraiment, vous en convenez ?

-- Oui, mon frere, dit le roi. J'aurais du leur faire arracher la langue avant de les bruler.

Suivi de Nogaret, de Marigny et de Bouville, il descendit l'escalier de la tour, pour regagner ses appartements.

Maintenant, le bucher etait gris, avec quelques etoiles de feu qui sautaient encore et s'eteignaient vite. La loggia restait emplie d'une amere odeur de chair brulee.

-- Cela pue, dit Louis de Navarre. Je trouve vraiment que cela pue trop. Allons-nous-en.

Le jeune prince Charles se demandait si, meme entre les bras de Blanche, il parviendrait a oublier.





IX



LES TIRE-LAINE


Indecis, les freres d'Aunay, qui venaient de sortir de la tour de Nesle, pietinaient dans la vase et scrutaient l'obscurite.

Leur passeur avait disparu.

-- Je m'en doutais. Ce batelier ne me plaisait guere, dit Philippe. Nous aurions du nous mefier.

-- Je lui ai donne trop d'argent, repondit Gautier. Le maraud aura juge sa journee faite et il sera alle assister au supplice.

-- Tant mieux s'il ne s'agit que de cela.

-- Et de quoi voudrais-tu qu'il s'agit ?

-- Je ne sais... Ce bonhomme vient se proposer pour nous passer, en geignant qu'il n'avait rien gagne de tout le jour. On lui dit d'attendre ; il s'en va.

-- Et que voulais-tu faire ? Nous n'avions pas le choix. Il etait seul.

-- Precisement, dit Philippe. Et aussi, il posait un peu trop de questions.

Il preta l'oreille, guettant un bruit de rames ; mais on n'entendait rien d'autre que le clapotement du fleuve et la rumeur dispersee des gens qui regagnaient leur demeure dans Paris. La-bas, sur l'ile aux Juifs, qu'on commencerait, des demain, a appeler l'ilot des Templiers, tout s'etait eteint. Une odeur de fumee se melait a la fade odeur de la Seine.

-- Il ne nous reste qu'a rentrer a pied, dit Gautier. Nous aurons les chausses crottees jusqu'aux cuisses. Ce n'est que petit mal pour grand plaisir.

Ils avancerent le long des fosses de Nesle, se donnant le bras pour eviter de glisser.

-- Je me demande de qui elles les ont recues, dit soudain Philippe.

-- Quelles choses ?

-- Les aumonieres.

-- Est-ce encore a cela que tu penses ? repondit Gautier. Moi, je t'avoue que je ne m'en soucie guere. Qu'importe la provenance si le don est plaisant !

En meme temps, il caressait l'aumoniere a sa ceinture, et sentait sous ses doigts le relief des pierres precieuses.

-- Une parente... Ce ne peut etre quelqu'un de la cour, reprit Philippe. Marguerite et Blanche ne sauraient risquer qu'on reconnaisse ces bourses sur nous. A moins... a moins qu'elles n'aient feint qu'on les leur ait donnees, alors qu'elles les ont payees de leur cassette.

Il etait dispose, maintenant, a attribuer a Marguerite toutes les delicatesses d'ame.

-- Que preferes-tu ? dit Gautier. Savoir ou avoir ?

A ce moment quelqu'un siffla, non loin d'eux. Ils sursauterent et, d'un meme mouvement, mirent la main a leur dague. Une rencontre, a cette heure, en ce lieu, avait toute chance d'etre une mauvaise rencontre.

-- Qui va la ? dit Gautier.

Ils entendirent un nouveau sifflement, et n'eurent meme pas le temps de se mettre en garde.

Six hommes, jaillis de la nuit, s'etaient jetes sur eux. Trois des assaillants, s'attaquant a Philippe, le collerent au mur en lui maintenant les bras, de maniere a l'empecher de se servir de son arme. Les trois autres s'y etaient moins bien pris avec Gautier. Celui-ci avait jete a terre l'un de ses agresseurs, ou plus exactement l'un des agresseurs s'etait etale en esquivant un coup de dague. Mais les deux derniers, ceinturant Gautier, lui tordaient le poignet pour le forcer de lacher sa lame.

Philippe sentit qu'on cherchait a lui derober son aumoniere.

Impossible d'appeler a l'aide. Les secours n'eussent pu venir que de l'hotel de Nesle. Les deux freres eurent le meme reflexe de se taire. Il leur fallait se tirer de la par leurs seuls moyens, ou ne point s'en tirer.

Arc-boute au mur, Philippe se debattait furieusement. Il ne voulait pas qu'on lui prit l'aumoniere. Cet objet etait devenu d'un coup ce qu'il possedait de plus precieux dans l'univers, et il etait decide a tout pour le sauver. Gautier etait plus pres de parlementer. Qu'on les vole, mais qu'on leur laisse la vie. A savoir si on la leur laisserait et si, une fois depouilles, on n'expedierait pas leurs cadavres a la Seine.

A ce moment une nouvelle ombre sortit de la nuit. Un des agresseurs poussa un cri :

-- Alerte, compagnons, alerte !

L'arrivant s'etait abattu dans la melee, et l'on vit briller l'eclair d'une epee courte.

-- Ah ! Marauds ! Pendards ! Butors ! s'ecria-t-il d'une voix puissante, en distribuant les coups a la volee.

Les escarpes s'ecarterent comme mouches devant ses moulinets.

L'un des tire-laine passant a sa portee, il l'empoigna par le col et le jeta contre le mur. Toute la troupe detala sans demander son reste, et le bruit d'une course precipitee decrut le long des fosses. Puis ce fut le silence.

Philippe d'Aunay, haletant, avanca vers son frere.

-- Blesse ? demanda-t-il.

-- Non, dit Gautier, hors d'haleine lui aussi, en se frottant l'epaule. Et toi ?

-- Non plus. Mais c'est miracle d'en etre sortis.

Ensemble, ils se tournerent vers leur sauveur qui revenait vers eux, rengainant son epee. Il etait de grande taille, large, puissant ; un souffle brutal s'echappait de ses narines.

-- Eh bien ! Messire, lui cria Gautier, nous vous devons un beau cierge. Sans vous, nous n'aurions pas tarde a flotter le ventre en l'air. A qui sommes-nous redevables...

L'homme riait, d'un rire large et gras, un peu force. Le vent poussait les nuages et les effilochait devant la lune. Les deux freres reconnurent le comte Robert d'Artois.

-- Eh ! Par dieu, Monseigneur, c'etait donc vous ! s'ecria Philippe.

-- Eh ! Par diable, mes damoiseaux, repondit l'homme, mais je vous reconnais aussi ! Les freres d'Aunay ! s'ecria-t-il. Les plus jolis garcons de la cour. Du diable si je m'attendais... Je passais sur la rive, j'entends la rumeur qui s'y faisait ; je me dis : << Voici surement quelque paisible bourgeois qu'on detrousse. >> Il est vrai que Paris est infeste de coupe-jarrets, et que ce Ployebouche de prevot... Ployecul devrait-on l'appeler... est plus occupe a lecher les orteils de Marigny qu'a assainir sa ville.

-- Monseigneur, dit Philippe, nous ne savons comment vous assurer d'assez de graces...

-- Petite affaire ! dit Robert d'Artois en abattant sa patte sur l'epaule de Philippe, qui en chancela. Un plaisir pour moi. C'est le mouvement naturel de tout gentilhomme que de se porter au secours des gens qu'on attaque. Mais l'agrement est double lorsqu'il s'agit de seigneurs de connaissance, et je suis bien aise d'avoir conserve a mes cousins Valois et Poitiers leurs meilleurs ecuyers. Mon seul regret est qu'il ait fait si sombre. Ah ! Si la lune s'etait plus tot montree, j'aurais aime decoudre quelques-uns de ces trousse-gousset. Je n'ai point ose piquer vraiment, de crainte de vous trouer... Mais dites-moi, mes damoiseaux, qu'aviez-vous a muser dans ce fangeux reduit ?

-- Nous... nous promenions, dit Philippe d'Aunay, gene.

Le geant eclata de rire.

-- Vous vous promeniez ! Le bel endroit, et la belle heure pour ce faire ! Vous vous promeniez... dans la boue jusqu'aux fesses. Ils vous ont de ces dires ! Et ils veulent qu'on les croie ! Ah ! Jeunesse ! dit-il jovialement en ecrasant de nouveau l'epaule de Philippe. Toujours en quete d'amour, et le haut-de-chausses en feu ! Il est beau d'avoir votre age.

Soudain il apercut leurs aumonieres qui scintillaient.

-- Matin ! s'ecria-t-il. Le haut-de-chausses en feu, mais joliment decore ! Bel ornement, mes damoiseaux, bel ornement.

Il soupesait l'aumoniere de Gautier.

-- Habile travail... Precieuse matiere. Et brillant neuf... Ce ne sont point des payes d'ecuyers qui permettent de s'offrir de pareilles bougettes. Les tire-laine n'auraient pas fait mauvaise affaire.

Il s'agitait, gesticulait, tout roussatre dans la demi-clarte, enorme, tapageur et graveleux. Il commencait a irriter serieusement les nerfs des deux freres. Mais comment dire a qui vient de vous sauver la vie qu'il se veuille meler de ce qui le regarde ?

-- L'amour paie, mes gentillets, continua-t-il tout en marchant entre eux. Il faut croire que vos maitresses sont de bien hautes dames, et bien genereuses. Les jeunes d'Aunay ! Qui aurait pu croire cela !...

-- Monseigneur se trompe, dit Gautier assez froidement. Ces bourses nous viennent de famille.

-- Tout juste, j'en etais sur, dit d'Artois. D'une famille qu'on vient visiter, a pres de minuit, sous les murs de la tour de Nesle !... Bon, bon, on se taira. Pour l'honneur de vos belles. Je vous approuve, mes gentillets. Les dames qu'on baise, il en faut preserver la renommee ! Dieu vous assiste, damoiseaux. Et ne sortez plus de nuit avec toute votre joaillerie.

Il partit d'un nouvel eclat de rire, cogna les deux freres l'un contre l'autre dans un grand geste d'embrassade, et puis les planta la, inquiets, contraries, sans leur laisser le temps de lui renouveler des remerciements. Il franchit le ponceau qui enjambait les fosses, et s'eloigna par les champs, en direction de Saint-Germain-des-Pres. Les freres d'Aunay remonterent vers la porte de Buci.

-- Il vaudrait mieux qu'il n'allat pas raconter a toute la cour ou il nous a trouves, dit Philippe. Le crois-tu capable de fermer sa large gueule ?

-- Je pense, dit Gautier. Ce n'est point un mechant gaillard. Sans sa large gueule, comme tu dis, et ses larges bras, nous ne serions pas la. Ne nous montrons pas ingrats, pas si vite.

-- D'ailleurs, nous aurions pu lui demander ce qu'il faisait lui-meme dans ce coin.

-- Il cherchait des ribaudes, j'en jurerais ! Et a present, il doit s'en aller vers quelque bordeau, dit Philippe.

Il se trompait. Robert d'Artois n'avait fait qu'un detour par le Pre-aux-Clercs. Apres un moment il revint vers la berge, aux abords de la Tour. Il siffla, de ce meme sifflement leger qui avait precede la bagarre.

Et six ombres, comme precedemment, se detacherent de la nuit, plus une septieme qui se leva d'une barque. Mais les ombres cette fois se tenaient dans une attitude respectueuse.

-- C'est bon, vous avez bien accompli votre travail, dit d'Artois, et tout s'est passe comme je vous l'avais demande. Tiens, Carl-Hans ! ajouta-t-il en appelant le chef des gredins ; partagez-vous cela.

Et il lui jeta une bourse.

-- Vous m'avez flanque un rude coup a l'epaule, Monseigneur, dit le tire-laine.

-- Bah ! C'etait compris dans le marche, repondit d'Artois en riant. Disparaissez a present. Si j'ai derechef besoin de vous, je vous en avertirai.

Puis il monta dans la barque arretee a l'angle du fleuve et du fosse, et qui s'enfonca sous son poids. L'homme qui se mit aux rames etait celui qui avait fait traverser les freres d'Aunay.

-- Etes-vous satisfait, Monseigneur ? demanda-t-il. Il avait perdu son ton geignard, semblait rajeuni de dix ans et ne menageait plus sa vigueur.

-- Pleinement, mon brave Lormet ! Tu leur as joue ton tour a merveille, dit le geant. Maintenant je sais ce que je voulais savoir.

Il se renversa en arriere dans la barque, etendit ses jambes monumentales et laissa pendre sa grande patte dans l'eau noire.





DEUXIEME PARTIE



LES PRINCESSES ADULTERES





I



LA BANQUE TOLOMEI


Messer Spinello Tolomei prit un grand air de reflexion puis, baissant la voix comme s'il avait craint qu'on n'ecoutat aux portes, il dit :

-- Deux milles livres, en avance ? Est-ce bonne somme vous convenant, Monseigneur ?

Son oeil gauche etait clos ; son oeil droit brillait, innocent et tranquille.

Bien qu'il fut depuis de longues annees installe en France, il n'avait pu se defaire de son accent italien. C'etait un gros homme, au menton double, au teint brun. Ses cheveux grisonnants, soigneusement tailles, retombaient sur le col de sa robe de drap fin, bordee de fourrure, et tendue a la ceinture sur son ventre en poire. Quand il parlait, il elevait des mains grasses et pointues, et les frottait doucement l'une contre l'autre. Ses ennemis assuraient que son oeil ouvert etait celui du mensonge, et qu'il tenait ferme l'oeil de la verite.

Ce banquier, l'un des plus puissants de Paris, avait des manieres d'eveque. En cet instant tout au moins, ou il s'adressait a un prelat.

Le prelat etait Jean de Marigny, homme jeune et mince, elegant, celui-la meme qui, la veille, au Tribunal episcopal, devant le portail de Notre-Dame, s'etait fait remarquer par ses poses alanguies avant de s'emporter si fort contre le grand-maitre. Archeveque de Sens, dont dependait le diocese de Paris, et frere d'Enguerrand de Marigny, il touchait du plus pres aux affaires du royaume[13].

-- Deux mille livres ? fit-il.

Il feignit de deplisser sur son genou la precieuse etoffe de sa robe violette, pour cacher l'heureuse surprise que lui causait le chiffre enonce par le banquier.

-- Ma foi, cette somme me convient assez, reprit-il en affectant un air detache. J'aimerais donc que les choses fussent reglees au plus vite.

Le banquier le guettait comme un gros chat guette un bel oiseau.

-- Mais nous pouvons les regler ceans, repondit-il.

-- Fort bien, dit le jeune archeveque. Et quand voulez-vous que vous soient apportes les...

Il s'interrompit, car il avait cru entendre du bruit derriere la porte. Mais non. Tout etait tranquille. On percevait seulement les rumeurs habituelles du matin dans la rue des Lombards, les cris des repasseurs de lames, des marchands d'eau, d'herbes, d'oignons, de cresson de fontaine, de fromage blanc et de charbon de bois. << Au lait, commeres, au lait... J'ai du bon fromage de Champagne !... Charbon ! Un sac pour un denier...>> Par les fenetres a trois ogives, faites selon la mode siennoise, la lumiere venait eclairer doucement les riches tapisseries, les credences de chene, le grand coffre barde de fer.

-- Les... articles ? dit Tolomei, achevant la phrase de l'archeveque. A votre convenance, Monseigneur, a votre convenance.

Il ouvrit le coffre et en sortit deux sacs qu'il posa sur un meuble a ecrire encombre de plumes d'oie, de parchemins, de tablettes et de stylets.

-- Mille dans chacun, dit-il. Prenez-les des a present si vous le desirez. Ils etaient appretes pour vous. Vous voudrez bien, Monseigneur, me signer cette decharge...

Et il tendit a Jean de Marigny un feuillet et une plume d'oie.

-- Volontiers, dit l'archeveque en prenant la plume, sans se deganter.

Mais comme il allait signer, il eut une hesitation. Sur la decharge etaient enumeres les << articles >> qu'il devait remettre a Tolomei pour que celui-ci les negociat : materiel d'eglise, ciboires en or, croix precieuses, armes rares, toutes choses provenant de biens saisis naguere dans les commanderies de Templiers, et gardes a l'archidiocese. Or ces biens eussent du revenir, partie au Tresor royal, et partie a l'ordre des Hospitaliers. C'etait un detournement, une belle malversation que le jeune prelat commettait la, et sans perdre de temps. Apposer une signature au bas de cette liste, alors que le grand-maitre etait juste grille de la nuit...

-- J'aimerais mieux..., dit-il.

-- Que les articles ne soient pas vendus en France ? dit Tolomei. Cela va de soi, Monseigneur. Non sono pazzo, comme on dit en mon pays ; je ne suis pas fou.

-- Je voulais dire... cette decharge...

-- Personne d'autre que moi ne la verra jamais. Ce n'est pas plus mon interet que le votre. Nous autres banquiers sommes un peu comme les pretres, Monseigneur. Vous confessez les ames ; nous confessons les bourses, et sommes nous aussi tenus au secret. Et bien que je sache que ces fonds ne serviront qu'a fournir votre inepuisable charite, je n'en soufflerai mot. C'est seulement dans le cas ou il nous arriverait malheur, a l'un ou l'autre... que Dieu nous en garde.

Il se signa, et puis rapidement, derriere la table, il fit les cornes avec les doigts de la main gauche.

-- Ce ne sera pas trop lourd ? poursuivit-il en designant les sacs, comme si pour lui l'affaire ne souffrait plus discussion.

-- J'ai mes serviteurs en bas, repondit l'archeveque.

-- Alors... ici, je vous prie, dit Tolomei, en marquant du doigt, sur le feuillet, la place ou l'archeveque devait signer.

Celui-ci ne pouvait plus reculer. Quand on est force de prendre des complices, on est bien oblige de leur faire confiance...

-- Vous voyez d'ailleurs, Monseigneur, reprit le banquier, qu'a pareille somme, je ne puis guere attendre de profit. J'aurai les peines et point de benefices. Mais je veux vous avantager parce que vous etes un homme puissant, et que l'amitie des hommes puissants est plus precieuse que l'or.

Il avait prononce cela d'un ton debonnaire, mais son oeil gauche etait toujours ferme.

<< Apres tout, le bonhomme dit vrai >>, pensa Jean de Marigny.

Et il signa la decharge.

-- A propos, Monseigneur, dit Tolomei, savez-vous comment le roi... que Dieu le preserve... a recu les chiens a lievre que je lui ai envoyes hier ?

-- Ah ! Comment ? C'est donc de vous que vient ce grand levrier qui ne le quitte plus et qu'il appelle Lombard ?

-- Il l'a appele Lombard ? Je suis content de l'apprendre. Le roi notre Sire a bien de l'esprit, dit Tolomei en riant. Figurez-vous qu'hier matin, Monseigneur...

Il allait raconter l'histoire lorsqu'on frappa a la porte. Un commis parut, annoncant que le comte Robert d'Artois demandait a etre recu.

-- Bien. Je vais le voir, dit Tolomei en renvoyant du geste son commis.

Jean de Marigny s'etait rembruni.

-- Je prefererais... ne pas le rencontrer, dit-il.

-- Certes, certes, repondit le banquier avec douceur. Monseigneur d'Artois est un grand parleur.

Il agita une clochette. Une tenture s'ecarta aussitot et un jeune homme en justaucorps serre penetra dans la piece. C'etait le garcon qui, la veille, avait failli renverser le roi de France.

-- Mon neveu, lui dit le banquier, reconduis Monseigneur sans passer par la galerie, en veillant a ce qu'il ne rencontre personne. Et porte-lui ceci jusqu'a la rue, ajouta-t-il en lui mettant les deux sacs d'or dans les bras. A vous revoir, Monseigneur !

Messer Spinello Tolomei s'inclina bien bas pour baiser l'amethyste au doigt du prelat. Puis il souleva la tenture.

Lorsque Jean de Marigny fut sorti, le Siennois revint vers la table, prit le recu signe, le plia soigneusement.

-- Coglione ! murmura-t-il. Vanesio, ladro, ma sopratutto coglione.

Son oeil gauche un instant s'etait ouvert. Ayant serre le document dans le coffre, il quitta la piece a son tour, pour accueillir son autre visiteur.

Il descendit au rez-de-chaussee et traversa la grande galerie, eclairee par six fenetres, ou etaient installes ses comptoirs ; car Tolomei n'etait pas seulement banquier, mais aussi importateur et marchand de denrees rares, depuis les epices et les cuirs de Cordoue jusqu'aux draps de Flandre, aux tapis de Chypre brodes d'or, aux essences d'Arabie.

Une dizaine de commis s'occupaient des clients qui entraient et sortaient sans cesse ; les comptables faisaient leurs calculs, a l'aide d'echiquiers speciaux sur les cases desquels ils empilaient des jetons de cuivre ; et la galerie entiere resonnait du sourd bourdonnement du commerce.

Tout en avancant rapidement, le gros Siennois saluait quelqu'un, rectifiait un chiffre, houspillait un employe ou faisait refuser, d'un niente prononce entre les dents, une demande de credit.

Robert d'Artois etait penche sur un comptoir d'armes du Levant et soupesait un lourd poignard damasquine.

Le geant se retourna d'un mouvement brusque quand le banquier lui posa la main sur le bras, et prit cet air rustre et jovial qu'il affectait generalement.

-- Alors, Monseigneur, lui dit Tolomei, besoin de moi ?

-- Ouais, fit le geant. Deux choses a vous demander.

-- La premiere, j'imagine, c'est de l'argent ?

-- Chut ! grogna d'Artois. Est-ce que tout un chacun doit savoir, usurier de mes tripes, que je vous dois des fortunes ? Allons causer chez vous.

Ils sortirent de la galerie. Une fois dans son cabinet, au premier etage, et la porte refermee, Tolomei dit :

-- Monseigneur, si c'est pour un nouveau pret, je crains que ce ne soit plus possible.

-- Pourquoi ?

-- Cher Monseigneur Robert, repliqua posement Tolomei, quand vous avez fait proces a votre tante Mahaut pour l'heritage du comte d'Artois, c'est moi qui ai paye les frais. Ce proces, vous l'avez perdu.

-- Mais je l'ai perdu par infamie, vous le savez bien ! s'ecria d'Artois. Je l'ai perdu par les intrigues de cette chienne de Mahaut... qu'elle en creve !... On lui a donne l'Artois, pour que la Franche-Comte, par sa fille, revienne a la couronne. Marche de coquins. Mais en vraie justice, je devrais etre pair du royaume et le plus riche baron de France. Et je le serai, vous m'entendez Tolomei, je le serai !

Et, de son poing enorme, il frappait la table.

-- Je vous le souhaite, dit Tolomei toujours calme. Mais en attendant, vous avez perdu votre proces.

Il avait abandonne ses manieres d'eglise, et en usait avec d'Artois bien plus familierement qu'avec l'archeveque.

-- J'ai quand meme recu la chatellenie de Conches et la promesse du comte de Beaumont-le-Roger, avec cinq mille livres de revenus, repondit le geant.

-- Mais votre comte n'est toujours pas constitue, et vous ne m'avez rien rembourse. Au contraire.

-- Je n'arrive point a me faire verser mes revenus. Le Tresor me doit les arrerages de plusieurs annees...

-- ... dont vous m'avez engage une bonne part. Il vous a fallu de l'argent pour reparer les toitures de Conches et les ecuries...

-- Elles avaient brule, dit Robert.

-- Bon. Et puis il vous a fallu encore de l'argent pour entretenir vos partisans en Artois...

-- Et que ferais-je sans eux ? C'est grace a ces feaux amis, a Fiennes, a Souastre, a Caumont et aux autres, que je gagnerai ma cause un jour, et les armes a la main s'il le faut... Et puis dites-moi, messer banquier...

Et le geant changea de ton, comme s'il en avait assez de jouer les ecoliers qu'on semonce. Il prit le banquier par la robe, entre le pouce et l'index, et commenca de le soulever, doucement.

-- ... Dites-moi donc... vous m'avez paye mon proces, mes ecuries, mes partisans, soit. Mais n'avez-vous pas fait quelques bonnes petites recettes grace a moi ? Qui donc vous a annonce voici sept ans que les Templiers allaient etre pieges comme lapins en garenne, et vous a conseille de leur faire quelques emprunts que vous n'avez jamais eu a leur rendre ? Qui donc vous a averti des rognages de monnaie, ce qui vous a permis de mettre tout votre or en marchandises, que vous avez revendues avec un tiers de gain ? Hein ! Qui donc ?

Les traditions de la finance sont eternelles, et toujours la haute banque eut ses informateurs aupres des gouvernements. Le principal informateur de messer Spinello Tolomei etait le comte Robert d'Artois, parce que celui-ci etait l'ami et le commensal de Monseigneur le frere du roi, Charles de Valois, qui siegeait au Conseil etroit et lui racontait tout.

Tolomei se degagea, defroissa le pli de sa robe, sourit, et dit, la paupiere gauche toujours close :

-- Je reconnais, Monseigneur, je reconnais. Vous m'avez quelquefois bien utilement renseigne. Mais helas...

-- Quoi, helas ?

-- Helas ! Les benefices que vous m'avez fait faire sont loin de couvrir les sommes que je vous ai avancees.

-- Est-ce vrai ?

-- C'est vrai, Monseigneur, dit Tolomei de l'air le plus innocent et le plus profondement desole.

Il mentait, et il etait sur de pouvoir le faire impunement, car Robert d'Artois, s'il etait habile a l'intrigue, s'entendait peu aux calculs d'argent.

-- Ah ! fit ce dernier, depite.

Il se gratta la couenne, balanca le menton de droite a gauche.

-- Tout de meme, les Templiers... Vous devez etre bien content, ce matin ? demanda-t-il.

-- Oui et non, Monseigneur ; oui et non. Depuis longtemps deja ils ne faisaient plus tort a notre negoce. A qui va-t-on s'en prendre, maintenant ? A nous autres, aux Lombards, comme on dit... Le metier de marchand d'or n'est point facile. Et pourtant, sans nous, rien ne pourrait se faire... A propos, ajouta Tolomei, Monseigneur de Valois vous a-t-il appris si l'on allait encore changer le cours de la livre parisis comme je l'ai entendu assurer ?

-- Non, non ; rien de tel... Mais cette fois, dit d'Artois qui suivait son idee, je tiens Mahaut. Je tiens Mahaut parce que je tiens ses filles et sa cousine. Et je vais les etrangler... crac... comme de malfaisantes belettes !

La haine lui durcissait les traits et lui dessinait un masque presque beau. Il s'etait de nouveau rapproche de Tolomei. Celui-ci pensait : << Cet homme-la, pour sa vengeance, est capable de n'importe quoi... De toute facon, je suis decide a lui preter encore cinq cents livres...>> Puis il dit :

-- De quoi s'agit-il ?

Robert d'Artois baissa la voix. Ses yeux brillaient.

-- Les petites catins ont des amants, et depuis cette nuit j'en sais les noms. Mais silence ! Je ne veux point donner l'eveil... pas encore.

Le Siennois se mit a reflechir. On le lui avait deja dit ; il ne l'avait pas cru.

-- En quoi cela peut-il vous servir ? demanda-t-il.

-- Me servir ? s'ecria d'Artois. Mais voyons, banquier, vous imaginez la honte ? La future reine de France et ses belles-soeurs, pincees comme des ribaudes avec leurs freluquets... C'est scandale jamais oui ! Les deux familles de Bourgogne sont plongees dans cette crotte jusqu'a la gueule ; Mahaut perd tout credit a la cour ; les mariages sont dissous ; les heritages disparaissent des espoirs de la couronne ; je requiers alors reprise de mon proces, et je le gagne !

Il marchait de long en large et ses pas faisaient vibrer le plancher, les meubles, les objets.

-- Et c'est vous, dit Tolomei, qui allez decouvrir la honte ? Vous irez trouver le roi...

-- Mais non, messer, pas moi. Moi, on ne m'entendrait pas. Quelqu'un d'autre de bien mieux designe... Mais qui n'est pas en France... Et c'est precisement la seconde chose que je venais vous demander. Il me faudrait un homme sur et peu voyant pour aller en Angleterre porter un message.

-- A qui, Monseigneur ?

-- A la reine Isabelle.

-- Ah ! bah !... murmura le banquier.

Puis il y eut un silence, pendant lequel on n'entendit que les bruits de la rue.

-- Il est vrai que Madame Isabelle ne passe pas pour cherir beaucoup ses belles-soeurs de France, dit enfin Tolomei qui n'avait pas besoin d'en entendre davantage pour comprendre comment d'Artois avait monte son complot. Vous etes fort son ami, je crois, et vous futes la-bas il y a peu de jours ?

-- J'en suis revenu la semaine passee, et j'ai ete assez vite en besogne.

-- Mais pourquoi n'envoyez-vous pas a Madame Isabelle un homme a vous, ou bien un chevaucheur de Monseigneur de Valois ?

-- Mes hommes sont connus et ceux de Monseigneur de Valois aussi, dans ce pays ou tout le monde surveille tout le monde ; on aurait tot fait de me gacher mon affaire. J'ai pense qu'un marchand, mais un marchand en qui l'on puisse se fier, conviendrait mieux. Vous ne manquez pas de gens qui voyagent pour vous... D'ailleurs, le message n'aura rien qui puisse faire inquieter le porteur...

Tolomei regarda le geant dans les yeux, medita un moment, puis, enfin, il secoua sa clochette de bronze.

-- Je vais essayer de vous rendre encore une fois service, dit-il. La tenture s'ecarta et le meme jeune homme qui avait accompagne l'archeveque reparut. Le banquier le presenta.

-- Guccio Baglioni, mon neveu, nouvellement arrive de Sienne. Je ne crois point que les prevots et sergents de notre ami Marigny le connaissent encore... Bien qu'hier matin, ajouta Tolomei a mi-voix en regardant le jeune homme avec une feinte severite, il se soit distingue par une belle prouesse au vu du roi de France... Comment le trouvez-vous ?

Robert d'Artois considera Guccio.

-- Joli garcon, dit-il en riant ; bien tourne, mollet sec, taille mince, yeux de troubadour. Est-ce lui que vous depecheriez, messire Tolomei ?

-- C'est un autre moi-meme, dit le banquier... en moins gros et en plus jeune. J'ai ete comme lui, figurez-vous, mais je suis seul a m'en souvenir.

-- Si le roi Edouard le voit, bougre comme on le connait, vous risquez fort que ce jouvenceau ne vous revienne jamais.

Et, la-dessus, le geant partit d'un grand rire auquel se joignirent l'oncle et le neveu.

-- Guccio, dit Tolomei, tu vas connaitre l'Angleterre. Tu partiras demain a l'aube crevant ; tu te rendras a Londres chez notre cousin Albizzi...

-- Albizzi, je connais ce nom, interrompit d'Artois. Ah ! Mais oui, c'est le fournisseur de la reine Isabelle...

-- Vous voyez, Monseigneur... Donc tu te rendras chez Albizzi, et la, avec son aide, tu iras a Westmoutiers delivrer a la reine, et a elle seule, le message que Monseigneur va ecrire. Je te dirai tout a l'heure plus longuement ce que tu devras faire.

-- Je prefererais dicter, dit d'Artois ; je me sers mieux d'un epieu que de vos satanees plumes d'oie.

Tolomei pensa : << Et mefiant en plus, le gaillard ; il ne veut pas laisser de traces. >>

-- A votre guise, Monseigneur. Je vous ecoute. Et il prit lui-meme sous la dictee la lettre suivante :

<< Madame,

Les choses que nous avions devinees sont veridiques et plus honteuses encore qu'il se pouvait croire. Je sais les personnes et les ai si bien decouvertes qu'elles ne sauraient echapper si nous faisons hate. Mais vous seule avez puissance assez pour accomplir ce que nous escomptons, et mettre terme par votre venue a tant de vilenie qui noircit moult l'honneur de vos parents. Je n'ai d'autre desir que d'etre en tout votre serviteur de corps et d'ame. >>

-- La signature, Monseigneur ? demanda Tolomei.

-- La voici, repondit d'Artois en sortant de sa bourse une enorme bague d'argent qu'il tendit au jeune homme. Il en portait une semblable au pouce, mais en or.

-- Tu remettras ceci a Madame Isabelle ; elle saura... Mais es-tu sur, troubadour, de te faire accorder audience des ton arrivee ?

-- Bah ! Monseigneur, dit Tolomei, nous ne sommes pas trop mal places aupres des souverains d'Angleterre. Quand le roi Edouard est venu l'annee passee, avec Madame Isabelle, il a emprunte a nos compagnies vingt mille livres que nous nous sommes associes pour lui fournir, et qu'il ne nous a pas encore rendues.

-- Lui aussi ? s'ecria d'Artois. A propos, banquier, et cette... premiere chose que je venais vous demander ?

-- Ah ! Je ne vous resisterai jamais, Monseigneur, dit Tolomei en soupirant.

Et il alla prendre dans le coffre un sac qu'il remit a d'Artois en ajoutant :

-- Cinq cents livres. C'est tout ce que je puis. Nous marquerons cela a votre compte, ainsi que le voyage de votre messager.

-- Ah ! banquier, banquier, s'ecria d'Artois, avec un grand sourire qui illumina son visage, tu es un ami. Quand j'aurai repris mon comte paternel, je ferai de toi mon argentier.

-- J'y compte bien, Monseigneur, dit l'autre en s'inclinant.

-- Et sinon, je t'emmenerai avec moi dans l'Enfer pour que tu m'achetes les faveurs du Diable.

Et le geant sortit, trop large pour la porte, en faisant sauter le sac d'or comme une balle dans sa paume.

-- Vous lui avez encore donne de l'argent, mon oncle ? dit Guccio en hochant la tete avec reprobation. Vous aviez pourtant bien dit...

-- Guccio mio, Guccio mio, repondit doucement le banquier (et maintenant il avait les deux yeux bien ouverts), rappelle-toi toujours ceci : les secrets des grands de ce monde sont l'interet de l'argent que nous leur pretons. Dans ce meme matin, Monseigneur Jean de Marigny et Monseigneur d'Artois m'ont donne sur eux des lettres de credit qui valent plus que de l'or, et que nous saurons negocier en leur temps. Quant a l'or... nous allons en rattraper un peu.

Il resta pensif un instant et reprit :

-- En revenant d'Angleterre, tu feras un detour. Tu passeras par Neauphle-le-Vieux.

-- Bien, mon oncle, repondit Guccio sans enthousiasme.

-- Notre commis de la-bas n'arrive pas a recouvrir une creance que nous avons sur les chatelains de Cressay. Le pere vient de mourir. Les heritiers refusent de payer. Il semble qu'ils n'aient plus rien.

-- Et comment faire, s'ils n'ont plus rien ?

-- Bah ! Ils ont des murs, ils ont une terre, ils ont peut-etre des parents. Ils n'ont qu'a emprunter ailleurs de quoi nous rendre. S'ils ne peuvent, tu vas voir le prevot de Montfort, tu fais saisir, tu fais vendre. C'est dur, je sais. Mais un banquier doit s'habituer a etre dur. Pas de pitie pour les petits clients, sinon nous ne pourrions plus servir les gros. A quoi penses-tu, figlio mio ?

-- A l'Angleterre, mon oncle, repondit Guccio. Le retour par Neauphle lui paraissait une corvee, mais qu'il acceptait de bon gre ; toute sa curiosite, tous ses reves d'adolescent etaient deja tournes vers Londres. Il allait traverser la mer pour la premiere fois... La vie de marchand lombard etait decidement une vie agreable, et qui menageait de belles surprises. Partir, courir les routes, porter aux princes des messages secrets...

Le vieil homme contempla son neveu avec un air de profonde tendresse. Guccio etait la seule affection de ce coeur ruse et use.

-- Tu vas faire un beau voyage, et je t'envie, dit-il. Peu de gens a ton age ont l'occasion de voir autant de pays. Instruis-toi, fouine, furete, regarde tout, fais parler et parle peu. Prends garde a qui t'offre a boire ; ne donne pas aux filles plus d'argent qu'elles ne valent, et veille bien a te decouvrir devant les processions... Et si tu croises un roi sur ton chemin, fais en sorte qu'il ne m'en coute pas cette fois un cheval ou un elephant.

-- Est-il vrai, mon oncle, demanda Guccio en souriant, que Madame Isabelle est aussi belle qu'on le dit ?





II



LA ROUTE DE LONDRES


Certaines gens revent toujours de departs et d'aventures pour se donner, aux yeux des autres et d'eux-memes, des manieres de heros. Puis, quand ils sont au milieu de l'affaire et qu'un peril survient, ils se mettent a penser : << Quelle sottise m'a donc pousse, et qu'avais-je besoin de venir me fourrer ou je suis ? >> C'etait tout juste le cas du jeune Guccio Baglioni. Il n'avait rien tant desire que de connaitre la mer. Mais maintenant qu'il etait dessus, il aurait paye fort cher pour etre ailleurs.

On se trouvait en pleines marees d'equinoxe, et les navires n'avaient guere ete nombreux ce jour-la a lever l'ancre. Faisant un peu le fendant sur les quais de Calais, la dague au cote et le manteau rejete sur l'epaule, Guccio avait enfin trouve un patron de bateau qui voulut bien l'embarquer. Ils etaient partis au soir, et la tempete s'etait levee presque a la sortie du port. Enferme dans un reduit menage sous le pont, pres du grand mat... << C'est l'endroit ou cela bouge le moins >>, avait dit le patron... et ou un bat-flanc de bois servait de couchette, Guccio etait en train de passer la pire nuit de sa vie.

Les vagues frappaient comme a coups de belier contre le bateau, et Guccio sentait le monde basculer autour de lui. Il roulait du bat-flanc sur le plancher et se debattait longuement dans une obscurite totale, tantot heurtant la charpente et tantot les paquets de cordages durcis par l'eau. La coque semblait sur le point d'eclater. Entre deux haletements de la tempete, Guccio entendait les voiles claquer et des masses d'eau s'effondrer sur le pont. Il se demandait si tout l'equipage n'avait pas ete balaye, et s'il n'etait pas seul survivant a bord d'un navire desempare que le flot lancait contre le ciel pour le rejeter aussitot vers les abimes.

<< Surement je vais mourir, se disait Guccio. Comme c'est sot de mourir de la sorte, a mon age, englouti au milieu de la mer. Jamais je ne reverrai Paris, ni Sienne, ni ma famille, jamais je ne reverrai le soleil. Si seulement j'avais attendu un jour ou deux a Calais ! Quelle sottise ! Mais si j'en ressers, par la Madone, je reste a Londres, je me fais debardeur, faquin, n'importe quoi, mais jamais je ne repose le pied sur un bateau. >>

Enfin, il entoura des deux bras le pied du grand mat et, a genoux dans le noir, cramponne, tremblant, l'estomac malade, les vetements trempes, il attendit sa fin en promettant des ex-voto a Santa Maria delle Nevi, a Santa Maria della Scala, a Santa Maria dei Servi, a Santa Maria del Carmine, autant dire a toutes les eglises de Sienne qu'il connaissait.

Avec l'aube, la tempete se calma. Guccio, epuise, regarda autour de lui : les caisses, les voiles, les prelarts, les ancres et les cordages s'entassaient dans un effrayant desordre ; au fond du bateau, sous le plancher disjoint, une nappe d'eau clapotait.

La trappe qui donnait acces au pont s'ouvrit, et une voix rude cria :

-- Hola ! Signor ! Avez-vous pu dormir ?

-- Dormir ? repondit Guccio sur un ton plein de rancune. Je pourrais aussi bien etre mort.

On lui lanca une echelle de corde et on l'aida a se hisser sur le pont. Un grand souffle froid l'enveloppa et le fit frissonner sous ses vetements mouilles.

-- Vous ne pouviez donc pas m'avertir qu'on aurait une tempete ? dit Guccio au patron du batiment.

-- Bah ! mon gentilhomme, il est vrai que nous avons eu une mauvaise nuit. Mais vous sembliez si presse... Et puis pour nous, vous savez, c'est chose courante, repondit le patron. Maintenant nous sommes pres de la cote.

C'etait un vieil homme robuste, au poil gris ; il regardait Guccio de maniere un peu goguenarde.

Tendant le bras vers une ligne blanchatre qui sortait de la brume, il ajouta :

-- C'est Douvres, la-bas.

Guccio soupira, en serrant contre lui son manteau.

-- Dans combien de temps arriverons-nous ?

L'autre haussa les epaules et repondit :

-- Deux ou trois heures, pas plus, car le vent souffle du Levant.

Sur le pont, trois matelots etaient etendus, recrus de fatigue. Un autre, accroche au timon du gouvernail, mordait dans un morceau de viande salee, sans quitter des yeux la proue du navire et la cote d'Angleterre.

Guccio s'assit aupres du vieux marin, a l'abri d'une petite cloison de planches qui coupait le vent, et, malgre le jour, le froid et la houle, il tomba endormi.

Lorsqu'il se reveilla, le port de Douvres etalait devant lui son bassin rectangulaire et ses rangees de maisons basses aux murs grossiers, aux toits charges de pierres. A droite de la passe se detachait la demeure du sherif, gardee par des hommes en armes. Le quai, encombre de marchandises empilees sous des auvents, grouillait d'une foule bruyante. La brise charriait des odeurs de poisson, de goudron et de bois pourri. Des pecheurs circulaient, trainant leurs filets et portant leurs lourdes rames sur l'epaule. Des enfants tiraient sur le pave des sacs plus gros qu'eux.

Le bateau, voiles amenees, entra dans le bassin.

La jeunesse a vite fait de recuperer a la fois ses forces et ses illusions. Les dangers surmontes ne servent qu'a lui donner davantage confiance en elle-meme et a la pousser vers d'autres entreprises. Il avait suffi a Guccio d'un sommeil de deux heures pour oublier ses frayeurs de la nuit. Il n'etait pas loin de s'attribuer tout le merite d'avoir domine la tempete ; il y voyait un signe de sa bonne etoile. Debout sur le pont, dans une pose de conquerant, la main serree sur un cordage, il regardait avec une curiosite passionnee venir a lui le royaume d'Isabelle.

Le message de Robert d'Artois cousu dans son vetement et la bague d'argent enfermee dans sa bougette lui semblaient les gages d'un grand avenir. Il allait entrer dans l'intimite du pouvoir, connaitre des rois et des reines, savoir le contenu des traites les plus secrets. Avec ivresse, il devancait le temps ; il se voyait deja un prestigieux ambassadeur, confident ecoute des puissants de la terre, devant qui les plus hauts personnages s'inclinaient. Il participerait aux conseils des princes... N'avait-il pas l'exemple de ses compatriotes Biccio et Musciato Guardi, les deux fameux financiers toscans que les Francais appelaient Biche et Mouche, et qui avaient ete pendant plus de dix ans les tresoriers, les ambassadeurs, les familiers de l'austere Philippe le Bel ? Il ferait mieux qu'eux, et un jour on raconterait l'histoire de l'illustre Guccio Baglioni debutant dans la vie en manquant de renverser le roi de France au coin d'une rue... La rumeur du port lui parvenait comme deja une acclamation.

Le vieux marin jeta une planche entre le bateau et le quai. Guccio paya le prix de son passage et quitta la mer pour la terre ferme.

Ne transportant pas de marchandises, il n'eut point a passer par les << traites >>, c'est-a-dire les douanes. Au premier gamin qu'il rencontra, il demanda d'etre conduit chez le Lombard du lieu.

Les banquiers et marchands italiens de cette epoque possedaient leur propre organisation de courrier et de fret. Formes en << compagnies >> qui portaient le nom de leur fondateur, ils avaient des comptoirs dans toutes les villes principales et dans les ports ; ces comptoirs etaient a la fois une succursale de banque, un bureau de poste prive et une agence de voyage.

Le Lombard de Douvres appartenait a la compagnie Albizzi. Il fut heureux de recevoir le neveu du chef de la compagnie Tolomei, et le traita du mieux qu'il put. Chez lui, Guccio trouva a se laver ; ses vetements furent seches et repasses ; il changea son or francais contre de l'or anglais, et prit un fort repas tandis qu'on lui appretait un cheval.

Tout en mangeant, Guccio raconta la tempete qu'il avait essuyee, en s'y donnant un role avantageux.

Il y avait la un homme arrive de la veille, qui s'appelait Boccacio, ou Boccace, et qui etait voyageur pour le compte de la compagnie Bardi. Il venait lui aussi de Paris, et avait assiste avant son depart au supplice de Jacques de Molay ; il avait, de ses oreilles, entendu la malediction, et il se servait, pour decrire cette tragedie, d'une ironie precise et macabre qui enchanta la tablee italienne. C'etait un personnage d'une trentaine d'annees au visage intelligent et vif, avec des levres minces, et un regard qui semblait s'amuser de tout. Comme il se rendait egalement a Londres, Guccio et lui deciderent de faire chemin ensemble.

Ils partirent au milieu du jour.

Se souvenant des conseils de son oncle, Guccio fit parler son compagnon, qui d'ailleurs ne demandait que cela. Le signor Boccace semblait avoir beaucoup vu. Il etait alle partout, en Sicile, en Venetie, en Espagne, en Flandre, en Allemagne, jusqu'en Orient, et s'etait tire avec habilete de bien des aventures ; il connaissait les moeurs de tous ces pays, avait son opinion personnelle sur la valeur comparee des religions, meprisait assez les moines et detestait l'Inquisition. Il paraissait aussi s'interesser aux femmes ; il laissait entendre qu'il en avait pratique beaucoup, et connaissait sur une foule d'entre elles, illustres ou obscures, de curieuses anecdotes. Il faisait peu de cas de leur vertu, et son langage s'epicait, a leur propos, d'images qui rendaient Guccio songeur. Un esprit libre, ce signor Boccace, et tout a fait au-dessus du commun.

-- J'aurais aime ecrire tout cela si j'avais eu le temps, dit-il a Guccio, toute cette moisson d'histoires et d'idees que j'ai recoltees au long de mes voyages.

-- Que ne le faites-vous, signor ? repondit Guccio.

L'autre soupira, comme s'il avouait quelque reve inexauce.

-- Trop tard... On ne devient pas clerc a mon age, dit-il. Quand on a pour metier de gagner de l'or, apres trente ans on ne peut plus rien faire d'autre. Et puis si j'ecrivais tout ce que je sais, je risquerais d'etre brule.

Cette marche au botte a botte avec un compagnon plein d'interet, a travers une belle campagne verte, enchanta Guccio. Il aspirait avec plaisir l'air printanier ; les fers des chevaux chantaient a ses oreilles une chanson heureuse, et il prenait aussi bonne opinion de lui-meme que s'il avait partage toutes les aventures de son voisin.

Au soir, ils s'arreterent dans une auberge. Les haltes du voyage disposent aux confidences. Tout en buvant devant le feu des pichets de godale, forte biere epicee au genievre, au piment et aux clous de girofle, le signor Boccace raconta a Guccio qu'il avait une maitresse francaise, dont lui etait ne, l'an passe, un garcon baptise Giovanni.

-- On dit que les enfants nes hors mariage sont plus vifs et plus vigoureux que les autres, remarqua sentencieusement Guccio, qui avait quelques bonnes banalites a sa disposition pour nourrir la conversation.

-- Sans doute Dieu leur fait-il des dons d'esprit et de corps pour compenser ce qu'il leur ote d'heritage et de respect, repondit le signor Boccace.

-- Celui-la, en tout cas, aura un pere qui pourra lui apprendre beaucoup.

-- A moins qu'il n'en veuille a son pere de l'avoir mis au jour dans de si mauvaises conditions, dit le voyageur des Bardi.

Ils dormirent dans la meme chambre. Au petit matin, ils reprirent la route. Des lambeaux de brume collaient encore a la terre. Le signor Boccace se taisait ; il n'etait pas un homme de l'aube.

Le temps etait frais, et le ciel s'eclaircit bientot. Guccio decouvrait une contree dont la grace le ravissait. Les arbres etaient encore nus, mais l'air sentait la seve, et la terre etait deja verte d'une herbe fraiche et tendre. D'innombrables haies decoupaient les champs et les collines. Le paysage vallonne, ourle de forets, l'eclat vert et bleu de la Tamise apercue du haut d'une cote, une meute filant a travers pres, suivie par des cavaliers, tout seduisit Guccio. << La reine Isabelle a un beau royaume >>, se disait-il.

A mesure que les lieues passaient, cette reine prenait de plus en plus de place dans ses pensees. Tout en accomplissant sa mission, pourquoi n'essaierait-il pas de plaire ? L'histoire des princes et des empires offrait maints exemples de choses plus etonnantes. << Pour etre reine, elle n'en est pas moins femme ; elle a vingt-deux ans et son epoux ne l'aime pas. Les seigneurs anglais ne doivent pas oser la courtiser, de peur de deplaire au roi. Tandis que moi j'arrive, je suis messager secret ; pour venir j'ai brave la tempete... je mets un genou en terre, je la salue d'un grand coup de bonnet, je baise le bas de sa robe...>>

Deja il polissait les mots par lesquels il allait placer son coeur au service de la jeune souveraine blonde... << Madame, je ne suis point noble, mais je suis libre citoyen de Sienne, et je vaux bien mon gentilhomme. J'ai dix-huit ans, et ne connais pas de plus cher desir que celui de contempler votre beaute, et de vous faire offre de mon ame et de mon sang...>>

-- Nous voici bientot arrives, dit le signor Boccace.

Ils avaient atteint les faubourgs de Londres sans que Guccio s'en fut apercu. Les maisons se rapprochaient le long de la route ; la bonne odeur de foret avait disparu ; l'air sentait la tourbe brulee.

Guccio regardait autour de lui avec surprise. Son oncle Tolomei lui avait annonce une ville extraordinaire, et il ne voyait qu'une interminable succession de villages faits de masures aux murs noirs, avec des ruelles sales ou passaient des femmes chargees de lourds fardeaux, des enfants en guenilles et des soldats de mauvaise mine.

Soudain, dans un grand concours de gens, de chevaux et de charrois, les voyageurs se trouverent devant le pont de Londres. Deux tours carrees en fortifiaient l'entree, entre lesquelles, le soir, on tendait des chaines et l'on fermait d'enormes portes. La premiere chose que remarqua Guccio, ce fut une tete humaine, toute sanglante, plantee sur l'une des piques qui herissaient ces portes. Les corbeaux tournaient autour de ce visage aux yeux creves.

-- La justice du roi des Anglais a fonctionne ce matin, dit le signor Boccace. C'est ainsi que finissent ici les criminels, ou ceux qu'on dit tels pour s'en debarrasser.

-- Curieuse enseigne pour accueillir les etrangers, dit Guccio.

-- Une maniere de leur faire connaitre qu'ils n'arrivent point dans une ville de fleurette et de tendresse.

Ce pont etait le seul qui fut alors jete sur la Tamise ; il formait une veritable rue construite au-dessus de l'eau et dont les maisons de bois, pressees les unes contre les autres, abritaient toutes sortes de negoces.

Vingt arches de soixante pieds de haut soutenaient cet extraordinaire edifice. Il avait fallu pres de cent ans pour le batir, et les Londoniens en etaient fort orgueilleux.

Une eau trouble bouillonnait autour des arches ; du linge sechait aux fenetres ; des femmes vidaient des seaux dans le fleuve.

En comparaison du pont de Londres, le Ponte Vecchio, a Florence, ne semblait qu'un jouet, et l'Arno, aupres de la Tamise, qu'un ruisselet. Guccio en fit la remarque a son compagnon.

-- C'est quand meme nous qui apprenons tout aux autres peuples, repondit celui-ci.

Il leur fallut presque un tiers d'heure pour passer de l'autre cote, tant la foule etait dense, et tenaces les mendiants qui les accrochaient par la botte.

En arrivant sur l'autre rive, Guccio apercut, a main droite, la tour de Londres dont l'enorme masse blanche se detachait sur le ciel gris ; puis, a la suite du signor Boccace, il s'enfonca dans la Cite. Le bruit et l'agitation qui regnaient dans les rues, la rumeur des voix etrangeres, le ciel plombe, la lourde odeur de fumee qui impregnait la ville, les cris qui sortaient des tavernes, l'audace des filles effrontees, la brutalite des soldats braillards, surprirent Guccio.

Au bout de trois cents pas, les voyageurs tournerent a gauche dans Lombard Street, ou toutes les banques italiennes avaient leur etablissement. Maisons de peu de mine sur l'exterieur, a un etage, deux au plus, mais fort bien entretenues, avec des portes cirees et des grilles aux fenetres. Le signor Boccace laissa Guccio devant la banque Albizzi. Les deux compagnons de route se separerent avec beaucoup de chaleur, se feliciterent mutuellement de leur amitie naissante, et se promirent de se revoir tres vite, a Paris.





III



WESTMINSTER


Messer Albizzi etait un homme grand, sec, au long visage brun, avec des sourcils epais et des touffes de cheveux noirs qui sortaient de dessous son bonnet. Il montra au visiteur une affabilite tranquille et seigneuriale. Debout, le corps serre dans une robe de velours bleu sombre, la main posee sur son ecritoire, Albizzi avait l'allure d'un prince toscan.

Tandis que s'echangeaient les compliments d'usage, le regard de Guccio allait des hauts sieges de chene aux tentures de Damas, des tabourets incrustes d'ivoire aux riches tapis qui couvraient le sol, de la cheminee monumentale aux flambeaux d'argent massif. Et le jeune homme ne pouvait s'empecher de faire une evaluation rapide : << Ces tapis... quarante livres, surement... ces flambeaux, le double... La maison, si chaque chambre est a la mesure de celle-ci, vaut trois fois plus que celle de mon oncle. >> Car pour se rever ambassadeur secret et chevalier servant, Guccio n'en etait pas moins marchand, fils, petit-fils et arriere-petit-fils de marchands.

-- Vous auriez du embarquer sur un de mes navires... car nous sommes aussi armateurs... et prendre par Boulogne, dit messer Albizzi, et ainsi, mon cousin, vous auriez fait plus confortable traversee.

Il fit servir de l'hypocras, vin aromatise qu'on buvait en mangeant des dragees. Guccio expliqua le but de son voyage.

-- Votre oncle Tolomei, que j'estime fort, a ete avise de vous envoyer a moi, dit Albizzi en jouant avec le gros rubis qu'il portait a la main droite. Hugh Le Despenser est de mes principaux clients, et obliges. Nous allons par lui arranger l'entrevue.

-- N'est-ce pas l'ami du coeur du roi Edouard ? interrogea Guccio.

-- La maitresse vous voulez dire, la favorite, le pique-bouquet du roi ! Non ; je parle de Hugh Le Despenser le pere. Son influence est plus secrete, mais elle est grande. Il se sert habilement de la bougrerie de son fils, et si les choses continuent comme elles vont, il est en passe de commander au royaume.

-- Mais, dit Guccio, c'est la reine qu'il me faut voir, non le roi.

-- Mon jeune cousin, repondit Albizzi avec un sourire, ici comme ailleurs se trouvent des gens qui, n'appartenant ni a un parti ni a l'adverse, profitent des deux en jouant de l'un sur l'autre. Je sais ce que je puis faire.

Il appela son secretaire et ecrivit rapidement quelques lignes sur un papier qu'il scella.

-- Vous irez a Westmoutiers ce jour d'hui, apres diner, mon cousin, dit-il une fois qu'il eut expedie le secretaire porteur du billet. Je pense que la reine vous donnera audience. Vous serez pour tous un marchand de pierres precieuses et d'orfevrerie, venu expres d'Italie et recommande par moi. En presentant vos bijoux a la reine, vous pourrez lui remettre votre message.

Il alla vers un coffre, l'ouvrit, et en tira une grande boite plate de bois precieux a ferrures de cuivre.

-- Voici vos lettres de creance, ajouta-t-il.

Guccio souleva le couvercle. Des bagues, des agrafes et fermaux, des perles montees en pendentifs, un collier d'emeraudes et de rubis reposaient sur un lit de velours.

-- Et si la reine voulait acquerir un de ces joyaux, que ferais-je ?

Albizzi sourit.

-- La reine ne vous achetera rien directement, car elle n'a pas d'argent avoue, et l'on surveille sa depense. Si elle desire une chose, elle me le laissera savoir. Je lui ai fait confectionner, le mois passe, trois aumonieres qui me sont dues encore.

Apres le repas, dont Albizzi s'excusa qu'il fut menu d'ordinaire mais qui etait digne d'une table de baron, Guccio se rendit a Westminster. Il etait accompagne d'un valet de la banque, sorte de garde du corps, taille en buffle, et qui portait le coffret lie a sa ceinture par une chaine de fer.

Guccio avancait, le menton leve, avec un grand air de fierte, et contemplait la ville comme s'il allait le lendemain en etre proprietaire.

Le palais, imposant par ses proportions gigantesques, mais surcharge de fioritures, lui parut d'assez mauvais gout compare a ce qui se construisait en Toscane, et particulierement a Sienne, dans ces annees-la. << Ces gens manquent deja de soleil, et il semble qu'ils fassent tout pour empecher de passer le peu qu'ils en ont >>, pensa-t-il.

Il arriva par l'entree d'honneur. Les hommes du corps de garde se chauffaient autour de grosses buches. Un ecuyer s'approcha.

-- Signor Baglioni ? Vous etes attendu. Je vais vous conduire, dit-il en francais.

Toujours escorte du valet qui portait le coffret a bijoux, Guccio suivit l'ecuyer. Ils traverserent une cour entouree d'arcades, puis une autre, puis gravirent un large escalier de pierre et penetrerent dans les appartements. Les voutes etaient tres hautes, etrangement sonores. A mesure qu'il avancait a travers une succession de salles glacees et sombres, Guccio s'efforcait en vain de conserver sa belle assurance, mais il avait l'impression de rapetisser. Il vit un groupe de jeunes hommes dont il distingua les riches costumes brodes, les cottes garnies de fourrure ; au flanc gauche de chacun brillait la poignee d'une epee. C'etait la garde de la reine.

L'ecuyer dit a Guccio de l'attendre et le laissa la, parmi les gentilshommes qui le consideraient d'un air narquois et echangeaient des remarques qu'il n'entendait pas.

Soudain Guccio se sentit gagne par une inquietude sourde. Si quelque imprevu allait se produire ? Si dans cette cour qu'il savait dechiree d'intrigues, il allait passer pour suspect ? Si, avant qu'il n'ait vu la reine, on se saisissait de lui, on le fouillait, on decouvrait le message ?

Quand l'ecuyer, revenant le chercher, lui toucha la manche, il sursauta. Il prit le coffret des mains du serviteur d'Albizzi ; mais, dans sa hate, il oublia que le coffret etait attache a la ceinture du porteur, lequel fut projete en avant. La chaine s'embrouilla. Il y eut des rires, et Guccio eprouva l'irritation du ridicule. Si bien qu'il entra chez la reine humilie, empetre, confus, et qu'il se trouva devant elle avant meme de l'avoir vue.

Isabelle etait assise. Une jeune femme au visage etroit, au maintien raide, se tenait debout aupres d'elle. Guccio mit un genou a terre et chercha un compliment qui ne vint point. La presence d'une tierce personne augmentait son desarroi. Mais par quelle sotte illusion s'etait-il figure que la reine serait seule pour le recevoir ?

Ce fut elle qui parla.

-- Lady Le Despenser, voyons les bijoux que nous porte ce jeune Italien, et si ce sont vraiment les merveilles qu'on dit.

Ce nom de Despenser acheva de troubler Guccio. Quel pouvait etre le role d'une Despenser dans l'intimite de la reine ?

S'etant releve sur un geste d'Isabelle, il ouvrit le coffret et le presenta. Lady Le Despenser, y ayant a peine jete un regard, dit d'une voix breve et seche :

-- Ces bijoux sont fort beaux en effet ; mais nous n'en avons que faire. Nous ne pouvons pas les acheter, Madame.

La reine eut un mouvement d'humeur :

-- Alors pourquoi votre beau-pere m'a-t-il pressee de voir ce marchand ?

-- Pour obliger Albizzi, je pense ; mais nous devons deja trop a ce dernier pour acquerir encore.

-- Je sais, Madame, dit alors la reine, que vous, votre epoux et tous vos parents avez si grand soin des deniers du royaume qu'on pourrait croire que ce sont les votres. Mais ici, vous tolererez que je dispose de ma cassette ou, a tout le moins, de ce qu'on m'en a laisse... J'admire d'ailleurs, Madame, que lorsqu'il vient au palais quelque etranger ou marchand, on eloigne toujours, comme par accident, mes dames francaises, afin que votre belle-mere ou vous-meme me teniez une compagnie qui ressemble plutot a une garde. J'imagine que si ces memes joyaux sont presentes a mon epoux et au votre, ceux-ci en trouveront bien l'usage pour s'en parer l'un l'autre comme femmes ne l'oseraient point.

Le ton etait uni et froid ; mais en chaque parole eclatait le ressentiment d'Isabelle contre cette famille qui, en meme temps qu'elle deshonorait la couronne, mettait le Tresor au pillage. Car non seulement les Despenser, pere et mere, s'enrichissaient de l'amour que le roi portait a leur fils, mais l'epouse elle-meme consentait au scandale et y pretait la main.

Vexee de l'algarade, Eleanor le Despenser se retira dans un coin de l'immense piece, mais sans cesser d'observer la reine et le jeune Siennois.

Guccio, reprenant un peu de cet aplomb qui d'ordinaire lui etait naturel et aujourd'hui lui faisait si malencontreusement defaut, osa enfin regarder la reine. C'etait l'instant ou jamais de faire comprendre a celle-ci qu'il plaignait ses malheurs et souhaitait la servir. Mais il rencontra une telle froideur, une telle indifference, qu'il en eut le coeur gele. Les yeux bleus d'Isabelle avaient la meme fixite que ceux de Philippe le Bel. Le moyen d'aller declarer a une telle femme : << Madame, on vous fait souffrir et je veux vous aimer >> ?

Tout ce que put Guccio fut de designer l'enorme bague d'argent, qu'il avait placee dans un coin du coffret, et de dire :

-- Madame, me ferez-vous la faveur de considerer ce cachet et d'en remarquer la ciselure ?

La reine prit la bague, y reconnut les trois chateaux d'Artois graves dans le metal, releva son regard sur Guccio.

-- Ceci me plait a voir, dit-elle. Avez-vous d'autres objets qui soient travail de meme main ?

Guccio sortit de son vetement le message en disant :

-- Les prix en sont inscrits ici.

-- Approchons-nous du jour, que je les voie mieux, repondit Isabelle.

Elle se leva et, accompagnee de Guccio, gagna l'embrasure d'une fenetre ou elle put lire le message tout a loisir.

-- Retournez-vous a Paris ? murmura-t-elle.

-- Aussitot qu'il vous plaira de me l'ordonner, Madame, repondit Guccio du meme ton.

-- Dites alors a Monseigneur d'Artois que je me rendrai en France dans les proches semaines, et que j'agirai comme j'en suis convenue avec lui.

Son visage s'etait un peu anime ; mais son attention se portait tout entiere sur le message, et nullement sur le messager.

Un souci royal de bien payer ceux qui la servaient lui fit cependant ajouter :

-- Je dirai a Monseigneur d'Artois qu'il vous recompense de votre peine mieux que je ne saurais le faire en cet instant.

-- L'honneur de vous voir et de vous obeir, Madame, est certes la plus belle recompense.

Isabelle remercia d'un bref mouvement de tete, et Guccio comprit qu'entre une arriere-petite-fille de Monseigneur Saint Louis et le neveu d'un banquier toscan il y avait des distances qui ne se franchissaient point.

A voix bien haute, afin que la Despenser entendit, Isabelle prononca :

-- Je vous ferai connaitre par Albizzi ce que je deciderai concernant ce fermail. Adieu, messer. Et elle le congedia du geste.





IV



LA CREANCE


En depit de la courtoisie d'Albizzi, qui lui offrait de demeurer quelques jours, Guccio quitta Londres des le lendemain, assez mecontent de lui-meme. Il avait pourtant parfaitement rempli sa mission, et sur ce point ne meritait que des eloges. Mais il ne se pardonnait pas, lui, libre citoyen de Sienne, et qui par la se jugeait l'egal de tout gentilhomme sur la terre, de s'etre a ce point laisse troubler par une presence royale. Car il aurait beau faire, il ne pourrait jamais se cacher que la parole lui avait manque lorsqu'il s'etait trouve devant la reine d'Angleterre, laquelle ne l'avait meme pas honore d'un sourire. << C'est une femme comme une autre apres tout ! Qu'avais-je donc a si fort trembler ? >> se repetait-il avec humeur. Mais il se disait cela alors qu'il etait bien loin de Westminster.

N'ayant pas, comme a l'aller, rencontre de compagnon, il cheminait seul, remachant son depit. Cet etat d'esprit ne le quitta pas de tout le voyage, et ne fit meme que s'exasperer, a mesure que les lieues passaient.

Parce qu'il n'avait pas recu a la cour d'Angleterre l'accueil qu'il escomptait, parce qu'on ne lui avait pas, sur sa seule mine, rendu des honneurs de prince, il s'etait fait l'opinion, lorsqu'il remit le pied en France, que les Anglais constituaient une nation barbare. Quant a la reine Isabelle, si elle etait malheureuse, si son mari la bafouait, elle ne recevait la qu'a proportion de son merite. << Comment ? On traverse la mer, on risque sa vie pour elle, et l'on n'est pas plus remercie que si l'on etait un valet ! Ces gens-la ont de grands airs appris, mais point de manieres de cour, et ils rebutent les meilleurs devouements. Ils n'ont point a s'etonner d'etre si mal aimes et si bien trahis. >>

La jeunesse ne renonce pas aisement a ses desirs d'importance. Sur les memes routes ou, quatre jours plus tot, il s'etait cru deja ambassadeur et amant royal, Guccio se disait rageusement : << J'aurai ma revanche. >> Comment ? Sur qui ? Il n'en savait rien. Mais il lui fallait une revanche.

Et d'abord, puisque le destin et le dedain des rois voulaient le maintenir dans sa condition de Lombard il allait se montrer un Lombard comme on en avait rarement vu. Un banquier puissant, audacieux et retors ; un preteur impitoyable. Son oncle l'avait charge de passer par le comptoir de Neauphle pour recouvrer une creance ? Eh bien ! Les debiteurs ignoraient quelle foudre allait s'abattre sur leur dos !

Prenant par Pontoise pour bifurquer a travers l'Ile-de-France, Guccio arriva a Neauphle-le-Vieux le jour de la Saint-Hugues.

Le comptoir Tolomei occupait une maison proche de l'eglise, sur la place du bourg. Guccio y entra d'un pas de maitre, se fit montrer les registres, houspilla son monde. A quoi le commis principal etait-il bon ? Faudrait-il que lui, Guccio Baglioni, propre neveu du chef de la Compagnie, se derangeat pour chaque creance en souffrance ? Et d'abord, qui etaient ces chatelains de Cressay qui devaient trois cents livres ? On le renseigna. Le pere etait mort ; oui, cela Guccio le savait. Et puis ? Il y avait deux fils, vingt et vingt-deux ans. Que faisaient-ils ? Ils chassaient... Des faineants, evidemment. Il y avait aussi une fille, seize ans... laide certainement, decida Guccio. Et une mere, qui faisait marcher la maison depuis le deces du sire de Cressay. Des gens de bonne noblesse, mais sans un sou vaillant... Combien valaient leur chateau, leurs champs ? Huit cents, neuf cents livres. Ils avaient un moulin, et une trentaine de serfs sur leurs terres.

-- Et vous n'arrivez pas a les faire payer ? s'ecria Guccio. Vous allez voir, avec moi, si cela va durer longtemps ! Comment s'appelle le prevot de Montfort ? Portefruit ? Tres bien. Si ce soir ils n'ont pas rembourse, je vais trouver le prevot[14] et je les fais saisir. Voila !

Il se remit en selle et partit au grand trot pour Cressay, comme s'il allait enlever une place forte a lui tout seul. << Mon or ou la saisie... mon or ou la saisie. Et ils iront s'adresser a Dieu ou a ses saints. >>

Cressay, a une demi-lieue de Neauphle, etait un hameau bati a flanc de val au bord de la Mauldre, riviere qu'on pouvait franchir d'un bon saut de cheval.

Le chateau qu'apercut Guccio n'etait en verite qu'un petit manoir assez delabre, sans fosse d'enceinte puisque la riviere lui servait de defense, avec des tourelles basses et des abords boueux. Tout y montrait la pauvrete et le mauvais entretien. Les toitures s'affaissaient en plusieurs places ; le pigeonnier paraissait peu garni ; les murs moussus avaient des lezardes, et les bois voisins presentaient des saignees profondes.

<< Tant pis. Mon or ou la saisie >>, se repetait Guccio en passant la porte.

Mais quelqu'un avait eu la meme idee un peu avant lui, et c'etait precisement le prevot Portefruit.

Dans la cour, il y avait grand remue-menage. Trois sergents royaux, baton a fleur de lis en main, affolant de leurs ordres quelques serfs guenilleux, faisaient rassembler le betail, lier les boeufs par couple, et monter du moulin des sacs de grain qu'on jetait dans un chariot de la prevote. Les cris des sergents, les galopades des paysans terrifies, les belements d'une vingtaine de brebis, les cris de la volaille, produisaient un beau vacarme.

Personne ne se soucia de Guccio ; personne ne vint lui prendre son cheval dont il attacha lui-meme la bride a un anneau. Un vieux paysan passant aupres de lui dit simplement :

-- Le malheur est sur cette maison. Le maitre serait present qu'il en creverait une deuxieme fois. C'est pas justice !

La porte de la demeure etait ouverte et il en venait les eclats d'une violente discussion.

<< Il parait que je n'arrive pas le bon jour >>, pensa Guccio, dont la mauvaise humeur ne faisait que grandir.

Il monta les marches du seuil et, se guidant sur les voix, penetra dans une salle sombre, aux murs de pierre et au plafond a poutres.

Une jeune fille, qu'il ne prit pas la peine de regarder, vint a sa rencontre.

-- Je viens pour affaire et voudrais parler aux maitres de Cressay, dit-il.

-- Je suis Marie de Cressay. Mes freres sont la, et ma mere aussi, repondit la jeune fille d'une voix hesitante, en montrant le fond de la piece. Mais ils sont fort retenus pour l'heure...

-- N'importe, j'attendrai, dit Guccio.

Et, pour affirmer sa volonte, il alla se planter devant la cheminee et tendit sa botte au feu.

Au bout de la salle, on criait ferme. Encadree de ses deux fils, l'un barbu, l'autre glabre, mais tous deux grands et rougeauds, la dame de Cressay s'efforcait de tenir tete a un quatrieme personnage dont Guccio comprit bientot qu'il etait le prevot lui-meme.

Madame de Cressay, ou dame Eliabel pour le voisinage, avait l'oeil brillant, la poitrine forte, et portait une quarantaine genereuse en chair dans ses vetements de veuve[15].

-- Messire prevot, criait-elle, mon epoux s'est endette a s'equiper pour la guerre du roi ou il a gagne plus de meurtrissures que de profits, tandis que le domaine, sans homme, allait comme il pouvait. Nous avons toujours paye la taille et les aides, et donne l'aumone a Dieu. Qui a mieux fait dans la province, qu'on me le dise ? Et c'est pour engraisser des gens de votre sorte, messire Portefruit, dont les grands-peres allaient nu-pieds dans les ruisseaux, qu'on vient nous piller !

Guccio regarda autour de lui. Quelques escabeaux rustiques, deux chaises a dossier, des bancs scelles au mur, des coffres, et un grand bat-flanc a courtine qui laissait apercevoir sa paillasse, constituaient l'ameublement. Au-dessus de la cheminee etait accroche un vieil ecu aux couleurs deteintes, le bouclier de bataille du feu sire de Cressay.

-- Je ferai plainte au comte de Dreux, continuait dame Eliabel.

-- Le comte de Dreux n'est point le roi, et ce sont les ordres du roi que j'accomplis, repondit le prevot.

-- Je ne vous crois point, messire. Je ne veux point croire que le roi ordonne de traiter comme malfaiteurs des gens qui ont la chevalerie depuis deux cents annees. Ou bien alors le royaume ne va plus guere.

-- Au moins laissez-nous du temps ! dit le fils barbu. Nous paierons par petites sommes.

-- Finissons ces palabres. Du temps, je vous en ai donne et vous n'avez point paye, coupa le prevot.

Il avait les bras courts, la face ronde et le ton tranchant.

-- Mon labeur n'est point d'entendre vos griefs, mais de faire rentrer les dettes, continua-t-il. Vous devez encore au Tresor trois cent trente livres. Si vous ne les avez point, tant pis ; je saisis et je vends.

Guccio pensa : << Ce gaillard a tout juste le langage que je m'appretais a tenir, et quand il sera passe il ne restera guere a prendre. Mauvais voyage, decidement. Faut-il me mettre tout de suite de la partie ? >>

Et il se sentit de la hargne envers ce prevot mal venu qui lui coupait l'herbe sous le pied.

La jeune fille qui l'avait accueilli etait demeuree non loin de lui. Il la regarda mieux. Elle etait blonde, avec de belles ondes de cheveux qui sortaient de sa coiffe, une peau lumineuse, un corps fin, droit et bien forme. Guccio dut reconnaitre qu'il avait trop hativement medit d'elle.

Marie de Cressay, pour sa part, semblait fort genee qu'un inconnu assistat a la scene. Il n'arrivait pas tous les jours qu'un jeune cavalier d'agreable visage, et dont le vetement disait assez la richesse, passat par ces campagnes ; c'etait vraiment malchance que cela se produisit justement quand la famille se montrait sous son plus mauvais jour.

La-bas, au bout de la salle, la discussion se poursuivait.

-- N'est-ce pas assez de perdre son epoux, qu'on doive encore payer six cents livres pour conserver son toit ? Je ferai plainte au comte de Dreux, repetait dame Eliabel.

-- Nous vous en avons deja verse deux cent septante, que nous avons du emprunter, dit le fils barbu.

-- Nous saisir, c'est nous reduire a famine, et nous vendre, c'est nous vouloir morts, dit le second fils.

-- Les ordonnances sont les ordonnances, repliqua le prevot ; je sais mon droit ; je fais la saisie et je ferai la vente.

Vexe comme un acteur depossede de son role, Guccio dit a la jeune fille :

-- Ce prevot m'est bien odieux. Que vous veut-il ?

-- Je ne sais, et mes freres guere davantage ; nous comprenons peu a ces choses, repondit-elle. Il s'agit de la taille de mutation, apres le trepas de notre pere.

-- Et c'est pour cela qu'il reclame six cents livres ? dit Guccio en plissant le front.

-- Ah ! Messire, nous avons le malheur sur nous, murmura-t-elle.

Leurs regards se rencontrerent, se retinrent un instant, et Guccio crut que la jeune fille allait pleurer. Mais non ; elle tenait bon contre l'adversite, et ce ne fut que par pudeur qu'elle detourna ses belles prunelles bleu sombre.

Guccio reflechissait. Soudain, par une grande volte a travers la salle, il vint se planter devant l'agent de l'autorite et lanca :

-- Permettez, messire prevot ! Ne seriez-vous point un peu en train de voler ?

Stupefait, le prevot lui fit face et lui demanda qui il etait.

-- Il n'importe, repliqua Guccio, et souhaitez ne point l'apprendre trop vite, si par malchance vos comptes n'etaient pas justes. Mais j'ai, moi aussi, quelque raison de m'interesser aux hoirs du sire de Cressay. Veuillez me dire a combien vous estimez ce domaine.

Comme l'autre essayait de le prendre de haut et menacait d'appeler ses sergents, Guccio continua :

-- Prenez garde ! Vous parlez a un homme qui, voici cinq jours, etait l'hote de Madame la reine d'Angleterre, et qui a le pouvoir, demain, de faire savoir a messire Enguerrand de Marigny comment ses prevots se comportent. Alors repondez, messire : que vaut ce domaine ?

Ces paroles firent grand effet. Au nom de Marigny, le prevot s'etait trouble ; la famille se taisait, attentive, etonnee ; et Guccio se sentit comme grandi de deux pouces.

-- Cressay est porte aux estimations du bailliage pour trois mille livres, repondit enfin le prevot.

-- Trois mille, vraiment ? s'ecria Guccio. Trois mille livres, ce manoir de campagne, alors que l'hotel de Nesle, qui est l'un des plus beaux de Paris et la demeure de Monseigneur le roi de Navarre, est inscrit pour cinq mille livres aux registres de la taille ? On estime cher dans votre bailliage.

-- Il y a les terres.

-- Le tout en vaut neuf cents, au mieux compte, et je le sais de source sure.

Le prevot avait au front, entourant l'oeil gauche, une large tache de naissance couleur lie-de-vin. Et Guccio, tout en parlant, fixait cette envie, ce qui achevait de decontenancer le prevot.

-- Voulez-vous me dire maintenant, reprit Guccio, quelle est la taille de mutation ?

-- Quatre sols a la livre, dans le bailliage.

-- Vous mentez gros, messire Portefruit. La taille est de deux sols pour les nobles, en tous bailliages. Vous n'etes pas seul a connaitre la loi, nous sommes deux... Cet homme se sert de votre ignorance pour vous gruger comme un coquin, dit Guccio en s'adressant a la famille Cressay. Car il vient vous effrayer en vous parlant au nom du roi, mais il ne vous dit pas qu'il a les impots et tailles en fermage, qu'il versera au Tresor ce qui est prescrit par les ordonnances, et que tout le surplus, il se le mettra en poche. Et s'il vous fait vendre, qui donc achetera, non pas pour trois mille, mais pour neuf cents, ou cinq cents, ou juste pour la dette, le chateau de Cressay ? Ne serait-ce pas vous, messire prevot, qui auriez ce beau dessein ?

Toute l'irritation de Guccio, ses depits, sa colere, trouvaient leur emploi et leur exutoire. Il s'echauffait en parlant. Il avait enfin l'occasion d'etre important, de se faire respecter, de jouer les hommes forts. Passant allegrement dans le camp qu'il venait attaquer, il prenait la defense des plus faibles et se posait a present en redresseur de torts.

Quant au prevot, sa grosse face ronde avait pali et seule son envie violette au-dessus de l'oeil gardait une teinte foncee. Il agitait ses bras trop courts d'un mouvement de canard. Il protestait de sa bonne foi. Ce n'etait pas lui qui tenait les comptes. On pouvait avoir fait une erreur... ses commis, ou bien ceux du bailliage.

-- Eh bien ! Nous allons les refaire, vos comptes, dit Guccio.

En quelques instants, il lui demontra que les Cressay ne devaient pas, tout additionne, principal et interets, plus de cent livres et quelques sols.

-- Alors, maintenant, venez donner ordre a vos sergents de delier les boeufs, de reporter le ble au moulin et de laisser en paix d'honnetes gens !

Et, empoignant le prevot par l'emmanchure, il l'amena jusqu'a la porte. L'autre s'executa et cria aux sergents qu'il y avait erreur, qu'il fallait verifier, qu'on reviendrait une autre fois, et que, pour l'instant, on remit tout en place. Il croyait en avoir fini, mais Guccio le ramena vers le milieu de la salle, en lui disant :

-- Et a present, rendez nous cent septante livres. Car Guccio avait si bien pris le parti des Cressay qu'il commencait a dire << nous >> en defendant leur cause.

La, le prevot s'etrangla de fureur, mais Guccio le calma vite.

-- N'ai-je pas entendu tout a l'heure, demanda-t-il, que vous aviez deja percu, par le passe, deux cents et septante livres ? Les deux freres acquiescerent.

-- Alors, messire prevot... cent septante, dit Guccio en tendant la main.

Le gros Portefruit voulut ergoter. Ce qui etait verse etait verse. Il faudrait voir aux comptes de la prevote. D'ailleurs, il n'avait pas une telle somme sur lui. Il reviendrait.

-- Mieux vaudrait que vous eussiez cet or en votre sac. Etes-vous bien sur de n'avoir rien recolte aujourd'hui ?... Les enqueteurs de messire de Marigny sont rapides, declara Guccio, et votre interet vous commande de clore cette affaire sur-le-champ.

Le prevot balanca un instant. Appeler ses sergents ? Mais le jeune homme avait l'air singulierement vif, et il portait une bonne dague au cote. Et puis il y avait les deux freres Cressay, solidement tailles, et dont les epieux de chasse etaient a portee de main, sur un coffre. Les paysans prendraient surement la cause de leurs maitres. Mauvaise affaire dans laquelle il valait mieux ne pas s'aventurer, surtout si elle devait venir aux oreilles de Marigny... Il se rendit et, sortant une grosse bougette de dessous son vetement, il compta le trop-percu. Seulement alors Guccio le laissa partir.

-- Nous nous souviendrons de votre nom, messire prevot, lui cria-t-il sur la porte.

Et il revint, riant largement, en decouvrant toutes ses dents qu'il avait belles, blanches et serrees.

Aussitot la famille l'entoura, l'accablant de benedictions, le traitant en sauveur. Dans l'elan general, la belle Marie de Cressay saisit la main de Guccio et y posa ses levres ; puis elle parut effrayee de ce qu'elle avait ose.

Guccio, enchante de lui-meme, s'installait a merveille dans son nouveau role. Il venait de se conduire selon l'ideal des preux ; il etait le chevalier errant arrivant dans un chateau inconnu pour secourir la jeune fille en detresse, delivrer des mechants la veuve et les orphelins.

-- Mais enfin, qui etes-vous, messire, a qui nous devons tant ? demanda Jean de Cressay, celui qui portait barbe.

-- Je m'appelle Guccio Baglioni ; je suis le neveu de la banque Tolomei, et je viens pour la creance.

Le silence se fit dans la piece. Toute la famille s'entre-regarda avec angoisse et consternation. Et Guccio eut l'impression qu'on le depouillait d'une belle armure.

Dame Eliabel se reprit la premiere. Elle rafla prestement l'or laisse par le prevot et, montrant un sourire de facade, elle dit d'un ton enjoue qu'elle tenait avant toute chose a ce que leur bienfaiteur partageat leur diner.

Elle commenca de s'affairer, expedia ses enfants vers diverses taches, puis, les reunissant a la cuisine, elle leur dit :

-- Soyons sur nos gardes, c'est tout de meme un Lombard. Il faut toujours se mefier de ces gens-la, surtout quand ils vous ont rendu service. Il est bien regrettable que votre pauvre pere ait du recourir a eux. Montrons a celui-ci, qui d'ailleurs a fort bonne mine, que nous n'avons point d'argent ; mais faisons en sorte qu'il n'oublie point que nous sommes nobles.

Par chance, les deux fils avaient, la veille, rapporte de la chasse assez de gibier ; on tordit le cou a quelques volailles, et l'on put ainsi accommoder les deux services a quatre plats que commandait l'etiquette seigneuriale. Le premier service fut compose d'un brouet d'Allemagne surmonte d'oeufs frits, d'une oie, d'un civet de lapin et d'un lievre roti ; le second, d'une queue de sanglier en sauce, d'un chapon, de lait larde et de blanc-manger.

Petit menu, mais qui tranchait toutefois sur l'ordinaire de bouillies de farine et de lentilles au gras dont la famille se contentait le plus souvent.

Tout cela prit du temps a accommoder. Du cellier, on monta de l'hydromel, du cidre, et meme les dernieres fioles d'un vin un peu pique. La table fut dressee sur des treteaux dans la grande salle, contre l'un des bancs. Une nappe blanche tombait jusqu'a terre, que les convives remonterent sur leurs genoux, afin de pouvoir s'y essuyer les mains. Il y avait une ecuelle d'etain pour deux. Les plats etaient poses au milieu de la table, et chacun y piquait avec la main.

Trois paysans qui, a l'accoutumee, s'occupaient de la basse-cour, avaient ete appeles pour assurer le service. Ils fleuraient un peu le porc et le clapier.

-- Notre ecuyer tranchant ! dit dame Eliabel avec une mimique d'excuse et d'ironie, en designant le boiteux qui coupait les rouelles de pain, epaisses comme des meules, sur lesquelles on mangeait les viandes. Il faut vous dire, messire Baglioni, qu'il s'entend surtout a fendre le bois. Cela explique...

Guccio mangea et but beaucoup. L'echanson avait la main lourde, et l'on eut dit qu'il versait a boire aux chevaux.

La famille poussa Guccio a parler, ce qu'il fit volontiers. Il raconta sa tempete sur la Manche de telle facon que ses hotes en laisserent tomber la queue de sanglier dans la sauce. Il disserta de tout, des evenements, de l'etat des routes, des Templiers, du pont de Londres, de l'Italie, de l'administration de Marigny. A l'entendre, il etait l'intime de la reine d'Angleterre, et il insista si fort sur le mystere de sa mission qu'on eut pu croire qu'il allait y avoir la guerre entre les deux pays. << Je ne saurais vous en dire davantage, car ceci est secret du royaume et ne m'appartient point. >> A faire etalage de soi devant autrui, on se persuade aisement soi-meme ; et Guccio, voyant les choses d'autre facon que le matin, considerait son voyage comme une grande reussite.

Les deux freres Cressay, braves jeunes gens, mais pas tres delies de cervelle, et qui n'avaient jamais pousse plus loin que Dreux, contemplaient avec admiration et envie ce garcon qui etait leur cadet et avait deja tant vu et tant fait.

Dame Eliabel, un peu a l'etroit dans sa robe, se laissait aller a regarder tendrement le jeune Toscan, et, en depit de sa prevention contre les Lombards, elle trouvait bien du charme aux cheveux boucles, aux dents eclatantes, au noir regard, et meme a l'accent zezayant de Guccio. Elle lui servait le compliment avec adresse.

<< Mefie-toi des flatteries, avait dit souvent Tolomei a son neveu. La flatterie est le pire peril pour un banquier. On resiste mal a ecouter dire du bien de soi, et mieux vaut pour nous un voleur qu'un flatteur. >>

Mais Guccio buvait la louange comme il buvait l'hydromel. En verite, c'etait surtout pour Marie de Cressay qu'il parlait, pour cette jeune fille qui ne le quittait pas des yeux en levant ses beaux cils dores. Elle avait une maniere d'ecouter, les levres entrouvertes comme une grenade mure, qui donnait envie a Guccio de parler, de parler encore.

L'eloignement ennoblit facilement les gens. Pour Marie, Guccio figurait exactement le prince etranger en voyage. Il etait l'imprevu, l'inespere, le reve trop souvent fait, inaccessible, et qui soudain frappe a la porte avec un vrai visage, un corps bellement vetu, une voix.

L'emerveillement qu'il lisait dans le regard de Marie fit que Guccio la trouva bientot la plus belle fille qu'il ait vue au monde, et la plus desirable. Aupres d'elle la reine d'Angleterre lui semblait froide comme la pierre d'un tombeau. << Si elle paraissait a la cour, et vetue pour cela, se disait-il, elle y serait dans la semaine la plus admiree. >>

Lorsqu'on se rinca les mains, chacun etait un peu ivre, et le jour venait de tomber.

Dame Eliabel decida que le jeune homme ne pouvait pas repartir a cette heure et le pria d'accepter le coucher, si modeste qu'il fut.

Elle l'assura aussi que sa monture avait ete bien soignee et conduite aux ecuries. L'existence du chevalier d'aventure continuait, et Guccio trouvait cette vie exaltante.

Bientot dame Eliabel et sa fille se retirerent. Les freres Cressay conduisirent le voyageur dans la chambre reservee aux hotes de passage, et qui semblait n'avoir pas servi depuis longtemps. A peine couche, Guccio coula dans le sommeil, en pensant a une bouche, pareille a une grenade mure, sur laquelle il buvait tout l'amour du monde.





V



LA ROUTE DE NEAUPHLE


Il fut reveille par une main qui lui pesait doucement sur l'epaule. Il faillit prendre cette main et la presser contre son visage... Ouvrant l'oeil, il vit, au-dessus de lui, l'abondant poitrail et le visage souriant de dame Eliabel.

-- Avez-vous bien dormi, messire ?

Il faisait grand jour. Guccio, un peu embarrasse, assura qu'il avait passe une excellente nuit, et qu'il voulait se hater maintenant de faire toilette.

-- C'est honte que d'etre ainsi devant vous, dit-il.

Dame Eliabel appela le paysan boiteux qui, la veille, avait servi a table ; elle lui commanda de ranimer le feu, et aussi d'apporter un bassin d'eau chaude et des << toiles >>, c'est-a-dire des serviettes.

-- Autrefois, nous avions au chateau une bonne etuve avec une chambre a bains et une chambre a suer. Mais tout y tombait en pieces, car elle datait de l'aieul de mon defunt, et nous n'avons jamais eu assez pour la remettre en etat. Aujourd'hui, elle sert a remiser le bois. Ah ! La vie n'est point aisee pour nous, gens de campagne !

<< Elle commence a precher pour la creance >>, pensa Guccio.

Il se sentait la tete un peu lourde des boissons du diner. Il demanda nouvelles de Pierre et Jean de Cressay ; ils etaient partis pour la chasse des l'aube. Plus hesitant, il s'enquit de Marie. Dame Eliabel repondit que sa fille avait du se rendre a Neauphle pour quelques achats de menage.

-- J'y vais tout a l'heure, dit Guccio. Si j'avais su, j'aurais pu la conduire sur mon cheval et lui eviter la peine du chemin.

Il se demanda si la chatelaine n'avait pas fait expres d'eloigner toute sa famille pour demeurer seule avec lui. D'autant que lorsque le boiteux eut apporte le bassin, dont il repandit un bon quart sur le sol, dame Eliabel resta la, chauffant les toiles devant le feu. Guccio attendait qu'elle se retirat.

-- Lavez-vous donc, mon jeune messire, dit-elle. Nos servantes sont si balourdes qu'elles vous ecorcheraient en vous sechant. Et c'est bien le moins que j'aie soin de vous.

Bredouillant un remerciement, Guccio se resolut a se mettre nu jusqu'a la taille ; evitant de regarder la dame, il s'aspergea d'eau tiede la tete et le torse. Il etait assez maigre, comme on l'est a son age, mais bien tourne dans sa petite taille. << Encore heureux qu'elle ne m'ait point fait porter une cuve ou j'aurais du tout entier me depouiller sous ses yeux. Ces gens de campagne ont de curieuses facons. >>

Quand il eut fini, dame Eliabel vint a lui avec les serviettes chaudes, et se mit a l'essuyer. Guccio pensait qu'en partant vite, et en poussant un temps de galop, il aurait des chances de rattraper Marie sur la route de Neauphle ou de la retrouver dans le bourg.

-- Quelle jolie peau vous avez, messire, dit soudain dame Eliabel d'une voix qui tremblait un peu. Les femmes pourraient etre jalouses d'une aussi douce peau... et j'imagine qu'il en est beaucoup qui doivent en etre friandes. Cette belle couleur brune doit leur sembler plaisante.

En meme temps, elle lui caressait le dos, du bout des doigts, tout le long des vertebres. Cela chatouilla Guccio qui se retourna en riant.

Dame Eliabel avait le regard trouble, la poitrine agitee, et un singulier sourire lui modifiait le visage. Guccio enfila prestement sa chemise.

-- Ah ! Que c'est belle chose, la jeunesse ! reprit dame Eliabel. A vous voir, je gage que vous la goutez bien, et que vous faites profit de toutes les permissions qu'elle donne.

Elle se tut un instant ; puis, du meme ton, elle reprit :

-- Alors, mon gentil messire, qu'allez-vous faire pour notre creance ?

<< Nous y voici >>, pensa Guccio.

-- Vous pouvez bien nous demander ce qu'il vous plait, continua-t-elle ; vous etes notre bienfaiteur et nous vous benissons. Si vous voulez l'or que vous avez fait rendre a ce coquin de prevot, il est a vous, emportez-le ; cent livres, si vous voulez. Mais vous voyez notre etat, et vous nous avez montre que vous aviez du coeur.

En meme temps, elle le regardait lacer ses chausses. Ce n'etait pas, pour Guccio, les bonnes conditions d'une discussion d'affaires.

-- Celui qui nous sauve va-t-il etre celui qui nous perd ? poursuivit-elle. Vous autres, gens de ville, ne savez point comme notre position est malaisee. Si nous n'avons point encore paye votre banque, c'est que nous ne le pouvions pas. Les gens du roi nous grugent ; vous l'avez constate. Les serfs ne travaillent point comme par le passe. Depuis les ordonnances du roi Philippe, qui les encouragent a se racheter, l'idee de franchise leur travaille en tete ; on n'en obtient plus rien, et ces manants seraient tout pres de se considerer de meme race que vous et moi.

Elle marqua un leger arret, afin de permettre au jeune Lombard d'apprecier tout ce que ce << vous et moi >> contenait de flatteur pour lui.

-- Ajoutez a cela que nous avons eu deux mauvaises annees pour les champs. Mais il suffit, ce qu'a Dieu plaise, que la prochaine recolte soit bonne...

Guccio, qui ne songeait qu'a partir a la recherche de Marie, essaya d'eluder.

-- Ce n'est point moi ; c'est mon oncle qui decide, dit-il.

Mais deja il se savait vaincu.

-- Vous pourrez remontrer a votre oncle qu'il fait avec nous sage et sur placement ; je lui souhaite de n'avoir jamais pires debiteurs. Donnez-nous encore une annee ; nous vous payerons bien les interets. Faites cela pour moi ; je vous en aurai grandement gre, dit dame Eliabel en lui saisissant les mains.

Puis avec une legere confusion, elle ajouta :

-- Savez-vous, gentil messire, que des votre venue, hier... peut-etre dame ne devrait point dire cela... je me suis senti de l'amitie pour vous, et qu'il n'est chose qui depende de moi que je ne voudrais faire pour votre contentement ?...

Guccio n'eut pas la presence d'esprit de repondre :

<< Eh bien ! Remboursez donc votre dette et je serai content. >>

De toute evidence, la veuve paraissait plutot prete a payer de sa personne, et l'on pouvait juste se demander si elle se disposait au sacrifice pour faire reculer la creance, ou si elle se servait de la creance pour avoir l'occasion de se sacrifier.

En bon Italien, Guccio pensa que la chose serait plaisante de seduire a la fois et la fille et la mere. Dame Eliabel avait encore des charmes ; ses mains dodues ne manquaient pas de douceur, et sa gorge, tout abondante qu'elle fut, semblait avoir conserve de la fermete. Mais ce ne pouvait etre qu'un amusement de surcroit, et qui ne valait pas de manquer l'autre proie.

Guccio se degagea des empressements de dame Eliabel, en l'assurant qu'il allait s'efforcer d'arranger l'affaire ; mais il lui fallait courir a Neauphle, et en conferer avec ses commis.

Il sortit dans la cour, pressa le boiteux de seller son cheval, et partit pour le bourg. Point de Marie sur le chemin. Tout en galopant, Guccio se demandait si vraiment la jeune fille etait aussi belle qu'il l'avait vue la veille, s'il ne s'etait pas mepris sur les promesses qu'il avait cru lire dans ses yeux, et si tout cela, qui n'etait peut-etre qu'illusions de fin de diner, meritait tant de hate. Car il existe des femmes qui, lorsqu'elles vous regardent, semblent se donner a vous dans le premier instant ; mais c'est leur air naturel ; elles regardent un meuble, un arbre, de la meme facon et, finalement, ne donnent rien du tout...

Guccio n'apercut pas Marie sur la place de Neauphle. Il jeta un coup d'oeil sur les rues avoisinantes, entra dans l'eglise, n'y resta que le temps d'un signe de croix, puis se rendit au comptoir. La, il accusa les commis de l'avoir mal renseigne. Les Cressay etaient gens de qualite, tout a fait honorables et solvables. Il fallait prolonger leur creance. Quant au prevot, c'etait une franche canaille... Tout en parlant, Guccio ne cessait de regarder par la fenetre. Les employes hochaient la tete en contemplant ce jeune fou qui se dejugeait du lendemain sur la veille, et ils pensaient que ce serait grande pitie si la banque lui tombait tout a fait entre les mains.

-- Il se peut que je revienne assez souvent ; ce comptoir a besoin d'etre surveille, leur dit-il en guise d'adieu.

Il sauta en selle, et les cailloux volerent sous les fers de son cheval. << Sans doute a-t-elle emprunte un sentier de raccourci, se disait-il. Je la rejoindrai au chateau, mais il sera malaise de la voir seule...>>

Peu apres la sortie du bourg, il distingua une silhouette qui se hatait vers Cressay, et il reconnut Marie. Alors, brusquement, il entendit que les oiseaux chantaient, il decouvrit que le soleil brillait, qu'on etait en avril, et que de petites feuilles tendres couvraient les arbres. A cause de cette robe qui avancait entre deux prairies, le printemps, auquel Guccio depuis trois jours n'avait pas accorde attention, venait de lui apparaitre.

Il ralentit son cheval en arrivant a la hauteur de Marie. Elle le regarda, pas tellement surprise de sa presence, mais comme si elle venait de recevoir le plus beau cadeau du monde. La marche lui avait colore le visage, et Guccio reconnut qu'elle etait plus belle encore qu'il n'en avait juge la veille.

Il s'offrit a l'emmener en croupe. Elle sourit pour acquiescer, et ses levres de nouveau s'entrouvrirent comme un fruit. Guccio fit ranger son cheval contre le talus, et se pencha, presentant a Marie son bras et son epaule. La jeune fille etait legere ; elle se hissa lestement, et ils partirent au pas. Un moment ils allerent en silence. La parole manquait a Guccio. Ce hableur, soudain, ne trouvait rien a dire.

Il sentit que Marie osait a peine se tenir a lui. Il lui demanda si elle etait accoutumee a aller ainsi a cheval.

-- Avec mon pere ou mes freres... seulement, repondit-elle.

Jamais encore elle n'avait chemine de la sorte, flanc contre dos, avec un etranger. Elle s'enhardit un peu et assura mieux son etreinte.

-- Etes-vous en hate de rentrer ? demanda-t-il.

Elle ne repondit pas, et il engagea son cheval dans un sentier de traverse.

-- Votre pays est beau, reprit-il apres un nouveau silence ; aussi beau que ma Toscane.

Ce n'etait pas seulement compliment d'amoureux. Guccio decouvrait avec ravissement la douceur de l'Ile-de-France, ses collines, brodees de forets, ses horizons bleutes, ses rideaux de peupliers partageant de grasses prairies, et le vert plus laiteux, plus fragile des seigles recemment leves, et ses haies d'aubepine ou s'ouvraient des bourgeons gommeux.

Quelles etaient ces tours qu'on apercevait au lointain, noyees dans une brume legere, vers le couchant ? Marie eu beaucoup de peine a repondre que c'etaient les tours de Montfort-l'Amaury.

Elle eprouvait un melange d'angoisse et de bonheur qui l'empechait de parler, qui l'empechait de penser. Ou conduisait ce sentier ? Elle ne le savait plus. Vers quoi la menait ce cavalier ? Elle ne le savait pas davantage. Elle obeissait a quelque chose qui n'avait pas encore de nom, qui etait plus fort que la crainte de l'inconnu, plus fort que les preceptes enseignes et les mises en garde des confesseurs. Elle se sentait livree entierement a une volonte etrangere. Ses mains se crispaient un peu plus sur ce manteau, sur ce dos d'homme qui constituait en l'instant, au milieu du chavirement de tout, la seule certitude de l'univers.

Le cheval qui allait, renes longues, s'arreta de lui-meme pour manger une jeune pousse.

Guccio descendit, prit Marie dans ses bras et la posa sur le sol. Mais il ne la lacha point et garda les mains autour de sa taille, qu'il s'etonna de trouver si etroite et si mince. La jeune fille demeurait sans bouger, prisonniere, inquiete, mais consentante, entre ces doigts qui l'enserraient. Guccio sentit qu'il fallait parler ; et ce furent les paroles italiennes pour exprimer l'amour qui lui vinrent aux levres :

-- Ti voglio bene, ti voglio tanto bene.

Elle parut les comprendre, tellement la voix suffisait a en donner le sens.

A contempler ainsi Marie, sous le soleil, Guccio vit que les cils de la jeune fille n'etaient pas dores comme il l'avait cru, ni ses cheveux vraiment blonds. Elle etait une chataine a reflets roux, avec une carnation de blonde et de grands yeux bleu fonce, largement dessines sous le sourcil. D'ou venait alors cet eclat dore qui emanait d'elle ? D'instant en instant, Marie devenait pour Guccio plus exacte, plus reelle, et elle etait parfaitement belle dans cette realite. Il l'etreignit plus etroitement, glissa la main lentement, doucement le long de la hanche, puis du corsage, continuant d'apprendre la verite de ce corps.

-- Non... murmura-t-elle eloignant cette main.

Mais comme si elle craignait de le decevoir, elle renversa un peu le visage vers le sien. Elle avait entrouvert les levres, et ses yeux etaient clos. Guccio se pencha vers cette bouche, vers ce beau fruit qu'il convoitait tant. Et ils resterent ainsi de longues secondes, parmi le pepiement des oiseaux, les lointains aboiements des chiens, et toute la grande respiration de la nature qui semblait soulever la terre sous leurs pieds.

Quand leurs levres se furent separees, Guccio remarqua le tronc verdatre et tordu d'un gros pommier qui croissait la, et cet arbre lui parut etonnamment beau et vivant, comme il n'en avait jamais vu de pareil jusqu'a ce jour. Une pie sautillait dans le seigle nouveau ; et le garcon des villes demeurait tout surpris de ce baiser en plein champ.

-- Vous etes venu ; vous etes enfin venu, murmura Marie.

On eut dit qu'elle l'attendait depuis le fond des ages, depuis le fond des nuits. Elle ne le quittait plus du regard.

Il voulut reprendre sa bouche, mais cette fois elle refusa.

-- Non, il faut retourner, dit-elle.

Elle avait la certitude que l'amour etait apparu dans sa vie, et pour l'instant elle etait comblee. Elle ne souhaitait rien de plus.

Quand elle fut de nouveau assise sur le cheval, derriere Guccio, elle passa les bras autour de la poitrine du jeune Siennois, posa la tete contre son epaule, et se laissa aller ainsi, au rythme de la monture, liee a l'homme que Dieu lui avait envoye.

Elle avait le gout du miracle et le sens de l'absolu. Pas un instant elle n'imagina que Guccio put etre dans une disposition d'ame differente de la sienne, ni que le baiser qu'ils avaient echange put avoir pour lui une signification moins grave que celle qu'elle y attachait.

Elle ne se redressa, et ne reprit le maintien qui convenait, que lorsque les toits de Cressay apparurent dans le val.

Les deux freres etaient rentres de la chasse. Dame Eliabel vit sans plaisir Marie revenir en compagnie de Guccio. Quoi qu'ils fissent pour ne rien laisser paraitre, les jeunes gens avaient un air de bonheur qui donna du depit a la grasse chatelaine et lui inspira des pensees de severite envers sa fille. Mais elle n'osa aucune remarque en presence du jeune banquier.

-- J'ai fait rencontre de damoiselle Marie, et lui ai demande de me montrer les alentours de votre domaine, dit Guccio. C'est belle terre que vous possedez.

Puis il ajouta :

-- J'ai ordonne qu'on reporte votre creance a l'an prochain ; mon oncle, j'espere, m'approuvera. Peut-on rien refuser a si noble dame !

Alors dame Eliabel gloussa et prit un air de discret triomphe.

On fit a Guccio force remerciements ; pourtant, quand il annonca qu'il allait repartir, on n'insista pas trop pour le garder. Il etait bien charmant cavalier, ce jeune Lombard, et il avait rendu grand service... mais on ne le connaissait guere, apres tout. La creance etait prolongee, c'etait l'essentiel. Dame Eliabel n'aurait pas de mal a se persuader que ses charmes y avaient aide.

La seule personne qui desirait vraiment que Guccio restat ne pouvait ni n'osait rien dire.

Pour dissiper la vague gene qui s'installait, on forca Guccio d'emporter un quartier du chevreuil que les freres avaient tue, et on lui fit promettre de revenir. Il promit, en regardant Marie.

-- Pour les interets de la creance, je reviendrai, soyez certains, dit-il d'un ton jovial qui voulait donner le change.

Son bagage boucle, il se remit en selle.

Le voyant s'eloigner en descendant vers la Mauldre, madame de Cressay eut un fort soupir et declara a ses fils, moins pour eux que pour donner du fil a ses illusions :

-- Mes enfants, votre mere sait encore parler aux damoiseaux. J'ai fait bonne manoeuvre avec celui-la, et vous l'eussiez trouve plus apre si je ne l'avais point pris a part.

De peur de se trahir, Marie etait deja rentree dans la maison.

Sur la route de Paris, Guccio, galopant, se considerait comme un seducteur irresistible qui n'avait qu'a paraitre dans les chateaux pour y moissonner les coeurs. L'image de Marie dans le clos des pommiers, aupres de la riviere, ne le quittait pas. Et il se promettait de revenir a Neauphle, tres vite, dans quelques jours peut-etre...

Il arriva pour le souper rue des Lombards et, jusqu'a une heure avancee, s'entretint avec son oncle Tolomei. Celui-ci accepta sans peine les explications que Guccio lui donna au sujet de la creance ; il avait d'autres soucis en tete. Mais il parut s'interesser specialement aux agissements du prevot Portefruit.

Toute la nuit, Guccio eut l'impression que Marie habitait son sommeil. Le lendemain il y pensait deja un peu moins.

Il connaissait, a Paris, deux femmes de marchands, jolies bourgeoises de vingt ans, qui ne lui etaient pas cruelles. Au bout de quelques jours, il avait oublie sa conquete de Neauphle.

Mais les destins se forment lentement et nul ne sait, parmi tous nos actes semes au hasard, lesquels germeront pour s'epanouir, comme des arbres. Nul ne pouvait imaginer que le baiser echange au bord de la Mauldre conduirait la belle Marie jusqu'au berceau d'un roi.

A Cressay, Marie commencait d'attendre.





VI



LA ROUTE DE CLERMONT


Vingt jours plus tard, la petite cite de Clermont-de-l'Oise connaissait une animation fort inhabituelle. Des portes jusqu'au chateau royal, de l'eglise a la prevote, il y avait grand mouvement de peuple. On se bousculait dans les rues et dans les tavernes, avec une rumeur joyeuse, et les tentures de procession flottaient aux fenetres. Car les crieurs publics avaient annonce, tot le matin, que Monseigneur de Poitiers, second fils du roi, et son oncle, Monseigneur de Valois, venaient accueillir, au nom du souverain, leur soeur et niece, la reine Isabelle d'Angleterre.

Celle-ci, debarquee trois jours plus tot sur le sol de France, faisait route a travers la Picardie. Elle avait quitte Amiens le matin ; si tout allait bien, elle parviendrait a Clermont en fin d'apres-midi. Elle y dormirait et, le lendemain, son escorte d'Angleterre jointe a celle de France, elle se rendrait au chateau de Maubuisson, pres Pontoise, ou son pere, Philippe le Bel, l'attendait.

Peu avant vepres, prevenus de l'approche des princes francais, le prevot, le capitaine de ville et les echevins passerent la porte de Paris pour presenter les clefs. Philippe de Poitiers et Charles de Valois, qui chevauchaient en tete, recurent leur bienvenue et penetrerent dans Clermont.

Derriere eux s'avancaient plus de cent gentilshommes, ecuyers, valets et gens d'armes, dont les chevaux soulevaient grande poussiere.

Une tete dominait toutes les autres, celle de Robert d'Artois. A cavalier geant, monture geante. Ce colossal seigneur, assis sur un enorme percheron rouan, et portant bottes rouges, manteau rouge, cotte d'armes de soie rouge, attirait forcement les regards. Alors que, chez maint cavalier, la fatigue etait visible, lui restait droit en selle comme s'il venait juste d'y monter.

En verite, depuis le depart de Pontoise, Robert d'Artois avait, pour se soutenir et se rafraichir, le sentiment aigu de la vengeance. Il etait seul a savoir le but veritable du voyage de la jeune reine d'Angleterre, seul a en deviner les developpements. Et il en tirait d'avance une jouissance apre et secrete.

Pendant tout le trajet, il n'avait cesse de surveiller Gautier et Philippe d'Aunay qui faisaient partie du cortege, le premier comme ecuyer de la maison de Poitiers, et le cadet comme ecuyer de celle de Valois. Les deux jeunes gens etaient ravis du deplacement et de tout ce train royal. Pour mieux briller, ils avaient, dans leur innocence et leur vanite, accroche sur leurs vetements d'apparat les belles aumonieres donnees par leurs maitresses. En voyant ces objets etinceler a leurs ceintures, Robert d'Artois sentit passer dans sa poitrine les ondes d'une enorme joie cruelle, et il eut peine a s'empecher de rire. << Allez, mes gentillets, mes oisons, mes coquebins, se disait-il, souriez donc en pensant aux beaux seins de vos dames. Pensez-y bien, car vous n'y toucherez plus guere ; et respirez le jour qu'il fait, car je crois fort que vous n'en aurez plus beaucoup d'autres. >>

En meme temps, gros tigre jouant, griffes rentrees, avec sa proie, il adressait aux freres d'Aunay des saluts cordiaux ou leur lancait quelque joyeusete sonore.

Depuis qu'il les avait sauves du faux guet-apens de la tour de Nesle, les deux garcons se consideraient comme ses obliges et se sentaient tenus de lui temoigner de l'amitie. Quand le cortege s'arreta ils inviterent d'Artois a vider en leur compagnie un broc de vin gris, sur le seuil d'une auberge.

-- A vos amours, leur dit-il en levant son gobelet. Et gardez bien le gout de ce petit vin.

Dans la grand-rue coulait une foule dense, qui ralentissait l'avance des chevaux. La brise agitait legerement les draperies multicolores qui ornaient les fenetres. Un chevaucheur arriva au galop, annoncant que le train de la reine d'Angleterre etait en vue ; aussitot se refit un grand branle-bas.

-- Pressez nos gens, cria Philippe de Poitiers a Gautier d'Aunay.

Puis, se tournant vers Charles de Valois :

-- Nous sommes a l'heure qu'il faut, mon oncle.

Charles de Valois, tout de bleu vetu, et un peu congestionne par la fatigue, se contenta d'incliner la tete. Il se serait bien passe de cette chevauchee ; son humeur etait morose.

Le cortege avanca sur la route d'Amiens.

Robert d'Artois s'approcha des princes et se mit au botte a botte avec Valois. Bien que depossede de l'heritage d'Artois, Robert n'en etait pas moins cousin du roi, et sa place etait sur le rang des premieres couronnes de France. Regardant la main gantee de Philippe de Poitiers fermee sur les renes de son cheval noir, Robert pensait : << C'est pour toi, mon maigre cousin, c'est pour te donner la Comte-Franche que l'on m'a ote mon Artois. Mais avant que demain soit acheve, tu vas recevoir une blessure dont ni l'honneur ni la fortune d'un homme ne se remettent aisement. >>

Philippe, comte de Poitiers et mari de Jeanne de Bourgogne, etait age de vingt et un ans. Par le physique autant que par la maniere d'etre, il differait du reste de la famille royale. Il n'avait pas la beaute majestueuse et froide de son pere, ni le turbulent embonpoint de son oncle. Il tenait de sa mere, la Navarraise. Long de visage, de corps et de membres, tres grand, ses gestes etaient toujours mesures, sa voix precise, un peu seche ; tout en lui, le regard, la simplicite du vetement, la courtoisie controlee de ses propos, disait une nature reflechie, decidee, ou la tete l'emportait sur les impulsions du coeur. Il etait deja dans le royaume une force avec laquelle il fallait compter.

La rencontre des deux corteges se fit a une demi-lieue de Clermont. Quatre herauts de la maison de France, groupes au milieu du chemin, leverent leurs longues trompettes et lancerent quelques sonneries graves. Les sonneurs anglais repondirent en soufflant dans des instruments semblables, mais d'une tonalite plus aigue. Les princes s'avancerent, et la reine Isabelle, mince et droite sur sa haquenee blanche, recut la breve bienvenue que lui adressa son frere, Philippe de Poitiers. Charles de Valois vint ensuite baiser la main de sa niece ; puis ce fut le tour du comte d'Artois qui, dans la grande inclinaison de tete et le regard qu'il adressa a la jeune reine, sut assurer celle-ci qu'il n'y avait ni obstacle ni imprevu dans le deroulement de leur machination.

Pendant que s'echangeaient compliments, questions et nouvelles, les deux escortes attendaient et s'observaient. Les chevaliers francais jugeaient les costumes des Anglais. Ceux-ci, immobiles et dignes, le soleil dans l'oeil, portaient avec fierte, brodees sur leur cotte, les armes d'Angleterre ; encore qu'ils fussent, pour la plupart, francais d'origine et de nom, on les sentait soucieux de faire belle figure en terre etrangere[16].

De la grande litiere bleu et or qui suivait la reine, s'eleva un cri d'enfant.

-- Ma soeur, dit Philippe, vous avez donc amene derechef notre petit neveu en ce voyage ? N'est-ce pas bien eprouvant pour un enfant d'un si jeune age ?

-- Je n'aurais garde de le laisser a Londres sans moi, repondit Isabelle.

Philippe de Poitiers et Charles de Valois lui demanderent quel etait le but de sa venue ; elle leur declara simplement qu'elle voulait voir son pere, et ils comprirent qu'ils n'en sauraient pas plus, au moins pour l'instant.

Un peu lassee par la longueur de l'etape, elle descendit de sa jument blanche, et prit place dans la grande litiere portee par deux mules caparaconnees de velours. Les escortes se remirent en marche vers Clermont.

Profitant de ce que Poitiers et Valois reprenaient la tete du cortege, d'Artois poussa son cheval aupres de la litiere.

-- Vous etes plus belle a chaque fois qu'on vous voit, ma cousine, lui dit-il.

-- Ne mentez point. Je ne puis certes etre belle apres une semaine de chemin et de poussiere, repondit la reine.

-- Quand on vous a aimee de souvenir pendant de longues semaines, on ne voit point la poussiere, on ne voit que vos yeux.

Isabelle se renfonca un peu dans les coussins. De nouveau, elle se sentait reprise de cette singuliere faiblesse qui l'avait saisie a Westminster en face de Robert. << Est-il donc vrai qu'il m'aime, pensait-elle, ou bien seulement me fait-il compliments comme il en doit faire a toute femme ? >> Entre les rideaux de la litiere, elle voyait au flanc du cheval pommele l'immense botte rouge et l'eperon dore ; elle voyait cette cuisse de geant dont les muscles roulaient contre l'arcon de la selle ; et elle se demandait si, chaque fois qu'elle se trouverait en presence de cet homme, elle eprouverait ce meme trouble, ce meme desir d'abandon... Elle fit effort pour se dominer. Elle n'etait point la pour elle-meme.

-- Mon cousin, dit-elle, profitons de ce que nous pouvons parler, et mettez-moi au fait de ce que vous avez a m'apprendre.

Rapidement, et feignant de lui commenter le paysage, il lui raconta ce qu'il savait et ce qu'il avait fait, la surveillance dont il avait entoure les princesses royales, le guet-apens de la tour de Nesle.

-- Quels sont ces hommes qui deshonorent la couronne de France ? demanda Isabelle.

-- Ils marchent a vingt pas de vous. Ils sont de l'escorte qui vous fait conduite.

Et il donna les renseignements essentiels sur les freres d'Aunay, leurs fiefs, leur parente, leurs alliances.

-- Je veux les voir, dit Isabelle.

A grands signes, d'Artois appela les deux jeunes gens.

-- La reine vous a remarques, dit-il en leur faisant un gros clin d'oeil.

Les visages des deux garcons s'epanouirent d'orgueil et de plaisir.

D'Artois les poussa vers la litiere, comme s'il etait en train de faire leur fortune, et tandis qu'ils saluaient plus bas que l'encolure de leurs montures, il dit, jouant la jovialite :

-- Madame, voici messires Gautier et Philippe d'Aunay, les plus loyaux ecuyers de votre frere et de votre oncle. Je les recommande a votre bienveillance. Ils sont un peu mes proteges.

Isabelle examina froidement les deux jeunes hommes, se demandant ce qu'ils avaient dans le visage et l'allure qui put detourner de leur devoir des filles de roi. Ils etaient beaux, a coup sur, et la beaute des hommes genait toujours un peu Isabelle. Soudain, elle apercut les aumonieres a la ceinture des deux cavaliers, et ses yeux aussitot chercherent ceux de Robert. Ce dernier eut un bref sourire.

Desormais il pouvait rentrer dans l'ombre. Il n'aurait meme pas a assumer devant la cour le role deplaisant de delateur. << Beau labeur, Robert, beau labeur >>, se disait-il.

Les freres d'Aunay, la tete pleine de reves, allerent reprendre leur place dans le defile.

Les cloches de toutes les eglises de Clermont, de toutes les chapelles, de tous les couvents, sonnaient a la volee, et, de la petite ville en liesse, montaient deja de longues clameurs de bienvenue vers cette reine de vingt-deux ans qui apportait a la cour de France le plus surprenant des malheurs.





VII



TEL PERE, TELLE FILLE


Un chandelier d'argent nielle, somme d'un gros cierge entoure d'une couronne de chandelles, eclairait sur la table la liasse de parchemins dont le roi venait d'achever l'examen. De l'autre cote des fenetres, le parc se dissolvait dans le crepuscule ; Isabelle, le visage tourne vers la nuit, regardait l'ombre prendre les arbres un a un.

Depuis Blanche de Castille, Maubuisson, aux abords de Pontoise, etait demeure royale et Philippe le Bel en avait fait l'une de ses residences habituelles. Il avait du gout pour ce domaine silencieux, clos de hautes murailles, pour son parc, et pour son abbaye ou des soeurs benedictines menaient une vie paisible rythmee par les offices religieux. Le chateau lui-meme n'etait pas grand ; mais Philippe le Bel en appreciait le calme.

-- C'est la que je prends conseil de moi, avait-il declare un jour.

Il y habitait avec sa famille et une cour reduite.

Isabelle etait arrivee l'apres-midi, au terme de son voyage. Elle avait aborde ses trois belles-soeurs, Marguerite, Jeanne et Blanche, avec un visage parfaitement souriant, et repondu d'un ton de circonstance a leurs paroles d'accueil.

Le souper avait ete bref. Et maintenant Isabelle etait enfermee tete a tete avec son pere dans la piece ou il aimait a s'isoler. Le roi Philippe l'observait de ce regard glace dont il contemplait toute creature humaine, fut-ce sa propre enfant. Il attendait qu'elle parlat ; elle n'osait pas. << Je vais lui faire tant de mal >>, pensait-elle. Et soudain, a cause de cette presence, de ce parc, de ces arbres, de ce silence, il vint a Isabelle une grande bouffee de souvenirs d'enfance, en meme temps que de pitie pour elle-meme.

-- Mon pere, dit-elle, mon pere, je suis malheureuse. Ah ! Comme la France me semble loin depuis que je suis reine d'Angleterre ! Et comme j'ai le regret des jours qui ne sont plus !

Elle eut a se defendre contre la tentation des larmes.

-- Est-ce pour m'informer de ceci, Isabelle, que vous avez entrepris ce long voyage ? demanda le roi d'une voix sans chaleur.

-- Si ce n'est a mon pere, a qui dirai-je que je n'ai pas de bonheur ? repondit-elle.

Le roi regarda la fenetre, maintenant obscure, et dont le vent faisait vibrer les vitraux ; puis il regarda les chandelles, puis le feu.

-- Le bonheur... dit-il lentement. Qu'est-ce donc que le bonheur, ma fille, sinon de convenir a notre destinee ?

Ils etaient assis face a face sur des sieges de chene.

-- Je suis reine, il est vrai, dit-elle a voix basse. Mais est-ce qu'on me traite en reine la-bas ?

-- Vous fait-on du tort ?

Il avait mis peu de surprise dans sa question, sachant trop ce qu'elle allait repondre.

-- Ignorez-vous a qui vous m'avez mariee ? dit-elle. Est-ce un mari, celui qui deserte mon lit depuis le premier jour ? A qui ni les soins, ni les egards, ni les sourires qui lui viennent de moi, n'arrachent un mot ? Qui me fuit comme si j'etais affligee de la lepre et distribue, non pas meme a des favorites, mais a des hommes, mon pere, a des hommes, les faveurs qu'il m'a otees ?

Philippe le Bel connaissait tout cela depuis longtemps, et depuis longtemps aussi sa reponse etait prete.

-- Je ne vous ai point mariee a un homme, Isabelle, mais a un roi. Je ne vous ai point sacrifiee par erreur. Est-ce a vous que je dois apprendre ce que nous devons a nos Etats, et que nous ne sommes point nes pour nous laisser aller a nos douleurs de personnes ? Nous ne vivons point nos propres vies, mais celles de nos royaumes, et c'est par la seulement que nous pouvons trouver notre contentement... si nous convenons a notre destinee.

En parlant, il s'etait rapproche du chandelier. La lumiere accusait les reliefs ivoirins de son beau visage.

<< Je n'aurais pu aimer qu'un homme qui lui ressemblat, pensa Isabelle. Et jamais je n'aimerai, car jamais je ne trouverai d'homme a sa semblance. >>

Puis a haute voix :

-- Ce n'est point pour pleurer sur mes maux que je suis venue en France, mon pere. Mais je suis aise que vous m'ayez rappele ce respect de soi qui convient aux personnes royales, et aussi que le bonheur n'est point ce que nous devons poursuivre. J'aimerais seulement qu'autour de vous chacun en pensat autant.

-- Pourquoi etes-vous venue ?

Elle prit son souffle :

-- Parce que mes freres ont epouse des garces, mon pere, que je l'ai su, et que je suis aussi apre que vous a defendre l'honneur.

Philippe le Bel soupira.

-- Vous n'aimez pas, je le sais, vos belles-soeurs. Mais ce qui vous en separe...

-- Ce qui m'en separe, mon pere, c'est l'honnetete. Je sais des choses que l'on vous a cachees. Ecoutez-moi, car je ne vous apporte point seulement des mots. Connaissez-vous le jeune messire Gautier d'Aunay ?

-- Ils sont deux freres que je confonds toujours. Leur pere fut avec moi en Flandre. Celui dont vous me parlez a epouse une Montmorency, n'est-il pas vrai ? Et il est a mon fils Poitiers, comme ecuyer...

-- Il est egalement a votre bru Blanche, mais d'une autre facon. Son frere cadet Philippe, qui est a mon oncle Valois...

-- Oui, dit le roi, oui...

Un leger pli horizontal partageait son front ordinairement depourvu de toute ride.

-- ... Eh bien ! Celui-la est a Marguerite, que vous avez choisie pour etre un jour reine de France. Quant a Jeanne, on ne lui nomme pas d'amant ; mais on sait au moins qu'elle couvre les plaisirs de sa soeur et de sa cousine, protege les visites de leurs galants a la tour de Nesle, et s'acquitte tres bien d'un metier qui a un fort vieux nom... Et apprenez que toute la cour en parle, sauf a vous.

Philippe le Bel leva la main.

-- Vos preuves, Isabelle ?

-- Vous les trouverez a la ceinture des freres d'Aunay. Vous y verrez pendre des aumonieres que j'ai envoyees l'autre mois a mes belles-soeurs et que j'ai reconnues hier, sur ces gentilshommes, dans l'escorte qui m'a menee ici. Je ne m'offense pas du peu de cas que vos brus font de mes presents. Mais de tels joyaux accordes a des ecuyers ne peuvent etre que le paiement d'un service. Cherchez le service. S'il vous faut d'autres faits, je crois pouvoir facilement vous les fournir.

Philippe le Bel regardait sa fille.

Elle avait porte son accusation sans hesiter, sans faiblir, avec au fond des yeux quelque chose de determine, d'irreductible ou il se retrouvait. Elle etait vraiment sa fille.

Il se leva, et resta un long moment debout devant la fenetre.

-- Venez, dit-il enfin. Allons chez elles.

Il ouvrit la porte, traversa une piece sombre, poussa une seconde porte qui donnait sur le chemin de ronde. D'un coup, le vent de la nuit les enveloppa, faisant battre et flotter derriere eux leurs amples vetements. De courtes rafales secouaient les ardoises du toit. D'en bas, montait l'odeur de la terre humide. Devant les pas du roi et de sa fille, des archers se levaient le long des creneaux.

Les trois brus avaient leurs appartements dans l'autre aile du chateau de Maubuisson. Quand il se trouva devant la porte des princesses, Philippe le Bel s'arreta un instant. Il ecouta. Des rires et de petits cris de joie lui parvenaient a travers le vantail de chene. Il regarda Isabelle.

-- Il faut, dit-il.

Isabelle inclina la tete sans repondre. Le roi ouvrit la porte.

Marguerite, Jeanne et Blanche pousserent un cri de surprise, et leurs rires se casserent net.

Elles etaient en train de jouer avec des marionnettes ; elles reconstituaient une scene inventee par elles et qui, reglee par un maitre jongleur, les avait fort diverties un jour, a Vincennes, mais dont le roi s'etait irrite.

Les marionnettes etaient faites a l'image des principaux personnages de la cour. Le petit decor representait la chambre du roi, ou celui-ci figurait, couche dans un lit pare d'un drap d'or. Monseigneur de Valois frappait a la porte et demandait a parler a son frere. Hugues de Bouville, le grand chambellan, repondait que le roi ne voulait parler a personne, et avait defendu qu'on le derangeat. Monseigneur de Valois s'en repartait tout en colere. Venaient ensuite cogner a l'huis les marionnettes de Louis de Navarre et du prince Charles. Bouville faisait aux fils du roi la meme reponse. Enfin, precede de trois sergents massiers, se presentait Enguerrand de Marigny ; aussitot on lui ouvrait la porte tout grand, en lui disant : << Monseigneur, soyez le bienvenu. Le roi a desir de vous voir. >>

Cette satire avait paru deplacee a Philippe le Bel ; il avait interdit qu'on la repetat. Mais les jeunes princesses passaient outre, en secret, y prenant d'autant plus de plaisir que c'etait amusement defendu.

Elles variaient le texte et rencherissaient de trouvailles et de moqueries, surtout quand elles maniaient les marionnettes qui representaient leurs maris.

Elles furent, a l'entree du roi et d'Isabelle, comme trois ecolieres prises en faute. En hate, Marguerite ramassa un surcot qui trainait sur un siege et le revetit pour couvrir sa gorge trop denudee. Blanche releva ses tresses qu'elle avait derangees en simulant le courroux de l'oncle Valois.

Jeanne, qui gardait le mieux son calme, dit vivement :

-- Nous avons fini, Sire, nous avons juste fini ; mais vous auriez pu tout entendre sans qu'il y eut motif a vous courroucer. Nous allons tout ranger.

Elle frappa dans ses mains.

-- Hola ! Beaumont, Comminges, mes bonnes...

-- Inutile d'appeler vos dames, dit brievement le roi.

Il avait a peine regarde leur jeu ; il les regardait, elles. La plus jeune, Blanche, avait dix-huit ans, les deux autres vingt et un. Il les avait vues grandir, embellir, depuis qu'elles etaient arrivees, chacune environ sa douzieme ou treizieme annee, pour epouser l'un de ses fils. Mais elles ne semblaient pas avoir acquis plus de cervelle qu'elles n'en possedaient alors. Elles jouaient encore avec des marionnettes... Se pouvait-il que si grande malice de femme logeat dans ces etres la, qui lui semblaient toujours des enfants ? << Peut-etre, pensa-t-il, je ne connais rien aux femmes. >>

-- Ou sont vos epoux ? demanda-t-il.

-- Dans la salle d'armes, Sire mon pere, dit Jeanne.

-- Vous le voyez, je ne suis pas venu seul, reprit-il. Vous dites souvent que votre belle-soeur ne vous aime point. Et pourtant on me rapporte qu'elle vous a fait a chacune un fort beau present...

Isabelle vit comme une lueur s'eteindre dans les yeux de Marguerite et de Blanche.

-- Voulez-vous, poursuivit lentement Philippe le Bel, me montrer ces aumonieres que vous avez recues d'Angleterre ?

Le silence qui suivit separa le monde en deux. Il y avait d'un cote le roi de France, la reine d'Angleterre, la cour, les barons, les royaumes ; et puis, de l'autre, trois femmes fautives et decouvertes pour lesquelles commencait un long cauchemar.

-- Eh bien mes filles ! dit le roi. Pourquoi ne repondez-vous ?

Il continuait de les regarder fixement, de ses yeux immenses, dont les paupieres ne battaient pas.

-- J'ai laisse mon aumoniere a Paris, dit Jeanne.

-- Moi de meme, moi de meme, dirent aussitot les deux autres.

Philippe le Bel, lentement, se dirigea vers la porte. Ses belles-filles, blemes, observaient ses gestes.

La reine Isabelle s'etait adossee au mur, et respirait a petits coups. Le roi dit, sans se retourner :

-- Puisque ces aumonieres sont a Paris, nous enverrons deux ecuyers les prendre sur-le-champ.

Il ouvrit la porte, appela un homme de garde et lui commanda d'aller querir les freres d'Aunay.

Blanche n'y resista pas. Elle se laissa choir sur un tabouret, la tete videe de sang, le coeur arrete et son front s'inclina de cote, comme si elle defaillait. Jeanne la secoua par le bras pour l'obliger a se ressaisir.

Marguerite, de ses petites mains brunes, tordait machinalement le cou d'une marionnette.

Isabelle ne bougeait pas. Elle sentait sur elle les regards de Marguerite et de Jeanne ; son role de delatrice lui devenait lourd a porter. Elle eprouva soudain une grande fatigue. << J'irai jusqu'au bout >>, pensa-t-elle.

Les freres d'Aunay entrerent, empresses, confus, se bousculant presque dans leur desir de bien servir et de se faire valoir.

Isabelle etendit la main.

-- Mon pere, dit-elle, ces gentilshommes semblent avoir prevenu votre souhait, puisque voici qu'ils apportent, pendues a leurs ceintures, les aumonieres que vous demandiez a voir.

Philippe le Bel se tourna vers ses brus.

-- Pouvez-vous me faire connaitre comment ces ecuyers se trouvent pourvus des presents que vous a faits votre belle-soeur ?

Aucune ne repondit.

Philippe d'Aunay regarda Isabelle avec etonnement, tel un chien qui ne comprend pas pourquoi on le bat, puis tourna les yeux vers son aine, en cherchant protection. Gautier avait la bouche entrouverte.

-- Gardes ! Au roi ! cria Philippe le Bel.

Sa voix fit passer le froid dans l'echine des assistants, et se repercuta, insolite, terrible, a travers le chateau et la nuit. Depuis plus de dix ans, depuis la bataille de Mons-en-Pevele exactement, ou il avait rameute ses troupes et force la victoire, on ne l'avait jamais entendu crier, et l'on ne se rappelait plus qu'il put avoir cette force dans la gorge. Ce furent d'ailleurs les seuls mots qu'il prononca ainsi.

-- Appelez votre capitaine, dit-il a l'un des hommes qui accouraient.

Aux autres, il commanda de se tenir sur la porte. On entendit une lourde galopade le long du chemin de ronde, et, un moment apres, messire Alain de Pareilles entra, tete nue, achevant de se harnacher.

-- Messire Alain, lui dit le roi, saisissez-vous de ces deux ecuyers. Au cachot et aux fers. Ils auront a repondre devant ma justice. Gautier d'Aunay voulut s'elancer.

-- Sire, balbutia-t-il, Sire...

-- Il suffit, dit Philippe le Bel. C'est a messire de Nogaret que vous devrez parler a present... Messire Alain, reprit-il, les princesses seront gardees ici par vos hommes, jusqu'a nouvel avis. Defense a elles de sortir. Defense a quiconque, a leurs servantes, a leurs parents, meme a leurs epoux, de penetrer ceans, ou de parler avec elles. Vous m'en repondrez.

Si surprenants que fussent ces ordres, Alain de Pareilles les entendit sans broncher. Rien ne pouvait etonner l'homme qui avait arrete le grand-maitre des Templiers. La volonte du roi etait sa seule loi.

-- Allons, messires, dit-il aux deux freres en leur designant la porte.

Gautier, se mettant en marche, murmura :

-- Prions Dieu, Philippe ; tout est fini...

Leurs pas, couverts par ceux des hommes d'armes, decrurent sur les dalles.

Marguerite et Blanche ecouterent ce roulement de semelles qui emportait leurs amours, leur honneur, leur fortune, leur vie tout entiere. Jeanne se demandait si elle parviendrait jamais a se disculper. Marguerite, brusquement, jeta dans le feu la marionnette dechiree. Blanche, de nouveau, etait au bord de s'evanouir.

-- Viens, Isabelle, dit le roi.

Ils sortirent. La jeune reine d'Angleterre avait vaincu ; mais elle se sentait lasse, et etrangement emue parce que son pere lui avait dit : << Viens, Isabelle. >> C'etait la premiere fois qu'il la tutoyait depuis le temps de sa petite enfance.

Ils reprirent, l'un suivant l'autre, le chemin de ronde. Le vent d'est poussait dans le ciel d'enormes nuages sombres. Le roi repassa par son cabinet, se saisit du chandelier d'argent, et partit a la recherche de ses fils. Sa grande ombre s'enfonca dans un escalier a vis. Son coeur lui semblait pesant, et il ne sentait pas les gouttes de cire qui coulaient sur ses doigts.





VIII



MAHAUT DE BOURGOGNE


Vers le milieu de la meme nuit, deux cavaliers, qui avaient fait partie de l'escorte d'Isabelle, s'eloignerent du chateau de Maubuisson. C'etaient Robert d'Artois et son serviteur Lormet, a la fois valet, confident, compagnon d'armes et de route, et fidele executeur de toutes besognes.

Transfuge, pour quelque pendable raison, de la maison des comtes de Bourgogne, Lormet le Dolois, depuis que Robert se l'etait attache, n'avait pratiquement pas quitte ce dernier d'une minute ni d'une semelle. C'etait merveille que de voir ce petit homme rond, rable et deja grisonnant, s'inquieter en toute occasion de son jeune geant de maitre, et le suivre pas a pas pour le seconder en toute entreprise, comme il l'avait fait recemment dans le guet-apens tendu aux freres d'Aunay.

Le jour se levait lorsque les deux cavaliers arriverent aux portes de Paris. Ils mirent au pas leurs chevaux fumants, et Lormet bailla une bonne dizaine de fois. A cinquante ans passes, il resistait mieux qu'un jeune ecuyer aux longues courses a cheval, mais le manque de sommeil l'accablait.

Sur la place de Greve se faisait le rassemblement habituel des manoeuvres en quete de travail. Contremaitres des chantiers du roi et patrons mariniers circulaient entre les groupes pour embaucher aides, debardeurs, et commissionnaires. Robert d'Artois traversa la place et s'engagea dans la rue Mauconseil ou habitait sa tante, Mahaut d'Artois.

-- Vois-tu, Lormet, dit le geant, je veux que cette chienne trop grasse entende son malheur de ma propre bouche. Voici un grand moment de plaisir, en ma vie, qui s'approche. Je veux voir la mauvaise gueule de ma tante, lorsque je vais lui conter ce qui se passe a Maubuisson. Et je veux qu'elle vienne a Pontoise ; et je veux qu'elle aide a sa ruine en allant braire devant le roi, et je veux qu'elle en creve de depit.

Lormet bailla un bon coup.

-- Elle crevera, Monseigneur, elle crevera, soyez-en sur, vous faites bien tout ce qu'il faut pour cela, dit-il.

Ils atteignaient l'imposant hotel des comtes d'Artois.

-- N'est-ce point vilenie qu'elle soit a se goberger en ce gros logis que mon grand-pere a fait batir ! reprit Robert. C'est moi qui devrais y vivre !

-- Vous y vivrez, Monseigneur, vous y vivrez.

-- Et je t'en ferai concierge, avec cent livres par an.

-- Merci, Monseigneur, repondit Lormet comme s'il avait deja la haute fonction, et l'argent en poche.

D'Artois sauta au bas de son percheron, lanca la bride a Lormet, et saisit le heurtoir dont il frappa quelques coups a fendre la porte.

Le battant cloute s'ouvrit, livrant passage a un gardien de belle taille, fort eveille, et qui tenait a la main une masse grosse comme le bras.

-- Qui va la ? demanda le gardien, indigne d'un pareil vacarme.

Mais Robert d'Artois le poussa de cote et penetra dans l'hotel. Une dizaine de valets et de servantes s'affairaient au nettoyage matinal des cours, des couloirs et des escaliers. Robert, bousculant tout le monde, gagna l'etage des appartements.

-- Hola !

Un valet accourut, tout effare, un seau a la main.

-- Ma tante, Picard ! Il me faut voir ma tante dans l'instant.

Picard, la tete plate et le cheveu rare, posa son seau et repondit :

-- Elle mange, Monseigneur.

-- Eh bien ! Je n'en suis point derange ! Previens-la de ma venue, et fais vite !

S'etant rapidement compose une mine de douleur et d'emotion, Robert d'Artois suivit le valet jusqu'a la chambre.

Mahaut, comtesse d'Artois, pair du royaume, ex-regente de Franche-Comte, etait une puissante femme entre quarante et quarante-cinq ans, a la carcasse haute et solide, aux flancs massifs. Son visage, au masque engraisse, donnait une impression de force et de volonte. Elle avait le front large et bombe, le cheveu encore bien chatain, la levre un peu trop duvetee, la bouche rouge.

Tout etait grand chez cette femme, les traits, les membres, l'appetit, les coleres, l'avidite a posseder, les ambitions, le gout du pouvoir. Avec l'energie d'un homme de guerre et la tenacite d'un legiste, elle menait sa cour d'Arras comme elle avait mene sa cour de Dole, surveillant l'administration de ses territoires, exigeant l'obeissance de ses vassaux, menageant la force d'autrui, mais frappant sans pitie l'ennemi decouvert.

Douze ans de lutte avec son neveu lui avaient appris a le bien connaitre. Chaque fois qu'une difficulte survenait, chaque fois que les seigneurs d'Artois regimbaient, chaque fois qu'une ville protestait contre l'impot, Mahaut ne tardait pas a deceler quelque action de Robert, en sous-main.

<< C'est un loup sauvage, un grand loup cruel et faux, disait-elle en parlant de lui. Mais je suis plus solide de tete, et il finira par se briser lui-meme a force d'en trop faire. >>

Ils se parlaient a peine depuis de longs mois et ne se voyaient que par obligation, a la cour.

Ce matin-la, assise devant une petite table dressee au pied de son lit, la comtesse Mahaut machait, tranche apres tranche, un pate de lievre qui constituait le debut de son menu de reveil.

De meme que Robert s'appliquait a feindre l'emoi et le chagrin, elle s'appliqua, quand elle le vit entrer, a feindre le naturel et l'indifference.

-- Eh ! Vous voila bien vif a l'aurore, mon neveu. Vous arrivez comme la tempete ! D'ou vient cette hate ?

-- Madame ma tante, s'ecria Robert, tout est perdu !

Sans changer d'attitude, Mahaut s'arrosa tranquillement le gosier d'une pleine timbale de vin d'Arbois, a la belle couleur de rubis, et qu'elle preferait a tout autre.

-- Qu'avez-vous perdu, Robert ? Un autre proces ? demanda-t-elle.

-- Ma tante, je vous jure que ce n'est point l'instant de nous larder de traits. Le malheur qui s'abat sur notre famille ne souffre pas qu'on plaisante.

-- Quel malheur pour l'un de nous pourrait etre un malheur pour l'autre ? dit Mahaut avec un calme cynisme.

-- Ma tante, nous sommes dans la main du roi.

Mahaut laissa paraitre un peu d'inquietude dans son regard. Elle se demandait quel piege on pouvait bien lui tendre, et ce que signifiait tout ce preambule.

D'un geste qui lui etait familier, elle retroussa ses manches sur ses avant-bras fort gras et charnus. Puis elle plaqua la main sur la table et appela :

-- Thierry !

-- Je ne saurais parler devant personne d'autre que vous, s'ecria Robert. Ce que je viens vous apprendre touche a notre honneur.

-- Bah ! Tu peux tout dire devant mon chancelier.

Elle se mefiait et voulait un temoin.

Un court instant, ils se mesurerent du regard, elle attentive, lui se delectant de la comedie qu'il jouait. << Appelle donc ton monde, pensait-il. Appelle, et que chacun entende. >>

C'etait chose singuliere que de voir s'observer, se jauger, s'affronter ces deux etres qui avaient tant de traits en commun, ces deux taureaux de meme espece et de meme sang, qui se ressemblaient si fort et se detestaient si bien.

La porte s'ouvrit et Thierry d'Hirson parut. Chanoine capitulaire de la cathedrale d'Arras, chancelier de Mahaut et un peu aussi son amant, ce petit homme bouffi, au visage rond, au nez pointu et blanc, ne manquait pas d'assurance ni d'autorite.

Il salua Robert et lui dit, le regardant par-dessous les paupieres, ce qui le forcait a tenir la tete tres en arriere :

-- C'est chose rare que votre visite, Monseigneur.

-- Mon neveu a, parait-il, un grave malheur a m'apprendre, dit Mahaut.

-- Helas ! fit Robert en se laissant choir sur un siege.

Il prit un temps ; Mahaut commencait a trahir quelque impatience.

-- Nous avons eu ensemble des differends, ma tante... reprit-il.

-- Bien plus, mon neveu ; de tres vilaines querelles, et qui se sont terminees sans avantage pour vous.

-- Certes, certes, et Dieu m'est temoin que je vous ai souhaite tout le mal possible.

Il reprenait sa ruse favorite, la bonne grosse franchise avec l'aveu de ses mauvaises intentions, pour dissimuler l'arme qu'il tenait en main.

-- Mais jamais je ne vous aurais souhaite cela, continua-t-il. Car vous me savez bon chevalier, et ferme sur tout ce qui touche a l'honneur.

-- Mais qu'est-ce, a la fin ? Parle donc ! s'ecria Mahaut.

-- Vos filles, mes cousines, sont convaincus d'adultere, et arretees sur l'ordre du roi, et Marguerite avec elles.

Mahaut n'accusa pas tout de suite le coup. Elle n'y croyait pas.

-- De qui tiens-tu cette fable ?

-- De moi-meme, ma tante ; et toute la cour a Maubuisson en sait autant. Cela s'est passe a la nuit tombee.

Il prit plaisir a user les nerfs de Mahaut, ne lui livrant l'affaire que bribe apres bribe, ou tout au moins ce qu'il voulait lui en laisser savoir.

-- Ont-elles avoue ? demanda Thierry d'Hirson, toujours regardant par-dessous ses paupieres.

-- Je ne sais, repondit Robert. Mais les jeunes d'Aunay sont, en ce moment, en train d'avouer pour elles entre les mains de votre ami Nogaret.

-- Mon ami Nogaret... repeta lentement Thierry d'Hirson. Seraient-elles innocentes, avec lui elles sortiront plus noires que la poix.

-- Ma tante, reprit Robert, j'ai fait en pleine nuit les dix lieues de Pontoise a Paris pour venir vous avertir, car personne ne songeait a le faire. Croyez-vous encore que ce soient de mauvais sentiments qui m'amenent ?

Mahaut observa son neveu un instant, et dans le drame ou elle se trouvait, pensa : << Peut-etre est-il capable parfois d'un bon mouvement. >>

Puis, d'un ton bourru, elle lui dit :

-- Veux-tu manger ?

A ce seul mot, Robert comprit qu'elle etait vraiment frappee.

Il saisit sur la table un faisan froid qu'il rompit en deux, avec les mains, et dans lequel il commenca de mordre. Soudain, il vit sa tante changer etrangement de couleur. D'abord le haut de sa gorge, au-dessus de la robe bordee d'hermine, devint rouge ecarlate, puis le cou, puis le bas du visage. On voyait le sang lui envahir la face, atteindre le front et le faire virer au cramoisi. La comtesse Mahaut porta la main a sa poitrine.

<< Nous y sommes, pensa Robert. Elle en creve. Elle va crever ! >>

Il fut bientot decu, car la comtesse se dressa, balayant d'un grand geste du bras pate de lievre, timbales et plats d'argent qui allerent rouler au sol avec fracas.

-- Les garces ! hurla-t-elle. Apres tout ce que j'ai fait pour elles, apres les mariages que je leur ai arranges... Se faire pincer comme des ribaudes. Eh bien ! Qu'elles perdent tout ! Qu'on les enferme, qu'on les empale, qu'on les pende !

Le chanoine-chancelier ne bougeait pas. Il avait l'habitude des fureurs de la comtesse.

-- Voyez-vous, c'est tout juste ce que je pensais, ma tante, dit Robert la bouche pleine. C'est bien mal vous remercier de toute votre peine...

-- Il faut que j'aille a Pontoise sur l'heure, dit Mahaut sans l'entendre. Il faut que je les voie et leur souffle ce qu'elles doivent repondre.

-- Je doute que vous y parveniez, ma tante. Elles sont au secret, et nul ne peut...

-- Alors, je parlerai au roi. Beatrice ! Beatrice ! appela-t-elle.

Une tenture se souleva ; une grande fille d'une vingtaine d'annees, brune, la poitrine ronde et ferme, la hanche marquee, la jambe longue, entra sans se presser. Des qu'il l'apercut, Robert d'Artois se sentit de l'appetit pour elle.

-- Beatrice, tu as tout entendu, n'est-ce pas ? demanda Mahaut.

-- Oui... Madame... repondit la jeune fille d'une voix un peu narquoise, qui trainait sur la fin des mots. J'etais derriere la porte... comme de coutume...

Cette curieuse lenteur qu'elle avait dans la voix, dans les gestes, elle l'avait aussi dans la maniere de se deplacer et de regarder. Elle donnait une impression de mollesse onduleuse et d'anormale placidite ; mais l'ironie lui brillait aux yeux, entre de longs cils noirs. Le malheur des autres, leurs luttes et leurs drames devaient surement la rejouir.

-- C'est la niece de Thierry, dit Mahaut a Robert, en la designant. J'en ai fait ma premiere demoiselle de parage.

Beatrice d'Hirson devisageait Robert d'Artois avec une sournoise impudeur. Elle etait visiblement curieuse de connaitre ce geant dont elle avait tant entendu parler comme d'un etre malfaisant.

-- Beatrice, reprit Mahaut, fais atteler ma litiere et seller six chevaux. Nous partons pour Pontoise.

Beatrice continuait de regarder Robert dans les yeux, et l'on eut pu croire qu'elle n'avait pas ecoute. Il y avait chez cette belle fille quelque chose d'irritant et de trouble. Elle etablissait avec les hommes, des le premier abord, une relation d'immediate complicite, comme si elle ne devait leur opposer aucune resistance. Mais en meme temps, elle leur faisait se demander si elle etait completement stupide ou si elle se moquait paisiblement d'eux.

<< Belle gueuse... J'en ferais bien mon passe-temps d'un soir >>, pensa Robert tandis qu'elle sortait sans hate.

Du faisan, il ne restait qu'un os qu'il jeta dans le feu. A present, Robert avait soif. Il prit sur une credence l'aiguiere dont Mahaut s'etait servie, et se versa une grande rasade dans la gorge.

La comtesse marchait de long en large, retroussant ses manches.

-- Je ne vous laisserai pas seule de ce jour, ma tante, dit d'Artois. Je vous accompagne. C'est un devoir de famille.

Mahaut leva les yeux vers lui, encore un peu soupconneuse. Puis elle se decida enfin a lui tendre les mains.

-- Tu m'as ete souvent a nuisance, Robert, et je gage que tu me le seras encore. Mais aujourd'hui, je dois le reconnaitre, tu te conduis comme un brave garcon.





IX



LE SANG DES ROIS


Dans la cave longue et basse du vieux chateau de Pontoise, ou Nogaret venait d'interroger les freres d'Aunay, le jour commencait a penetrer faiblement. Un coq chanta, puis deux, et un vol de passereaux fila au ras des soupiraux que l'on avait ouverts pour renouveler l'air. Une torche fixee au mur gresillait, ajoutant son odeur acre a celle des corps tortures. Guillaume de Nogaret dit, d'une voix lasse :

-- La torche.

L'un des bourreaux se detacha du mur ou il s'appuyait pour se reposer, et alla prendre dans un coin de la cave une torche neuve ; il l'enflamma aux braises d'un trepied ou rougissaient les fers, maintenant inutiles, de la torture. Il ota de son support la torche usee qu'il eteignit, et la remplaca par la torche neuve. Puis il regagna sa place, aupres de son compagnon. Les deux << tourmenteurs >>, comme on les appelait, avaient les yeux cernes de rouge par la fatigue. Leurs avant-bras muscles et velus, macules de sang, pendaient le long de leurs tabliers de cuir. Ils sentaient fort.

Nogaret se leva du tabouret sur lequel il etait reste assis pendant l'interrogatoire, et sa silhouette maigre se doubla d'une ombre tremblante sur les pierres grisatres.

De l'extremite de la cave venait un haletement coupe de sanglots ; les freres d'Aunay gemissaient d'une seule voix.

Nogaret se pencha sur eux. Les deux visages avaient une etrange ressemblance. La peau etait du meme gris, avec des trainees humides, et les cheveux, colles par la sueur et le sang, revelaient la forme des cranes. Un tressaillement accompagnait la plainte continue qui sortait des levres dechirees.

Gautier et Philippe d'Aunay avaient ete des enfants, puis de jeunes hommes heureux. Ils avaient vecu pour leurs desirs et leurs plaisirs, leurs ambitions, leurs vanites. Ils s'etaient, comme tous les garcons de leur rang, entraines au metier des armes ; mais ils n'avaient jamais souffert que de petits maux ou de ceux que s'invente l'esprit. Hier encore, ils faisaient partie du cortege de la puissance, et toutes les esperances leur semblaient legitimes. Une seule nuit avait passe ; ils n'etaient plus rien maintenant que des betes brisees, et, s'ils pouvaient encore souhaiter quelque chose, ils souhaitaient l'aneantissement.

Sans qu'aucune pitie non plus qu'aucun degout se marquassent sur ses traits, Nogaret observa un moment les deux jeunes gens, se redressa. La souffrance des autres, le sang des autres, les insultes de ses victimes, leur haine ou leur desespoir, ne l'atteignaient pas. Cette insensibilite qui etait une disposition naturelle l'aidait a servir les interets superieurs du royaume. Il avait la vocation du bien public comme d'autres ont la vocation de l'amour.

Une vocation, c'est le nom noble d'une passion. Cette ame de plomb et de fer ne connaissait ni doute ni limites lorsqu'il s'agissait de satisfaire a la raison d'Etat. Les individus comptaient pour rien a ses yeux, et lui-meme se comptait pour peu.

Il y a dans l'Histoire une singuliere lignee, toujours renouvelee, de fanatiques de l'ordre. Voues a une idole abstraite et absolue, pour eux les vies humaines ne sont d'aucune valeur si elles attentent au dogme des institutions ; et l'on dirait qu'ils ont oublie que la collectivite qu'ils servent est composee d'hommes.

Nogaret torturant les freres d'Aunay n'entendait pas leurs plaintes ; il reduisait des causes de desordre.

-- Les Templiers ont ete plus durs, dit-il seulement.

Encore n'avait-il eu pour l'assister que les tourmenteurs locaux et non ceux de l'Inquisition de Paris.

Ses reins etaient lourds et une douleur lui barrait le dos. << C'est le froid >>, pensa-t-il.

Il fit fermer les soupiraux et s'approcha du trepied ou la braise vivait encore. Il etendit les mains, les frotta l'une contre l'autre, puis se massa les reins en grognant.

Les deux tourmenteurs, toujours appuyes au mur, semblaient somnoler.

A la table etroite ou il avait ecrit lui-meme toute la nuit - car le roi avait souhaite qu'il n'eut pas de secretaire ni de greffier - il collationna les feuillets de l'interrogatoire, les rangea dans une chemise de velin. Puis, avec un soupir, il se dirigea vers la porte et sortit.

Alors les tourmenteurs vinrent a Gautier et a Philippe d'Aunay qu'ils essayerent de mettre debout. Comme ils ne pouvaient y parvenir, ils prirent dans leurs bras, ainsi qu'on prend des enfants malades, ces corps qu'ils avaient tortures et les porterent jusqu'au cachot voisin.

Le vieux chateau de Pontoise, qui ne servait plus que de capitainerie et de prison, se trouvait a une demi-lieue environ de la residence royale de Maubuisson. Nogaret franchit cette distance a pied, escorte de deux sergents de la prevote. Il marchait rapidement, dans l'air froid du matin charge des parfums de la foret humide.

Sans repondre au salut des archers, il traversa la cour de Maubuisson et penetra dans le logis, n'accordant attention ni aux chuchotements sur son passage, ni aux airs de veillee mortuaire des chambellans et des gentilshommes dans la salle des gardes.

-- Le roi, demanda-t-il.

Un ecuyer se precipita pour le guider vers les appartements, et le garde des Sceaux se trouva face a face avec la famille royale.

Philippe le Bel etait assis, le coude appuye au bras de son siege, le menton dans la main. Des poches bleues se dessinaient sous ses yeux. Aupres de lui se tenait Isabelle ; les deux nattes dorees qui encadraient son visage en accentuaient la durete. Elle etait l'ouvriere du malheur. Elle partageait au regard des autres la responsabilite du drame et, par cet etrange lien qui unit le delateur au coupable, elle se sentait presque en accusation.

Monseigneur de Valois tapotait nerveusement le bord d'une table et balancait la tete comme si quelque chose l'eut gene au col. Le second frere du roi, ou plus precisement son demi-frere, Monseigneur Louis de France, comte d'Evreux, au maintien calme, aux vetements sans eclat, etait present egalement.

Enfin se trouvaient groupes, dans leur commune infortune, les principaux interesses, les trois fils du roi, les trois epoux, sur lesquels venait de s'abattre la catastrophe en meme temps que le ridicule : Louis de Navarre, secoue de quintes nerveuses ; Philippe de Poitiers roidi par l'effort de calme qu'il s'imposait ; Charles enfin, ses beaux traits adolescents ravages par le premier chagrin.

-- Est-ce chose avouee, Nogaret ? demanda Philippe le Bel.

-- Helas, Sire, c'est chose honteuse, affreuse et avouee.

-- Faites-nous lecture.

Nogaret ouvrit la chemise de velin et commenca :

-- << Nous, Guillaume de Nogaret, chevalier, secretaire general du royaume et gardien des Sceaux de France par la grace de notre bien-aime Sire, le roi Philippe quatrieme, avons, sur l'ordre d'icelui, ce jour, vingt-cinquieme d'avril mille trois cent quatorze, entre minuit et prime, au chateau de Pontoise, oui sous la question donnee avec l'assistance des tourmenteurs de la prevote de ladite ville les sires Gautier d'Aunay, bachelier de Monseigneur Philippe, comte de Poitiers, et Philippe d'Aunay, ecuyer de Monseigneur Charles, comte de Valois...>>

Nogaret aimait le travail bien fait. Certes, les deux d'Aunay avaient d'abord nie ; mais le garde des Sceaux avait une maniere de conduire les interrogatoires devant laquelle les scrupules de galanterie ne pouvaient tenir longtemps. Il avait obtenu des jeunes gens des aveux complets et circonstancies. Le temps ou les aventures des princesses avaient commence, les dates des rencontres, les nuits a la tour de Nesle, les noms des serviteurs complices, et tout ce qui, pour les coupables, avait represente passion, fievre et plaisir, etait enumere, consigne, detaille, etale dans les minutes de l'interrogatoire.

Isabelle osait a peine regarder ses freres, et eux-memes hesitaient a se regarder entre eux. Pendant pres de quatre ans, ils avaient ete ainsi bernes, roules, enfarines ; chaque parole de Nogaret les accablait de malheur et de honte.

L'enonce des dates posait a Louis de Navarre une question terrible : << Pendant les six premieres annees de notre mariage, nous n'avons pas eu d'enfant. Il ne nous en est venu qu'apres que ce d'Aunay est entre dans le lit de Marguerite... Alors la petite Jeanne...>> Et il n'entendait plus rien, parce qu'il ne faisait que se repeter, dans un grand bourdonnement de sang qui lui bruissait aux oreilles : << Ma fille n'est pas de moi... Ma fille n'est pas de moi...>>

Le comte de Poitiers, lui, s'efforcait de ne rien perdre de la lecture. Nogaret n'avait pu faire dire aux freres d'Aunay que la comtesse de Poitiers ait eu un amant, ni leur arracher un nom. Or, apres tout ce qu'ils avaient avoue, on pouvait bien penser que ce nom, s'ils l'avaient connu, cet amant, s'il avait existe, ils l'eussent livre. Que la comtesse Jeanne ait joue un role de complicite assez infame n'etait pas douteux... Philippe de Poitiers reflechissait.

-- << Considerant avoir suffisamment eclaire la cause, et la voix des prisonniers devenant inaudible, nous avons decide de clore la question, pour en faire rapport au roi notre Sire. >>

Le garde des Sceaux avait acheve. Il rangea ses feuillets et attendit.

Au bout de quelques instants, Philippe le Bel souleva le menton de dessus sa paume.

-- Messire Guillaume, dit-il, vous nous avez clairement instruit de choses douloureuses. Quand nous aurons juge, vous detruirez ceci...

Il designa la chemise de velin.

-- ... afin qu'il n'en demeure trace que dans le secret de nos memoires.

Nogaret s'inclina et sortit.

Il y eut un long silence, puis quelqu'un, soudain, cria :

-- Non !

C'etait le prince Charles qui s'etait leve. Il repeta : << Non ! >> comme si la verite lui etait impossible a admettre. Ses mains tremblaient ; ses joues etaient marbrees de rose, et il n'arrivait pas a retenir ses larmes.

-- Les Templiers... dit-il, l'air egare.

-- Que dites-vous, Charles ? demanda Philippe le Bel.

Il n'aimait pas qu'on rappelat ce souvenir trop recent. Il avait encore dans l'oreille, comme chacun ici a l'exception d'Isabelle, la voix du grand-maitre... << Maudits jusqu'a la treizieme generation de vos races...>>

Mais Charles ne songeait pas a la malediction.

-- Cette nuit-la, bredouilla-t-il, cette nuit-la, ils etaient ensemble.

-- Charles, dit le roi, vous avez ete un bien faible epoux ; feignez au moins d'etre un prince fort.

Ce fut le seul mot de soutien que le jeune homme recut de son pere.

Monseigneur de Valois n'avait encore rien dit, et c'etait pour lui une penitence que de rester si longtemps silencieux. Il profita de l'instant pour exploser.

-- Par le sang Dieu, s'ecria-t-il, il se passe d'etranges choses dans le royaume, et jusque sous le toit du roi ! La chevalerie se meurt, Sire mon frere, et tout honneur avec elle...

Sur quoi il se lanca dans une grande diatribe dont l'enflure brouillonne etait nourrie d'assez de perfidie. Pour Valois, tout se tenait. Les conseillers du roi, Marigny en tete, avaient voulu abattre les ordres chevaleresques ; mais la bonne morale s'ecroulait du meme coup. Les legistes << nes dans le tout-venant >> inventaient on ne sait quel nouveau droit, tire des institutes romaines, pour remplacer le bon vieux droit feodal. Le resultat ne se laissait point attendre. Au temps des croisades, les femmes demeuraient esseulees pendant de longues annees ; elles savaient garder l'honneur, et nul vassal ne se fut hasarde a le leur ravir. Maintenant, tout n'etait que honte et licence. Comment ? Deux ecuyers...

-- L'un de ces ecuyers appartient a votre hotel, mon frere, dit sechement le roi.

-- Tout comme l'autre, mon frere, est bachelier[17] de votre fils, repliqua Valois en montrant le comte de Poitiers. Celui-ci ecarta ses longues mains.

-- Chacun de nous, dit-il, peut etre dupe de la creature a laquelle il a accorde foi.

-- C'est bien pour ce, s'ecria Valois qui tirait argument de tout, c'est bien pour ce qu'il n'est pire crime de vassal que d'entendre seduction et rapt d'honneur sur la femme de son suzerain. Les d'Aunay ont failli...

-- Considerez-les pour morts, mon frere, interrompit le roi.

Il eut de la main un geste a la fois negligent et tranchant qui valait la plus longue sentence, et poursuivit :

-- Ce qu'il nous faut regler, c'est le sort des princesses adulteres... Souffrez, mon frere, que j'interroge d'abord mes fils... Parlez, Louis.

Au moment d'ouvrir la bouche, Louis de Navarre fut pris d'une quinte de toux et deux plaques rouges lui vinrent aux pommettes. On respecta son etouffement. Lorsqu'il eut enfin reprit son souffle, il s'ecria :

-- On va dire bientot que ma fille est une batarde. Voila ce qu'on va dire ! Une batarde !

-- Si vous etes le premier a le clamer, Louis, repondit le roi, certes d'autres ne se priveront point de le repeter.

-- En verite... dit Charles de Valois qui n'avait pas encore songe a la chose, et dont le gros oeil bleu brilla brusquement d'une bizarre lumiere.

-- Et pourquoi ne pas le crier, si cela est vrai ? reprit Louis, perdant tout controle.

-- Taisez-vous, Louis... dit le roi de France en frappant sur l'accoudoir de son siege. Veuillez seulement dire votre conseil sur le chatiment qu'il faut reserver a votre epouse.

-- Qu'on lui ote la vie ! repondit le Hutin. A elle, et aux deux autres. Toutes trois. La mort, la mort, la mort !

Il repeta : << La mort ! >>, les dents serrees, et sa main dans le vide abattait des tetes.

Alors Philippe de Poitiers, ayant du regard demande la parole a son pere, dit :

-- La douleur vous egare, Louis. Jeanne n'a point sur l'ame si gros peche que Marguerite et Blanche. Certes, elle est grandement coupable d'avoir servi leurs entrainements, et par cela elle a fort demerite. Mais messire de Nogaret n'a point obtenu de preuves qu'elle ait trahi le mariage.

-- Faites-la donc tourmenter par lui, et vous verrez si elle n'avoue pas ! cria Louis. Elle a aide a souiller mon honneur et celui de Charles ; si vous nous aimez, vous lui ferez meme mesure qu'aux deux autres trompeuses.

Philippe de Poitiers prit un temps.

-- Votre honneur m'est cher, Louis, dit-il ; mais la Comte-Franche ne me l'est pas moins.

Les assistants se regarderent, et Philippe enchaina :

-- Vous avez la Navarre en propre, Louis, qui vous vient de notre mere ; vous etes deja roi, et vous aurez, le plus tard possible, a Dieu plaise, la France. Devers moi, je n'ai que Poitiers, que notre pere m'a fait grace de me donner, et je ne suis meme pas pair de France. Mais par Jeanne ma femme, je suis comte palatin de Bourgogne, et sire de Salins dont les mines de sel produisent le plus gros de mes revenus. Que donc Jeanne soit close dans un couvent, pour le temps que se fasse l'oubli, et pour toujours s'il est necessaire a votre honneur, c'est la ce que je propose ; mais qu'on n'attente point a sa vie.

Monseigneur Louis d'Evreux, qui s'etait tu jusque-la, approuva Philippe.

-- Mon neveu a raison, et tant devant Dieu que devant le royaume, dit-il d'une voix penetree mais sans emphase. La mort est chose grave, dont nous avons grand tourment, pour nous-memes, et que nous ne devons pas decider pour autrui dans la colere.

Louis de Navarre lui jeta un mauvais regard.

Il y avait deux clans dans la famille, et cela de longue date. Valois possedait l'affection de ses neveux Louis et Charles, qui etaient faibles, influencables, et beaient un peu devant sa faconde, sa vie d'aventures, et ses trones perdus. Philippe de Poitiers, en revanche, tenait du cote de son oncle d'Evreux, personnage calme, droit, reflechi, qui n'encombrait pas le siecle avec ses ambitions, et se contentait fort bien de ses terres normandes qu'il administrait sagement.

Les assistants ne furent donc pas etonnes de le voir appuyer son neveu prefere ; on connaissait leurs affinites.

Plus surprenante fut l'attitude de Valois qui, apres le discours furibond qu'il venait de faire, laissa Louis de Navarre sans soutien, et se prononca, lui aussi, contre la peine de mort. Le couvent lui paraissait un chatiment trop doux pour les coupables ; mais la prison, la forteresse a vie, et il insista bien sur ce dernier mot, voila ce qu'il conseillait.

Une telle mansuetude, chez l'ex-empereur titulaire de Constantinople, n'etait pas l'expression d'une disposition naturelle. Elle ne pouvait resulter que d'un calcul, calcul qui s'etait immediatement opere quand Louis de Navarre avait prononce le mot de batarde. En effet...

En effet, quel etait l'etat actuel de la descendance royale ? Louis de Navarre n'avait d'autre heritiere que cette petite Jeanne, depuis un instant entachee d'un grave soupcon d'illegitimite, ce qui pouvait mettre obstacle a son accession eventuelle au trone. Charles etait sans posterite, sa femme Blanche n'ayant mis au monde que des enfants mort-nes. Philippe de Poitiers avait trois filles, mais sur lesquelles le scandale pourrait eventuellement rejaillir... Or, si l'on executait les epouses coupables, les trois princes se hateraient de reprendre femme, avec ainsi toutes chances d'avoir d'autres enfants. Tandis que si l'on enfermait leurs epouses a vie, ils allaient demeurer maries, empeches de contracter d'autres unions, et donc de mieux assurer leur lignee.

Charles de Valois etait un prince imaginatif. Pareil a ces capitaines qui, partant pour la guerre, revent de l'eventualite ou tous les officiers, au-dessus d'eux, seraient tues, et se voient deja portes a la tete de l'armee, le frere du roi, regardant la poitrine creuse de son neveu Louis Hutin et la maigreur de son neveu Philippe de Poitiers, pensait que la maladie pouvait faire des ravages bien imprevus. Il y avait aussi les accidents de chasse, les lances qui se rompent dans les tournois, les chevaux qui se renversent ; et il n'etait pas rare que des oncles survecussent a leurs neveux...

-- Charles ! dit l'homme aux paupieres immobiles qui pour l'instant etait le seul et vrai roi de France.

Valois tressaillit, comme s'il craignait d'avoir ete devine. Mais ce n'etait pas a lui, c'etait a son troisieme fils que Philippe le Bel s'adressait.

Le jeune prince ecarta les mains de devant sa figure. Il pleurait.

-- Blanche, Blanche ! Comment est-il possible, mon pere ? Comment a-t-elle pu ?... gemit-il. Elle me disait si fort qu'elle m'aimait ; elle me le prouvait si bellement...

Isabelle eut un mouvement d'impatience et de mepris. << Cet amour des hommes pour les corps qu'ils ont possedes, pensa-t-elle, et cette aisance avec laquelle ils croient le mensonge, pourvu qu'ils aient le ventre qu'ils desirent ! >>

-- Charles... insista le roi, comme s'il parlait a un faible d'esprit. Que conseillez-vous qu'on fasse de votre epouse ?

-- Je ne sais, mon pere, je ne sais. Je veux me cacher, je peux partir, je veux entrer dans un couvent.

C'etait lui bientot qui allait demander chatiment parce que sa femme l'avait trompe.

Philippe le Bel comprit qu'il n'en tirerait rien de plus. Il regardait ses enfants comme s'il ne les avait jamais vus ; il reflechissait sur l'ordre de primogeniture, et se disait que la nature, parfois, servait bien mal le trone. Que de sottises pourrait accomplir a la tete du royaume cet irreflechi, impulsif et cruel, qu'etait Louis, son aine ? Et de quel soutien pourrait lui etre le puine, qui s'effondrait des son premier drame ? Le mieux doue pour regner etait a coup sur Philippe de Poitiers. Mais Louis ne l'ecouterait guere, cela se devinait.

-- Ton conseil, Isabelle ? demanda-t-il a sa fille, assez bas, en se penchant vers elle.

-- Femme qui a failli, repondit-elle, doit etre a jamais ecartee de transmettre le sang des rois. Et le chatiment doit etre connu du peuple, afin qu'on sache que le crime est puni sur femme ou fille de roi plus durement que sur la femme d'un serf.

-- C'est bien pense, dit le roi.

De tous ses enfants, c'etait elle, en verite, qui eut fait le meilleur souverain.

-- Justice sera rendue avant vepres, dit le roi en se levant.

Et il se retira pour aller, comme toujours, consulter sa decision derniere avec Marigny et Nogaret.





X



LE JUGEMENT


Durant tout le trajet de Paris a Pontoise, la comtesse Mahaut, dans sa litiere, chercha des arguments propres a flechir le courroux du roi. Mais elle parvenait mal a fixer ses idees. Trop de pensees l'habitaient, trop de craintes, trop de colere aussi contre la folie de ses filles, contre la betise de leurs maris, contre l'imprudence de leurs amants, contre tous ceux qui par legerete, aveuglement ou quete sensuelle, risquaient de ruiner le laborieux edifice de sa puissance. Mere de princesses repudiees, que deviendrait Mahaut ? Elle etait bien decidee a noircir autant qu'elle le pourrait la reine de Navarre, et a rejeter sur celle-ci toute la culpabilite. Marguerite n'etait pas sa fille. Pour ses propres enfants Mahaut plaiderait l'entrainement, le mauvais exemple...

Robert d'Artois avait mene la troupe bon train, comme s'il voulait faire montre de zele. Il prenait plaisir a voir le chanoine-chancelier rebondir sur sa selle, et surtout a entendre les gemissements de sa tante. Chaque fois que de la grande litiere secouee par les mules s'echappait une plainte, Robert, comme par hasard, faisait forcer l'allure. Aussi, la comtesse eut-elle un rale de soulagement quand apparurent enfin, au-dessus d'une ligne d'arbres, les tourelles de Maubuisson.

Bientot, l'equipage penetra dans la cour du chateau. Un grand silence y regnait, rompu seulement par le pas des archers.

Mahaut descendit de litiere et, a l'officier de garde, demanda ou etait le roi.

-- Il rend justice, Madame, dans la salle capitulaire.

Suivie de Robert, de Thierry d'Hirson et de Beatrice, Mahaut se dirigea vers l'abbaye. En depit de sa fatigue, elle marchait vite et ferme.

La salle capitulaire offrait ce jour-la un spectacle inhabituel. Sous les voutes froides qui abritaient d'ordinaire des assemblees de nonnes, toute la cour de France se tenait figee devant son roi.

Quelques rangs de visages se tournerent, a l'entree de la comtesse Mahaut, et un murmure courut. Une voix, qui etait celle de Nogaret, s'arreta de lire.

Mahaut vit le roi, couronne en tete et sceptre en main, l'oeil grand ouvert, immobile.

Dans la terrible fonction de justice qu'il remplissait, Philippe le Bel semblait absent du monde, ou plutot il semblait communiquer avec un univers plus vaste que le monde visible.

La reine Isabelle, Marigny, Charles de Valois, Louis d'Evreux, ainsi que les trois princes et plusieurs grands barons, etaient assis a ses cotes. Au pied de l'estrade, trois petits moines agenouilles inclinaient vers les dalles leurs cranes rases. Alain de Pareilles se tenait un peu en retrait, debout, les mains croisees sur la garde de son epee.

<< Dieu soit loue, pensa Mahaut. J'arrive a temps. On juge quelque affaire de sorcellerie ou de sodomie. >> Elle s'appretait a gagner l'estrade ou son rang de pair du royaume lui donnait place. Soudain, elle sentit ses jambes se derober. L'un des penitents agenouilles avait leve la tete ; Mahaut reconnut sa fille Blanche. Les trois princesses avaient ete rasees et vetues de bure. Mahaut chancela sous le coup avec un cri sourd, comme si on l'avait frappee au ventre. Machinalement, elle s'accrocha au bras de son neveu, parce que c'etait le premier bras qui se trouvait la.

-- Trop tard, ma tante. Helas ! Nous arrivons trop tard, dit Robert d'Artois qui savourait pleinement sa vengeance.

Le roi fit un signe au garde des Sceaux qui reprit la lecture du jugement.

-- <<... et par lesdits temoignages et aveux ayant ete prouvees adulteres, lesdites dames Marguerite, epouse de Monseigneur le roi de Navarre, et Blanche, epouse de Monseigneur Charles, seront emprisonnees dans la forteresse de Chateau-Gaillard, et ce, pour le restant des jours qu'il plaira a Dieu de leur accorder. >>

-- A vie, murmura Mahaut, elles sont condamnees a vie.

-- << Aussi dame Jeanne, comtesse palatine de Bourgogne et epouse de Monseigneur de Poitiers, etant considere qu'elle n'a point ete convaincue d'avoir forfait le mariage et que ce crime ne peut lui etre impute, mais etant etablies les complaisances coupables qu'elle eut, sera enfermee en le donjon de Dourdan, pour autant qu'il sera necessaire a sa repentance et qu'il plaira au roi. >>

Il y eut un temps de silence pendant lequel Mahaut pensa, en regardant Nogaret : << C'est lui, c'est ce chien qui a tout fait, avec sa rage d'epier, de denoncer et de tourmenter. Il me le paiera. Il me le paiera de sa peau. >> Mais le garde des Sceaux n'avait pas acheve sa lecture.

-- << Aussi les sires Gautier et Philippe d'Aunay, ayant forfait a l'honneur et trahi le lien feodal en commettant l'adultere avec personnes de majeste royale, seront roues, ecorches vifs, chatres, decapites et pendus au gibet public de Pontoise, au matin du jour a suivre celui-ci. Ainsi notre tres sage, tres puissant et tres aime roi notre Sire en a juge. >>

Les epaules des princesses avaient frissonne pendant l'enonce des supplices qui attendaient leurs amants. Nogaret roula son parchemin, et le roi se leva. La salle commenca de se vider, dans un long murmure qui resonnait entre ces murs habitues a la priere. La comtesse Mahaut vit qu'on s'ecartait d'elle et qu'on evitait son regard. Elle voulut aller vers ses filles, mais Alain de Pareilles lui barra le passage.

-- Non, Madame, dit-il. Le roi n'autorise que ses fils, s'ils le desirent, a entendre l'adieu de leurs epouses, et leur repentir.

Elle chercha aussitot a se retourner vers le roi, mais celui-ci etait deja sorti, de meme que Louis de Navarre et Philippe de Poitiers.

Seul des trois epoux, Charles etait reste. Il s'approcha de Blanche.

-- Je ne savais pas... Je ne voulais pas... Charles ! dit celle-ci en eclatant en sanglots.

Le rasoir avait laisse sur sa tete chauve de petites plaques rouges.

Mahaut se tenait a quelques pas, soutenue par son chancelier et sa demoiselle de parage.

-- Ma mere, lui cria Blanche, dites a Charles que je ne savais pas, et qu'il m'accorde pitie !

Jeanne de Poitiers se passait les mains sur les oreilles, qu'elle avait un peu decollees, comme si elle ne s'habituait pas a les sentir nues.

Adosse contre un pilier pres de la porte, Robert d'Artois, les bras croises, contemplait son oeuvre.

-- Charles, Charles ! repetait Blanche.

A ce moment s'eleva la voix dure d'Isabelle d'Angleterre.

-- Point de faiblesse, Charles. Restez prince, dit-elle.

Ces mots provoquerent un sursaut de fureur chez la troisieme condamnee, Marguerite de Bourgogne.

-- Point de faiblesse, Charles ! Point de pitie ! s'ecria-t-elle. Imitez votre soeur Isabelle qui ne peut comprendre les elans d'amour. Elle n'a que haine et fiel dans le coeur. Sans elle, vous n'auriez jamais rien appris. Mais elle me hait, elle vous hait, elle nous hait tous.

Isabelle considera Marguerite avec une colere froide.

-- Dieu vous pardonne vos crimes, dit-elle.

-- Il me pardonnera plus vite mes crimes qu'il ne fera de toi une femme heureuse, lui lanca Marguerite.

-- Je suis reine, repliqua Isabelle. Si je n'ai pas le bonheur, au moins j'ai un sceptre et un royaume, que je respecte.

-- Moi, si je n'ai pas eu le bonheur, au moins j'ai eu le plaisir, qui vaut toutes les couronnes du monde, et je ne regrette rien.

Dressee en face de sa belle-soeur qui portait diademe, Marguerite, le crane denude, le visage ravage par l'angoisse et les larmes, trouvait encore la force d'insulter, de blesser, et de plaider pour son corps.

-- Il y avait le printemps, dit-elle d'une voix pressee, haletante, il y avait l'amour d'un homme, la chaleur et la force d'un homme, la joie de prendre et d'etre prise... tout ce que tu ne connais pas, que tu creves de connaitre et que tu ne connaitras jamais. Ah ! tu ne dois guere etre attirante au lit pour que ton mari prefere chercher son plaisir aupres des garcons !

Bleme, mais incapable de repondre, Isabelle fit un signe a Alain de Pareilles.

-- Non, cria Marguerite. Tu n'as rien a dire a messire de Pareilles. Je l'ai deja commande, et je le commanderai peut-etre de nouveau quelque jour. Il souffrira bien encore une fois de partir a mon ordre.

Elle tourna le dos et indiqua d'un signe au chef des archers qu'elle etait prete. Les trois condamnees sortirent, traverserent sous escorte la cour de Maubuisson, et regagnerent la chambre qui leur servait de cellule.

Quand Alain de Pareilles eut referme la porte sur elles, Marguerite courut au lit et s'y jeta en mordant les draps.

-- Mes cheveux, mes beaux cheveux, sanglotait Blanche.

Jeanne de Poitiers cherchait a se rappeler l'aspect du donjon de Dourdan.





XI



LE SUPPLICE


L'aube fut lente a venir pour ceux qui avaient traverse la nuit sans repos, sans esperance et sans oubli.

Couches cote a cote sur une brassee de paille, dans une cellule de la prevote de Pontoise, les freres d'Aunay attendaient la mort. Sur l'ordre du garde des Sceaux, ils avaient ete soignes ; ainsi leurs plaies ne saignaient plus, leur coeur battait mieux, et dans leurs chairs ecrasees il etait revenu un peu de force afin qu'ils pussent mieux eprouver les supplices auxquels ils etaient promis.

A Maubuisson, ni les princesses condamnees, ni leurs epoux, ni Mahaut, ni le roi lui-meme n'avaient pu trouver le sommeil. Et Isabelle non plus n'avait dormi, obsedee par les paroles de Marguerite.

En revanche Robert d'Artois, apres ses vingt grandes lieues de chevauchee, s'etait ecroule sans meme oter ses bottes sur la premiere couche venue, dans le logis d'accueil. Lormet, un peu avant prime, dut le secouer pour qu'il ne manquat pas le plaisir d'assister au depart de ses victimes.

Dans la cour de l'abbaye, trois grands chariots baches de noir venaient de se ranger, et messire Alain de Pareilles faisait aligner, sous la clarte rose du petit matin, les soixante cavaliers en gambison de cuir, cotte de mailles et chapeau de fer, qui formeraient l'escorte du convoi, vers Dourdan d'abord, puis la Normandie.

Derriere l'une des fenetres du chateau, la comtesse Mahaut regardait, le front appuye au vitrail, et ses larges epaules secouees de soubresauts.

-- Pleurez-vous... Madame ?... demanda Beatrice d'Hirson, de sa voix trainante.

-- Cela peut m'arriver aussi, repondit rudement Mahaut.

Puis, comme Beatrice etait deja tout habillee, robe, coiffe et chape, elle ajouta :

-- Sors-tu donc ?

-- Oui, Madame ; je vais voir le supplice... si vous le permettez...

La place du Martroy, a Pontoise, ou allait avoir lieu l'execution des freres d'Aunay, etait emplie par la foule lorsque Beatrice y arriva. Bourgeois, paysans et soldats y affluaient depuis l'aube. Les proprietaires des maisons qui donnaient sur la place avaient loue a bon prix leurs fenetres de facade, ou les tetes se pressaient sur plusieurs rangs.

Les crieurs publics, la veille, avaient publie le jugement aux quatre coins de la ville... << roues, ecorches vifs, chatres, decapites...>>. Le fait que les condamnes fussent jeunes, qu'ils fussent nobles et riches, et surtout que leur crime fut un grand scandale d'amour eclate dans la famille royale, excitait les curiosites et les imaginations.

L'echafaud avait ete monte dans la nuit. Il s'elevait a une toise du sol et supportait deux roues placees horizontalement, ainsi qu'un billot de chene. En arriere se dressait le gibet.

Deux bourreaux, ceux-la memes qui avaient inflige la question aux d'Aunay, mais a present vetus de bonnets et de surcots rouges, escaladerent la petite echelle qui menait a la plate-forme. Deux aides les suivaient, charges des coffrets noirs qui contenaient les outils. L'un des bourreaux fit tourner les roues qui grincerent. Alors la foule se mit a rire, comme devant un tour de bateleur. On lanca des plaisanteries ; on se cogna du coude ; on fit circuler de bras en bras une cruche de vin qu'on tendit aux bourreaux. Ils y burent, et la foule applaudit.

Lorsque apparut, entouree d'archers, la charrette qui amenait les freres d'Aunay, un grand tumulte monta de la place, et s'amplifia a mesure qu'on distinguait mieux les condamnes. Ni Gautier ni Philippe ne bougeaient. Des cordes les liaient aux montants de la charrette, sans lesquelles ils eussent ete incapables de tenir debout. Les aumonieres brillaient a leur ceinture, sur leurs chausses dechirees.

Un pretre, venu recueillir leur confession bredouillee et leurs dernieres volontes, les accompagnait. Epuises, pantelants, hebetes, ils semblaient n'avoir plus vraiment conscience de ce qui se passait. Les aides-bourreaux les hisserent sur la plate-forme et les devetirent.

A les voir nus entre les mains des bourreaux, la foule alors fut prise de transe et poussa des hurlements. Quolibets et remarques obscenes s'echangeaient a travers la place. Les deux gentilshommes furent couches et lies sur les roues, la face tournee vers le ciel. Puis on attendit.

De longues minutes passerent ainsi. L'un des bourreaux s'etait assis sur le billot ; l'autre eprouvait du pouce le tranchant de la hache. La foule s'impatientait, posait des questions, commencait a devenir houleuse.

Soudain l'on comprit la raison de cette attente. Trois chariots dont on avait a demi releve les baches noires se presentaient a l'entree de la grand-rue. Par un supreme raffinement dans le chatiment, Nogaret, en accord avec le roi, avait ordonne que les princesses assistassent au supplice.

L'interet des spectateurs se trouva partage entre les deux condamnes nus sous les nuages, et les princesses royales prisonnieres et rasees. Il s'ensuivit quelques mouvements de masse que les archers durent contenir.

En apercevant l'echafaud, Blanche s'etait evanouie.

Jeanne, agrippee aux ridelles de son chariot, criait aux gens :

-- Dites a mon epoux, dites a Monseigneur Philippe que je suis innocente !

Jusque-la elle avait tenu ferme ; mais sa resistance venait de ceder. Les badauds se la montraient en riant, telle une bete de menagerie dans sa cage. Des megeres l'insultaient.

Seule, Marguerite de Bourgogne avait le courage de regarder, et ceux qui l'observaient d'assez pres purent se demander si elle n'eprouvait pas un atroce, un affreux plaisir a voir expose aux yeux de tous l'homme qui allait mourir de l'avoir possedee.

Lorsque les bourreaux leverent leurs masses pour rompre les os des condamnes, elle hurla : << Philippe ! >> d'un ton qui n'etait point celui de la douleur.

On entendit des craquements, et le ciel, pour les freres d'Aunay, s'eteignit. D'abord leurs jambes et leurs cuisses furent brisees : ensuite les bourreaux firent pivoter les roues d'un demi-tour, et les masses frapperent les avant-bras et les bras des condamnes. Les rayons et les moyeux repercutaient les coups, et les bois craquaient autant que les os.

Puis les bourreaux, appliquant les peines dans l'ordre prescrit, se munirent d'instruments de fer a plusieurs crocs et arracherent par grands lambeaux la peau des deux corps.

Le sang giclait, ruisselait sur la plate-forme ; l'un des bourreaux dut s'essuyer les yeux. Cette sorte de supplice prouvait assez que la couleur rouge, reglementaire pour les vetements des executeurs, repondait a une necessite.

<<... roues, ecorches vifs, chatres, decapites...>> S'il restait encore quelque vie dans les deux freres d'Aunay, tout sentiment, toute conscience s'etait retiree d'eux.

Une vague d'hysterie agita l'assistance lorsque les bourreaux, a l'aide de longs couteaux de boucher que leur tendirent leurs aides, mutilerent les amants coupables. Les gens se bousculaient pour mieux voir. Des femmes criaient a leurs maris :

-- Tu en meriterais bien autant, gros paillard !

-- Tu vois ce qui t'arrivera, si tu me fais la pareille !

Les bourreaux avaient rarement l'occasion de donner si demonstration de leurs talents, et devant un si chaleureux public. Ils echangerent un coup d'oeil, et ensemble, d'un mouvement bien regle de jongleurs, ils lancerent en l'air, les objets de la faute. Un plaisantin cria, montrant les princesses du doigt :

-- C'est a elles qu'il faut les donner !

Et la foule eclata de rire.

Les supplicies furent descendus des roues et traines vers le billot. La lueur de la hache brilla, par deux fois. Puis les aides porterent jusqu'aux potences ce qui restait de Gautier et de Philippe d'Aunay, de ces deux beaux ecuyers qui l'autre avant-veille caracolaient sur la route de Clermont, deux corps rompus, sanguinolents, sans tete et sans sexe, qui furent hisses et accroches par les aisselles aux fourches du gibet.

Aussitot apres, sur un ordre d'Alain de Pareilles, les trois chariots noirs, encadres par les cavaliers en chapeau de fer, se remirent en marche ; et les sergents de la prevote commencerent a faire evacuer la place.

La foule s'ecoula lentement, chacun voulant passer au plus pres de l'echafaud afin d'y jeter un dernier regard. Puis les gens, par petits groupes et se livrant leurs commentaires, s'en retournerent, qui vers sa forge ou son etal, qui vers son echoppe, qui vers son jardin, pour y reprendre, avec tranquillite, le travail quotidien.

Car en ces siecles ou la moitie des femmes mouraient en couches, et les deux tiers des enfants au berceau, ou les epidemies ravageaient l'age adulte, ou l'enseignement de l'Eglise preparait surtout a quitter la vie, et ou les oeuvres d'art, crucifixions, martyres, mises au tombeau, jugements derniers, offraient constamment la representation du trepas, l'idee de la mort etait familiere aux esprits, et seule une maniere exceptionnelle de mourir pouvait, un moment, les emouvoir.

Devant une poignee de badauds obstines, et tandis que les aides lavaient les outils du supplice, les deux executeurs se partageaient les depouilles de leurs victimes. En effet, ils avaient droit, par coutume, a tout ce qu'ils trouvaient sur les condamnes, de la ceinture aux pieds. Cela faisait partie des profits de leur charge.

Ainsi les aumonieres envoyees par la reine d'Angleterre allaient finir, aubaine rare, aux mains des bourreaux de Pontoise.

Une belle creature brune, vetue en fille de noblesse, s'approcha de ces derniers et, a mi-voix, d'un ton un peu trainant, leur demanda la langue de l'un des supplicies.

-- On dit que c'est bon pour les maux de femme... expliqua-t-elle. La langue de n'importe lequel des deux... cela m'est egal...

Les bourreaux la regarderent d'un air soupconneux. N'y avait-il pas quelque tour de sorcellerie la-dessous ? Car il etait bien connu que la langue d'un pendu, surtout un pendu du jour de vendredi, servait a evoquer le Diable. Mais une langue de decapite pouvait-elle faire meme usage ?

Comme Beatrice d'Hirson avait une belle piece d'or brillante dans le creux de la main, ils accepterent, et, feignant de mieux assujettir l'une des tetes fichees sur le gibet, y preleverent ce qui leur etait demande.

-- C'est seulement la langue que vous voulez ? dit, goguenard, le plus gras des deux bourreaux. Parce que, pour marche egal, on pourrait aussi bien vous fournir le reste.

Rien, decidement, n'etait ordinaire dans cette execution...

Sur la route de Poissy, trois chariots noirs s'en allaient lentement. Dans le dernier, une femme au crane rase, en chaque village traverse, s'obstinait a crier aux paysans surgis sur leurs portes :

-- Dites a Monseigneur Philippe que je suis innocente ! Dites-lui que je ne l'ai pas honni !





XII



LE CHEVAUCHEUR DU CREPUSCULE


Cependant que le sang des freres d'Aunay sechait sur la terre jaune de la place du Martroy ou les chiens venaient renifler en grognant, Maubuisson sortait lentement du drame.

Les trois fils du roi resterent invisibles pendant tout le jour. Personne ne leur fit visite, hors les gentilshommes attaches a leur service.

Mahaut avait tente vainement d'etre recue par Philippe le Bel. Nogaret vint lui declarer que le roi travaillait et souhaitait n'etre pas trouble. << C'est lui, c'est ce dogue, pensa Mahaut, qui a tout machine et qui maintenant m'empeche d'arriver a son maitre. >> Tout persuadait a la comtesse de voir dans le garde des Sceaux le principal artisan de la perte de ses filles et de sa disgrace personnelle.

-- A la pitie de Dieu, messire de Nogaret, a la pitie de Dieu ! lui dit-elle d'un ton de menace, avant de remonter en litiere pour regagner Paris.

D'autres passions, d'autres interets s'agitaient a Maubuisson. Les familiers des princesses exilees cherchaient a renouer les fils invisibles de la puissance et de l'intrigue, fut-ce en reniant les amities dont la veille ils se paraient. Les navettes de la peur, de la vanite et de l'ambition s'etaient mises en marche pour retisser, sur un nouveau dessin, la toile brutalement dechiree.

Robert d'Artois avait l'habilete de ne pas afficher son triomphe ; il attendait d'en recolter les fruits. Mais deja les egards qu'on avait d'ordinaire pour le clan de Bourgogne se deplacaient vers lui.

Le soir, il fut convie au souper du roi ; et l'on vit bien a cela qu'il remontait en faveur.

Petit souper, presque souper de deuil, et qui reunissait seulement les freres de Philippe le Bel, sa fille, Marigny, Nogaret et Bouville. Le silence pesait dans la salle etroite et longue ou le repas etait servi. Charles de Valois lui-meme se taisait ; et le levrier Lombard, comme s'il ressentait la gene des convives, avait quitte les pieds de son maitre pour aller s'allonger devant la cheminee.

Robert d'Artois cherchait avec insistance a rencontrer les yeux d'Isabelle ; mais celle-ci mettait la meme perseverance a derober son regard. Elle ne voulait donner aucun signe a son geant cousin, ayant avec lui pourchasse des passions coupables, d'etre accessible aux memes tentations. Elle n'acceptait de complicite que dans la justice.

<< L'amour n'est pas mon lot, se disait-elle. Je m'y dois resigner. >> Mais il lui fallait s'avouer qu'elle se resignait mal.

Au moment ou les ecuyers, entre deux services, changeaient les tranches de pain, lady Mortimer entra, portant le petit prince Edouard, pour qu'il donnat a sa mere le baiser de bonsoir.

-- Madame de Joinville, dit le roi en appelant lady Mortimer par son nom de naissance, approchez-moi mon seul petit-fils.

Les assistants noterent la facon dont il avait prononce le mot << seul >>.

Philippe le Bel prit l'enfant et le tint un grand moment devant ses yeux, etudiant ce petit visage innocent, rond et rose, ou les fossettes marquaient des ombres. De qui montrerait-il les traits et la nature ? De son pere, changeant, influencable et debauche, ou de sa mere Isabelle ? << Pour l'honneur de mon sang, pensait le roi, j'aimerais que tu sois a la semblance de ta mere ; mais pour le bonheur de la France, fasse le Ciel que tu sois seulement le fils de ton faible pere ! >> Car les questions successorales se posaient forcement a lui. Qu'arriverait-il si un prince d'Angleterre se trouvait un jour en position de reclamer le trone de France ?

-- Edouard ! Souriez a Sire votre grand-pere, dit Isabelle.

Le petit prince ne paraissait avoir aucune peur du regard loyal. Soudain, avancant son poing minuscule, il le plongea dans les cheveux dores du souverain, et tira sur une meche qui bouclait. Ce fut Philippe le Bel qui sourit.

Alors, il y eut chez tous les convives un soupir de soulagement ; chacun s'empressa de rire, et l'on osa enfin parler.

Le repas acheve, le roi congedia ses hotes, a l'exception de Marigny et de Nogaret. Il vint s'asseoir pres de la cheminee, et fut un grand moment sans rien dire. Ses conseillers respecterent son silence.

-- Les chiens sont creatures de Dieu. Mais ont-ils conscience de Dieu ? demanda-t-il subitement.

-- Sire, repondit Nogaret, nous savons beaucoup des hommes parce que nous sommes hommes nous-memes ; mais nous connaissons bien peu du reste de la nature...

Philippe le Bel se tut a nouveau, interrogeant les yeux fauves cernes de noir du grand levrier allonge devant lui, le museau sur les pattes. Le chien battait par instants des paupieres ; le roi pas.

Comme il arrive souvent aux hommes de pouvoir, lorsqu'ils viennent d'assumer de tragiques responsabilites, le roi Philippe meditait autour de problemes universels et vagues, quetant dans l'invisible la certitude d'un ordre ou s'inscrivissent sans erreur sa vie et ses actions.

Enfin, il se redressa et dit :

-- Enguerrand, je pense que nous avons bien juge. Mais ou va le royaume ? Mes fils n'ont point d'heritiers.

Marigny repondit :

-- Ils en auront s'ils reprennent femme, Sire.

-- Ils ont femme devant Dieu.

-- Dieu peut les en delivrer.

-- Dieu n'obeit pas aux seigneurs de la terre.

-- Le pape peut delier, dit Marigny.

Le regard du roi se tourna vers Nogaret.

-- L'adultere n'est point motif d'annulation du mariage, dit aussitot le garde des Sceaux.

-- Nous n'avons pourtant pas d'autre recours, dit Philippe le Bel. Et je n'ai point a considerer la loi commune, fut-elle aux mains du pape. Un roi doit prevoir qu'il peut mourir a toute heure. Je ne puis m'en remettre a d'eventuels veuvages pour assurer la lignee royale.

Nogaret leva sa grande main maigre et plate.

-- Alors, Sire, dit-il, que n'avez-vous fait executer vos brus, deux tout au moins ?

-- Je l'eusse fait a coup sur, repondit froidement Philippe le Bel, si par cela je ne me fusse, d'evidence, aliene les deux Bourgognes. La succession au trone est certes chose importante ; mais l'unite du royaume ne l'est pas moins.

Marigny approuva du front, silencieusement.

-- Messire Guillaume, poursuivit le roi, vous allez donc vous rendre aupres du pape Clement, et vous saurez lui representer qu'une union de roi n'est pas union d'homme ordinaire. Mon fils Louis est mon successeur ; il doit etre le premier delie.

-- J'y emploierai mon zele, Sire, repondit Nogaret. Mais ne doutez pas que la duchesse de Bourgogne ne mette tout en oeuvre pour nous faire obstacle aupres du Saint-Pere.

On entendit un bruit de galop aux abords du chateau, puis les grincements des barres et des ferrures de la porte principale. Marigny s'approcha de la fenetre, tout en disant :

-- Le Saint-Pere nous doit trop, et d'abord sa tiare, pour ne pas entendre nos raisons. Le droit canon offre assez de motifs...

Les fers d'un cheval sonnerent sur les paves de la cour.

-- Un chevaucheur, Sire, dit Marigny. Il semble avoir parcouru un long chemin.

-- De qui vient-il ? dit le roi.

-- Je ne sais pas ; je ne distingue point ses armes[18]... Il conviendrait aussi, continua Marigny, de chapitrer un peu Monseigneur Louis, pour qu'il n'allat pas, par quelque demarche mal ordonnee, gacher sa propre affaire.

-- J'y veillerai, Enguerrand, dit le roi.

A ce moment Hugues de Bouville entra.

-- Sire, un messager de Carpentras. Il demande a etre recu par vous-meme.

-- Qu'il vienne.

-- Le courrier du pape, dit Nogaret.

La coincidence n'avait rien qui dut les surprendre. Entre le Saint-Siege et la cour, la correspondance etait frequente, sinon quotidienne.

Le chevaucheur, un garcon de vingt-cinq ans environ, de grande taille et large d'epaules, etait couvert de poussiere et de boue. La croix et la clef, largement brodees sur sa cotte jaune et noir, designaient un serviteur de la papaute. Il tenait a la main gauche son couvre-chef et son baton de fonction. Il s'avanca vers le roi, mit le genou en terre, et detacha de sa ceinture la boite d'ebene et d'argent qui contenait le message.

-- Sire, dit-il, le pape Clement est mort.

Les assistants eurent le meme sursaut. Le roi et Nogaret, particulierement, se regarderent et palirent. Le roi ouvrit la boite d'ebene, sortit une lettre dont il brisa le sceau qui etait celui du cardinal Arnaud d'Auch. Il lut avec attention, comme pour bien s'assurer de la verite de la nouvelle.

-- Le pape que nous avions fait est maintenant a Dieu, murmura-t-il en tendant le parchemin a Marigny.

-- Quand a-t-il passe ? demanda Nogaret.

-- Voila six jours francs, repondit Marigny. Dans la nuit du 19 au 20.

-- Un mois apres, dit le roi.

-- Oui, Sire, un mois apres... dit Nogaret.

Ils avaient fait, ensemble, le meme calcul. Le 18 mars, au milieu des flammes, le grand-maitre des Templiers leur avait crie : << Pape Clement, chevalier Guillaume, roi Philippe, avant un an, je vous cite a paraitre au tribunal de Dieu...>> Et voici que le premier deja etait mort.

-- Dis-moi, reprit le roi s'adressant au chevaucheur et lui faisant signe de se relever ; comment est mort notre Saint-Pere ?

-- Sire, le pape Clement etait chez son neveu, messire de Got, a Carpentras, quand il fut saisi de fievres et d'angoisses. Alors il dit qu'il voulait retourner en Guyenne, pour y mourir au lieu de sa naissance, a Villandraut. Mais il ne put aller plus loin que la premiere etape, et dut se fermer a Roquemaure pres Chateauneuf. Ses physiciens ont tout essaye pour le garder en vie, jusques a lui faire manger des emeraudes pilees en poudre, qui sont remede le meilleur, a ce qu'il parait, pour le mal qu'il avait. Mais rien n'a fait. L'etouffement l'a pris. Les cardinaux etaient autour de lui. Je ne sais rien d'autre.

Il se tut.

-- Va, dit le roi.

Le chevaucheur sortit. Il n'y eut plus, dans la salle, d'autre bruit que le souffle du grand levrier qui dormait devant le feu.

Le roi et Nogaret n'osaient se regarder. << Serait-il possible vraiment, pensaient-ils, que nous soyons maudits ?... Auquel de nous deux, maintenant ? >>

Le monarque etait d'une paleur impressionnante, et il avait, dans sa longue robe royale, la raideur glacee des gisants.





TROISIEME PARTIE



LA MAIN DE DIEU





I



LA RUE DES BOURDONNAIS


Le peuple de Paris ne mit que huit jours a construire, autour de la condamnation des princesses adulteres, une legende de debauche et de cruaute. Imaginations de carrefours et vantardises de boutiques : tel affirmait tenir la verite, de premiere bouche, d'un sien compere qui livrait les epices a l'hotel de Nesle ; tel autre avait un cousin a Pontoise... L'affabulation populaire s'etait surtout emparee de Marguerite de Bourgogne et lui faisait tenir un role extravagant. Ce n'etait plus un amant qu'on attribuait a la reine de Navarre, mais dix, mais cinquante ; un par soiree... On se montrait, avec force recits et une sorte de fascination craintive, la tour de Nesle devant laquelle des gardes veillaient a present, de jour et de nuit, afin d'ecarter les curiosites. Car l'affaire n'etait pas terminee. Plusieurs cadavres avaient ete repeches dans les parages. On affirmait que l'heritier du trone, enferme dans son hotel, tourmentait ses serviteurs pour leur faire avouer ce qu'ils savaient de l'inconduite de sa femme, et ensuite expediait leurs corps a la Seine.

Un matin, vers tierce, la belle Beatrice d'Hirson sortit de l'hotel d'Artois. On etait au debut de mai et le soleil jouait sur les vitres des maisons. Sans se hater, Beatrice avancait, satisfaite de sentir le vent tiede lui caresser le front. Elle savourait l'odeur du printemps naissant, et prenait plaisir a provoquer le regard des hommes, surtout lorsqu'ils etaient de petite condition.

Elle gagna le quartier Saint-Eustache et s'engagea dans la rue des Bourdonnais. Les ecrivains publics y avaient leurs echoppes, et aussi les marchands de cire qui fabriquaient les tablettes a ecrire, en meme temps que les chandelles et encaustiques. Mais il s'y pratiquait d'autres trafics. Au fond de certaines maisons, on cedait a prix d'or, avec des precautions extremes, les ingredients necessaires a toutes sorcelleries : poudre de serpent, crapauds piles, cervelles de chats, poils de ribaudes, ainsi que les plantes, cueillies au juste temps de la lune, avec lesquelles on fabriquait les philtres d'amour ou les poisons destines a << enherber >> un ennemi. Et l'on appelait souvent la << rue aux Sorcieres >> cette voie etroite ou le Diable tenait marche autour de la cire d'abeille, matiere premiere des envoutements.

L'air detache, le regard glissant, Beatrice d'Hirson entra dans une boutique qui avait pour enseigne un grand cierge de tole peinte.

La boutique, etroite de facade, etait longue et sombre. Au plafond pendaient des cierges de toutes tailles et, sur les casiers qui garnissaient les murs, des chandelles etaient empilees, ainsi que les pains bruns, rouges ou verts utilises pour les sceaux. L'air sentait fortement la cire, et tout objet etait un peu collant sous le doigt.

Le marchand, vieil homme coiffe d'un gros bonnet de laine ecrue, faisait ses comptes a l'aide d'un boulier. A l'arrivee de Beatrice, son visage s'ouvrit d'un sourire edente.

-- Maitre Engelbert... dit Beatrice, je viens vous payer la depense de l'hotel d'Artois...

-- Ah ! C'est une bonne action, ma noble dame, c'est une bonne action. Car l'argent, ces temps-ci, court plus vite a sortir qu'a rentrer. Chacun qui nous fournit veut etre paye sur l'heure. Et puis surtout, c'est la maltote qui nous etrangle ! Quand je vous vends pour une livre, je dois verser un denier. Le roi gagne plus que moi sur mon travail[19].

Il chercha parmi ses tablettes de comptes celle qui concernait l'hotel d'Artois, et l'approcha de ses yeux de souris.

-- Alors nous avons quatre livres huit sous, sauf a m'etre trompe. Et quatre deniers, se hata-t-il d'ajouter, car il avait pris l'habitude de faire supporter a l'acheteur cette maltote dont il se plaignait tant.

-- Moi... j'ai compte six livres... dit doucement Beatrice en posant deux ecus sur le comptoir.

-- Ah ! Voila une bonne pratique, comme il nous en faudrait grand nombre !

Il porta les pieces a ses levres, puis ajouta, la mine complice :

-- Vous voulez sans doute voir votre protege ? J'en suis bien satisfait. Il est fort serviable ; il parle peu... Maitre Evrard !

L'homme qui entra, venant de l'arriere-boutique, boitait. Il avait une trentaine d'annees ; il etait maigre, mais solidement bati, avec le visage osseux, la paupiere creuse et sombre.

Aussitot, maitre Engelbert se souvint d'une livraison urgente.

-- Mettez la clenche derriere moi. Je serai absent une petite heure, dit-il au boiteux.

Celui-ci, des qu'il fut seul avec Beatrice, la prit par les poignets.

-- Venez, dit-il.

Elle le suivit vers le fond de la boutique, passa sous un rideau qu'il souleva, et se trouva dans la resserre ou l'on entreposait les pains de cire brute, les tonnelets de suif, les paquets de meches. On y voyait aussi une etroite paillasse coincee entre un vieux coffre et le mur salpetre.

-- Mon chateau, mes domaines, la commanderie du chevalier Evrard ! dit le boiteux avec une ironie amere en designant ce miserable habitacle. Mais cela vaut mieux que la mort, n'est-ce pas ?

Et, saisissant Beatrice aux epaules :

-- Et toi, souffla-t-il, tu vaux mieux que l'eternite.

Autant la voix de Beatrice etait lente et calme, autant celle d'Evrard etait precipitee.

Beatrice souriait, de cet air qu'elle avait de toujours se moquer vaguement des choses et des gens. Elle eprouvait une delectation perverse a sentir les etres dependre d'elle. Or, cet homme etait doublement a sa merci.

Elle l'avait decouvert un matin, et pareil a une bete traquee, dans un coin d'ecurie a l'hotel d'Artois. Il tremblait et defaillait de peur et de faim. Ancien Templier d'une commanderie du nord de la France, cet Evrard etait parvenu a s'evader de prison, la veille d'etre brule. Il avait echappe au bucher, mais non aux tortures. De la question trois fois appliquee, il gardait la jambe a jamais tordue, et aussi la raison un peu derangee. Parce qu'on lui avait brise les os pour lui faire confesser des pratiques demoniaques dont il etait innocent, il avait decide, par represailles, de se convertir au Diable. En apprenant la haine, il avait desappris la foi.

Il ne revait que sorcellerie, sabbats et hosties profanees. La rue des Bourdonnais pour cela etait une residence de choix. Beatrice l'avait place chez Engelbert qui le nourrissait, le logeait, et surtout lui fournissait un alibi au regard de la prevote. Ainsi Evrard, dans son antre suiffe, se prenant pour une veritable incarnation des puissances sataniques, s'entretenait d'espoirs de vengeance et de visions de luxure.

Sans un tic qui par instants lui deformait brusquement le visage, il n'eut pas ete depourvu d'une certaine et rude seduction. Son regard avait de l'ardeur et de l'eclat. Tandis qu'il parcourait Beatrice des mains, febrilement, et qu'elle le laissait faire, toujours placide, elle dit :

-- Tu dois etre content... Le pape est mort...

-- Oui ! oui ! dit Evrard avec une joie mechante. Ses physiciens lui ont fait digerer des emeraudes pilees. Bon remede, qui tranche les boyaux. Quels qu'ils soient, ces medecins-la sont de mes amis. La malediction de maitre Jacques commence a s'accomplir. Un de creve deja ! La main de Dieu frappe vite, quand la main des hommes y aide.

-- Et aussi celle du Diable, dit-elle en souriant.

Il avait releve sa jupe sans qu'elle eut le moins du monde proteste. Les doigts gantes de cire de l'ancien Templier caressaient une belle cuisse ferme, lisse et chaude.

-- Veux-tu l'aider a frapper encore ? reprit-elle.

-- Qui ?

-- Ton pire ennemi... a qui tu dois ton pied brise...

-- Nogaret..., murmura Evrard.

Il recula un peu, et son tic par trois fois lui tordit le visage.

Ce fut elle qui se rapprocha.

-- Tu peux te venger... si tu le desires... N'est-ce point ici qu'il se fournit en lumiere ? Vous lui vendez ses chandelles ?

-- Oui, dit-il.

-- Comment sont-elles faites ?

-- Des chandelles tres longues, en cire blanche, avec des meches traitees a part qui donnent peu de fumee. Pour son hotel il use de grands cierges jaunes qu'il ne prend pas chez nous. Ces chandelles-la, qu'on appelle des chandelles a legiste, il les emploie seulement lorsqu'il est a ecrire dans son cabinet, et il en brule deux douzaines la semaine.

-- En es-tu sur ?

-- Son concierge les vient querir par grosses. Il designa un casier.

-- Sa prochaine provision est deja appretee, et celle de Marigny a cote, et celle de Maillard, le secretaire du roi. C'est avec cela qu'ils eclairent tous les crimes que fabriquent leurs cervelles. Je voudrais pouvoir cracher dessus le venin du Diable.

Beatrice continuait de sourire.

-- Je peux te donner aussi bien... dit-elle. Moi, je sais le moyen d'empoisonner une chandelle...

-- Est-ce possible ? demanda Evrard.

-- Si on en respire la flamme une heure, on n'en regarde plus jamais d'autre... sinon celle de l'Enfer. C'est un moyen qui ne laisse point de trace et n'a pas de remede.

-- Comment le connais-tu ?

-- Ah... Voila... fit Beatrice en ondulant des epaules et en baissant les paupieres. Une poudre qu'il suffit de meler a la cire...

-- Et pourquoi desires-tu frapper Nogaret ? demanda Evrard.

Toujours se dandinant comme par coquetterie, elle repondit :

-- Peut-etre parce que d'autres gens que toi veulent aussi s'en venger. Tu ne risques rien...

Evrard reflechit un instant. Son regard se faisait plus aigu, plus luisant.

-- Alors, il ne faudrait pas tarder, dit-il en precipitant ses mots. Il se pourrait que j'aie a partir bientot. Ne le repete point, surtout ; mais le neveu du grand-maitre, messire Jean de Longwy, a commence de nous compter. Il a jure, lui aussi, de venger messire de Molay. Nous ne sommes point tous morts, malgre le maudit qui nous occupe. J'ai recu l'autre jour un de mes anciens freres, Jean du Pre, qui me portait un message, m'informant de me tenir pret a m'en aller vers Langres. Ce serait belle chose que d'amener en present a messire de Longwy l'ame de Nogaret... Quand pourrai-je avoir cette poudre ?

-- Je l'ai la... dit calmement Beatrice en ouvrant son aumoniere.

Elle tendit a Evrard un sachet, qu'il ouvrit avec prudence, et qui contenait deux matieres mal melees, l'une grise, l'autre cristalline et blanchatre.

-- C'est de la cendre, dit Evrard en montrant la poudre grise.

-- Oui... la cendre de la langue d'un homme que Nogaret a fait perir... Je l'ai mise a dessecher dans un four, a la minuit... C'est pour appeler le Diable...

Puis elle designa la poudre blanche :

-- Et la, c'est du serpent de Pharaon[20]... Cela ne tue qu'en brulant.

-- Et tu dis qu'en mettant les deux dans une chandelle ?...

Beatrice abaissa le front avec assurance. Evrard fut un moment hesitant ; son regard allait du sachet a Beatrice.

-- Mais il faut que ce soit fait devant moi, ajouta-t-elle.

L'ancien Templier alla chercher un rechaud dont il attisa les chardons. Puis il tira une chandelle de la provision preparee pour le garde des Sceaux, la placa dans un moule et la mit a mollir. Ensuite il la fendit avec une lame et versa le long de la meche le contenu du sachet.

Beatrice tournait autour de lui, en marmonnant des paroles de conjuration ou revint trois fois le prenom de Guillaume. Le moule fut remis au feu, puis refroidi dans un bac rempli d'eau.

La chandelle ressoudee ne gardait aucune trace de l'operation.

-- Pour un homme qu'on a plutot habitue a manier l'epee, ce n'est point mauvais travail, dit Evrard, l'air cruel et content de lui.

Et il alla remettre la chandelle ou il l'avait prise, en ajoutant :

-- Qu'elle soit bonne messagere d'eternite.

La chandelle empoisonnee, au milieu du paquet, et sans qu'on put la distinguer des autres, etait maintenant comme le gros lot d'une abominable loterie. Quel jour le valet charge de garnir les chandeliers du garde des Sceaux la tirerait-il ? Beatrice eut un petit rire. Mais deja Evrard revenait vers elle et la saisissait a pleins bras.

-- Il se peut que nous nous voyions pour la derniere fois.

-- Peut-etre oui... peut-etre non... dit-elle.

Il l'entraina vers le grabat.

-- Comment faisais-tu... quand tu etais Templier... pour rester chaste ? demanda-t-elle.

-- Je n'ai jamais pu le demeurer, repondit-il d'une voix sourde.

Alors, la belle Beatrice leva les yeux vers les solives, ou pendaient les cierges d'eglise, et elle se laissa penetrer de l'illusion d'etre prise par le Diable. Au reste, Evrard n'etait-il pas boiteux ?





II



LE TRIBUNAL DES OMBRES


Chaque nuit, messire de Nogaret, chevalier, legiste et garde des Sceaux, travaillait fort tard en son cabinet, comme il l'avait fait toute sa vie. Et chaque matin la comtesse d'Artois apprenait que son ennemi avait ete vu en parfaite sante, semblait-il, et se rendant d'un bon pied, ses portefeuilles sous le bras, a l'hotel du roi. La comtesse posait alors un regard lourd sur sa demoiselle de parage.

-- Patientez, Madame... Une grosse, cela fait douze douzaines. A raison de deux douzaines la semaine...

Mais la patience n'etait pas le fort de Mahaut, qui commencait a prendre tres petite opinion des vertus mortiferes du serpent de Pharaon. A savoir seulement si la chandelle empoisonnee etait bien allee chez son destinataire, s'il n'y avait pas eu echange ou erreur, ou si quelque valet n'avait pas laisse choir precisement cette chandelle-la. Pour etre certain de reussir, il eut fallu pouvoir la planter soi-meme dans le candelabre.

-- La langue ne peut pas se tromper, Madame... assurait Beatrice.

Mahaut croyait peu a la sorcellerie.

-- Couteuses manigances, pour pietres resultats. D'abord un bon poison, decretait-elle, s'administre par la bouche et non par fumee.

Neanmoins, lorsque Beatrice lui portait son bougeoir, le soir, elle ne manquait pas de lui demander avec un peu d'inquietude ;

-- Ce ne sont point des chandelles a legiste ?

-- Mais non... Madame... repondait Beatrice.

Or un matin de la fin mai, Nogaret, contrairement a ses habitudes, arriva en retard au Conseil ; il penetra dans la salle alors que deja le roi etait assis.

Nogaret s'inclina tres bas en offrant ses excuses ; ce faisant, un vertige le saisit et il dut se rattraper a la table.

La plus urgente affaire etait l'election papale.

Le siege pontifical etait vacant maintenant depuis quatre semaines, et les cardinaux, reunis en conclave a Carpentras selon les instructions dernieres de Clement V, se livraient un combat qui ne paraissait pas pres de finir.

On connaissait fort bien la position et la pensee du roi de France. Philippe le Bel voulait que la papaute restat en Avignon, la ou il l'avait installee, a portee de sa main ; il voulait que le pape si possible fut francais ; il voulait que l'enorme organisation politique que constituait l'Eglise ne put jouer, comme elle l'avait fait souvent, contre le royaume.

Les vingt-trois cardinaux assembles a Carpentras, et qui venaient de partout, d'Italie, de France, d'Espagne, de Sicile, d'Allemagne, etaient dechires en presque autant de camps qu'il y avait de chapeaux.

Les disputes theologiques, les rivalites d'interet, les rancunes de famille alimentaient leurs luttes. Chez les cardinaux italiens surtout, entre les Caetani, les Colonna et les Orsini, existaient des haines inexpiables.

-- Ces huit cardinaux italiens, dit Marigny, ne sont accordes que dans leur volonte de ramener a Rome la papaute. Par bonheur, ils ne le sont sur le nom d'aucun papable.

-- Cet accord peut se faire avec le temps, remarqua Monseigneur de Valois.

-- C'est pourquoi il ne faut point leur en donner, repondit Marigny.

Nogaret sentit a ce moment comme une nausee qui lui alourdissait l'estomac et genait sa respiration. Il voulut se redresser sur son siege et il eprouva de la difficulte pour commander a ses muscles. Puis, son malaise disparut ; il respira largement et s'essuya le front.

-- Rome est la ville du pape pour tous les chretiens, dit Charles de Valois. Le centre du monde est a Rome.

-- Chose qui convient aux Italiens, sans doute, mais non au roi de France, dit Marigny.

-- Vous ne pouvez tout de meme refaire l'oeuvre des siecles, messire Enguerrand, et empecher que le trone de saint Pierre ne soit la ou il l'a fonde.

-- Mais quand le pape veut se tenir a Rome, il ne peut y rester ! s'ecria Marigny. Il est force de fuir devant les factions qui dechirent la ville, et doit s'aller refugier dans quelque chateau sous la protection de troupes qui ne lui appartiennent point. Il se trouve beaucoup mieux veille par notre bonne forteresse de Villeneuve, de l'autre cote du Rhone.

-- Le pape demeurera en son etablissement d'Avignon, dit le roi.

-- Je connais bien Francesco Caetani, reprit Charles de Valois. C'est un homme de grand savoir et de grand merite sur qui je puis avoir de l'influence.

-- Je ne souhaite point ce Caetani, dit le roi. Il est de la famille de Boniface, et reprendrait les errements de la bulle Unam Sanctam[21].

Philippe de Poitiers, penchant son long buste, montra qu'il approuvait pleinement son pere.

-- Je pense qu'il y a dans cette affaire, dit-il, assez d'intrigues pour qu'elles s'aneantissent l'une l'autre. A nous d'etre les plus tenaces et les plus fermes.

Apres un instant de silence, Philippe le Bel se tourna vers Nogaret. Celui-ci, le visage tres pale, respirait avec peine.

-- Votre conseil, Nogaret ?

-- Oui... Sire, dit le garde des Sceaux avec effort. Il passa une main tremblante sur son front.

-- Veuillez me pardonner... Cette lourde chaleur...

-- Mais il ne fait pas chaud, dit Hugues de Bouville.

Nogaret, a grand effort, prononca d'une voix lointaine :

-- L'interet du royaume et celui de la foi commandent d'agir en ce sens.

Puis il se tut ; on s'etonna qu'il eut parle si peu, et pour exprimer une pensee si vague.

-- Votre conseil, Marigny ?

-- Je proposerais, Sire, qu'on prit pretexte de ramener en Guyenne les restes du pape Clement, selon la volonte qu'il en a montree, pour aller presser un peu le conclave. Messire de Nogaret pourrait etre charge de cette pieuse mission, nanti des pouvoirs necessaires, et accompagne d'une bonne escorte, armee comme il convient. L'escorte garantira les pouvoirs.

Charles de Valois detourna la tete ; il desapprouvait cette epreuve de force.

-- Mon annulation en sera-t-elle hatee ? demanda Louis de Navarre.

-- Taisez-vous, Louis... dit le roi. C'est aussi a cela que nous travaillons.

-- Oui, Sire... dit Nogaret sans meme avoir conscience de parler.

Sa voix etait rauque et basse. Il eprouvait un grand trouble dans l'esprit, et les choses se deformerent devant ses yeux. Les voutes de la salle lui parurent devenir hautes comme celles de la Sainte-Chapelle ; puis, soudain, elles se rapprocherent jusqu'a devenir aussi basses que celles des caveaux ou il avait coutume d'interroger les prisonniers.

-- Qu'advient-il ? demanda-t-il en essayant de desserrer son surcot.

Il s'etait brusquement ramasse sur lui-meme, les genoux contre le ventre, la tete baissee, les mains crispees sur la poitrine. Le roi se leva, imite de tous les assistants... Nogaret poussa un cri etouffe et s'ecroula en vomissant.

Ce fut Hugues de Bouville, le grand chambellan, qui le ramena a son hotel ou il fut aussitot visite par les medecins du roi.

Ceux-ci consulterent longuement. Rien ne fut revele de leur rapport au souverain. Mais bientot, a la cour et dans toute la ville, on parla d'une maladie inconnue. Le poison ? On affirmait avoir essaye des plus puissants antidotes.

Les affaires du royaume, ce jour-la, resterent comme suspendues.

Lorsque la comtesse Mahaut apprit la nouvelle, elle dit seulement :

-- Bon ! Il paie.

Et elle se mit a table. Mais elle promit a Beatrice une robe complete, c'est-a-dire les six pieces, chemise, robe de dessous, robe de dessus, surcot, manteau et chape, le tout de la plus fine etoffe, avec en plus une belle bourse pendue a la ceinture, si le garde des Sceaux trepassait.

Nogaret, effectivement, payait. Depuis plusieurs heures, il ne reconnaissait plus personne. Il etait sur son lit, le corps secoue de spasmes, et il crachait du sang. Il n'avait meme plus la force de se pencher au-dessus d'un bassin ; le sang coulait de sa bouche sur un gros drap plie qu'un valet changeait de temps en temps.

La chambre etait pleine. Amis et serviteurs se relayaient aupres du malade. Dans un coin, petit groupe sournois et chuchotant, quelques parents pensaient a la curee en evaluant le mobilier.

Nogaret ne les distinguait que comme de vagues spectres qui s'agitaient tres loin, sans raison et sans but. D'autres presences, visibles de lui seul, etaient en train de l'assaillir.

Au cure de la paroisse, qui vint l'administrer, il ne confessa que des rales ou des paroles inintelligibles.

-- Arriere, arriere ! hurla-t-il d'une voix epouvantee quand on l'oignit des saintes huiles.

Les medecins se precipiterent. Nogaret, hagard, se tordait sur sa couche, les yeux revulses, repoussant des ombres... Il etait entre dans les affres.

Sa memoire, qui n'aurait plus a lui faire de service, se vidait d'un coup comme une bouteille retournee qu'on va jeter, et lui presentait toutes les agonies auxquelles il avait assiste, tous les trepas qu'il avait ordonnes. Morts pendant les interrogatoires, morts dans les prisons, morts dans les flammes, morts sur la roue, morts aux cordes des gibets, se bousculaient en lui et venaient y mourir une deuxieme fois.

Les mains a la gorge, il s'efforcait d'ecarter les fers rougis dont il avait vu bruler tant de poitrines nues. Ses jambes furent saisies de crampes ; on l'entendit crier :

-- Les tenailles ! Otez-les, par pitie !

L'odeur du sang qu'il vomissait lui semblait l'odeur du sang de ses victimes.

Il arrivait a Nogaret, pour sa derniere heure, de se sentir enfin a la place des autres ; et c'etait cela son chatiment.

-- Je n'ai rien fait en mon nom ! Le roi seul... j'ai servi le roi...

Ce legiste, devant le tribunal de l'agonie, tentait une ultime procedure.

Les assistants, avec moins d'emotion que de curiosite, et plus de degout que de compassion, regardaient s'enfoncer dans l'au-dela l'un des vrais maitres du royaume.

Vers le soir la chambre se vida. Un barbier et un frere de saint Dominique resterent seuls aupres de Nogaret. Les serviteurs se coucherent a meme le sol, dans l'antichambre, et la tete sous leurs manteaux.

Bouville eut a les enjamber, lorsqu'il vint dans la nuit, de la part du roi. Il interrogea le barbier.

-- Rien n'a pu agir, dit celui-ci a voix basse. Il vomit moins, mais ne cesse de delirer. Nous n'avons plus qu'a attendre que Dieu le prenne !

Ralant faiblement, Nogaret etait seul a voir les Templiers morts qui l'attendaient au fond des tenebres. La croix cousue sur l'epaule, ils se tenaient le long d'une route nue, bordee de precipices, et qu'eclairait la lueur des buchers.

-- Aymon de Barbonne... Jean de Fumes... Pierre Suffet... Brintinhiac... Ponsard de Gizy...

Les morts se servaient de sa voix, qu'il ne reconnaissait plus, pour se faire reconnaitre de lui.

-- Oui, Sire... Je partirai demain...

Bouville, vieux serviteur de la couronne, eut le coeur serre en percevant ce murmure qu'il se promit de rapporter au roi.

Mais soudain Nogaret se dressa, le menton en avant, le cou tendu, et lui cria, effrayant :

-- Fils de Cathare !

Bouville regarda le dominicain, et tous deux se signerent.

-- Fils de Cathare ! repeta Nogaret.

Et il retomba sur ses oreillers. Dans l'immense, le tragique paysage de montagnes et de vallees qu'il portait en lui et qui le conduisait vers le jugement dernier, Nogaret etait reparti pour sa grande expedition. Il chevauchait, un jour de septembre, sous l'eblouissant soleil d'Italie, a la tete de six cents cavaliers et d'un millier de fantassins, vers le rocher d'Anagni. Sciarra Colonna, l'ennemi mortel du pape Boniface VIII, l'homme qui avait prefere ramer trois ans au banc d'une galere barbaresque plutot que risquer d'etre rendu a la papaute, marchait a cote de lui. Et Thierry d'Hirson etait de l'expedition. La petite cite d'Anagni ouvrait d'elle-meme ses portes ; les assaillants, passant par l'interieur de la cathedrale, envahissaient le palais Caetani et les appartements pontificaux. La, le vieux pape de quatre-vingt-huit ans, tiare en tete, croix en main, seul dans une immense salle desertee, voyait entrer cette horde en armures. Somme d'abdiquer, il repondait : << Voila mon cou, voila ma tete ; je mourrai, mais je mourrai pape. >> Sciarra Colonna le giflait de son gantelet de fer. Et Boniface lancait a Nogaret : << Fils de Cathare ! Fils de Cathare ! >>.

-- J'ai empeche qu'on ne le tuat, gemit Nogaret.

Il plaidait encore. Mais bientot il se mit a sangloter, comme avait sanglote Boniface jete au bas de son trone ; il etait de nouveau a la place de l'autre...

La raison du vieux pape n'avait pas resiste a l'attentat et a l'outrage. Tandis qu'on le ramenait a Rome, Boniface continuait de pleurer comme un enfant. Puis il etait tombe dans une demence furieuse, insultant quiconque l'approchait, et se trainant a quatre pattes dans la chambre ou on le gardait. Un mois plus tard il mourait en repoussant, dans une crise de rage, les derniers sacrements...

Penche sur Nogaret et multipliant les signes de croix, le frere dominicain ne comprenait pas pourquoi l'ancien excommunie s'obstinait a refuser une extreme-onction qu'il avait recue quelques heures plus tot.

Bouville partit. Le barbier, se sachant inutile jusqu'au moment ou il aurait a proceder a la toilette funeraire, s'etait endormi sur son siege et dodelinait la tete. Le dominicain de temps a autre abandonnait son chapelet pour moucher la chandelle.

Vers quatre heures du matin les levres de Nogaret articulerent faiblement :

-- Pape Clement... chevalier Guillaume... roi Philippe...

Ses grands doigts bruns et plats grattaient le drap.

-- Je brule, dit-il encore.

Puis les fenetres devinrent grises de la timide lueur de l'aube, et une cloche tinta, de l'autre cote de la Seine. Les serviteurs remuerent dans le vestibule. L'un deux entra, trainant les pieds, et vint ouvrir une croisee. Paris sentait le printemps et les feuilles. La ville s'eveillait dans une rumeur confuse.

Nogaret etait mort et un filet de sang sechait sous ses narines. Le frere de saint Dominique dit :

-- Dieu l'a pris !





III



LES DOCUMENTS D'UN REGNE


Une heure apres que Nogaret eut rendu l'ame, messire Alain de Pareilles, accompagne de Maillard, le secretaire du roi, vint se saisir de tous les documents, pieces et dossiers qui se trouvaient en la demeure du garde des Sceaux.

Puis le roi lui-meme fit une derniere visite a son ministre. Il ne resta devant le corps qu'un temps assez bref. Ses yeux pales fixaient le mort, sans ciller, comme lorsqu'il lui posait sa question habituelle : << Votre conseil, Nogaret ? >> Et il semblait decu de ne plus avoir reponse.

Philippe le Bel, ce matin-la, n'accomplit point sa quotidienne promenade a travers les rues et les marches. Il rentra directement au Palais ou il commenca, aide de Maillard, l'examen des dossiers pris chez Nogaret et qu'on avait deposes dans son cabinet.

Bientot, Enguerrand de Marigny se presenta chez le roi. Le souverain et son coadjuteur se regarderent, et le secretaire sortit.

-- Le pape, au bout d'un mois... dit le roi. Et un mois apres, Nogaret...

Il y avait de l'angoisse, presque de la detresse, dans la facon dont il avait prononce ces mots. Marigny s'assit sur le siege que le souverain lui designait. Il resta un moment silencieux, puis dit :

-- Certes, ce sont d'etranges coincidences, Sire. Mais de semblables choses arrivent sans doute chaque jour, dont nous ne sommes pas frappes parce que nous les ignorons.

-- Nous avancons en age, Enguerrand. C'est une malediction suffisante.

Il avait quarante-six ans, Marigny quarante-neuf. Peu d'hommes, a cette epoque, atteignaient la cinquantaine.

-- Il faut faire tri de tout ceci, reprit le roi en montrant les dossiers.

Ils se mirent au travail. Une partie des pieces seraient deposees aux Archives du royaume, dans le Palais meme[22]. D'autres, qui concernaient des affaires en cours, seraient conservees par Marigny ou remises a ses legistes ; d'autres enfin, par prudence, iraient au feu.

Le silence regnait dans le cabinet, a peine trouble par les cris lointains des marchands et la rumeur de Paris.

Le roi se penchait sur les liasses ouvertes. C'etait tout son regne qu'il voyait repasser devant lui, vingt-neuf annees pendant lesquelles il avait administre le sort de millions d'hommes, et impose son influence a l'Europe entiere.

Et brusquement cette suite d'evenements, de problemes, de conflits, de decisions, lui parut comme etrangere a sa propre vie, a son propre destin. Une autre lumiere eclairait ce qui avait fait le travail de ses jours et le souci de ses nuits.

Car il decouvrait soudain ce que les autres pensaient et ecrivaient de lui ; il se voyait de l'exterieur. Nogaret avait garde des lettres d'ambassadeurs, des minutes d'interrogatoires, des rapports de police. Toutes ces lignes faisaient apparaitre un portrait du roi que celui-ci ne reconnaissait pas, l'image d'un etre lointain, dur, etranger a la peine des hommes, inaccessible aux sentiments, une figure abstraite incarnant l'autorite au-dessus et a l'ecart de ses semblables. Plein d'etonnement, il lisait deux phrases de Bernard de Saisset, cet eveque qui avait ete a l'origine de la grande querelle avec Boniface VIII : << Il a beau etre le plus bel homme du monde, il ne sait que regarder les gens sans rien dire. Ce n'est ni un homme ni une bete, c'est une statue. >>

Et il lut aussi ces mots, d'un autre temoin de son regne : << Rien ne le fera ployer, c'est un roi de fer. >>

-- Un roi de fer, murmura Philippe le Bel. Ai-je donc su si bien cacher mes faiblesses ? Comme les autres nous connaissent peu, et comme je serai mal juge !

Un nom rencontre le fit se souvenir de l'extraordinaire ambassade qu'il avait recue tout au debut de son regne. Rabban Kaumas, eveque nestorien chinois, etait venu lui proposer de la part du grand Khan de Perse, descendant de Gengis Khan, la conclusion d'une alliance, une armee de cent mille hommes et la guerre contre les Turcs.

Philippe le Bel avait alors vingt ans. Quelle griserie, pour un jeune homme, que la perspective d'une croisade ou participeraient l'Europe et l'Asie, quelle entreprise digne d'Alexandre ! Ce jour-la pourtant, il avait choisi une autre voie. Plus de croisades, plus d'aventures guerrieres ; c'etait sur la France et la paix qu'il avait resolu d'exercer ses efforts. Avait-il eu raison ? Quelle eut ete sa vie, et quel empire eut-il fonde s'il avait accepte l'alliance avec le Khan de Perse ? Il reva, un instant, d'une gigantesque conquete des terres chretiennes qui aurait assure sa gloire dans la suite des siecles... Mais Louis VII, mais Saint Louis avaient poursuivi de semblables reves, qui s'etaient tournes en desastres.

Il revint au reel, souleva une nouvelle pile de parchemins. Sur le dossier, il lisait une date : 1305. C'etait l'annee de la mort de son epouse la reine Jeanne, qui avait apporte la Navarre au royaume, et a lui le seul amour qu'il eut connu. Il n'avait jamais desire d'autre femme ; depuis neuf ans qu'elle etait disparue, il n'en avait plus regarde d'autre. Or, a peine avait-il depouille l'habit de deuil, qu'il devait affronter les emeutes. Paris, souleve contre ses ordonnances, le forcait a se refugier au Temple. Et l'annee suivante, il faisait arreter ces memes Templiers qui lui avaient fourni asile et protection... Nogaret avait conserve ses notes concernant la conduite du proces.

Et maintenant ? Apres tant d'autres, le visage de Nogaret allait s'effacer du monde. Il ne restait de lui que ces liasses d'ecriture, temoignages de son labeur.

<< Que de choses promises a l'oubli dorment ici, pensa le roi. Tant de procedures, de tortures, de morts...>>

Les yeux fixes, il meditait.

<< Pourquoi ? se demandait-il encore. Pour quelle fin ? Ou sont mes victoires ? Gouverner est une oeuvre qui ne connait point d'achevement. Peut-etre n'ai-je que quelques semaines a vivre. Et qu'ai-je fait qui soit assure de durer apres moi...>>

Il ressentait la grande vanite d'agir qu'eprouve l'homme assailli par l'idee de sa propre mort.

Marigny, le poing sous son large menton, restait immobile, inquiet de la gravite du roi. Tout etait relativement aise au coadjuteur dans l'exercice de ses charges et taches, sauf de comprendre les silences du souverain.

-- Nous avons fait canoniser mon grand-pere le roi Louis par le pape Boniface, dit Philippe le Bel ; mais etait-il vraiment un saint ?

-- Sa canonisation etait utile au royaume, Sire, repondit Marigny. Une famille de rois est mieux respectee si elle compte un saint.

-- Mais fallait-il, dans la suite, employer la force contre Boniface ?

-- Il etait sur le point de vous excommunier, Sire, parce que vous ne pratiquiez point dans vos Etats la politique qu'il voulait. Vous n'avez pas manque au devoir des rois. Vous etes reste a la place ou Dieu vous avait mis, et vous avez proclame que vous ne teniez votre royaume de personne, fors de Dieu.

Philippe le Bel designa un long parchemin.

-- Et les Juifs ? N'en avons-nous pas brule trop ? Ils sont creatures humaines, souffrantes et mortelles comme nous. Dieu ne l'ordonnait pas.

-- Vous avez suivi l'exemple de Saint Louis, Sire ; et le royaume avait besoin de leurs richesses.

Le royaume, le royaume, sans cesse le royaume. << Il le fallait, pour le royaume... Nous le devons, pour le royaume...>>

-- Saint Louis aimait la foi et la grandeur de Dieu. Moi, qu'ai-je donc aime ? dit Philippe le Bel a voix basse.

-- La justice, Sire, la justice qui est necessaire au commun bien, et qui frappe tous ceux qui ne suivent pas le train du monde.

-- Ceux qui ne suivent pas le train du monde ont ete nombreux le long de mon regne, et ils seront nombreux encore si tous les siecles se ressemblent.

Il soulevait les dossiers de Nogaret et les reposait sur la table, l'un apres l'autre.

-- Le pouvoir est chose amere, dit-il.

-- Rien n'est grand, Sire, qui n'ait sa part de fiel, repondit Marigny, et le Seigneur Christ l'a su. Vous avez regne grandement. Songez que vous avez reuni a la couronne Chartres, Beaugency, la Champagne, la Bigorre, Angouleme, la Marche, Douai, Montpellier, la Comte-Franche, Lyon, et une part de Guyenne. Vous avez fortifie vos villes, comme votre pere Monseigneur Philippe III le souhaitait, pour qu'elles ne soient plus a la merci d'autrui, du dehors comme du dedans... Vous avez refait la loi d'apres les lois de l'ancienne Rome. Vous avez donne au Parlement sa regle pour qu'il rende de meilleurs arrets. Vous avez octroye a beaucoup de vos sujets la bourgeoisie du roi[23]. Vous avez affranchi des serfs dans maints bailliages et senechaussees. Non, Sire, c'est a tort que vous craignez d'avoir erre. D'un royaume partage, vous avez fait un pays qui commence a n'avoir qu'un seul coeur.

Philippe le Bel se leva. La conviction sans faille de son coadjuteur le rassurait, et il s'appuyait sur elle pour lutter contre une faiblesse qui n'etait pas dans sa nature.

-- Peut-etre dites-vous vrai, Enguerrand. Mais si le passe vous satisfait, que dites-vous du present ? Hier des gens ont du etre tenus au calme par les archers, rue Saint-Merri. Lisez ce qu'ecrivent les baillis de Champagne, de Lyon et d'Orleans. Partout on crie, partout on se plaint du rencherissement du ble et des maigres salaires. Et ceux-la qui crient, Enguerrand, ne peuvent comprendre que ce qu'ils reclament, et que je voudrais leur donner, depend du temps et non de ma volonte. Ils oublieront mes victoires pour ne se souvenir que de mes impots, et l'on m'accablera de ne point les avoir nourris, du temps qu'ils vivaient...

Marigny ecoutait, plus inquiet maintenant des paroles du roi que de ses silences. Jamais il ne l'avait entendu avouer de semblables incertitudes, ni manifester un tel decouragement.

-- Sire, dit-il, il faut que nous decidions en plusieurs matieres.

Philippe le Bel regarda encore un instant, epars sur la table, les documents de son regne. Puis il se redressa, comme s'il venait de se donner un ordre.

-- Oui, Enguerrand, dit-il, il faut.

Le propre des hommes forts n'est pas d'ignorer les hesitations et les doutes qui sont le fonds commun de la nature humaine, mais seulement de les surmonter plus rapidement.





IV



L'ETE DU ROI


Avec la mort de Nogaret, Philippe le Bel parut avoir penetre dans un pays ou personne ne pouvait le rejoindre. Le printemps rechauffait la terre et les maisons ; Paris vivait dans le soleil ; mais le roi etait comme exile dans un hiver interieur. La prophetie du grand-maitre ne quittait plus guere son esprit.

Souvent, il partait pour l'une de ses residences de campagne, ou il suivait de longues chasses, sa seule distraction apparente. Mais il etait vite rappele a Paris par des rapports alarmants. La situation alimentaire, dans le royaume, etait mauvaise. Le cout des vivres augmentait ; les regions prosperes n'acceptaient pas de diriger leurs excedents vers les regions pauvres. On disait volontiers : << Trop de sergents, et pas assez de froment. >> On refusait de payer les impots, et l'on se revoltait contre les prevots et les receveurs de finances. A la faveur de cette crise, les ligues de barons, en Bourgogne et en Champagne, se reconstituaient pour soutenir de vieilles pretentions feodales. Robert d'Artois, mettant a profit le scandale des princesses royales et le mecontentement general, recommencait a fomenter des troubles sur les terres de la comtesse Mahaut.

-- Mauvais printemps pour le royaume, dit un jour Philippe le Bel devant Monseigneur de Valois.

-- Nous sommes dans la quatorzieme annee du siecle, mon frere, repondit Valois, une annee que le sort a toujours marquee pour le malheur.

Il rappelait par la une troublante constatation faite a propos des annees 14, au cours des ages : 714, invasion des musulmans d'Espagne ; 814, mort de Charlemagne et dechirement de son empire ; 914, invasion des Hongrois, accompagnee de la grande famine ; 1114, perte de la Bretagne ; 1214, la coalition d'Othon IV, vaincue de justesse a Bouvines... une victoire au bord de la catastrophe. Seule, l'annee 1014 manquait a l'appel des drames.

Philippe le Bel regarda son frere comme s'il ne le voyait pas. Il laissa tomber la main sur le cou du levrier Lombard, qu'il caressa a rebrousse-poil.

-- Or le malheur cette fois, mon frere, est le produit de votre mauvais entourage, reprit Charles de Valois. Marigny ne connait plus de mesure. Il use de la confiance que vous lui faites pour vous tromper, et vous engager toujours plus avant dans la voie qui le sert mais qui nous perd. Si vous aviez ecoute mon conseil dans la question de Flandre...

Philippe le Bel haussa les epaules, d'un mouvement qui voulait dire : << A cela, je ne puis rien. >>

Les difficultes avec la Flandre resurgissaient, periodiquement. Bruges la riche, irreductible, encourageait les soulevements communaux. Le comte de Flandre, de statut mal defini, refusait d'appliquer la loi generale. De traites en derobades, de negociations en revoltes, cette affaire flamande etait une plaie inguerissable a l'epaule du royaume. Que restait-il de la victoire de Mons-en-Pevele ? Une fois encore, il allait falloir employer la force.

Mais la levee d'une armee exigeait des fonds. Et si l'on repartait en campagne, le compte du Tresor depasserait sans doute celui de 1299, demeure dans les memoires comme le plus eleve que le royaume eut connu : 1 642 649 livres de depenses, accusant un deficit de pres de 70 000 livres. Or, depuis quelques annees, les recettes ordinaires s'equilibraient autour de 500 000 livres. Ou trouver la difference ?

Marigny, contre l'avis de Charles de Valois, fit alors convoquer une assemblee populaire pour le 1er aout 1314, a Paris. Il avait deja eu recours a de pareilles consultations, mais surtout a l'occasion des conflits avec la papaute. C'etait en aidant le pouvoir royal a se degager de l'obedience au Saint-Siege que la bourgeoisie avait conquis son droit de parole. Maintenant, on demandait son approbation en matiere de finances.

Marigny prepara cette reunion avec le plus grand soin, envoyant dans les villes messagers et secretaires, multipliant entrevues, demarches, promesses.

L'Assemblee se tint dans la Galerie merciere dont les boutiques, ce jour-la, furent fermees. Une grande estrade avait ete dressee ou s'installerent le roi, les membres de son Conseil, ainsi que les pairs et les principaux barons.

Marigny prit la parole, debout, non loin de son effigie de marbre, et sa voix semblait plus assuree encore qu'a l'accoutumee, plus certaine d'exprimer la verite du royaume. Il etait sobrement vetu ; il avait, de l'orateur, la prestance et le geste. Son discours, dans la forme, s'adressait au roi ; mais il le prononcait tourne vers la foule qui, de ce fait, se sentait un peu souveraine. Dans l'immense nef a deux voutes, plusieurs centaines d'hommes, venus de toute la France, ecoutaient.

Marigny expliqua que si les vivres se faisaient rares, donc plus chers, on ne devait point s'en montrer trop surpris. La paix qu'avait maintenue le roi Philippe favorisait l'accroissement en nombre de ses sujets. << Nous mangeons le meme ble, mais nous sommes plus a le partager. >> Il fallait donc semer davantage ; et pour semer, il fallait la tranquillite de l'Etat, l'obeissance aux ordonnances, la participation de chaque region a la prosperite de tous.

Or qui menacait la paix ? La Flandre. Qui refusait de contribuer au bien general ? La Flandre. Qui gardait ses bles et ses draps, preferant les vendre a l'etranger plutot que de les diriger vers l'interieur du royaume ou sevissait la penurie ? La Flandre. En refusant d'acquitter les tailles et droits de << traites >>, les villes flamandes aggravaient forcement la proportion des charges, pour les autres sujets du roi. La Flandre devait ceder ; on l'y contraindrait par la force. Mais pour cela, il fallait des subsides ; toutes les villes, ici representees par leurs bourgeois, devaient donc, dans leur propre interet, accepter une levee exceptionnelle d'impots.

-- Ainsi se feront voir, acheva Marigny, ceux qui donneront aide a aller contre les Flamands.

Une rumeur s'eleva, bientot dominee par la voix d'Etienne Barbette.

Barbette, maitre de la Monnaie de Paris, echevin, prevot des marchands, et fort riche d'un commerce de toiles et de chevaux, etait l'allie de Marigny. Son intervention avait ete preparee. Au nom de la premiere ville du royaume, Barbette promit l'aide requise. Il entraina l'assistance, et les deputes de quarante-trois << bonnes villes >> acclamerent d'une meme voix le roi, Marigny, et Barbette.

Si l'Assemblee avait ete une victoire, les resultats financiers se montrerent assez decevants. L'armee fut mise sur pied avant que la subvention ait ete recouvree.

Le roi et son coadjuteur souhaitaient faire une demonstration rapide d'autorite plutot que conduire une vraie guerre. L'expedition fut une imposante promenade militaire. Marigny, a peine les troupes en marche, fit connaitre a l'adversaire qu'il etait pret a negocier, et se hata de conclure, les premiers jours de septembre, la convention de Marquette.

Mais aussitot l'armee partie, Louis de Nevers, fils de Robert de Bethune, comte de Flandre, denonca la convention. Pour Marigny, c'etait l'echec. Valois, qui en venait a se rejouir d'une defaite pour le royaume si cette defaite nuisait au coadjuteur, accusait ce dernier, publiquement, de s'etre laisse acheter par les Flamands.

La note de la campagne demeurait a payer ; et les officiers royaux continuaient donc de percevoir, a grand-peine et au vif mecontentement des provinces, l'aide exceptionnelle consentie pour une entreprise deja close, et par l'insucces.

Le Tresor s'epuisait et Marigny devait envisager de nouveaux expedients.

Les Juifs avaient ete spolies par deux fois ; les tondre a nouveau donnerait peu de laine. Les Templiers n'existaient plus, et leur or etait depuis longtemps fondu. Restaient les Lombards.

Deja, en 1311, on les avait decretes d'expulsion, sans intention veritable d'executer l'ordonnance, mais pour les obliger de racheter, fort cher, leur droit de sejour. Cette fois, il ne pouvait s'agir de rachat ; c'etait la saisie de tous leurs biens, et leur renvoi de France, que Marigny meditait. Le trafic qu'ils maintenaient avec la Flandre, au mepris des instructions royales, et l'appui financier qu'ils apportaient aux ligues seigneuriales, justifiaient la mesure en preparation.

Mais le morceau etait de taille. Les banquiers et negociants italiens, bourgeois du roi, avaient reussi a tres solidement s'organiser, en << compagnies >>, avec a leur tete un << capitaine general >> elu. Ils controlaient le commerce vers l'etranger et regnaient sur le credit. Les transports, le courrier prive et meme certains recouvrements d'impots passaient par leurs mains. Ils pretaient aux barons, aux villes, aux rois. Ils faisaient meme l'aumone, lorsqu'il le fallait.

Aussi Marigny passa-t-il plusieurs semaines a mettre au point son projet. Il etait homme tenace, et la necessite l'aiguillonnait.

Mais Nogaret n'etait plus la. D'autre part, les Lombards de Paris, gens bien informes et instruits par l'experience, payaient cher les secrets du pouvoir.

Tolomei, de son seul oeil ouvert, veillait.





V



L'ARGENT ET LE POUVOIR


Un soir de la mi-octobre, une trentaine d'hommes tenaient reunion, toutes portes closes, chez messer Spinello Tolomei.

Le plus jeune, Guccio Baglioni, neveu de la maison, avait dix-huit ans. Le plus age en comptait soixante-quinze ; c'etait Boccanegra, capitaine general des compagnies lombardes. Si differents qu'ils fussent d'age et de traits, il y avait entre tous ces personnages une curieuse ressemblance dans l'attitude, la mobilite de visage et de geste, la maniere de porter le vetement.

Eclaires par de gros cierges fiches dans des candelabres forges, ces hommes de teint brun formaient une famille au langage commun. Une tribu en guerre aussi, et dont la puissance etait egale a celle des grandes ligues de noblesse ou des assemblees de bourgeois.

Il y avait la les Peruzzi, les Albizzi, les Guardi, les Bardi avec leur principal commis et voyageur Boccace, les Pucci, les Casinelli, tous originaires de Florence comme le vieux Boccanegra. Il y avait les Salimbene, les Buonsignori, les Allerani et les Zaccaria, de Genes ; il y avait les Scotti, de Piacenza ; il y avait le clan siennois autour de Tolomei. Entre tous ces hommes existaient des rivalites de prestige, des concurrences commerciales, et meme parfois des haines solides pour raisons de famille ou affaires d'amour. Mais dans le peril ils se retrouvaient comme freres.

Tolomei venait d'exposer la situation avec calme, sans en dissimuler la gravite. Ce n'etait d'ailleurs pour personne une totale surprise. Il y avait peu d'imprevoyants parmi ces hommes de banque, et la plupart avaient deja mis a l'abri, hors de France, une partie de leur fortune. Mais il est des choses qui ne se peuvent emporter et chacun songeait avec angoisse ou colere ou dechirement a ce qu'il allait devoir abandonner : la belle demeure, les biens fonciers, les marchandises en magasin, la situation acquise, la clientele, les habitudes, les amities, la jolie maitresse, le fils naturel...

-- Je possede peut-etre, dit alors Tolomei, un moyen d'enchainer le Marigny, sinon meme de l'abattre.

-- Alors, n'hesite pas : ammazzalo[24] dit Buonsignori, le chef de la plus grosse compagnie genoise.

-- Quel est ton moyen ? questionna le representant des Scotti.

Tolomei secoua la tete :

-- Je ne puis le dire encore.

-- Des dettes sans doute ? s'ecria Zaccaria. Et apres ? Est-ce que cela a jamais gene cette sorte de gens ? Au contraire ! Ils auront, s'ils nous expulsent, une bonne occasion d'oublier ce qu'ils nous doivent...

Zaccaria etait amer ; il ne possedait qu'une petite compagnie et enviait a Tolomei sa clientele de grands seigneurs. Tolomei se tourna vers lui et, sur un ton de profonde conviction, repondit :

-- Beaucoup plus que des dettes, Zaccaria ! Une arme empoisonnee, et dont je ne veux pas eventer le venin. Mais, pour l'utiliser, j'ai besoin de vous tous, mes amis. Car il me faudra traiter avec le coadjuteur de force a force. Je tiens une menace ; il me faut pouvoir l'assortir d'une offre... afin que Marigny choisisse ou l'entente ou le combat.

Il developpa son idee. Si l'on voulait spolier les Lombards, c'etait pour combler le deficit des finances publiques. Marigny devait a tout prix remplir le Tresor. Les Lombards allaient feindre de se montrer bons sujets, et proposer spontanement un pret tres important a faible interet. Si Marigny refusait, Tolomei sortait l'arme du fourreau.

-- Tolomei, il faut nous eclairer, dit l'aine des Bardi. Quelle est cette arme dont tu parles tant ?

Apres un instant d'hesitation, Tolomei dit :

-- Si vous y tenez, je puis la reveler a notre capitano, mais a lui seul. Un murmure courut, et l'on se consulta du regard.

-- Si... d'accorda, facciamo cosi...[25] entendit-on.

Tolomei attira Boccanegra dans un coin de la piece. Les autres guettaient le visage au nez mince, aux levres rentrees, aux yeux uses, du vieux Florentin ; ils saisirent seulement les mots de fratello, et farcivescovo[26].

-- Deux mille livres, bien placees, n'est-ce pas ? murmura enfin Tolomei. Je savais qu'elles me serviraient un jour.

Boccanegra eut un petit rire gargouillant au fond de sa vieille gorge ; puis il reprit sa place et dit simplement en designant du doigt Tolomei :

-- Abbiatefiducia[27].

Alors Tolomei, tablette et stylet en mains, commenca d'interroger chacun sur le chiffre de la subvention qu'il pouvait consentir.

Boccanegra s'inscrivit le premier pour une somme considerable : dix mille et treize livres.

-- Pourquoi les treize livres ? lui demanda-t-on.

-- Perportar loro scarogna[28].

-- Peruzzi, combien peux-tu faire ? demanda Tolomei. Peruzzi calculait.

-- Je vais te dire... dans un moment, repondit-il.

-- Et toi, Salimbene ?

Les Genois, autour de Salimbene et de Buonsignori, avaient la mine d'hommes a qui l'on arrache un morceau de chair. Ils etaient connus pour etre les plus retors en affaires. On disait d'eux : << Si un Genois te regarde seulement la bourse, elle est deja vide. >> Pourtant, ils s'executerent. Certains des assistants se confiaient :

-- Si Tolomei reussit a nous tirer de la, c'est lui un jour qui succedera a Boccanegra.

Tolomei s'approcha des deux Bardi qui parlaient bas avec Boccace.

-- Combien faites-vous, pour votre compagnie ?

L'aine des Bardi sourit :

-- Autant que toi, Spinello.

L'oeil gauche du Siennois s'ouvrit.

-- Alors, ce sera le double de ce que tu pensais.

-- Ce serait encore bien plus lourd de tout perdre, dit le Bardi en haussant les epaules. N'est-ce pas vrai, Boccacio ?

Celui-ci inclina la tete. Mais il se leva pour prendre Guccio a part. Leur rencontre sur la route de Londres avait etabli entre eux des liens d'amitie.

-- Est-ce que ton oncle a vraiment le moyen de briser le cou d'Enguerrand ?

Guccio, de son air le plus serieux, repondit :

-- Je n'ai jamais entendu mon oncle faire une promesse qu'il ne pouvait tenir.

Quand on leva la seance, le Salut etait acheve dans les eglises, et la nuit tombait sur Paris. Les trente banquiers sortirent de l'hotel Tolomei. Eclaires par les torches que tenaient leurs valets, ils se raccompagnerent de porte en porte, a travers le quartier des Lombards, formant dans les rues sombres une etrange procession de la fortune menacee, la procession des penitents de l'or.

Dans son cabinet, Spinello Tolomei, seul avec Guccio, faisait le total des sommes promises, comme on compte des troupes avant une bataille. Quand il eut termine, il sourit. L'oeil mi-clos, les mains nouees sur les reins, regardant le feu ou les buches devenaient cendre, il murmura :

-- Messire de Marigny, vous n'avez pas encore vaincu.

Puis, a Guccio :

-- Et si nous reussissons, nous demanderons de nouveaux privileges en Flandre.

Car, si pres du desastre, Tolomei songeait deja, s'il l'evitait, a en tirer profit. Il se dirigea vers son coffre, l'ouvrit.

-- La decharge signee par l'archeveque, dit-il en prenant le document. Si l'on venait a nous faire ce qu'on fit aux Templiers, je prefererais que les sergents de messire Enguerrand ne la puissent trouver ici. Tu vas sauter sur le meilleur cheval, et partir aussitot pour Neauphle, ou tu mettras ceci en cache, dans notre comptoir. Tu resteras la-bas.

Il regarda Guccio bien en face, et ajouta gravement :

-- S'il m'arrivait quelque malheur...

Tous deux firent les cornes avec leurs doigts, et toucherent du bois.

-- ... tu remettrais cette piece a Monseigneur d'Artois, pour qu'il la remette au comte de Valois, lequel en saurait faire bon usage. Sois defiant, car le comptoir de Neauphle ne sera pas non plus a l'abri des archers...

-- Mon oncle, mon oncle, dit vivement Guccio, j'ai une idee. Plutot que de loger au comptoir, je pourrais aller a Cressay dont les chatelains restent nos obliges. Je leur ai naguere ete fort secourable, et nous avons toujours creance sur eux. J'imagine que la fille, si les choses n'ont point change, ne refusera pas de m'aider.

-- C'est bien pense, dit Tolomei. Tu muris, mon garcon ! Chez un banquier, le bon coeur doit toujours servir a quelque chose... Fais donc ainsi. Mais puisque tu as besoin de ces gens, il te faut arriver avec des cadeaux. Emporte quelques aunes d'etoffe, et de la dentelle de Bruges, pour les femmes. Il y a aussi deux garcons, m'as-tu dit ? Et qui aiment a chasser ? Prends les deux faucons qui nous sont arrives de Milan.

Il retourna au coffre.

-- Voici quelques billets souscrits par Monseigneur d'Artois, reprit-il. Je pense qu'il ne refuserait pas de t'aider, si le besoin s'en faisait sentir. Mais son appui sera encore plus sur si tu lui presentes ta requete d'une main et ses comptes de l'autre... Et voici la creance du roi Edouard... Je ne sais pas, mon neveu, si tu seras riche avec tout cela, mais au moins tu pourras te rendre redoutable. Allons ! Ne t'attarde plus maintenant. Va faire seller ton cheval, et preparer ton bagage. Ne prends qu'un seul valet d'escorte, pour n'etre point remarque. Mais dis-lui de s'armer.

Il glissa les documents dans un etui de plomb qu'il remit a Guccio, en meme temps qu'un sac d'or.

-- Le sort de nos compagnies est a present moitie entre tes mains, moitie entre les miennes, ajouta-t-il. Ne l'oublie pas.

Guccio embrassa son oncle avec emotion. Il n'avait pas besoin, cette fois, de se creer un personnage ni de s'inventer un role ; le role venait a lui.

Une heure plus tard, il quittait la rue des Lombards.

Alors, messer Spinello Tolomei mit son manteau double de fourrure, car l'octobre etait frais ; il appela un serviteur auquel il fit prendre torche et dague, et se rendit a l'hotel de Marigny.

Il attendit un long moment, d'abord dans la conciergerie, puis dans une salle des gardes qui servait d'antichambre. Le coadjuteur menait train royal, et il y avait grand mouvement en sa demeure, jusque fort tard. Messer Tolomei etait homme patient. Il rappela sa presence, a plusieurs reprises, en insistant sur la necessite qu'il avait d'entretenir le coadjuteur en personne.

-- Venez, messer, lui dit enfin un secretaire.

Tolomei traversa trois grandes salles et se trouva en face d'Enguerrand de Marigny qui, seul dans son cabinet, finissait de souper tout en travaillant.

-- Voici une visite imprevue, dit Marigny froidement. Quelle est votre affaire ?

Tolomei repondit d'une voix aussi froide :

-- Affaire du royaume, Monseigneur.

Marigny lui designa un siege.

-- Eclairez-moi, dit-il.

-- Il est bruit depuis quelques jours, Monseigneur, d'une certaine mesure qui se preparerait en Conseil du roi, et qui toucherait aux privileges des compagnies lombardes. Le bruit, a se repandre, nous inquiete, et gene fort le commerce. La confiance est suspendue, les acheteurs se font rares ; les fournisseurs exigent paiement sur l'heure ; nos debiteurs different de s'acquitter.

-- Cela n'est point affaire du royaume, repondit Marigny.

-- A voir, Monseigneur, a voir. Beaucoup de gens, ici et ailleurs, s'emeuvent. On en parle meme hors de France...

Marigny se frotta le menton et la joue.

-- On parle trop. Vous etes un homme raisonnable, messer Tolomei, et vous ne devez pas accorder foi a ces bruits, dit-il en regardant tranquillement un des hommes qu'il s'appretait a abattre.

-- Si vous me l'affirmez, Monseigneur... Mais la guerre flamande a coute fort cher, et le Tresor peut se trouver en necessite d'or frais. Aussi avons-nous prepare un projet...

-- Votre commerce, je le repete, n'est point affaire qui me concerne.

Tolomei leva la main comme pour dire : << Patience, vous ne savez pas tout...>> et poursuivit :

-- Si nous n'avons pas pris parole a la grande Assemblee, nous n'en sommes pas moins desireux de fournir aide a notre roi bien-aime. Nous sommes disposes a un gros pret auquel participeraient toutes les compagnies lombardes, sans limite de temps, et au plus faible interet. Je suis ici pour vous en donner avis.

Puis Tolomei se pencha et murmura un chiffre. Marigny tressaillit, mais aussitot pensa : << S'ils sont prets a s'amputer de cette somme, c'est qu'il y a vingt fois plus a prendre. >>

A lire beaucoup et a veiller ainsi qu'il le faisait, ses yeux se fatiguaient et il avait les paupieres rouges.

-- C'est bonne pensee et louable intention dont je vous sais gre, dit-il apres un silence. Il convient toutefois que je vous temoigne ma surprise... Il m'est venu aux oreilles que certaines compagnies auraient dirige vers l'Italie des convois d'or... Cet or ne saurait etre en meme temps ici et la-bas.

Tolomei ferma tout a fait l'oeil gauche.

-- Vous etes un homme raisonnable, Monseigneur, et vous ne devez pas accorder foi a ces bruits-la, dit-il en reprenant les propres paroles du coadjuteur. Notre offre n'est-elle pas la preuve de notre bonne foi ?

-- Je souhaite pouvoir donner croyance a ce que vous m'assurez. Car, si cela n'etait, le roi ne saurait souffrir ces breches a la fortune de la France, et il lui faudrait y mettre terme...

Tolomei ne broncha pas. La fuite des capitaux lombards avait commence du fait de la menace de spoliation, et cet exode allait servir a Marigny pour justifier la mesure. C'etait le cercle vicieux.

-- Je vois qu'en cela au moins, vous considerez notre negoce comme affaire du royaume, repondit le banquier.

-- Nous nous sommes dit, je crois, ce qu'il fallait, messer Tolomei, conclut Marigny.

-- Certes, Monseigneur...

Tolomei se leva et fit un pas. Puis, soudain, comme si quelque chose lui revenait en memoire :

-- Monseigneur l'archeveque de Sens est-il en la ville ? demanda-t-il.

-- Il y est.

Tolomei hocha la tete, pensivement.

-- Vous avez plus que moi occasion de le voir. Votre Seigneurie aurait-elle l'obligeance de lui faire savoir que je souhaiterais l'entretenir des demain, et quelle que soit l'heure, du sujet qu'il sait. Mon avis lui importera.

-- Qu'avez-vous a lui dire ? J'ignorais qu'il eut affaire avec vous !

-- Monseigneur, dit Tolomei en s'inclinant, la premiere vertu d'un banquier, c'est de savoir se taire. Toutefois, comme vous etes frere a Monseigneur de Sens, je puis vous confier qu'il s'agit de son bien, du notre... et de celui de notre Sainte-Mere l'Eglise.

Puis, comme il allait sortir, il repeta sechement :

-- Des demain, s'il lui plait.





VI



TOLOMEI GAGNE


Tolomei, cette nuit-la, ne dormit pour ainsi dire pas. << Marigny aura-t-il averti son frere ? se demandait-il. Et l'archeveque lui aura-t-il avoue ce qu'il a laisse en mes mains ? Ne vont-ils pas se hater d'obtenir dans la nuit le seing du roi, afin de me devancer ? Ou bien ne vont-ils pas se concerter pour m'assassiner ? >>

Se retournant dans son insomnie, Tolomei pensait avec amertume a sa seconde patrie qu'il considerait avoir si bien servie de son travail et de son argent. Parce qu'il s'y etait enrichi, il tenait a la France plus qu'a sa Toscane natale et l'aimait vraiment, a sa maniere. Ne plus sentir sous ses semelles le pave de la rue des Lombards, ne plus entendre a midi le bourdon de Notre-Dame, ne plus respirer l'odeur de la Seine, ne plus se rendre aux reunions du Parloir aux Bourgeois[29], tous ces renoncements lui dechiraient le coeur. << Aller recommencer une fortune ailleurs, a mon age... si encore on me laisse la vie pour recommencer ! >>

Il ne s'assoupit qu'avec l'aube, pour etre bientot reveille par des coups de heurtoir et des bruits de pas dans sa cour. Il crut qu'on venait l'arreter, et se jeta dans ses vetements. Un valet tout effare parut.

-- Monseigneur l'archeveque est en bas, dit-il.

-- Qui l'accompagne ?

-- Quatre serviteurs en froc, mais qui ressemblent plus a des sergents de prevote qu'a des clercs de chapitre.

Tolomei fit une moue.

-- Ote les volets de mon cabinet, dit-il.

Monseigneur Jean de Marigny montait deja l'escalier. Tolomei l'attendit, debout sur le palier. Mince, une croix d'or lui battant la poitrine, l'archeveque affronta aussitot le banquier.

-- Que veut dire, messer, cet etrange message que mon frere m'a fait tenir dans la soiree ?

Tolomei eleva ses mains grasses et pointues, d'un geste apaisant.

-- Rien qui vous doive troubler, Monseigneur, ni qui meritait votre derangement. Je me serais rendu a votre convenance au palais episcopal... Voulez-vous entrer dans mon cabinet ?

Le valet achevait de decrocher les volets interieurs, ornementes de peintures. Il mit du bois menu sur les braises du foyer, et bientot des flammes monterent avec un petillement. Tolomei avanca un siege a son visiteur.

-- Vous etes venu en compagnie, Monseigneur, dit-il. Etait-ce bien utile ? N'avez-vous point confiance en moi ? Pensez-vous courir ici quelque peril ? Vous m'aviez, je dois dire, habitue a d'autres manieres...

Sa voix s'efforcait d'etre cordiale, mais son accent toscan etait plus prononce que de coutume.

Jean de Marigny s'assit en face du feu vers lequel il tendit sa main baguee.

<< Cet homme-la n'est pas sur de lui et ne sait comment me prendre, pensa Tolomei. Il arrive avec un grand fracas, comme s'il allait tout briser, et puis maintenant il se regarde les ongles. >>

-- Votre hate a me voir m'a donne sujet d'inquietude, dit enfin l'archeveque. J'aurais prefere choisir le temps de ma visite.

-- Mais vous l'avez choisi, Monseigneur, vous l'avez choisi... Vous vous rappelez avoir recu de moi deux mille livres, en avance sur des... articles, fort precieux, qui provenaient des biens du Temple, et que vous m'avez confies a la vente.

-- Ont-ils ete vendus ? demanda l'archeveque.

-- En partie, Monseigneur, en bonne partie. Ils ont ete envoyes hors de France, comme nous en etions convenus, puisque nous ne pouvions les ecouler ici... J'attends l'avis de compte. J'espere qu'il y aura dessus argent a vous revenir.

Tolomei, son gros corps bien campe, les mains croisees sur le ventre, hochait la tete avec bonhomie.

-- La decharge que je vous ai signee ne vous est donc plus necessaire ? dit Jean de Marigny.

Il cachait son inquietude, mais il la cachait mal.

-- N'avez-vous pas froid, Monseigneur ? Vous avez le visage bien blanc, dit Tolomei qui se baissa pour mettre une buche dans le feu.

Puis, comme s'il avait oublie la question posee par l'archeveque, il reprit :

-- Que pensez-vous, Monseigneur, de la question dont on a cette semaine debattu en Conseil ? Est-il possible qu'on projette de nous voler nos biens, de nous reduire a la misere, a l'exil, a la mort ?...

-- Je n'ai pas d'avis, dit l'archeveque. Ce sont affaires du royaume.

Tolomei secoua le front.

-- J'ai transmis, hier, a Monseigneur le coadjuteur, une proposition dont il ne me semble pas qu'il ait bien apercu l'avantage. C'est regrettable. On se dispose a nous spolier parce que le royaume est a court de monnaie. Or, nous offrons de servir le royaume par un pret enorme, Monseigneur, et votre frere reste muet. Ne vous en a-t-il point touche mot ? C'est regrettable, bien regrettable, en verite !

Jean de Marigny se deplaca un peu sur son siege.

-- Je n'ai pas titre a discuter les decisions du roi, dit-il.

-- Ce ne sont point encore decisions, repliqua Tolomei. Ne pouvez-vous remontrer au coadjuteur que les Lombards, sommes de donner leur vie, qui est toute au roi croyez-le, et leur or, qui est a lui tout egalement, voudraient, s'il se peut, garder la vie ? J'entends par la vie leur droit a demeurer en ce royaume. Ils offrent l'or, de bon gre, alors qu'on le leur veut prendre de force. Pourquoi ne pas les entendre ? C'est a cette fin, Monseigneur, que je souhaitais vous voir.

Un silence se fit. Jean de Marigny, immobile, semblait regarder au-dela des murs.

-- Que me disiez-vous tout a l'heure ? reprit Tolomei. Ah oui... cette decharge.

-- Vous allez me la rendre, dit l'archeveque.

Tolomei se passa la langue sur les levres.

-- Qu'en feriez-vous, Monseigneur, si vous etiez a ma place ? Imaginez un instant... ce n'est qu'etrange imagination, assurement... mais imaginez que l'on menace de vous ruiner, et que vous possediez... quelque chose... un talisman, c'est cela, un talisman ! Qui puisse vous servir a eviter cette ruine...

Il alla vers la fenetre, car il entendait du bruit dans la cour. Des porteurs delivraient des caisses et des ballots d'etoffes. Tolomei evalua machinalement le montant des marchandises qui allaient entrer chez lui ce jour-la, et soupira.

-- Oui... un talisman contre la ruine, murmura-t-il.

-- Vous ne voulez pas dire...

-- Si, Monseigneur, je veux le dire et je le dis, prononca nettement Tolomei. Cette decharge temoigne que vous avez trafique des biens du Temple, qui etaient sous sequestre royal. Elle temoigne que vous avez vole, et vole le roi.

Il regardait l'archeveque bien en face. << Cette fois, pensa-t-il, tout est fait. C'est a qui flechira le premier. >>

-- Vous serez tenu pour mon complice ! dit Jean de Marigny.

-- Alors, nous nous balancerons ensemble a Montfaucon, comme deux larrons, repondit Tolomei froidement. Mais je ne me balancerai pas seul...

-- Vous etes un bien fort coquin ! s'ecria Jean de Marigny.

Tolomei haussa les epaules.

-- Je ne suis pas archeveque, Monseigneur, et ce n'est pas moi qui ai detourne les ostensoirs d'or ou les Templiers presentaient le corps du Christ. Je ne suis qu'un marchand, et en ce moment nous traitons un marche, que cela vous convienne ou non. Voila la seule verite de toutes nos paroles. Point de spoliation des Lombards, et point de scandale sur vous. Mais si je tombe, Monseigneur, vous tomberez aussi. Et de plus haut. Et votre frere, qui a trop de fortune pour n'avoir que des amis, sera entraine a votre suite.

L'archeveque s'etait leve. Il avait les levres blanches ; son menton, ses mains et tout son corps tremblaient.

-- Rendez-moi la decharge, dit-il, en saisissant le bras de Tolomei.

Celui-ci se degagea doucement.

-- Non, dit-il.

-- Je vous rembourse les deux mille livres que vous m'avez donnees, dit Jean de Marigny, et vous gardez tous les fruits de la vente.

-- Non.

-- Je vous donne d'autres objets pour meme valeur.

-- Non.

-- Cinq mille livres ! Je vous donne cinq mille livres contre cette decharge !

Tolomei sourit.

-- Et ou les prendriez-vous ? Il faudrait encore que je vous les prete !

Jean de Marigny, les poings serres, repeta :

-- Cinq mille livres ! Je les trouverai. Mon frere m'aidera.

-- Mais qu'il vous aide donc comme je vous en requiers, dit Tolomei en ouvrant les mains. J'offre pour ma seule quote-part dix-sept mille livres au Tresor royal !

L'archeveque comprit qu'il lui fallait changer de tactique.

-- Et si j'obtiens de mon frere que vous soyez excepte de l'ordonnance ? On vous laisse emporter toute votre fortune, on vous rachete vos biens immeubles...

Tolomei reflechit un instant. On lui donnait le moyen de se sauver seul. Tout homme sense, a qui l'on fait une proposition de cette sorte, la considere, et n'en a que plus de merite lorsqu'il la repousse.

-- Non, Monseigneur, repondit-il. Je subirai le sort qui sera fait a tous. Je ne veux point recommencer ailleurs, et n'ai point de raison de le faire. Je suis de France, maintenant, autant que vous l'etes. Je suis bourgeois du roi. Je veux rester dans cette maison que j'ai construite, a Paris. J'y ai passe trente-deux ans de ma vie, Monseigneur, et, si Dieu veut, c'est ici que ma vie s'achevera... Du reste, ajouta-t-il, eusse-je le desir de vous restituer la decharge, je ne le pourrais pas ; je ne l'ai plus en main.

-- Vous mentez ! s'ecria l'archeveque.

-- Non, Monseigneur.

Jean de Marigny porta la main a sa croix pectorale et la serra comme s'il allait la briser. Il eut un regard vers la fenetre, puis vers la porte.

-- Vous pouvez appeler votre escorte et faire fouiller ma demeure, dit Tolomei. Vous pouvez meme me mettre les pieds a rotir dans la cheminee, ainsi que cela se pratique dans vos tribunaux d'Inquisition. Vous causerez grand tapage et scandale, mais vous repartirez tel que vous etes venu, que je sois mort ou vif. Mais si d'aventure j'etais mort, sachez que cela ne vous rapporterait guere. Car mes parents de Sienne ont ordre, s'il m'arrivait de trepasser trop tot, d'avoir a faire connaitre cette decharge au roi et aux grands barons.

Dans son corps gras, le coeur battait vite, et la sueur lui coulait sur les reins.

-- A Sienne ? dit l'archeveque. Mais vous m'aviez assure que cette piece ne sortirait pas de vos coffres ?

-- Elle n'en est pas sortie, Monseigneur. Ma famille et moi, c'est tout un.

L'archeveque flechissait. Tolomei sentit en ce moment precis qu'il avait gagne, et que les choses allaient a present s'enchainer comme il le souhaitait.

-- Alors ? demanda Marigny.

-- Alors, Monseigneur, dit Tolomei calmement, je n'ai rien d'autre a vous dire que ce que je vous ai declare tout a l'heure. Parlez au coadjuteur et pressez-le d'accepter l'offre que je lui ai faite, pendant qu'il en est temps. Sinon...

Le banquier, sans achever sa phrase, alla vers la porte et l'ouvrit.

La scene qui, le jour meme, opposa l'archeveque a son frere, fut terrible. Mis brusquement face a face, dans la nudite de leurs natures, les deux Marigny qui, jusqu'alors, avaient marche d'un meme pas, se dechiraient.

Le coadjuteur accabla son cadet de reproches et de mepris, et le cadet se defendit comme il put, avec lachete.

-- Vous avez bonne mine de m'ecraser ! s'ecria-t-il. D'ou vous est venue votre richesse ? De quels Juifs ecorches ? De quels Templiers grilles ? Je n'ai fait que vous imiter. Je vous ai assez servi dans vos manoeuvres ; servez-moi a votre tour.

-- Si j'avais su qui vous etiez, je ne vous aurais point fait archeveque, dit Enguerrand.

-- Vous ne trouviez personne qui acceptat de condamner le grand-maitre !

Oui, le coadjuteur savait que l'exercice du pouvoir oblige a des collusions indignes. Mais il etait ecrase soudain d'en voir l'effet dans sa propre famille. Un homme qui acceptait de vendre sa conscience contre une mitre pouvait aussi bien voler, aussi bien trahir. Cet homme etait son frere, voila tout...

Enguerrand de Marigny prit son projet d'ordonnance contre les Lombards et, de rage, le jeta dans le feu.

-- Tant de travail pour rien, dit-il, tant de travail !





VII



LES SECRETS DE GUCCIO


Cressay, dans la lumiere du printemps, avec ses arbres aux feuilles transparentes et le fremissement argente de la Mauldre, etait reste pour Guccio une vision heureuse. Mais quand, ce matin d'octobre, le jeune Siennois, qui se retournait sans cesse pour s'assurer qu'il n'avait pas d'archers a ses trousses, arriva sur les hauteurs de Cressay, il se demanda un instant s'il ne s'etait pas trompe. Il semblait que l'automne eut rapetisse le manoir. << Les tourelles etaient-elles donc si basses ? se disait Guccio. Et suffit-il d'une demi-annee pour vous changer a ce point la memoire ? >> La cour etait devenue une mare boueuse ou son cheval enfoncait jusqu'au paturon. << Au moins, pensa Guccio, il y a peu de chances qu'on me vienne trouver ici. >> Il jeta les renes a son valet.

-- Qu'on bouchonne les chevaux et qu'on leur donne a manger !

La porte du manoir s'ouvrit et Marie de Cressay apparut.

L'emotion la forca de s'appuyer au chambranle.

<< Comment elle est belle ! pensa Guccio ; et elle n'a point cesse de m'aimer. >> Alors les lezardes des murs s'effacerent, et les tours du manoir reprirent pour Guccio les proportions du souvenir.

Mais deja Marie criait vers l'interieur de la maison :

-- Mere ! C'est messire Guccio qui est revenu !

Dame Eliabel fit grande fete au jeune homme, le baisa aux joues et le serra contre sa forte poitrine. L'image de Guccio avait souvent peuple ses nuits. Elle le prit par les mains, le fit asseoir, commanda qu'on lui apportat du cidre et des pates.

Guccio accepta de bon coeur cet accueil, et il expliqua sa venue de la facon qu'il avait meditee. Il arrivait a Neauphle pour remettre en ordre le comptoir qui souffrait d'une mauvaise gestion. Les commis ne faisaient pas rentrer a temps les creances... Aussitot dame Eliabel s'inquieta.

-- Vous nous aviez donne toute une annee, dit-elle. L'hiver vient apres une bien chetive recolte et nous n'avons pas encore...

Guccio resta dans le vague. Les chatelains de Cressay etant de ses amis, il ne permettrait pas qu'on les inquietat. Mais il se rappelait leur invitation a sejourner... Dame Eliabel s'en rejouit. Nulle part au bourg, assura-t-elle, il ne trouverait plus d'aises ni meilleure compagnie. Guccio reclama son porte-manteau, qui chargeait le cheval de son valet.

-- J'ai la, dit-il, quelques etoffes qui vous plairont, j'espere... Quant a Pierre et Jean, j'ai pour eux deux faucons bien dresses, qui leur feront faire meilleures chasses, s'il est possible.

Les etoffes, les dentelles, les faucons eblouirent la maison et furent recus avec des cris de gratitude. Pierre et Jean, leurs vetements toujours impregnes d'une forte odeur de terre, de cheval et de gibier, poserent a Guccio cent questions. Ce compagnon miraculeusement surgi, alors qu'ils se preparaient au long ennui des mauvais mois, leur parut encore plus digne d'affection qu'a son premier passage. On eut dit qu'ils se connaissaient depuis toujours.

-- Et notre ami le prevot Portefruit, que devient-il ? demanda Guccio.

-- Il continue de piller autant qu'il peut, mais plus chez nous, grace a Dieu... et grace a vous.

Marie glissait dans la piece, ployant le buste devant le feu qu'elle attisait, ou disposant de la paille fraiche sur le bat-flanc a courtine ou dormaient ses freres. Elle ne parlait pas, mais ne cessait de regarder Guccio. Celui-ci, au premier instant qu'il fut seul avec elle, la prit doucement par les coudes et l'attira vers lui.

-- N'y a-t-il rien dans mes yeux pour vous rappeler le bonheur ? dit-il, empruntant sa phrase a un recit de chevalerie qu'il avait lu recemment.

-- Oh ! Si, messire ! repondit Marie d'une voix tremblante. Je n'ai point cesse de vous voir ici, aussi loin que vous fussiez. Je n'ai rien oublie, ni rien defait.

Il se chercha une excuse a n'etre pas revenu de six mois, et a n'avoir donne aucun message. Mais, a sa surprise, Marie, loin de lui faire reproche, le remercia d'un retour plus prompt qu'elle ne le prevoyait.

-- Vous aviez dit que vous reviendrez au bout de l'an, pour les interets, dit-elle. Je ne vous esperais point avant. Mais vous ne seriez point venu que je vous aurais attendu toute ma vie.

Guccio avait emporte de Cressay le leger regret d'une aventure inachevee a laquelle, pour etre bien franc, il avait peu songe pendant tous ces mois. Or, il retrouvait un amour ebloui, qui avait grandi, pareil a une plante, au long du printemps et de l'ete. << Que j'ai de chance ! pensait-il. Elle pourrait m'avoir oublie, s'etre mariee...>>

Les hommes de nature infidele, si infatues qu'ils paraissent, sont souvent assez modestes en amour, parce qu'ils imaginent les autres d'apres eux-memes. Guccio s'emerveillait d'avoir inspire, l'entretenant si peu, un sentiment aussi puissant, et aussi rare.

-- Moi non plus, Marie, je n'ai cesse de vous voir, et rien ne m'a delie de vous, dit-il avec toute la chaleur que reclamait un si gros mensonge.

Ils se tenaient l'un devant l'autre, egalement emus, egalement embarrasses de leurs paroles et de leurs gestes.

-- Marie, reprit Guccio, je ne suis point venu ici pour le comptoir, ni pour aucune creance. Mais a vous je ne peux ni ne puis rien cacher. Ce serait offenser l'amour qui nous lie. Le secret que je vais vous confier engage la vie de beaucoup, et la mienne propre... Mon oncle et des amis puissants m'ont charge de dissimuler en lieu sur des pieces ecrites qui importent au royaume et a leur propre salut... A cette heure, des archers sont surement a ma recherche.

Cedant a son penchant, il recommencait a gonfler un peu son personnage.

-- J'avais vingt places ou chercher un refuge, mais c'est vers vous, Marie, que je suis venu. Ma vie depend de votre silence.

-- C'est moi, dit Marie, qui depends de vous, mon seigneur. Je n'ai foi qu'en Dieu, et en celui qui le premier m'a tenue dans ses bras. Ma vie est votre vie. Votre secret est le mien. Je celerai ce que vous voudrez celer, je tairai ce que vous voudrez taire, et le secret mourra avec moi.

Des larmes embuaient ses prunelles bleu sombre.

-- Ce que je dois cacher, dit Guccio, est contenu dans un coffret de plomb a peine grand comme les deux mains. Y a-t-il quelque place ici ?

Marie reflechit un instant.

-- Dans le four de la vieille etuve, peut-etre... repondit-elle. Non ; je sais un meilleur endroit. Dans la chapelle. Nous irons demain matin. Mes freres quittent la maison a l'aube, pour la chasse. Demain, ma mere les suivra de peu, car elle doit se rendre au bourg. Si elle voulait m'emmener, je me plaindrais de douleurs au gosier. Feignez de dormir longtemps.

Guccio fut loge a l'etage, dans la grande piece propre et froide qu'il avait deja occupee. Il se coucha, sa dague au flanc, et la boite de plomb sous la tete. Il ignorait qu'a la meme heure les deux freres Marigny avaient deja eu leur dramatique entrevue, et que l'ordonnance contre les Lombards n'etait plus que cendre.

Il fut reveille par le depart des deux freres. S'etant approche de la croisee, il vit Pierre et Jean de Cressay, montes sur de mauvais bidets, qui passaient le porche leurs faucons sur le poing. Puis des portes battirent. Un peu plus tard, une jument grise, assez fatiguee par l'age, fut amenee a dame Eliabel qui s'eloigna a son tour, escortee du valet boiteux. Alors Guccio enfila ses bottes et attendit.

Quelques instants apres, Marie l'appela du rez-de-chaussee. Guccio descendit, le coffret glisse sous sa cotte.

La chapelle etait une petite piece voutee, a l'interieur du manoir, et dans la partie tournee vers l'est. Les murs en etaient blanchis a la chaux.

Marie alluma un cierge a la lampe a huile qui brulait devant une statue de bois, assez grossiere, de saint Jean l'Evangeliste. Dans la famille Cressay, l'aine des fils portait toujours le prenom de Jean.

Elle amena Guccio sur le cote de l'autel.

-- Cette pierre se souleve, dit-elle en designant une dalle de petite dimension, munie d'un anneau rouille.

Guccio eut quelque peine a deplacer la dalle. A la lueur du cierge, il apercut un crane et quelques debris d'ossements.

-- Qui est-ce ? demanda-t-il en faisant les cornes avec les doigts.

-- Un aieul, dit Marie. Je ne sais pas lequel.

Guccio deposa dans le trou, pres du crane blanchatre, la boite de plomb. Puis la pierre fut remise en place.

-- Notre secret est scelle aupres de Dieu, dit Marie.

Guccio la prit dans ses bras et voulut l'embrasser.

-- Non, pas ici, dit-elle avec un accent de crainte, pas dans la chapelle.

Ils regagnerent la grand-salle ou une servante achevait de placer sur la table le lait et le pain du premier repas. Guccio se mit dos a la cheminee jusqu'a ce que, la servante partie, Marie vint aupres de lui.

Alors ils nouerent leurs mains ; Marie posa la tete sur l'epaule de Guccio, et elle demeura ainsi un long moment a apprendre, a deviner ce corps d'homme, auquel il etait decide, entre elle et Dieu, qu'elle appartiendrait.

-- Je vous aimerai toujours, meme si vous deviez ne plus m'aimer, dit-elle.

Puis elle alla verser le lait chaud dans les ecuelles et y rompit le pain. Chacun de ses gestes etait un geste heureux.

Quatre jours passerent. Guccio accompagna les freres a la chasse et n'y fut pas maladroit. Il fit au comptoir de Neauphle plusieurs visites, afin de justifier son sejour. Une fois, il rencontra le prevot Portefruit qui le reconnut et le salua avec servilite. Ce salut rassura Guccio. Si quelque mesure avait ete decretee contre les Lombards, messire Portefruit n'eut pas use de tant de politesse. << Et si c'est lui qui doit un prochain jour venir m'arreter, pensa Guccio, l'or que j'ai emporte m'aidera bien a lui fourrer la paume. >>

Dame Eliabel, apparemment, ne soupconnait rien de l'aventure de sa fille avec le jeune Siennois. Guccio en fut convaincu par une conversation qu'il surprit, un soir, entre la chatelaine et son fils cadet. Guccio etait dans sa chambre a l'etage ; dame Eliabel et Pierre de Cressay parlaient aupres du feu, dans la grand-salle, et leurs voix montaient par la cheminee.

-- Il est dommage en verite que Guccio ne soit point noble, disait Pierre. Il fournirait un bon epoux a ma soeur. Il est bien fait, instruit, et place avantageusement dans le monde... Je me demande si ce n'est point chose a considerer.

Dame Eliabel prit fort mal la suggestion.

-- Jamais ! s'ecria-t-elle. L'argent te fait perdre la tete, mon fils. Nous sommes pauvres presentement, mais notre sang nous donne droit aux meilleures alliances, et je n'irai point donner ma fille a un garcon de roture qui, par surcroit, n'est meme pas de France. Ce damoiseau, certes, est plaisant, mais qu'il ne s'avise point de fleureter avec Marie. J'y mettrais bon ordre... Un Lombard ! D'ailleurs il n'y songe. Si l'age ne me rendait modeste, je t'avouerais qu'il a plus d'yeux pour moi que pour elle, et que c'est la raison pour laquelle le voila installe ici comme un greffon sur l'arbre.

Guccio, s'il sourit des illusions de la chatelaine, fut blesse du mepris dans lequel elle tenait et sa naissance et son metier. << Ces gens-la vous empruntent de quoi manger, ne vous payent point ce qu'ils vous doivent, mais ils vous considerent pour moins que leurs manants. Et comment feriez-vous, bonne dame, sans les Lombards ? se disait Guccio fort agace. Eh bien ! Essayez donc de marier votre fille a un grand seigneur et voyez comment elle acceptera. >>

Mais en meme temps, il se sentait assez fier d'avoir si bien seduit une fille de noblesse ; et ce fut ce soir-la qu'il decida de l'epouser, en depit de tous les obstacles qu'on pourrait y mettre.

Au repas qui suivit, il regardait Marie en pensant : << Elle est a moi ; elle est a moi ! >> Tout dans ce visage, les beaux cils releves, les levres entrouvertes, tout semblait lui repondre : << Je suis a vous. >> Et Guccio se demandait : << Mais comment les autres ne voient-ils pas ? >>

Le lendemain, Guccio recut a Neauphle un message de son oncle ou celui-ci lui faisait savoir que le peril etait pour l'heure conjure, et l'invitait a rentrer aussitot.

Le jeune homme dut donc annoncer qu'une affaire importante le rappelait a Paris. Dame Eliabel, Pierre et Jean montrerent de vifs regrets. Marie ne dit rien et continua l'ouvrage de broderie auquel elle etait occupee. Mais, lorsqu'elle fut seule avec Guccio, elle laissa paraitre son angoisse. Etait-il arrive un malheur ? Guccio etait-il menace ?

Il la rassura. Au contraire, grace a lui, grace a elle, les hommes qui voulaient la perte des financiers italiens etaient vaincus.

Alors Marie eclata en sanglots parce que Guccio allait partir.

-- Vous me quittez, dit-elle, et c'est comme si je mourais.

-- Je reviendrai, aussitot que je pourrai, dit Guccio.

En meme temps, il couvrait de baisers le visage de Marie. Le salut des compagnies lombardes ne le rejouissait qu'a moitie. Il eut voulu que le danger durat encore.

-- Je reviendrai, belle Marie, repeta-t-il, je vous le jure, car je n'ai point au monde plus grand desir que de vous.

Et cette fois il etait sincere. Il etait arrive cherchant un refuge ; il repartait avec un amour au coeur.

Comme son oncle, dans le message, ne lui parlait point des documents caches, Guccio feignit de comprendre qu'il devait les laisser a Cressay. Il menageait ainsi le pretexte a un retour.





VIII



LE RENDEZ-VOUS

DE PONT-SAINTE-MAXENCE


Le 4 novembre, Philippe le Bel devait chasser en foret de Pont-Sainte-Maxence. Avec son premier chambellan, Hugues de Bouville, son secretaire Maillard et quelques familiers, il avait dormi au chateau de Clermont, a deux lieues du rendez-vous.

Le roi semblait detendu et de meilleure humeur qu'on ne l'avait vu depuis longtemps. Les affaires du royaume le laissaient en repos. Le pret consenti par les Lombards avait remis le Tresor a flot. L'hiver allait ramener au calme les seigneurs agites de Champagne ainsi que les communaux de Flandre.

La neige etait tombee dans la nuit, premiere neige de l'annee, precoce, presque insolite ; le gel de l'aube avait fixe cette poudre blanche sur les champs et les bois, transformant le paysage en une immense etendue givree, et inversant les couleurs du monde.

Le souffle des hommes, des chiens et des chevaux s'epanouissait dans l'air gele en grosses fleurs cotonneuses.

Lombard trottait derriere la monture du roi. Bien que ce fut un chien a lievre, il participait aussi aux courres de cerf, travaillant a son compte, mais remettant souvent la meute sur la voie. Les levriers, s'ils sont apprecies pour leur oeil et leur train, sont generalement reputes pour ne sentir rien ; or celui-la avait du nez comme un chien poitevin.

Dans la clairiere du rendez-vous, au milieu des aboiements, des hennissements, des claquements de fouets, le roi passa un bon moment a regarder sa magnifique meute, a demander des nouvelles des lices qui avaient mis bas, et a parler a ses chiens.

-- Oh ! Mes valets ! Hola, mes beaux ! Haoh, haoh !

Le maitre des chasses vint lui faire le rapport. On avait rembuche plusieurs cerfs, dont un grand dix-cors qui, au dire des valets de limiers, portait ses douze andouillers, un dix-cors royal, le plus noble animal de foret qui se put rencontrer. De surcroit, il semblait que ce fut un de ces cerfs dits << pelerins >> qui vont, sans harde, de foret en foret, plus forts et plus sauvages d'etre seuls.

-- Qu'on l'attaque, dit le roi.

Les chiens, decouples, furent conduits a la brisee et mis a la voie ; les chasseurs s'egaillerent vers les points ou le cerf pouvait sauter.

-- Taille-hors ! Taille-hors ![30] entendit-on bientot crier.

Le cerf avait ete apercu ; la foret s'emplit de la voix des chiens, des appels de cors, et de grands fracas de galopades et de branches rompues.

D'ordinaire, les cerfs se font chasser un certain temps autour de l'endroit ou on les a leves, tournent en foret, rusent, brouillent leurs voies, cherchent un cerf plus jeune pour faire change et tromper le nez des chiens, reviennent a l'enceinte d'attaque.

Celui-ci surprit son monde et, sans buissonner, courut droit vers le nord. Sentant le danger, il repartait d'instinct vers la lointaine foret des Ardennes d'ou sans doute il venait.

Il emmena ainsi la chasse une heure, deux heures, sans trop se hater, maintenant juste le train qu'il fallait pour distancer les chiens. Puis quand il sentit que la meute commencait a flechir, il forca brusquement son allure et disparut.

Le roi, fort anime, coupa a travers bois pour prendre les grands devants, gagner la lisiere et attendre le cerf a sa sortie en plaine.

Or rien ne se perd plus vite qu'une chasse. On se croit a cent toises des chiens et des autres veneurs qu'on entend clairement ; et l'instant d'apres on se trouve dans un silence total, une solitude absolue, au milieu d'une cathedrale d'arbres, sans savoir ou s'est evanouie cette meute qui criait si fort, ni quelle fee, quel sortilege a efface vos compagnons.

De plus, ce jour-la, l'air portait mal les sons, et les chiens chassaient difficilement, a cause du givre partout repandu qui refroidissait les odeurs.

Le roi etait perdu. Il contemplait une grande plaine blanche, ou tout, jusqu'a l'horizon, les prairies, les haies courtes, les chaumes de la recolte passee, les toits d'un village, les lointains moutonnements de la foret suivante, tout etait recouvert d'une meme couche scintillante immaculee. Le soleil avait perce.

Le roi se sentit soudain comme etranger a l'univers ; il eprouva une sorte d'etourdissement, de vacillement sur sa selle. Il n'y prit pas garde, car il etait robuste et ses forces ne l'avaient jamais trahi.

Tout preoccupe de savoir si son cerf avait debuche ou non, il suivit la lisiere du bois, au pas, cherchant a distinguer sur le sol le pied de l'animal. << Dans ce givre, je le devrais voir aisement >>, se disait-il.

Il apercut un paysan qui marchait non loin.

-- Hola, l'homme !

Le paysan se retourna et vint vers lui. C'etait un manant d'une cinquantaine d'annees ; il avait les jambes protegees par des guetres de grosse toile et tenait un gourdin dans la main droite. Il ota son bonnet, decouvrant des cheveux grisonnants.

-- N'as-tu pas vu un grand cerf fuyant ? lui demanda le roi.

L'homme hocha la tete et repondit :

-- Oui-da, mon Sire. Un animal comme vous le dites m'a passe au nez, tout a l'heure. Il portait la hotte et tirait la langue. C'est surement votre bete. Vous n'aurez point long a courir ; comme il etait, il cherchait l'eau. N'en trouvera qu'aux etangs des Fontaines.

-- Avait-il les chiens apres lui ?

-- Point de chiens, mon Sire. Mais vous reprendrez sa voie, aupres de ce grand hetre, la-bas. Il va aux etangs.

Le roi s'etonna.

-- Tu as l'air de savoir le pays et la chasse, dit-il.

Le visage du manant se fendit d'un bon sourire. De petits yeux marron et malins fixaient le roi.

-- Je sais le pays et la chasse, un peu, dit l'homme, et je souhaite qu'un aussi grand roi que vous etes y goute longtemps son plaisir, tant que Dieu veuille.

-- Tu m'as donc reconnu ?

L'autre hocha la tete de nouveau et dit fierement :

-- Je vous ai vu passer, lors d'autres chasses, et aussi Monseigneur de Valois votre frere, quand il est venu affranchir les serfs du comte.

-- Tu es homme libre ?

-- Grace a vous, mon Sire, et point serf comme je suis ne. Je sais mes chiffres, et tenir le stylet pour compter s'il le faut.

-- Es-tu content d'etre libre ?

-- Content... sur qu'on l'est. C'est-a-dire qu'on se sent autrement, on cesse d'etre comme des morts en notre vivant. Et nous savons bien, nous autres, que c'est a vous qu'on doit les ordonnances. On se les repete souvent, comme notre priere sur la terre : << Attendu que toute creature humaine qui est formee a l'image de Notre-Seigneur doit generalement etre franche par droit naturel...>> C'est bon d'entendre ca, quand on se croyait pour toujours ni plus ni moins que les betes.

-- Combien as-tu paye ta franchise ?

-- Soixante-cinq livres.

-- Tu les possedais ?

-- Le travail d'une vie, mon Sire.

-- Comment te nommes-tu ?

-- Andre... l'Andre du bois, on m'appelle, parce que c'est par la que j'habite.

Le roi, qui n'etait point ordinairement genereux, eprouva le desir de donner quelque chose a cet homme. Point une aumone, un present.

-- Sois toujours bon serviteur du royaume, Andre du bois, lui dit-il, et garde ceci qui te fera souvenir de moi.

Il detacha son cor, un beau morceau d'ivoire sculpte, serti d'or, et d'un prix plus eleve que celui dont l'homme avait achete sa liberte.

Les mains du paysan tremblerent d'orgueil et d'emotion.

-- Oh ! Ca... oh ! Ca... murmura-t-il. Je le mettrai sous la statue de Madame la Vierge, pour qu'il protege la maison. Que Dieu vous ait en garde, mon Sire.

Le roi s'eloigna, empli d'une joie comme il n'en avait pas connu depuis bien des mois. Un homme lui avait parle dans la solitude des champs, un homme qui, grace a lui, etait libre et heureux. La lourde traine du pouvoir et des annees s'en trouvait allegee d'un coup. Il avait bien fait son travail de roi. << On sait toujours, du haut d'un trone, qui l'on frappe, se disait-il ; mais on ne sait jamais si le bien qu'on a voulu est vraiment fait, ni a qui. >> Cette approbation qui lui venait, inattendue, des profondeurs de son peuple, lui etait plus precieuse et plus douce que toutes les louanges de cour. << J'aurais du etendre la franchise a tous les bailliages... Cet homme que je viens de voir, si on l'avait instruit au jeune age, aurait pu faire un prevot ou un capitaine de ville meilleur que beaucoup. >>

Il songeait a tous les Andre du bois, du val ou du pre, les Jean-Louis des champs, les Jacques du hamel ou bien du clos, dont les enfants, sortis de la condition serve, constitueraient une grande reserve d'hommes et de forces pour le royaume. << Je vais voir avec Enguerrand a reprendre les ordonnances. >>

A ce moment, il entendit un << raou... raou >> rauque, bref, sur sa droite, et il reconnut la voix de Lombard.

-- Beau, mon valet, beau ! Rallie la-haut, rallie la-haut ! s'ecria-t-il.

Lombard etait sur la voie, courant d'une foulee longue, le nez a quelques pouces du sol. Ce n'etait point le roi qui avait perdu la chasse, mais tout le reste de la compagnie. Philippe le Bel ressentit un plaisir de jeune homme a penser qu'il allait forcer le grand dix-cors, seul avec son chien prefere.

Il remit son cheval au galop et, sans notion du temps, a travers champs et vallons, sautant les talus et les barrieres, il suivit Lombard. Il avait chaud et la sueur lui ruisselait tout le long du dos.

Soudain, il apercut une masse sombre qui fuyait sur la plaine blanche.

-- Taille-hors ! hurla le roi. A la tete, mon Lombard, a la tete !

C'etait bien le cerf d'attaque, un grand animal noir a ventre beige. Il n'avait plus son allure legere du debut de la chasse ; son echine dessinait cette forme de hotte dont avait parle le paysan, et qui decelait la fatigue ; il s'arretait, regardait en arriere, repartait d'un bond pesant.

Lombard aboyait plus fort de chasser a vue, et gagnait du terrain.

La ramure du dix-cors intriguait le roi. Quelque chose y brillait par instants, puis s'eteignait. Le cerf n'avait rien pourtant des betes fabuleuses dont les legendes etaient pleines, tel le cerf de saint Hubert, infatigable, avec sa croix d'eglise plantee sur le front. Celui-ci n'etait qu'un grand animal epuise, qui avait fait une chasse sans finesse, filant droit devant sa peur a travers la campagne, et qui serait bientot aux abois.

Ayant Lombard aux jarrets, il penetra dans un boqueteau de hetres et n'en ressortit point. Et bientot la voix de Lombard prit cette sonorite plus longue, plus haute, a la fois furieuse et poignante, que les chiens emettent quand l'animal qu'ils poursuivent est hallali.

Le roi a son tour entra dans le boqueteau ; a travers les branches passaient les rayons d'un soleil sans chaleur qui rosissait le givre.

Le roi s'arreta, degagea la poignee de sa courte epee ; il sentait entre ses jambes cogner le coeur de son cheval ; lui-meme etait haletant et aspirait l'air froid a grandes goulees. Lombard ne cessait de hurler. Le grand cerf etait la, adosse a un arbre, la tete basse et le mufle presque a ras du sol ; son pelage ruisselait et fumait. Entre ses bois immenses, il portait une croix, un peu de travers, et qui brillait. Ce fut la vision qu'eut le roi l'espace d'un instant, car aussitot sa stupeur tourna au pire effroi : son corps avait cesse de lui obeir. Il voulait descendre, mais son pied ne quittait pas l'etrier ; ses jambes etaient devenues deux bottes de marbre. Ses mains, laissant echapper les renes, restaient inertes. Il tenta d'appeler, mais aucun son ne sortit de sa gorge.

Le cerf, la langue pendante, le regardait de ses grands yeux tragiques. Dans ses ramures, la croix s'eteignit, puis brilla de nouveau. Les arbres, le sol et l'ensemble du monde se deformerent devant les yeux du roi, qui ressentit comme un effroyable eclatement dans la tete ; puis un noir total se fit en lui.

Quelques moments plus tard, quand le reste de la chasse arriva, on decouvrit le roi de France gisant aux pieds de son cheval. Lombard aboyait toujours le grand cerf pelerin dont on remarqua que les andouillers etaient charges de deux branches mortes, accrochees dans quelque sous-bois, et qui luisaient au soleil sous leur vernis de givre.

Mais on ne perdit point de temps a se soucier du cerf. Tandis que les piqueurs arretaient la meute, il prit la fuite, un peu repose, suivit seulement de quelques chiens acharnes qui erreraient avec lui, jusqu'a la nuit, ou le conduiraient se noyer dans un etang.

Hugues de Bouville, penche sur Philippe le Bel, s'ecria :

-- Le roi vit !

Avec deux baliveaux tailles sur place a coups d'epee, et entre lesquels on noua ceintures et manteaux, on fabriqua une civiere de fortune, ou l'on etendit le roi. Celui-ci ne remua un peu que pour vomir et se vider de toutes parts comme un canard qu'on etouffe. Il avait les yeux vitreux et mi-clos.

On le porta ainsi jusqu'a Clermont ou, dans la nuit, il recouvra partiellement l'usage de la parole. Les medecins, aussitot mandes, l'avaient saigne.

A Bouville, qui le veillait, son premier mot peniblement articule fut :

-- La croix... la croix...

Et Bouville, pensant que le roi voulait prier, alla lui chercher un crucifix.

Puis Philippe le Bel dit :

-- J'ai soif.

A l'aube, il demanda en begayant d'etre conduit a Fontainebleau, ou il etait ne. Le pape Clement V lui aussi, se sentant mourir, avait voulu revenir vers le lieu de sa naissance.

On decida de faire voyager le roi par eau, pour qu'il fut moins secoue ; on l'installa dans une grande barque plate qui descendit l'Oise. Les familiers, les serviteurs et les archers d'escorte suivaient dans d'autres barques, ou bien a cheval le long des berges.

La nouvelle devancait l'etrange cortege, et les riverains accouraient pour voir passer la grande statue abattue. Les paysans otaient leurs coiffures, comme lorsque la procession des Rogations traversait leurs champs. A chaque village, des archers allaient querir des bassines de braises qu'on deposait dans la barque, pour rechauffer l'air autour du roi. Le ciel etait uniformement gris, lourd de nuees neigeuses.

Le sire de Vaureal vint de son manoir, qui commandait une boucle de l'Oise, pour saluer le roi ; il lui trouva un teint de mort repandu sur le visage. Le roi ne lui repondit que des paupieres. Ou etait l'athlete qui naguere faisait ployer deux hommes d'armes rien qu'en leur pesant sur les epaules ?

Le jour finissait tot. On alluma de grandes torches, a l'avant des barques, dont la lumiere rouge et dansante se projetait sur les berges ; et l'on eut dit du cortege une grotte de flammes qui traversait la nuit.

On arriva ainsi au confluent de la Seine et, de la, jusqu'a Poissy. Le roi fut porte au chateau.

Il demeura la une dizaine de jours, au bout desquels il parut un peu retabli. La parole lui etait revenue. Il pouvait se tenir debout, avec des gestes encore gourds. Il insista pour continuer vers Fontainebleau, et, faisant un grand effort de volonte, il exigea qu'on le mit a cheval. Il alla de la sorte, prudemment, jusqu'a Essonne ; mais la, il dut abandonner ; le corps n'obeissait plus au vouloir.

Il acheva le trajet dans une litiere. La neige tombait a nouveau, le pas des chevaux s'y etouffait.

A Fontainebleau, la cour etait deja rassemblee. Des feux flambaient dans toutes les cheminees du chateau. Le roi, quand il entra, murmura :

-- Le soleil, Bouville, le soleil...





IX



UNE GRANDE OMBRE SUR LE ROYAUME


Pendant une douzaine de jours, le roi erra en lui-meme comme un voyageur perdu. Par moments, encore qu'il se fatiguat tres vite, il paraissait reprendre son activite, s'inquietait des affaires du royaume, exigeait de controler les comptes, demandait avec une impatience autoritaire qu'on presentat toutes les lettres et ordonnances a sa signature : il n'avait jamais montre un tel appetit de signer. Puis, brusquement, il retombait dans l'hebetude, prononcant de rares mots sans suite et sans objet. Il passait sur son front une main amollie dont les doigts pliaient mal.

On disait a la cour qu'il etait absent de soi. En fait, il commencait d'etre absent du monde.

De cet homme de quarante-six ans, la maladie, en trois semaines, avait fait un vieillard aux traits effondres qui ne vivait plus qu'a demi au fond d'une chambre du chateau de Fontainebleau.

Et toujours cette soif qui le poignait et lui faisait reclamer a boire !

Les medecins assuraient qu'il n'en rechapperait pas, et l'astrologue Martin, en termes prudents, annonca une terrible epreuve a subir vers le bout du mois par un puissant monarque d'Occident, epreuve qui coinciderait avec une eclipse de soleil. << Il se fera ce jour-la, ecrivait maitre Martin, une grande ombre sur le royaume...>>

Et soudain, un soir, Philippe le Bel eprouva de nouveau sous le crane ce terrible eclatement noir et cette chute dans les tenebres qu'il avait connus dans la foret de Pont-Sainte-Maxence. Cette fois, il n'y avait plus ni cerf ni croix. Il n'y avait qu'un grand corps prostre dans un lit, et sans aucun sentiment des soins qu'on lui prodiguait.

Lorsqu'il emergea de cette nuit de la conscience, dont il etait incapable de savoir si elle avait dure une heure ou deux jours, la premiere chose que distingua le roi fut une large forme blanche surmontee d'une etroite couronne noire, et qui se penchait sur lui. Il entendit aussi une voix qui lui parlait.

-- Ah ! Frere Renaud, dit le roi faiblement, je vous reconnais bien... Mais vous me paraissez comme entoure de brume. Et puis aussitot, il ajouta :

-- J'ai soif.

Frere Renaud, des dominicains de Poissy, humecta les levres du malade d'un peu d'eau benite.

-- A-t-on mande l'eveque Pierre ? Est-il arrive ? demanda alors le roi.

Par un de ces mouvements de l'esprit frequents chez les mourants et qui les reportent vers leurs plus lointains souvenirs, c'avait ete l'obsession du roi dans les derniers jours que de reclamer a son chevet l'un de ses compagnons d'enfance, Pierre de Latille, eveque de Chalons et membre de son Conseil. On s'interrogeait sur ce desir, auquel on cherchait des motifs caches, alors qu'on aurait du n'y voir qu'un accident de la memoire.

-- Oui, Sire, on l'a fait mander, repondit frere Renaud.

Il avait effectivement depeche un chevaucheur vers Chalons, mais le plus tard possible, avec l'espoir que l'eveque n'arriverait pas a temps.

Car frere Renaud avait un role a jouer dont il n'entendait se dessaisir au profit d'aucun autre ecclesiastique. En effet, le confesseur du roi etait en meme temps le grand inquisiteur de France ; leurs consciences partageaient les memes lourds secrets. Le monarque tout-puissant ne pouvait requerir l'ami de son choix pour l'assister au grand passage.

-- Me parliez-vous depuis longtemps, frere Renaud ? demanda le roi.

Frere Renaud, le menton efface dans la chair, l'oeil attentif, etait charge, a present, sous le couvert des volontes divines, d'obtenir du roi ce que les vivants attendaient encore de lui.

-- Sire, dit-il, Dieu vous saurait gre de laisser bien en ordre les affaires du royaume.

Le roi resta un instant sans repondre.

-- Frere Renaud, ai-je dit ma confession ? demanda-t-il.

-- Mais oui, Sire, avant-hier, repondit le dominicain. Une belle confession, et qui a fait notre grande admiration et fera celle de tous vos sujets. Vous vous etes repenti d'avoir harasse votre peuple, et surtout l'Eglise, de trop d'impots ; et aussi vous avez declare que vous n'aviez point a implorer pardon des morts ordonnees par votre justice, parce que la Foi et la Justice se doivent assistance.

Le grand inquisiteur avait eleve la voix pour que les assistants l'entendissent bien.

-- Ai-je dit cela ? demanda le roi.

Il ne savait plus. Avait-il vraiment prononce ces paroles, ou bien frere Renaud etait-il en train de lui inventer cette fin edifiante que doit faire tout grand personnage ? Il murmura simplement :

-- Les morts...

-- Il faudrait que vous nous instruisiez de vos volontes dernieres, Sire, insista frere Renaud.

Il s'ecarta un peu, et le roi s'apercut que la chambre etait pleine.

-- Ah ! dit-il, je vous reconnais bien, vous tous qui etes ici.

Il paraissait surpris d'avoir conserve cette faculte d'identifier les visages.

Ils etaient tous la autour de lui, ses physiciens, son chambellan, son frere Charles a la stature avantageuse, son frere Louis un peu en retrait, le col penche, et Enguerrand, et Philippe le Convers, son legiste, et son secretaire Maillard, le seul assis, a une petite table, contre les draps... tous immobiles, et tellement silencieux, et tellement estompes qu'ils semblaient arretes dans une irrealite eternelle.

-- Oui, oui, repeta-t-il, je vous reconnais bien.

Ce geant, au loin, dont la tete emergeait au-dessus de tous les fronts, c'etait Robert d'Artois, son turbulent parent... Une haute femme, a quelque distance, retroussait ses manches d'un geste d'accoucheuse. La vue de la comtesse Mahaut rappela au roi les princesses condamnees.

-- Le pape est-il elu ? demanda-t-il.

-- Non, Sire.

Plusieurs problemes se bousculaient, s'enchevetraient dans son esprit epuise.

Chaque homme, parce qu'il croit un peu que le monde est ne en meme temps que lui, souffre, au moment de quitter la vie, de laisser l'univers inacheve. A plus forte raison un roi.

Philippe le Bel chercha du regard son fils aine.

Louis de Navarre, Philippe de Poitiers, Charles de France se tenaient au chevet du lit, flanc a flanc, et comme soudes devant l'agonie de leur geniteur. Le roi dut renverser la tete pour les voir.

-- Pesez, Louis, pesez, murmura-t-il, ce que c'est que d'etre le roi de France ! Sachez au plus tot l'etat de votre royaume.

La comtesse Mahaut manoeuvrait pour se rapprocher, et l'on devinait bien quels pardons ou quelles graces elle se disposait a arracher au mourant.

Frere Renaud adressa au comte de Valois un regard qui signifiait : << Monseigneur, intervenez. >>

Louis de Navarre dans quelques moments serait roi de France, et nul n'ignorait que Valois le dominait completement. Aussi l'autorite de ce dernier croissait-elle a proportion, et le grand inquisiteur se tournait vers lui comme vers la puissance veritable.

Valois, coupant la route a Mahaut, vint se placer entre elle et le lit.

-- Mon frere, dit-il, n'avez-vous rien a changer dans votre testament de 1311 ?

-- Nogaret est mort, repondit le roi.

Valois hocha le front, tristement, vers le grand inquisiteur, lequel, aussi tristement, ecarta les mains comme pour deplorer qu'on eut trop attendu. Mais le roi ajouta :

-- Il etait executeur de mes volontes.

-- Il vous faut alors dicter un codicille pour nommer a nouveau vos executeurs, mon frere, dit Valois.

-- J'ai soif, murmura Philippe le Bel.

On lui remit un peu d'eau benite sur les levres.

Valois reprit :

-- Vous desirez toujours, je pense, que je veille au respect de vos volontes.

-- Certes... Et vous aussi, Louis, mon frere, dit le roi en regardant le comte d'Evreux.

Maillard avait commence d'ecrire, prononcant a mi-voix les formules rituelles des testaments royaux.

Apres Louis d'Evreux, le roi designa ses autres executeurs testamentaires, a mesure que ses yeux, plus impressionnants encore maintenant que leur large paleur se troublait, rencontraient certains visages autour de lui. Il nomma ainsi Philippe le Convers, et puis Pierre de Chambly, qui etait un familier de son second fils, et encore Hugues de Bouville.

Alors, Enguerrand de Marigny s'avanca et fit en sorte que sa massive personne fut bien en vue du mourant.

Le coadjuteur savait que, depuis deux semaines, Charles de Valois ressassait devant le souverain affaibli ses griefs et ses accusations. << C'est Marigny, mon frere, qui est cause de votre souci... C'est Marigny qui a mis le Tresor au pillage... C'est Marigny qui a deshonnetement marchande la paix de Flandre... C'est Marigny qui vous a conseille de bruler le grand-maitre...>>

Philippe le Bel allait-il, comme chacun d'evidence s'y attendait, citer Marigny parmi ses executeurs, lui donnant par la meme une ultime confirmation de sa confiance ?

Maillard, la plume levee, observait le roi. Mais Valois dit tres vite :

-- Le nombre y est, je crois, mon frere.

Et il eut pour Maillard un geste imperatif qui signifiait de clore la liste. Marigny, bleme, serra les poings sur sa ceinture et, forcant la voix, prononca :

-- Sire !... Je vous ai toujours fidelement servi. Je vous demande de me recommander a Monseigneur votre fils.

Entre ces deux rivaux qui se disputaient son esprit, entre Valois et Marigny, entre son frere et son premier ministre, le roi eut un moment de flottement. Comme ils pensaient a eux-memes, et bien peu a lui !

-- Louis, dit-il avec lassitude, qu'on ne lese point Marigny s'il prouve qu'il a ete fidele.

Alors Marigny comprit que les calomnies avaient porte. Devant un abandon si flagrant, il se demanda si Philippe le Bel l'avait jamais aime.

Mais Marigny connaissait les pouvoirs dont il disposait. Il avait en main l'administration, les finances, l'armee. Il savait, lui, << l'etat du royaume >>, et qu'on ne pouvait, sans lui, gouverner. Il croisa les bras, releva son large menton et, regardant Valois et Louis de Navarre de l'autre cote du lit ou agonisait son souverain, il parut defier le regne suivant.

-- Sire, avez-vous d'autres desirs ? dit frere Renaud.

Hugues de Bouville replantait sur un candelabre un cierge qui menacait de s'effondrer.

-- Pourquoi fait-il si sombre ? demanda le roi. Est-ce encore la nuit, et le jour ne s'est-il point leve ?

Bien qu'on fut au milieu de la journee, une obscurite rapide, anormale, angoissante, enveloppait le chateau. L'eclipse annoncee etait en cours et, maintenant totale, couvrait de son ombre le royaume de France.

-- Je rends a ma fille Isabelle, dit brusquement le roi, la bague dont elle me fit present et qui porte le gros rubis qu'on nomme la Cerise.

Il s'interrompit un instant, puis demanda une nouvelle fois :

-- Pierre de Latille est-il arrive ?

Comme personne ne repondait, il ajouta :

-- Je lui donne ma belle emeraude.

Il continua en leguant a diverses eglises, a Notre-Dame de Boulogne, parce que sa fille s'y etait mariee, a Saint-Martin de Tours, a Saint-Denis, des fleurs de lis d'or, << d'un prix de mille livres >>, precisa-t-il pour chacune.

Frere Renaud se pencha et lui dit a l'oreille :

-- Sire, n'oubliez point notre prieure de Poissy.

Sur le visage effondre de Philippe le Bel, on vit passer une expression d'agacement.

-- Frere Renaud, dit-il, je donne a votre couvent la belle bible que j'ai annotee de ma main. Elle vous sera bien utile, a vous et a tous les confesseurs des rois de France.

Le grand inquisiteur, bien qu'il attendit davantage, sut cacher son depit.

-- A vos soeurs de saint Dominique, a Poissy, je legue la grande croix des Templiers. Et mon coeur aussi y sera porte.

Le roi avait termine la liste de ses dons. Maillard relut a haute voix le codicille. Quand il arriva aux derniers mots : << de par le roi >>, Valois attirant a lui l'heritier du trone et lui serrant fermement le bras, dit :

-- Ajoutez : << et du consentement du roi de Navarre >>.

Philippe le Bel abaissa le menton, presque imperceptiblement, d'un mouvement d'approbation resignee. Son regne etait clos.

Il fallut lui guider la main pour qu'il signat au bas du parchemin. Il murmura :

-- Est-ce tout ?

Non ; la derniere journee d'un roi de France n'etait pas encore achevee.

-- Il faut maintenant, Sire, que vous remettiez le miracle royal, dit frere Renaud.

Il invita l'assistance a se retirer afin que le roi transmit a son fils le pouvoir, mysterieusement attache a la personne royale, de guerir les ecrouelles.

Renverse sur ses coussins, Philippe le Bel gemit :

-- Frere Renaud, regardez ce que vaut le monde. Voici le roi de France !

A l'instant qu'il mourait, on exigeait encore de lui un effort pour qu'il investit son successeur de la capacite, reelle ou supposee, de soulager une affection benigne.

Ce ne fut point Philippe le Bel qui enseigna les formules et prieres du miracle ; il les avait oubliees. Ce fut frere Renaud. Et Louis de Navarre, agenouille aupres de son pere, ses mains trop chaudes jointes aux mains glacees du roi, recueillit l'heritage secret.

Ce rite accompli, la cour fut a nouveau admise dans la chambre, et frere Renaud commenca de reciter les prieres des agonisants.

La cour reprenait le verset << In manus tuas, Domine... Entre tes mains, Seigneur, je remets mon esprit...>>, lorsqu'une porte s'ouvrit ; l'eveque Pierre de Latille, l'ami d'enfance du roi, arrivait. Tous les regards se dirigerent vers lui, tandis que toutes les levres continuaient de marmonner.

-- In manus tuas, Domine, dit l'eveque Pierre reprenant avec les autres.

On se retourna vers le lit, et les prieres s'arreterent dans les gorges ; le Roi de fer etait mort.

Frere Renaud s'approcha pour lui fermer les yeux. Mais les paupieres qui n'avaient jamais battu se releverent d'elles-memes. Par deux fois, le grand inquisiteur essaya vainement de les abaisser. On dut couvrir d'un bandeau le regard de ce monarque qui entrait les yeux ouverts dans l'Eternite.